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Full text of "Voltaire et la société au XVIIIe siècle"

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VOLTAIRE 


LA   SOCIETE  AU   XVIII"  SIECLE 


VOLTAIRE  A   LA   COUR 


VOLTAIRE 

ET    LA 

SOCIÉTÉ  AU  XVIII"  SIÈCLE 


GUSTAVE  VESNOIRESTERRES 

NOUVELLE    ÉDITION  A   .'     VU.  *       LE    VOLUME 


1"  série.  —  La  Jeunesse  de  Voltaire.  1  vol. 
2e    série.  —  Voltaire  a  Cirey.  1  vol. 
3e   série.  —  Voltaire  a  la  cour.  1  vol. 
4e  série.  —  Voltaire  et  Frédéric.  1  vol. 


Pai  if-.  —  Imprimerie  VIF/VILLE  et  CAPIOMONT,  rue  des  Poitevins,  6. 


VOLTAIRE 


SOCIÉTÉ    AU    XVIII      SIÈCLH 


G  f  ">'  TA  l 'E    \DES\OIRES  TERRES 


VOLTAIRE    A    LA    COUR 


DEUXIEME    EDITION 


PARIS 


DIDIER    ET    C-e.    LIBRAIRES-ÉDITEURS 

35,    QUAI     DBS    ACGUSTINS,     35 
187   1 

Tous  droit*  réserTés. 


JAN  2  5  1956 


VOLTAIRE 

À   LA   COUR 


MADAME  D'ETIOLES. -LE  TEMPLE  DE  LA  GLOIRE. -RAMEAU 
ET   ROUSSEAU.  -   LES   FÊTES  DE   RAMIRE. 

Quelque  nombreuses  et  passionnées  qu'avaient  été 
les  attaques  contre  le  Poème  de  Fontenoi,  Voltaire, 
comme  courtisan,  n'avait  fait  que  gagner  du  terrain. 
Il  était  en  pleine  faveur,  et  le  maréchal  de  Saxe  écri- 
vait à  madame  du  Châtelet  :  «  Le  Roi  en  a  été  très- 
content,  et  même  il  m'a  dit  que  l'ouvrage  n'était  pas 
susceptible  de  critique  '.»  Et  l'auteur  d'ajouter: 
«  Vous  sentez  bien  qu'après  cela  je  dois  penser  que  le 
Roi  est  le  meilleur  et  le  plus  grand  connaisseur  de  son 
royaume.»  Si  la  Princesse  de  Navarre  avait  ren- 
contré des  juges  peu  bienveillants,  elle  aussi  avait 
réussi;  il  en  eût  été  autrement  que  Richelieu,  encore 
plus  souple  courtisan  qu'ami  éprouvé,  n'eût  pas  songé 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LV,  p.  \\.  Lettre  de 
Voltaire  à  Cideville;  jeudi  après  minuit,  3  mai  1T45.  C'est  le  3  juin 
qu'il  faut  substituer  à  cette  date,  comme  le  fait  remarquer  très-judi- 
cieusement Beuchol;  en  1745  le  3  mai  était,  d'ailleurs,  un  lundi, 
in.  1 


2  SEMONCE  AMICALE. 

à  commander  à  l'auteur  un  second  ouvrage  dans  le 
genre  de  la  louange  et  de  l'apothéose  :  «  Je  vais  passer 
de  tout  le  tracas  que  m'a  donné  celte  belle  victoire  à 
celui  d'une  nouvelle  fêle;  mais  je  la  ferai  dans  mon 
goût,  dans  le  goût  noble  et  convenable  aux  grandes 
choses  qu'il  faut  exprimer  ou  faire  entendre  ',  »  Cette 
dernière  fête  devait  être  le  Temple  de  la  Gloire.  Cette 
fois  encore,  Voltaire  allait  être  rivé  au  terrible  Ra- 
meau. Mais  il  est  tout  résigné,  enchanté  qu'il  est  de 
donner  une  nouvelle  preuve  de  zèle  et  de  dévouement 
à  son  illustre  protecteur,  à  son  «  héros  ». 

J'eus  l'honneur,  mandait-il  à  Richelieu,  de  vous  envoyer 
hier  de  nouveaux  essais  de  la  fête;  mais  il  y  en  avait  bien  d'au- 
tres sur  le  métier.  11  ne  s'agit  que  de  voir  avec  Rameau  ce  qui 
conviendra  le  plus  aux  fantaisies  de  son  génie.  Je  serai  son 
esclave  pour  vous  faire  voir  que  je  suis  le  vôtre;  mais,  en  vé- 
rité, vous  devriez  bien  mander  à  madame  de  Pompadour  autre 
chose  de  moi  que  ces  beaux  mots  :  je  ne  suis  pos  trop  content 
de  son  acte.  J'aimerais  bien  mieux  qu'elle  sût  par  vous  com- 
bien ses  bontés  me  pénètrent  de  reconnaissance,  et  à  quel 
point  je  vous  fais  son  éloge;  car  je  vous  parle  d'elle  comme  je 
lui  parle  de  vous;  et,  en  vérité,  je  lui  suis  très-tendrement 
attaché,  et  je  crois  devoir  compter  sur  sa  bienveillance  autant 
que  personne.  Quand  mes  sentiments  pour  elle  lui  seraient  re- 
venus par  vous,  y  aurait-il  eu  si  grand  mal?  Ignorez-vous  le 
prix  de  ce  que  vous  dites  et  de  ce  que  vous  écrivez2? 

Cette  petite  semonce  amicale  est  à  noter.  Elle  est 
presque  une  date  pour  l'histoire  de  ce  règne  si  peu  sé- 
rieux, si  l'utile.  C'est  la  première  fois  qu'il  est  ques- 
i  on  de  madame  de  Pompadour,  dans  la  Correspon- 

1.  Voltaire,  OEnn -et  comptâtes  (Beuchol),  t.  LV,  p.  38,  39.  Lettre 
de  Vollaire  au  président  Hénault  ;  ce  13,   1  i  et  lo  juin  17  ÎJ. 

'i.  Ibid.,  I.  LV,  p.  13.  Lellre  de  Voltaire,  à  Richelieu:  le  20  juin 
1746. 


NOUVELLE  PASSION   DU   ROI.  3 

dance.  Ce  nom-là  ne  pouvait  guère,  il  est  vrai,  s'y 
trouver  plus  tôt;  c'était  à  peine  si  elle  portait  alors  ce 
nouveau  titre,  bien  que  le  marquisat  eût  été  acquis  en 
avril,  par  l'entregent  de  Montmartel  '.  Louis  XV,  qui 
n'était  pas  encore  allé  chercher  ses  amours  en  dehors 
de  sa  cour,  et  qui,  pour  plus  de  commodité,  avait  fait 
succéder  les  sœurs  aux  sœurs,  un  peu  embarrassé  de 
l'origine  bourgeoise  de  sa  nouvelle  passion,  avait  tenu, 
dès  l'abord,  à  l'entourer  de  mystère }  et  cette  intrigue, 
qui  devait  être  bientôt  si  publique,   avait  pris  des 
allures  de  roman  dont  l'effet  ne  fut  pas,  on  le  pense 
bien,  d'inspirer  la  satiété  à  ce  cœur  blasé  qu'il  fallait, 
avant  tout,   distraire,   désennuyer,   arracher  à  lui- 
même.  Ce  fut  aux  fêles  données  pour  le  mariage  du 
Dauphin  que  l'on  commença  à  parler  du  récent  ca- 
price du  roi 2  ;  car  la  qualité  de  la  personne  ne  lais- 
sait pas  supposer  que  ce  pût  être  autre  chose.  «On 
prétend,  note  à  la  date  du  8  mars  M.  de  Luynes  (qui, 
à  plus  forte  raison,  n'eût  pas  admis  la  possibilité  d'une 
comtesse  du  Barri),  on  prétend  que  depuis  quelque 
temps  elle  est  (madame  d'Étiolés)  presque  toujours 
dans  ce  pays-ci,  et  que  c'est  là  le  choix  que  le  Roi  a 
fait.  Si  le  fait  est  vrai,  ce  ne  seroit  vraisemblablement 
qu'une  galanterie  et  non  pas  une  maîtresse  3.  »  Il  est 
des  gens  qui  croient  à  une  étoile;  madame  Poisson 
avait  toujours  dit  à  sa  fille  qu'elle  était  un  morceau 
de  roi  4,  et  elle  avait  fait  partager  cette  conviction  à 

1.  Duc  de  Luynes,  Mémoires,  t.  VI,  p.   423;   mercredi   28  avril 
1745. 

2.  Barbier,  Journal  (Charpentier),  t.  IV,  p.  24  ;  mars  1745. 

3.  Duc  de  Luynes,  Mémoires,  t.  VI,  p.  354. 

1.    Vie  privée  de  Louis  XV  (Londres,  1785),  1.  II,  p.  258. 


4  MADEMOISELLE  POISSON. 

Antoinette,  qui  procéda  comme  Mahomet,  en  allant  à 
la  montagne,  de  peur  que  la  montagne  ne  mît  trop  de 
temps  à  venir  à  elle.  Ajoutons  que  madame  Poisson 
avait  les  raisons  les  meilleures  de  croire  à  cette  des- 
tinée royale.  Elle  avait  conduit  sa  fille  chez  une  tireuse 
de  cartes  qui  avait  pleinement  confirmé  ces  irréalisa- 
bles chimères.  C'était  y  voir  de  loin,  car  l'enfant  avait 
neuf  ans  alors  ;  aussi  la  marquise,  au  faîte  de  la  puis- 
sance, n'oubliera  pas  l'oracle  et  saura  se  montrer  re- 
connaissante. On  a  trouvé  l'indication  d'une  pensionv 
de  six  cents  livres  «faite  à  madame  Lebon,  pour  avoir 
prédit  à  madame  de  Pompadour  qu'elle  seroit  un  jour 
maîtresse  de  Louis  XY  V» 

Disons  que  cette  mère  prudente  ne  négligea  rien 
pour  l'élever  au  niveau  de  son  incomparable  avenir. 
Tous  les  maîtres  lui  furent  donnés  :  Jeliotte  lui  en- 
seigna le  chant  et  le  clavecin,  Guibaudet  la  danse. 
Elle  montait  à  cheval  en  véritable  amazone,  récitait 
avec  un  naturel,  une  grâce  qui  seront  une  de  ses  plus 
grandes  séductions,  et  unissait  à  tous  ceâ  dons  un 
talent  plus  sérieux,  inconnu  jusque-là  chez  une  femme, 
celui  de  graver  sur  cuivre  et  sur  pierres  fines  2.  On 
sait  ce  qu'il  y  a  trop  souvent  à  rabattre  de  ces  réputa- 
tions de  coteries,  de  ces  engouements  de  salons.  Quand 
une  femme  est  jeune,  qu'elle  est  belle  comme  l'était 
mademoiselle  Poisson,  l'on  n'est  que  trop  porté  à  lui 
tout  accorder;  mais  Antoinette  n'avait  nul  besoin  de 
cette  indulgence.  Un  soir,  on  la  prie,  chez  madame 

1.  J .-A. Le  Roi,  Curiosités  historiques  (Paris,  Pion,  1864),  p.  222. 

2.  Gazette  des  Beaux-Arts,  année  1859,  t.  III,  p.  131,  139  à  152. 
Madame  de  Pompadour,  par  Albert  de  la  Fizelière. 


SON    PORTRAIT.  '■> 

d'Àngervilliers,  de  toucher  du  clavecin  :  elle  joua  si 
excellemment  qu'elle  excita  un  véritable  délire  et  que 
l'une  des  dames  présentes,  cédant  à  un  transport  d'en- 
thousiasme, se  précipita  dans  ses  bras  en  versant  un 
torrent  de  larmes;  et  cette  dame,  étrange  coïncidence, 
était  la  comtesse  de  Mailly,  la  maîtresse  de  ï.ouis  XV  '. 
Joignez  à  cela  tout  l'esprit  du  monde,  une  beauté  res- 
plendissante, cette  habileté  stratégique  qui  lui  fut 
d'un  si  grand  secours  pour  demeurer  debout  sur  ce  sol 
singulièrement  glissant  où  elle  n'avait  à  compter  que 
sur  elle.  Dès  1742,  le  président  Hénault  la  rencontre 
chez  M.  de  Montigny,  à  un  souper  pour  lequel  il  avait 
prêté  son  cuisinier,  en  une  compagnie  de  gens  du 
monde  et  d'artistes,  M.  Dufort  des  Postes,  madame 
d'Aubeterre,  madame  de  Sassenage  et  le  chanteur  Je- 
liotte  2.  Il  parle  d'elle  comme  d'une  des  plus  jolies 
femmes  qu'il  ait  jamais  vues  :  «  Elle  sait  la  musique 
parfaitement,  elle  chante  avec  toute  la  gaieté  et  tout 
le  goût  possible,  sait  cent  chansons,  joue  la  comédie 
à  Étioles  sur  un  théâtre  aussi  beau  que  celui  de  l'Opéra, 
où  il  y  a  des  machines  et  des  changements...  On  me 
pria  d'aller  être  témoin  de  tout  cela  dans  un  pays  que 
j'ai  beaucoup  aimé,  où  j'ai  passé  ma  jeunesse,  et  dans 
une  maison  qui  est  la  même  que  mon  père  avoit,  mais 
où  l'on  a  dépensé  cent  mille  écus  depuis  3.  »   Mais 

1.  Goncourt,  Les  Maîtresses  de  Louis  XV.  t.  I,  p.  192. 

;'.  Madame  du  Deffand,  Correspondance  complète  (Pion,  1865), 
!.  I,  p.  63.  Lettre  du  président  Hénault  à  madame  du  Deffand  ; 
17  juillet  1742. 

3.  Ibid.,  1.1,  p.  TO.  Lettre  du  président  Hénault  à  madame  du 
Deffand;  18  juillet  1742.  —  Président  Hénault,  Mémoires  (Dentu, 
1855),  p.  18. 


(i  LE   PIED  DE  MADAME  DE  CHEVREUSB. 

alors  elle  avait  cessé  d'être  mademoiselle  Poisson  ;  Le 
Normand  de  Toumehem,  l'amant  de  sa  mère,  peut- 
être  son  père,  l'avait  unie  à  son  neveu  Le  Normand 
d'Étiolés,  et  elle  pouvait  sans  contrainte  se  livrer  à 
tous  les  enivrements  d'une  vie  remplie  par  les  plaisirs 
et  les  succès.  Tout  Paris  allait  à  ces  fêtes  qui  étaient 
aussi  intelligentes  que  magnifiques.  Gresset,  Crébillon, 
Voltaire  comptaient  au  nombre  des  habitués  de  Tour- 
nehem  et  de  sa  fille  d'adoption.  Seulement,  comme 
l'auteur  de  Rhadamiste  et  celui  de  Zaïre  ne  s'aimaient 
guère,  on  s'y  prenait  de  façon  à  ce  qu'ils  se  rencon- 
trassent le  moins  possible  '," 

Bien  des  femmes,  à  commencer  par  la  pauvre  Mailly, 
arrivèrent  au  cœur  du  maître  avec  infiniment  moins  de 
titres.  Encore  faut-il  l'occasion.  Cette  occasion  se  ren- 
contre ou  peut  se  rencontrer  à  tout  instant  à  la  cour  ; 
mais  Antoinette  n'était  qu'une  bourgeoise,  et  un  abîme 
l'en  séparait.  Les  circonstances,  son  étoile,  sa  volonté  y 
remédièrent,  et  elle  n'attendit  pas  la  mort  de  madame 
de  Châteauroux  pour  se  mettre  en  campagne.  Mais  la 
même  femme  qui  n'avait  pas  regardé  à  passer  sur  le 
corps  de  sa  sœur  ne  pouvait  être  d'humeur  à  tolérer  les 
prétentions  agressives  de  cette  obscure  beauté  dont  on 
lui  étourdissait  depuis  quelque  temps  les  oreilles.  Ma- 
dame de  Chevreuse,  sans  y  entendre  malice,  étant 
chez  le  roi ,  s'avise  de  prononcer  le  nom  de  la  petite 
d"  Étioles  ;\o.  favorite  se  glisse  doucement  jusqu'à  elle, 
et  lui  marche  sur  le  pied  avec  une  brutalité  telle  que 
la  pauvre  duchesse  tomba  en  syncope.  Cela  pouvait, 

1.  Laujon,  Œuvres  choisies  (Paris,  1811),  l.  I,  p.  75, 


LA  FORET  DE  SÉNAKT.  7 

après  tout,  n'être  qu'une  maladresse,  et  il  ne  fallait 
pas  qu'elle  se  méprît.  Le  lendemain,  madame  de  Châ- 
leanroux  va  rendre  visite  à  sa  victime ,  et  lui  dit  à 
brûle-pourpoint  :  «Savez-vous  qu'on  parle  en  ce  mo- 
ment de  donner  au  Roi  la  petite  d'Étiolés,  et  qu'on 
n'en  cherche  plus  que  les  moyens  '?»  Et  madame  de 
Chevreuse  sut  dès  lors  pourquoi  on  lui  avait  écrasé  le 
pied  la  veille.  La  favorite  ne  s'en  tint  pas  là  :  injonc- 
tion fut  faite  à  cette  ambitieuse  de  la  ville  de  ne  plus 
se  montrer  aux  chasses  de  la  cour.  Ces  chasses  étaient, 
en  effet,  pour  la  fille  de  madame  Poisson,  le  seul 
moyen  de  voir  et  d'être  vue;  et,  si  elle  dut  alors  obéir 
à  ces  défenses,  elle  reprit  bien  vite  ses  courses  dans  la 
forêt  de  Sénart,  après  la  mort  de  l'ahière  duchesse, 
en  habit  couleur  de  rose  et  dans  un  phaéton  volant 2, 
(8  décembre  1744),  aidant  fort  au  hasard,  qui  lui  fai- 
sait croiser  à  tout  instant  le  carrosse  du  roi.  Étioles, 
dans  la  capitainerie  de  Sens,  près  de  Corbeil,  était  à  la 
lisière  de  la  forêt,  et  ce  voisinage  expliquait  à  la  ri- 
gueur des  rencontres  trop  fréquentes,  trop  opportunes 
pour  tromper  personne.  Mais,  tout  manifeste  qu'il  fût, 
le  manège  ne  déplut  point  :  cela  prenait  des  allures 
de  roman  et  promettait  de  jeter  dans  l'imprévu  cette 
majesté  ennuyée  et  si  malaisée  à  distraire.  Les  prélimi- 
naires ne  languirent  point  et  l'on  ne  tarda  pas  à  s'en- 
tendre. Si  les  noces  du  Dauphin  ,  en  introduisant 
quoique  discrètement  madame  d'Étiolés  dans  ces  fêtes, 
déchirèrent  une  partie  du  voile,  on  s'aimait  et  on  se 
voyait  depuis  longtemps.  Louis  XY,  qui  ne  demandait 

1.  Duc  de  Richelieu,  Mémoires  (Paris,  179?),  1.  VII,  p.  9,  10 

2.  Ibid.,  t.  VIII,  p.  154 


8  ENTREVUES   DANS    PARIS. 

d'ailleurs  qu'à  échapper  à  tout  son  monde,  auquel 
l'étiquette  et  le  cérémonial  faisaient  horreur,  allait 
dans  les  commencements  trouver  madame  d'Étiolés  à 
Paris,  rue  Ooix-des-Petits-Champs  '.  L'hôtel  qu'elle 
occupait  avec  Tournehem  avait,  comme  toutes  les  mai- 
sons de  ce  quartier,  une  sortie  dans  la  rue  des  Bons- 
Enfants,  qui  elle-même  avait  des  débouchés  sur  le  jar- 
din du  Palais-Royal  ;  il  se  prêtait  à  merveille  à  des 
visites  mystérieuses  que  madame  Poisson  et  M.  Le 
Normand  ne  demandaient  qu'à  favoriser,  et  que  le 
mari  seul  devait  ignorer;  il  offrait  enfin  toutes  les 
commodités  pour  de  pareilles  équipées  2.  Le  secret 
fut  assez  bien  gardé  pour  que  ceux  qui  approchaient 
la  jeune  femme,  même  assez  intimement,  ne  se  dou- 
tassent de  rien,  à  commencer  par  le  président  Hé- 
nault,  qui  lui  demanda  avec  une  candeur  dont  il  ne 
fut  pas  le  dernier  à  rire,  si  elle  avait  pris  des  mesures 
à  l'égard  des  noces  du  Dauphin,  où  elle  comptait  loger 

1.  Michaud,  Biographie  universelle, t.  XXXV,  p.  284.  — Lefeuve, 
Les  anciennes  maisons  de  Paris  sous  Napoléon  III,  p.  31.  Rue  Croix- 
des-Petits-Champs. 

2.  Celle  maison,  située  en  face  de  l'hôtel  d'Argenson,  qui  avait 
appartenu  à  la  Bazinière,  trésorier  de  l'épargne  sous  Louis  Xlll  et 
Louis  XIV,  et  fut  à  une  certaine  heure  YHotel  de  Bretagne,  existe 
encore,  et  porte  le  n°  21  de  la  rue  Croix-des-Pelits-Champs.  Les 
historiens,  qui  en  font  le  théâtre  des  premiers  rendez-vous  de  Louis  XV, 
la  considèrent  comme  un  gîte  occulte  et  ne  paraissent  pas  soupçonner 
que  le  fermier  général  Le  Normand  de  Tournehem  demeurât  dans 
celte  rue,  ainsi  que  l'indique  l'Almanach  royal  de  1745.  Aussitôt 
qu'on  eut  vu  quelque  inconvénient  à  recevoir  le  roi  chez  soi,  l'on 
n'eût  certes  pas  choisi  une  maison  voisine,  et  l'on  fût  plutôt  allé,  ce 
nous  semble,  à  l'autre  bout  de  la  ville.  Disons,  eu  outre,  que,  du- 
rant ces  visites,  madame  Poisson,  la  mère,  tenait  compagnie  aux  deux 
courtisans  dont  le  roi  s'était  fait  escorter,  ce  qui  vient  corroborer 
encore  notre  opinion. 


LE   COUSIN    H  INET.  9 

et  qui  s'occuperait  d'elle?  Madame  d'Etiolés  Lui  ré- 
pondit qu'elle  avait  un  sien  cousin,  appelé  Binet,  pre- 
mier valet  de  chambre  du  Dauphin,  qui  se  chargerait 
d'elle.  «  11  s'en  chargea,  en  effet,  nous  dit  le  prési- 
dent, et  quinze  jours  après  j'appris  que  mes  inquié- 
tudes n'étaient  point  fondées  *.  »  Binet  joua  bien  son 
rôle.  Aux  premières  accusations,  il  cria  à  la  calomnie, 
protesta  de  l'innocence  de  sa  jeune  parente,  affirmant 
qu'elle  n'était  venue  à  la  cour  que  pour  solliciter  une 
place  de  fermier  général .  Il  en  parla  en  ces  termes  à 
l'évèque  de  Mirepoix  qui  l'avait  menacé  de  le  faire 
chasser  d'auprès  de  son  maître"2.  Mais  le  théatin  Boyer 
se  fût  heurté  à  plus  fort  que  lui,  et  les  choses  ne  tar- 
dèrent pas  à  se  dessiner  de  telle  sorte  qu'il  fallut  bien 
prendre  son  parti  sur  un  événement  qui,  en  scandali- 
sant les  gens  austères ,  ne  laissa  pas  de  faire  mal  au 
cœur  à  plus  d'une  grande  dame  que  la  succession  de 
la  duchesse  de  Châteauroux  eut  fort  accommodée. 
En  changeant  de  fortune,  madame  d'Étiolés  se  piqua 

1.  Président  Hénaulf,  Mémoires  (Dénia,  1855),  p.  198. 

2.  Duc  de  Luynes,  Mémoires,  t.  VI,  p.  418,  419;  jeudi  22  avril 
1  "  i.J.  L'anecdote  suivante  prouverait  que  le  public  fut  informé  d'assez 
bonne  heure  de  celte  intrigue  mystérieuse.  Un  jour,  madame  d'Etiolés 
entre  dans  un  magasin  de  dentelles  et  fait  des  emplettes  assez  consi- 
dérables ;  au  moment  de  payer,  elle  s'aperçoit  qu'elle  n'a  pas  sa  bourse, 
et  dit  qu'elle  enverra  solder  et  prendre  ce  qu'elle  a  acheté.  «  Ah! 
madame,  répondit  la  marchande,  vous  pouvez  bien  emporter  tout  ce 
qui  vous  plaira;  tout  est  à  votre  service,  et  je  ne  suis  pas  inquiète  du 
payement.  —  Mais,  ma  bonne,  ne  craignez-vous  pas  que  votre  crédit 
ne  soit  bien  hasardé?  vous  ne  me  connaissez  pas.  —  Oh  !  pardonnez- 
moi,  madame,  repartit  naïvement  la  marchande;  tout  le  monde  vous 
connaît  bien  :  c'est  madame  qui  a  acheté  la  charge  de  madame  de 
Châteauroux.  n  Pari,  Versailles  el  les  Provinces  au  XVIIIe  siècle 
(Paris,  1317),  t.  I,  p.  22. 


10  LA  JEUNESSE   D'ANTOINETTE. 

d'être  iidèle  aux  arts  et  aux  lettres,  et  on  la  verra  s'en- 
tourer de  littérateurs,  d'artistes  en  tous  genres,  même 
de  philosophes  ,  qui  chanteront  ses  louanges  et  la 
payeront  de  sa  bienveillance  en  flatteries  et  en  petits 
vers.  Voltaire  raconte  les  commencements  de  la  mar- 
quise d'un  ton  dégagé  qui  contraste  fort  avec  les  airs 
de  courtisai]  qu'il  prend  en  s'adressant  à  elle,  notam 
ment  dans  la  préface  de  Tancrède.  L'on  n'a  pas  le  droit 
d'être  aussi  désintéressé,  lorsque  Ton  a  vécu  dans  l'in- 
timité de  la  maîtresse  du  roi.  Mais  aux  bontés  avaient 
succédé  la  tiédeur;  s'il  n'avait  pas  été  trahi,  il  n'avait 
pas  été  défendu,  et  c'est  ce  qu'il  ne  pardonna  point. 

Il  fallait  une  maîtresse.  Le  choix  tomba  sur  mademoiselle 
Poisson,  fille  d'une  femme  entretenue  et  d'un  paysan  de  la 
Ferté-sous-Jouare,  qui  avait  amassé  quelque  chose  à  vendre 
du  blé  aux  entrepreneurs  des  vivres.  Ce  pauvre  homme  était 
alors  en  fuite,  condamné  pour  quelque  malversation.  On  avait 
marié  sa  fille  au  sous-fermier  Le  Normand,  seigneur  d'Étiolés, 
neveu  du  fermier  général  Le  Normand  de  Tournehem,  qui  en- 
tretenait la  mère.  La  fille  était  bien  élevée,  sage,  aimable,  rem- 
plie de  grâces  et  de  talents,  née  avec  du  bon  sens  et  un  bon 
cœur.  Je  la  connaissais  assez  :  je  fus  même  le  confident  de  son 
amour.  Elle  m'avouait  qu'elle  avait  toujours  eu  un  secret  pres- 
sentiment qu'elle  serait  aimée  du  roi,  et  qu'elle  s'était  senti 
une  violente  inclination  pour  lui,  -ans  trop  le  démêler. 

Cette  idée,  qui  aurait  pu  paraître  chimérique  dans  sa  situa- 
tion, était  fondée  sur  ce  qu'on  l'avait  souvent  menée  aux  chasses 
que  faisait  le  roi  dans  la  forêt  de  Sénart.  Tournehem,  l'amant 
de  sa  mère,  avait  une  maison  de  campagne  dans  le  voisinage. 
On  promenait  madame  d'Etiolés  dans  une  jolie  calèche.  Le  roi  la 
remarquait  et  lui  envoyait  souvent  des  chevreuils.  Sa  mère  ne 
cessait  de  lui  dire  qu'elle  était  plus  jolie  que  madame  de  Chà- 
teauroux;  et  le  bonhomme  Tournehem  s'écriait  souvent  :  «  Il 
faut  avouer  que  la  Bile  de  madame  Poisson  est  un  morceau  de 
roi.  »  Enfin,  quand  elle  eut  tenu  le  roi  entre  ses  bras,  elle  me 
dit  qu'elle  croyait  fermement  à  la  destinée;  et  elle  avait  raison. 


DÉSESPOIR  DE  SON   MAKI.  II 

Je  passai  quelques  mois  ci  Étioles,  pendant  que  le  roi  faisait  la 
campagne  de  17461. 

Durant  quelque  temps  ces  amours  échappèrent  au 
contrôle  avide  des  courtisans.  On  soupait  en  petit  co- 
mité ;  et,  sauf  un  ou  deux  amis  et  amies  du  prince, 
tout  le  monde  en  était  réduit  aux  conjectures.  On  ne 
doutait  plus  que  madame  d'Étiolés  ne  logeât  à  Ver- 
sailles ,  sans  trop  savoir  où.  Mais  ce  n'étaient  en- 
core que  des  apparitions ,  et  elle  retournait  aussitôt 
à  Paris.  Elle  avait  un  mari  avec  lequel,  après  tout, 
il  fallait  compter.  Il  était  absent,  il  était  parti  sans 
soupçon ,  et  n'imaginait  pas  ce  qui  l'attendait  au  re- 
tour. «  J'appris  hier,'  rapporte  le  duc  de  Luynes,  que 
M.  d'Étiolés,  qui  vient  d'arriver  de  province  et  qui 
avoit  compté  en  arrivant  trouver  sa  femme ,  qu'il 
aime  fort,  a  été  fort  étonné  quand  M.  Le  Normand, 
fermier  général ,  son  parent  et  son  ami ,  lui  est  venu 
dire  qu'il  ne  comptât  plus  sur  sa  femme,  qu'elle  avoit 
un  goût  si  violent  qu'elle  n'avoitpu  lui  résister,  et  que 
pour  lui ,  il  n'avoit  d'autre  parti  à  prendre  que  de 
songer  à  s'en  séparer.  M.  d'Étiolés  tomba  évanoui  à 
cette  nouvelle  2...  »  Il  ne  s'avisa  pas,  toutefois,  de  ré- 
péter la  comédie  du  marquis  de  Montespan.  Il  ne  prit 
point  le  deuil  de  sa  femme,  et  il  finit  par  accéder  à  une 
séparation  qui,  au  moins,  désintéressait  son  honneur. 
Quant  à  madame  d'Étiolés,  elle  avait  eu  raison  de  beau- 
coup attendre  de  son  étoile.  Le  sentiment  que  le  roi  avait 

1.  Voltaire,  OEuvrcs  complètes  (Beuchot),  t.  XL,  p.  80,  81.  Mé- 
moires pour  servir  à  l'histoire  de  M.  de  Voltaire,  écrits  par  lui-même. 

2.  Duc  de  Luynes,  Mémoires,  I.  VI,  p.  423  ;  du  mercredi  28  avril 
1745. 


12  VOLTAIRE  A  ÉTIOLES. 

pour  elle  n'était  point  un  caprice  passager  :  secondé 
par  l'habitude,  il  se  consolida  avec  les  années,  grâce, 
il  faut  le  dire,  à  d'inqualifiables  condescendances;  et 
la  marquise  de  Pompadour  aura  la  rare  fortune,  comme 
sa  devancière,  de  mourir  en  pleine  faveur  :  nous  vou- 
drions ajouter  aimée  et  regrettée,  si  Louis  XY  eût  été 
homme  à  aimer  et  à  regretter  quelque  chose. 

Voltaire  était  dans  le  secret  des  amours  de  la  favo- 
rite, qui  le  régalait  dans  son  joli  château  d'un  tokai 
qu'il  déclare  incomparablement  supérieur  à  celui  que 
le  roi  de  Prusse  lui  avait  envoyé  par  son  ambassadeur 
manchot  (M.  de  Camas  '  ).  Sans  demeurer  à  poste 
fixe  cà  Étioles,  il  y  fit  de  fréquentes  apparitions  du 
rant  la  campagne  de  1745.  «  Je  suis  tantôt  à  Champs, 
tantôt  à  Étioles2,  »  écrivait-il  alors  à  M.  d'Argenson. 
Il  avait  senti,  sur-le-champ,  tout  le  parti  qu'il  pou- 
vait tirer,  au  moins  pour  sa  sûreté,  de  l'amitié  de  ma- 
dame d'Etiolés,  qui,  à  cet  instant  de  premier  enivre- 
ment, ne  renia  personne  et  témoigna  la  volonté  de 
demeurer  fidèle  à  ses  amis.  On  a  retrouvé  des  vers 
du  poëte  à  cette  dernière,  à  l'occasion  de  la  journée  de 
Fontenoi,  et  nous  les  enregistrons  ici,  parce  qu'ils  ne 
figurent  qu'en  partie  et  remaniés  dans  ses  œuvres,  et 
qu'ils  sont  les  premiers  qu'il  fit,  et,  sans  doute,  que 
l'on  fit  pour  la  nouvelle  maîtresse. 

Quand  César,  ce  héros  charmant, 
Dont  tout  Rome  fut  idolâtre, 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beucliot),  l.  LV,  p.  51.  Lettre  de 
Voltaire  à  madame  la  marquise  de  Pompadour  (elle  ne  l'était  pas 
encore  alors,  comme  l'indiquent  les  vers  en  lête  de  celle  même  lettre). 

2.  lbid.,  t.  LV,  p.  47.  Lettre  de  Voltaire  au  marquis  d'Argen- 
6on;  Champs,  25  juin  1745i 


l'REMIERS  MADRIGAUX.  13 

Gagnait  quelque  combat  brillant, 

On  en  faisait  compliment 
A  la  divine  Cléopâtre. 

Quand  Louis,  ce  béros  charmant. 
Dont  tout  Paris  fait  son  idole, 
Gagne  quelque  combat  brillant, 
On  en  doit  faire  compliment 
A  la  divine  d'Étiolé. 


Le  duc  de  Luynes,  qui  a  conservé  ces  vers,  les  fait 
suivre  de  cinq  autres  sur  le  même  patron,  composés 
par  une  femme  d'esprit,  nous  dît-il,  mais  qu'il  ne 
nomme  pas,  sans  que  sa  discrétion  fasse  infiniment 
de  tort  à  l'auteur  de  cette  très-innocente  épigramme  \ 

Mais  les  poètes  allaient  bientôt  accourir  de  toute 
part.  En  voici  un  qui  ne  s'attarda  pas  en  route,  qui 
sut  arriver  à  temps,  et,  une  fois  introduit  dans  la  place, 
mit  en  jeu  tout  ce  qu'il  avait  d'esprit,  d'art,  de  gentil- 
lesse, afin  de  conquérir  les  bonnes  grâces  de  cette 
maîtresse,  encore  sous  le  manteau,  mais  trop  bien 
établie  dans  le  cœur  de  son  royal  amant  pour  redouter 
désormais  d'en  être  délogée.  Il  a  été  question  déjà  de 
Bernis.  Nous  l'avons  vu  applaudissant  à  la  Mérope  de 
Voltaire,  abbé  plus  que  profane,  vivant  de  l'air  du 
temps ,  portant  insoucieusement  sa  pauvreté ,  allant 
fort  dans  le  monde  et  y  recrutant,  par  ses  qualités 
aimables  autant  que  par  ses  bouquets  poétiques,  des 
amis  et  des  amies  qu'il  retrouverait  au  bon  moment, 
mais  convaincu  qu'un  joli  garçon  comme  lui  ferait 
son  chemin,  lorsqu'il  le  voudrait  bien;  et   c'est  ce 

1.  Duc  de  Luynes,  Mémoires,  t.  VI,  p.  49:2,  493,  494  ;  du  samedi 
19  juin  M  iô. 


14  L'ABBÉ   DE  BERNIS. 

qu'il  soutenait  opiniâtrement  à  ses  anciens  camarades 
de  séminaire,  les  Montazet,  les  la  Rochefoucault,  qui 
le  querellaient  sur  son  indolence  et  sa  frivolité. 
«  J'ignore,  répondait-il,  quand  je  prendrai  la  résolu- 
tion de  me  mettre  en  chemin;  mais  ce  que  je  sais 
est  que,  dès  que  je  l'aurai  prise,  et  que  je  commen- 
cerai à  marcher,  je  me  trouverai  devant  vous  '  »  ; 
et  cela  s'est  vérifié,  ajoute  l'archevêque  de  Toulouse. 
La  question  est  de  savoir  si  ce  voluptueux  prenait 
ses  prédictions  très  au  sérieux,  et  si  ces  paroles  pro- 
phétiques n'étaient  pas  bien  plutôt  un  de  ces  propos 
fous ,  qui  viennent  couper  court  aux  semonces  et 
aux  obsessions  de  l'amitié  indiscrète.  Toutefois,  cette 
heure,  qu'il  appelait  peut-être  mais  qu'il  attendait 
sans  impatience,  avait  sonné  ;  son  habileté  fut  de  le 
sentir  et  de  la  saisir. 

Il  en  était  là,  raconte  Marmontel,  lorsqu'on  apprit  qu'aux 
rendez-vous  de  chasse  de  la  forêt  de  Sénart,  la  belle  madame 
d'Étiolés  avait  été  l'objet  des  attentions  du  roi.  Aussitôt  l'abbé 
sollicite  la  permission  d'aller  faire  sa  cour  à  la  jeune  dame;  et 
la  comtesse  d'Estrades  (cousine  de  madame  de  Pompadour), 
dont  il  était  connu,  obtint  pour  lui  cette  faveur.  Il  arrive  à 
Étioles  par  le  coche  d'eau,  son  petit  paquet  sous  le  bras;  on 
lui  fait  réciter  ses  vers;  il  amuse,  il  met  tous  ses  soins  à  se 
rendre  agréable;  et,  avec  cette  superficie  d'esprit  et  ce  vernis 
de  poésie  qui  était  son  unique  talent,  il  réussit  au  point  qu'en 
l'absence  du  roi,  il  est  admis  dans  le  secret  des  lettres  que 
s'écrivent  les  deux  amants.  Rien  n'allait  mieux  à  la  tournure 
de  son  esprit  et  de  son  style  que  cette  espèce  de  ministère. 
Aussi,  dès  que  la  nouvelle  maîtresse  fut  installée  à  la  cour1 
l'un  des  premiers  effets  de  sa  faveur  fut-il  de  lui  obtenir  une 

1,  Bibliothèque  des  Mémoires  du  XVIIIe  siècle  (Coll.  Barrière, 
1846),  l.  III,  p.  197.  Notice  sur  le  cardinal  de  Bernis,  parLoménie 
de  Brienne,  à  la  suite  des  Mémoires  de  madame  du  Hausset. 


PETITS  CADEAUX.  \'6 

pension  de  cent  louis  sur  la  casselte,  et  un  logement  aux  Tui- 
leries, qu'elle  fit  meubler  à  ses  frais.  Je  le  vis  dans  ce  loge- 
ment, sous  le  toit  du  palais,  le  plus  content  des  hommes,  avec 
sa  pension  et  son  meuble  do  brocatelle  1... 

A  partir  de  ce  moment,  l'abbé  fut  fort  assidu,  fort 
attentionné.  Tout  souriait,  tout  plaisait  en  lui.  Ses 
bonnes  joues  roses  et  trop  roses  appelaient  les  ca- 
resses, et,  la  favorite,  quand  elle  était  de  riante  hu- 
meur, leur  faisait  l'inappréciable  honneur  d'un  petit 
soufflet  amical.  C'est  encore  Marmontel  qui  raconte 
cela,  à  sa  mode,  en  s'attribuant,  comme  de  raison,  une 
attitude  plus  digne,  avec  une  sensible  pointe  d'amer- 
tume qui  ferait  croire  que  c'est  au  moins  là  de  la  vé- 
rité grossie.  Disons,  toutefois,  qu'après  les  housses  de 
M.  de  Ferriol,  et  les  trois  francs  que  chaque  soir  l'abbé 
se  laissait  mettre  dans  la  main,  tout  semble  croyable. 
Quelque  temps  après  la  concession  d'un  logement 
aux  Tuileries,  Louis  XV  le  rencontrait  dans  l'esca- 
lier, ayant  sous  son  bras  une  toile  de  Perse  que  la 
marquise  venait  de  lui  donner  pour  ses  meubles.  11 
voulut  voir  ce  que  c'était,  se  fit  montrer  l'étoffe,  et 
insista  pour  avoir  le  mot  de  l'énigme.  «  Eh  bien,  dit- 
il  ensuite,  en  tirant  un  rouleau  de  louis  de  sa  poche, 
elle  vous  a  donné  la  tapisserie,  voilà  pour  les  clous  2.  » 
Notons,  pourtant,  que  l'abbé  n'avait  pas  loin  alors  de 
la  trentaine,  que  ses  vers  lui  avaient  valu  un  nom  et 
même  un  surnom,  et  que  l'Académie  française  se 
Tétait  associé  récemment  (29  décembre  1744). 

t.  Marmontel,  Œuvres  complètes  (Belin,  1819),  t.  1,  p.  157,  158. 
Mémoires.  Liv.  V. 

S.  La  Harpe,  Correspondance  littéraire  (Paris,  1804).  t.  III, 
p.  232. 


16  MISSION    DÉLICATE. 

Dès  la  première  heure,  Remis  avait  la  rare  chance 
de  devenir  presque  indispensable.  Il  fallait  répondre 
aux  messages  galants  de  Louis  XY,  et,  bien  à  tort,  la 
marquise  se  méfiait  de  ses  forces.  Ce  fut  l'abbé  qui 
eut  la  mission  de  répliquer  de  son  mieux  aux  augustes 
poulets.  Le  fait  n'était  pas  sans  antécédent,  et  l'on 
avait  vu  Dangeau,  chargé  par  Louis  X1Y  et  mademoi- 
selle de  la  Vallière,  de  leur  respective  correspon- 
dance '.  Bernis,  auquel  n'incombait  qu'une  moitié  de 
la  tâche,  sortit  de  ce  pas  délicat  au  grand  contente- 
ment de  celle  qu'il  faisait  parler,  et  de  celui  à  qui  al- 
laientces  morceaux  de  rhétorique  amoureuse.  LouisXY, 
ravi,  n'eût  pas  clos  la  journée  sans  dépêcher  au  moins 
un  billet  passionné.  Le  9  juillet,  Antoinette  en  avait 
déjà  reçu  quatre-vingts  :  quatre-vingts,  en  soixante- 
trois  jours2!  Le  cachet  qui  scellait  ces  poulets  portait 
la  devise  significative  :  Discret  et  fidèle*.  L'abbé, 
comme  on  en  peut  juger,  n'était  pas  sans  occupa- 
tion, mais  il  se  rendait  indispensable  par  les  servi- 
ces, et  subjuguait  par  sa  mine  épanouie,  son  per- 
pétuel sourire,  les  ressources  d'une  conversation  con- 
stamment aimable, -la  jeune  favorite  qui,  lui  trouvant 
toutes  les  grâces ,  s'obstinera  bientôt  à  lui  croire  tous 
les  talents,  et  finira  par  l'accabler  du  poids  de  deux 

1.  L'abbé  de  Choisv,  Mémoires  (Miebaud  et  Poujoulat),  t.  VI, 
p.  073,  G7i. — Fontenelle,  qui  raconte  la  même  anecdote,  subslilue 
Madame  Henriette  à  la  duchesse  de  La  Vallière.  Ici  le  nom  n'importe 
que  peu  à  l'affaire.  Fontenelle,  OEuvres  complètes  (Belin,  1818),  t.  I, 
p.  306.  Eloge  du  marquis  de  Dangeau. 

2.  Le  roi  partit  le  G  mai  pour  l'armée. 

3.  Mémoires  du  maréchal  d}ic  de  Richelieu  (Paris,  1792),  t.  VIII, 
p.  162. 


LE  BREVET  DE  MARQUISE.  17 

ministères,  comme  si  un  seul  déjà  n'eût  été  de  trop. 
Quoi  qu'il  en  soit,  ses  épîtres  fusaient  merveille.  Un 
beau  jour,  le  roi  transporté,  au  lieu  de  mettre  sa 
réponse  à  l'adresse  de  madame  d'Étiolés  ,  substi- 
tuera, à  son  nom  bourgeois,  le  nom  de  marquise  de 
Pompadour  et  glissera  dans  le  même  pli  le  brevet  qui 
lui  conférait  ce  titre  '.  Et  l'abbé  de  chanter  la  nou- 
velle marquise  dans  de  petits  vers  jolis,  pomponnés, 
tous  frais  sortis  de  la  boutique  de  Babet. 

Les  Muses  dans  Cythère 

Faisaient  un  jour 
Un  éloge  sincère 
De  Pompadour. 
Le  trio  des  Grâces  sourit, 
L'Amour  applaudit 
Et  Vénus  bouda. 
0  gué  lan  la  lan  laire. 
0  gué  lan  la! 

Voltaire  était  fort  bien  avec  les  puissances  :  fort  bien 
avec  la  favorite  qui  n'allait  demander  qu'à  le  servir, 
fort  bien  avec  M.  de  Richelieu  qui  lui  fournissait  la 
plus  efficace  occasion  de  plaire  au  maître,  fort  bien  avec 
d'Argenson,  fort  bien  enfin  avec  M.  de  La  Vallière  qui 
ne  tarderait  pas  à  avoir  la  haute  main  dans  les  plaisirs 
occultes  des  petits  cabinets.  Nous  l'avons  déjà  vu  faire 
une  courte  apparition  à  Champs;  il  y  passait  en  partie 
la  dernière  quinzaine  de  juin,  avec  madame  du  Châ- 
telet  qui  n'aimait  pas  à  lâcher  trop  la  courroie ,  en 
compagnie  de  madame  du  Deffand  (une  de  ces  amies 
qui  ne  nous  gâtent  point  et  auxquelles  il  ne  faut  se 

1.  Duc  de  Lu j nés,  Mémoires ^  t.  VI!,  [>.  5;  9  juillet  17  i5. 


18  VISEES  HISTORIQUES  DE  VOLTAIRE. 

fier  que  de  reste),  et  du  très-aimable  et  très-frivolet 
abbé  de  Voisenon1.  Mais  force  fut  bien  de  s'arracher 
à  cette  existence  excessive,  a  ces  galas  laborieux  dont 
son  estomac  ne  pouvait  s'accommoder  2.  On  a  vu 
Voltaire  s'écrier  ,  en  recevant  le  brevet  d'historio- 
graphe :  «  Me  voilà  engagé  d'honneur  à  écrire  des 
anecdotes;  mais  je  n'écrirai  rien,  et  je  ne  gagnerai 
pas  mes  gages.  »  C'était  se  calomnier,  et  bien  du 
temps  ne  devait  pas  s'écouler  sans  qu'il  se  donnât 
lui-même  le  plus  complet  démenti.  Il  écrivait  au  mar- 
quis d'Àrgenson  à  la  date  du  17  août  : 

J'ai  envie  de  ne  point  jouir  du  bénéfice  d'historiographe  sans 
le  desservir;  voici  une  belle  occasion.  Les  deux  campagnes  du 
roi  méritent  d'être  chantées,  mais  encore  plus  d'être  écrites... 
Mon  idée  ne  serait  pas  que  vous  demandassiez  pour  moi  la  per- 
mission d'écrire  les  campagnes  du  roi;  peut-être  sa  modestie 
en  serait  alarmée,  et  d'ailleurs  je  présume  que  celte  permis- 
sion est  attachée  à  mon  brevet;  mais  j'imagine  que  si  vous 
disiez  au  roi  que  les  impostures  qu'on  débite  en  Hollande  doi- 
vent être  refutées,  que  je  travaille  à  écrire  ses  campagnes,  et 
qu'en  cela  je  remplis  mon  devoir;  que  mon  ouvrage  sera  achevé 
sous  vos  yeux  et  sous  votre  protection:  enfin,  si  vous  lui  re- 
présentez ce  que  j'ai  l'honneur  de  vous  dire,  avec  la  persua- 
sion que  je  vous  connais,  le  roi  m'en  saura  quelque  gré,  et  je 
me  procurerai  une  occupation  qui  me  plaira,  et  qui  vous  amu- 
sera. Je  remets  le  tout  à  votre  bonté.  Mes  fêtes  pour  le  roi 
sont  faites;  il  ne  tient  qu'à  vous  d'employer  mon  loisir3. 

Mais  M.  d'Argenson  l'enlève  à  cette  besogne  qui 
lui  sourit  fort,  et  le  charge  de  rédiger  une  protestation 

1.  Voltaire,  Œuvre»  complètes  (Beucliot),  t.  LV,  p.  50.  Lettre  de 
Voltaire  au  président  Hénault  ;  mardi  6  juillet  1745. 

2.  Ibid.,  t.  LV,  p.  63,  64.  Lettre  de  Voltaire  à  l'abbé  de  Voisenon. 

3.  Ibid.,  t.  LV,  p.  54,  55.  Lettre  de  Voltaire  au  marquis  d'Ar- 
genson; le  17  août  1745. 


DÉLOYAUTÉ  DES   ÉTATS  GÉNÉRAUX.  19 

du  gouvernement  français  contre  le  procédé  déloyal 
delà  Hollande,  après  la  capitulation  de  Tournay.  Par 
les  termes  de  cette  capitulation,  la  garnison  prenait 
l'engagement  d'être  dix-huit  mois  sans  porter  les 
armes,  sans  passer  à  aucun  service  étranger,  sans 
faire,  durant  ce  temps,  aucun  service  militaire,  de 
quelque  nature  qu'il  pût  être.  Gela  semblait  tellement 
précis,  qu'on  ne  concevait  pas  de  prétexte  à  une  inter- 
prétation félonne.  Mais  en  matière  diplomatique  rien 
n'est  tellement  net,  tellement  clair  que  les  intéressés 
ne  trouvent  quelque  moyen  plus  ou  moins  spécieux 
d'éluder  des  clauses  'gênantes.  Ces  troupes  hollandaises, 
qui  ne  devaient  pas  agir  contre  nous  de  dix-huit 
mois ,  il  était  question  de  les  envoyer  en  Ecosse  au 
secours  de  l'Angleterre,  alors  aux  prises  avec  Charles- 
Edouard.  Les  États  généraux  soutenaient  qu'ils  n'é- 
taient point  en  contradiction  avec  leur  traité  ;  les  six 
mille  Hollandais  qu'ils  prêtaient  au  roi  d'Angleterre 
n'avaient  d'autre  mission  que  de  lui  venir  eu  aide 
contre  ses  sujets  révoltés,  et  ne  marcheraient  point 
contre  la  France.  L'argument  n'était  que  spécieux  ; 
ils  pouvaient  même  avoir  à  combattre  contre  nous  , 
puisque  nous  nous  disposions  h  appuyer  la  descente 
du  prince.  D'ailleurs,  le  roi  d'Angleterre  étant  en 
guerre  avec  nous  et  ayant  à  faire  face  à  cette  diver- 
sion ,  ces  six  mille  auxiliaires  le  dispensaient  de  rap- 
peler un  nombre  équivalent  d'hommes  du  continent  '. 

I.  Celte  hypothèse  n'était  que  trop  dans  la  vraisemblance  des  évé- 
nements. Nous  dépêchâmes  en  effet,  quoique  Lien  chichement,  des  se- 
cours au  prince  Edouard,  et  nous  allions  nous  trouver  en  présence  de 
ces  mêmes  Hollandais,  quand  lord  Drummond,  qui  était  lieutenant  gêné- 


20       ON  A  RECOUBS  A  LA  PLUME  DU  POÈTE. 

L'abbé  de  La  Ville,  notre  ministre  en  Hollande,  avait 
adressé  des  représentations  dont  on  n'avait  pas  tenu 
compte;  il  s'agissait  de  rédiger  un  mémoire  très- 
catégorique,  très-ferme,  «d'un  style  serré,  nerveux, 
digne  de  la  majesté  d'un  conquérant.  »  M.  d'Argenson 
s'adressa ,  pour  la  composition  de  cette  pièce  impor- 
tante ,  au  poète ,  auquel  il  n'accordait  pas  deux  jours 
pleins.  «  Je  voudrais  avoir  ceci  pour  mercredi,  lui 
mandait-il ,  avant  neuf  heures  du  matin  '.  »  Voltaire 
ne  recevait  ces  instructions  du  ministre  que  le  lundi 
à  dix  heures  du  soir 5  dès  le  lendemain  matin,  29,  il 
dépêchait  le  travail ,  avec  un  petit  billet  où  il  se  mettait 
complètement  à  la  discrétion  du  marquis.  «  Je  crois 
avoir  suivi  vos  vues,  lui  disait-il  ;  il  ne  faut  point  trop 
de  menaces.  M.  de  Louvois  irritait  par  ses  paroles;  il 
faut  adoucir  les  esprits  par  la  douceur,  et  les  sou- 
mettre par  les  armes  2.  »  Ce  document,  publié  par  les 
éditeurs  de  Kehl,  sur  la  minute  même  de  Voltaire,  est 
concluant,  rempli  de  raison  et  d'équité  ;  loin  de  briser 
les  vitres ,  il  laisse  une  porte  ouverte  pour  le  cas  où 
l'on  se  sentirait  ébranlé  ;  il  est  tel  enfin  qu'on  le  lui 

rai  au  service  de  France,  envoya  une  ordonnance  au  commandant  de  ces 
troupes,  pour  lui  faire  observer  que  le  drapeau  français  étant  dé- 
ployé dans  le  camp  du  prince,  ses  six  mille  hommes  devaient  retourner 
en  Hollande,  car  c'étaient  six  mille  prisonniers  qui  n'étaient  libres  qu'à 
condition  de  ne  pas  porter  les  armes  contre  nous;  et  la  sommation 
eut  son  effet.  11  est  vrai  que  ces  six  mille  Hollandais  étaient  rem- 
placés par  six  mille  Hessois  que  le  prince  Frédéric  amenait  à  son  beau- 
frère.  Amédée  Pichol,  Histoire  de  Charles-Edouard  (Amyot,  18  45- 
184G),  t.  II,  p.  180,  181. 

1.  Marquis    d'Argenson,    Mémoires  fJanct),  t.    V,    p.    1 1    à   14. 
Lettre  du  marquis  d'Argenson  à  Voltaire;  Versailles,  septembre  1745. 

2.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchol),    t.    LV,  p.   05.    Lettre 
de  Voltaire  au  marquis  d'Argenson;  du  29,  mardi  malin 


VOYAGE  DE  FONTAINEBLEAU.  21 

demandait  et  que  le  comprenait  son  esprit  modéré  et 
conciliant  '. 

Voltaire  avait  décidé  qu'il  irait  à  Fontainebleau; 
madame  du  Châtelet,  qui  ne  le. quittait  guère,  avait 
fait  demander  à  la  reine  d'avoir  l'honneur  de  se  mêler 
à  sa  cour;  mais,  très-souffrante  alors ,  elle  avait  craint 
un  instant  d'être  forcée  d'y  renoncer,  et  en  avait  pré- 
venu la  duchesse  de  Luynes.  Toutefois,  la  veille  du 
départ,  se  sentant  mieux,  elle  fit  savoir  que  rien  ne 
l'empêchait  plus  d'être  du  voyage.  La  reine  avait  trois 
carrosses,  celui  qu'elle  occupait  avec  mesdames  de 
Luynes,  de  Yillars,  de  Boufflers  et  de  Bouzols,  et 
deux  autres  qu'avaient  à  se  partager  mesdames  de 
Montauban,  de  Fitz-James,  de  Flavacourt  et  du 
Châtelet.  Deux  carrosses  pour  quatre  personnes ,  il 
semblerait  qu'elles  eussent  dû  s'y  trouver  à  l'aise  ;  et 
c'était  sans  doute  là  l'opinion  de  madame  du  Châtelet 
toute  la  première,  au  moment  même  où  elle  s'attirait 
le  plus  innocemment  ou  le  plus  étourdiment ,  comme 
on  voudra,  une  très-grosse  affaire.  M.  de  Luynes  a 
consigné  dans  son  journal,  et  fort  au  long,  ce  petit 
incident,  qui  n'était  pas  petit  alors,  et  qui  peint  toute 
l'importance  que  l'on  donnait  au  cérémonial  et  aux 
questions  de  préséance. 

...  Elle  arriva  effectivement  un  quart  d'heure  avant  que  Sa 
Majesté  montât  en  carrosse.  On  prétend  que  madame  du  Châ- 
telet (Breteuil),  toute  remplie  de  la  grandeur  de  la  maison  du 
Châtelet  et  des  prérogatives  qu'elle  croit  lui  être  dues,  vou- 
drait bien  en  toutes  occasions  passer  la  première  et  avoir  la 

1.  Voltaire,  ÛEuvres  complètes  vBeucliol),  t.  XXXY1U,  p.  539  et  suiv. 
Représentations  aux  Étals  généraux  de  Hollande;  septembre   1745. 


22  LES  CARROSSES  DE   LA  REINE. 

première  place.  On  ne  peut  pas  avoir  plus  d'esprit  qu'elle  en 
a,  ni  plus  de  science;  elle  possède  môme  les  sciences  les  plus 
abstraites,  et  a  composé  un  livre  qui  est  imprimé;  elle  est  si 
vive  qu'elle  a  quelquefois  des  distractions,  et  la  prévention  que 
l'on  a  contre  elle  fait  que  ces  distractions  sont  attribuées  à  la 
hauteur  dont  on  l'accuse. 

La  reine  partit  immédiatement  au  sortir  de  la  messe.  Ma- 
dame du  Chàtelet  s'avança  la  première  pour  le  second  car- 
rosse; elle  y  monta,  et  s'établit  dans  le  fond,  demandant  aux 
trois  autres  dames  si  elles  ne  vouloient  pas  monter.  Ces  trois 
dames,  choquées  de  ce  procédé,  la  laissèrent  seule  dans  le  se- 
cond carrosse  et  allèrent  monter  dans  le  troisième.  Madame  du 
Chàtelet,  un  peu  embarrassée,  voulut  descendre  pour  aller 
trouver  ces  dames,  le  valet  de  pied  lui  répondit  que  le  troi- 
sième carrosse  étoit  plein.  Elle  fit  donc  tout  le  voyage  seule... 

Dès  le  lendemain  de  l'arrivée  de  la  reine,  M.  de  Richelieu, 
fort  ami  de  madame  du  Chàtelet  et  instruit  de  son  aventure, 
pria  madame  de  Luynes  de  vouloir  bien  faire  recevoir  ses 
excuses  à  la  reine  et  de  dire  son  sentiment  à  madame  du 
Chàtelet  sur  la  manière  dont  elle  s'étoit  conduite.  Madame  du 
Chàtelet  vint  voir  aussi  madame  de  Luynes;  les  excuses  ont 
été  bien  reçues  par  la  reine,  et  il  n'est  plus  question  de  cette 
alfaire1. 

Cela  se  passait  le  samedi  2  octobre.  Voltaire ,  qui 
avait  dû  cheminer  de  son  côté,  vraisemblablement 
s'arrangea  pour  arriver  à  Fontainebleau  en  même 
temps  que  son  amie  ;  il  était  alors  accablé  de  maux 
d'entrailles ,  ce  qui  ne  l'empêcha  point  de  reprendre 
ses  Campagnes  du  roi.  Le  moyen  d'écrire  une  histoire 
aussi  actuelle,  c'était   d'en  interroger  les    acteurs, 

1.  Duc  de  Luynes,  Mémoires,  l.  VII,  p.  78,  79;  Fontainebleau, 
du  vendredi  8  octobre  17  45.  Ce  voyage  dura  du  2  octobre  au  19  no- 
vembre. M.  de  Luynes,  note  au  retour,  à  propos  de  la  marquise  : 
«  Madame  du  Chàtelet  n'étoit  pas  seule  dans  un  carrosse  comme  en 
allant;  elle  éloit  avec  les  autres  dames.  »  Ibid.,  t.  VI,  |>.  129;  du 
samedi  20  novembre. 


IN   MARCHAND  DE  LONDRES.  22 

petits  et  grands,  et  de  dépouiller,  sans  -  isser,  le 
fatras  des  bureaux.  «  J'y  travaille,  mande-t-il  à 
d'Argental,  comme  j'ai  toujours  travaillé,  avec  pas- 
sion '.  »  En  effet,  cela  l'absorbe  ;  il  voudrait  ne  rien 
ir  dans  l'ombre,  et  demande  des  mémoires  jus- 
qu'aux ennemis  même.  Une  circonstance  particu- 
lière pouvait  aider  singulièrement  à  cette  enquête  de 
contre-épreuve  sans  laquelle  l'on  ne  voit  qu'une  face 
des  choses.  On  ne  l'a  pas  oublié,  la  plus  grande  partie 
de  son  séjour  en  Angleterre  s'était  passée  à  Wandswort, 
chr-z  un  riche  marchand  de  Londres  qui  l'avait 
accueilli  avec  une  bienveillance  et  une  générosité  dont 
le  poëte  garda  toute  sa  vie  le  souvenir.  C'est  à  ce 
riche  marchand  qu'il  dédiait  Zaïre,  dans  des  termes 
qui  honorent  également  et  l'auteur  et  celui  auquel  est 
adressé  cet  hommage  d'un  cœur  reconnaissant  1733] . 
M.  Falkener,  ce  qui  n'a  jamais  été  rare  à  Londres, 
était  plus  qu'un  commerçant  habile,  c'était  un  esprit 
éclairé,  une  intelligence  élevée  ,  pratique  ,  que  le  né- 
goce avait  été  loin  d'absorber  exclusivement.  «  Son 
goût,  écrivait  Voltaire  à  Moncrif,  se  renferme  dans  les 
médailles  grecques  et  dans  les  vieux  auteurs  :  de  sorte 
qu'excepté  les  draps  et  les  soies,  auxquels  il  s'entend 
parfaitement  bien ,  je  ne  lui  connais  d'autre  intelli- 
gence que  celle  d'Horace  et  de  Virgile ,  et  des  vieilles 
monnaies  du  temps  d'Alexandre2  ».  Le  marquis  d'É- 
guilles ,  qui  ne  devait  qu'aux  rigueurs  de  la  guerre 
d'avoir  fait  sa  rencontre,  nous  trace,   lui  aussi,  le 

1.  Voltaire,   OEuvr> -s  complètes  (Beueliot),  t.   LV,    p.    00.    Lettre 
de  Voltaire  à  d'Argental:  à  Fontainebleau,  ce  5  octobre  1745. 

2.  IHd.,  t.  LV;  p.  473.   Lettre  de  Voltaire  à  Moncrif.  1734. 


24  AMBASSADEUR  A  CONSTANTIN OPLE. 

portrait  le  plus  flatteur  de  l'insulaire.  «  Il  est  très- 
ouvert,  rempli  de  connaissances,  d'esprit,  et  d'une 
conversation  plus  enjouée  et  plus  soutenue  que  n'est 
communément  celle  des  Anglois;  c'est  un  homme 
excellent  à  voir...1.  »  M.  Falkener  avait  donc  d'autres 
aptitudes  que  celles  de  sa  profession  ;  et,  après  avoir  fait 
ses  propres  affaires,  il  était  très-capable  de  servir  utile- 
ment son  pays  dans  les  négociations  et  la  diplomatie. 
En  173o,  le  marchand  de  la  Cité  s'appelait  le  che- 
valier Falkener,  et  était  choisi  pour  représenter  son 
souverain  à  Constantinople.  Voltaire  se  vante  d'avoir 
annoncé  ce  dénoùment  à  son  ami  bien  longtemps 
avant  l'événement.  «  Dans  le  tourbillon  d'affaires  où 
vous  êtes,  rappelez-vous  seulement  que  je  vous  ai 
parlé ,  il  y  a  environ  sept  ans,  de  cette  même  ambas- 
sade. Rappelez-vous  que  je  suis  le  premier  qui  vous 
ait  prédit  l'honneur  dont  vous  jouissez..    Si    vous 

1.  Bibliothèque  de  l'Arsenal.  Manuscrits.  H.  F.,  G07,  Poriejeuille 
de  Bachaumont.  Correspondance  du  marquis  d'Ëguilles,  f.  72,  100, 
102,  103.  Lettre  du  marquis  à  son  père;  Invemesse,  ce  15  may  174(5. 
Le  marquis  d'Ëguilles,  envoyé  auprès  du  prince  Edouard,  après 
s'être  baltu  bravement  à  Culloden,  dut  se  rendre  prisonnier  de  guerre 
au  duc  de  Cumberland.  Il  eut  occasion,  à  ce  titre,  de  voir  M.  Fal- 
kener dont  il  n'eut  qu'à  se  louer.  11  était  naturel  qu'il  se  remuât  pour 
abréger  une  captivité  qui  ne  laissait  pas  de  lui  paraître  pénible.  Ses 
amis  de  France  agirent  pour  lui  auprès  du  prince;  il  fit  prier  Vol- 
taire d'intervenir  également  auprès  du  secrétaire.  Le  poëte  ne  pou- 
vait refuser  un  service  de  cette  nature,  au  frère  du  marquis  d'Argens, 
à  l'ami  de  tousses  amis;  il  écrivit,  en  conséquence,  à  Falkener  (13 
juin  1746)  une  lettre  très-pressante,  et  dont  le  marquis  constate 
l'effet  dans  une  épîlre  datée  de  Carlisie,  28  octobre  1 7  4 «J .  Celte  lettre 
de  Voltaire,  écrite  en  anglais,  a  été  retrouvée,  comme  beaucoup 
d'autres  à  l'adresse  de  Falkener.  Lettres  inédites  (Didier,  1857),  l.  I, 
p.  1G0.  —  Amédée  Pichot,  Histoire  de  Charles-Edouard  (Amyol, 
I8ifi),  t.  II,  p.  59,  Cl,  207,  210. 


DÉMARCHE  DE  VOLTAIRE.  2a 

passez  par  la  France  pour  vous  rendre  à  Constantinople, 
je  vous  avertis  que  je  ne  suis  qu'à  vingt  lieues  de 
Calais  ,  presque  sur  la  route  de  Paris...  '.  »  Le  nouvel 
ambassadeur,  ayant  pris  une  tout  autre  direction,  ne 
put  se  rendre  aux  vœux  de  son  ami ,  qui ,  deux  ans 
après,  renouvelait  ses  sollicitations  et  lui  recom- 
mandait avec  instance  de  ne  pas  l'oublier  au  retour  '. 
Voltaire  croyait  toujours  le  chevalier  à  Constanti- 
nople. Cependant  il  apprend  que  le  secrétaire  dont 
s'était  fait  suivre  le  duc  de  Cumberland  dans  la  der- 
nière campagne  portait  ce  même  nom  de  Falkener. 
Celte  coïncidence  le  frappe ,  il  écrit  aussitôt  à  ce 
M.  Falkener  que,  depuis  vingt  ans,  il  avait  l'honneur 
d'être  Fami  de  M.  Evrard  Falkener,  et  qu'il  espérait 
que  ce  serait  une  recommandation  et  une  introduction 
auprès  de  lui.  11  préparait  une  histoire  des  derniers  évé- 
nements et  tenait  à  ne  rien  négliger  pour  l'écrire  avec 
équité  et  en  toute  connaissance  de  cause.  Si  la  vic- 
toire s'était  rangée  de  notre  coté,  l'héroïsme  avait  été 
égal  des  deux  parts;  et  il  ne  demandait  qu'à  rendre 
pleine  et  éclatantejustice  au  duc  de  Cumberland,  dont 
l'intrépidité  méritait  une  autre  fortune.  11  terminait 
sa  lettre  en  réclamant  quelques  mémoires  sur  cette 
remarquable  campagne,  sans  lesquels,  à  son  grand 
regret,  tout  en  ne  cessant  point  d'être  impartial ,  il 
demeurerait  forcémentincomplet3.  Mais  ce  M. Falkener 

1.  Voltaire,  Lnircs  inédites  [Didier,  1857),  t.  I,  p.  7G.  Lettre  de 
Voltaire  à  M.  le  chevalier  Falkener:  de  Cirey,  le  1-8  septembre  1735. 

2.  Ibid..  t.  I,  p.  127.  Lettre  de  Voltaire  à  M.  Falkener;  Bruxelles, 
ce  2  mars  17  in. 

3.  Ibid.,  t.  1,  p.  154,  155.  Lettre  de  Voltaire  à  Falkener  ;  Pans, 
ce  1er  octobre  17  15. 


26  OFFRE  D'ALLER  EX   FLANDRE. 

à  qui  il  s'adressait  à  tout  hasard,  n'était  autre  que  son 
hôte  de  Wandswort,  placé  en  dernier  lieu  par  le  roi 
d'Angleterre,  en  qualité  de  premier  secrétaire  intime 
auprès  de*son  fils.  Le  quartier  général  de  l'armée  an- 
glaise était  à  Yillevorde ,  et  ce  fut  là  que  la  lettre  du 
poëte  parvint  au  chevalier,  qui  s'empressa  de  répondre 
et  dans  les  termes  les  plus  pacifiques  et  les  plus  cor- 
diaux '.  Mais  il  y  avait  peut-être  quelque  parti  autre 
à  tirer  de  cette  rencontre  ;  et  Voltaire,  avec  cette  ima- 
gination ardente  et  cette  envie,  ce  besoin  de  s'ouvrir 
la  voie  des  affaires  par  des  services  signalés ,  s'empressa 
de  proposer  à  d'Argensun  d'aller  en  Flandre  et,  s'il 
était  besoin,  de  s'aboucher  avec  le  secrétaire  du  duc  de 
Cumberland.  Il  ne  pouvait  être  que  bien  accueilli  par 
la  plupart  des  anciens  officiers  de  l'armée  anglaise, 
dont  il  était  connu. 

Voici,  monseigneur,  ce  qui  m'a  passe  par  la  tète,  à  la  récep- 
tion de  la  lettre  anglaise  du  secrétaire  du  duc  de  Cumberland. 
Il  ne  tient  qu'à  vous  de  me  procurer  un  voyage  agréable,  et 
peut-être  utile.  Vous  pouvez  disposer  les  esprits  du  comité.  Je 
crois  que  M.  le  maréchal  de  Noailles  même  me  donnera  sa  voix. 
Vous  liriez  ensuite  ma  lettre  en  plein  conseil;  chacun  dirait 
oui,  et  le  roi  aussi.  Tout  ceci  est  dans  le  secret.  Madame  *** 
n'en  sait  rien.  Faites  ce  que  vous  jugerez  à  propos;  mais  j'ai 
plus  d'envie  encore  de  vous  faire  ma  cour  qu'au  duc  de  Cum- 
berland2. 

Après  ce  premier  enthousiasme,  Voltaire,  éclairé 
par  le  passé,  soupçonne  qu'il  en  sera  pour  ses  frais 

1.  Voltaire,  Lettres  inédite*  (Didier,  1857),  t.  I,  p.  73.  Lettre  de 
M.  Edward  Mason  à  M.  de  La  Harpe;  Londres,  octobre  1780. 

2.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LV.  p.  69.  Lettre  <h 
Voltaire  au  marquis  d'Argenson;  à  Paris,  ce  20  octobre  17  45. 


INDIFFÉRENCE  SIMULÉE.  27 

d'éloquence.  Il  a  peur  de  s'être  fourvoyé,  il  a  peur 
qu'on  ne  se  moque  de  lui  et  de  ses  offres,  et  il  prend 
ses  mesures  en  conséquence.  Trois  jours  après  cette 
lettre  il  en  écrivait  une  deuxième  au  même  ministre, 
où  ,  tout  en  demeurant  à  sa  discrétion ,  il  ne  paraissait 
pas  souhaiter  autrement  une  mission  qui  l'éloignerait 
des  gens  auxquels  il  était  attaché.  «  J'aimerais  mieux 
d'ailleurs  travailler  paisiblement  ici  à  mon  histoire 
que  de  courir  aux  nouvelles1.  »  C'était,  comme  on 
dit,  assurer  ses  derrières.  Le  même  jour,  il  répondait 
à  Falkener  par  une  lettre  pleine  d'effusion  et  de  ca- 
resse, dans  laquelle  il  lui  mandait  que;  s'il  avait  pensé 
que  ce  fût  son  cher  monsieur  Éverard  qui  fût  secré- 
taire du  duc  de  Cumberland,  il  eût  certainement  fait 
un  voyage  en  Flandre,  voyage  auquel  il  ne  renonçait 
point,  pour  peu  que  le  séjour  de  ce  dernier  dût  se 
prolonger  au  camp  2.  Il  y  avait  là  une  réserve  dont 
on  pénètre  l'intention,  et  ce  voyage,  présenté  comme 

1.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beucliot),  t.  LV,  p.  70.  Lettre 
de  Voltaire  au  marquis  d'Argenson  ;  à  Champs,  ce  23  octobre  1745. 

2.  Voltaire,  Lettres  inédites  (Didier,  1857),  t.  I,  p.  157,  158. 
Lettre  de  Voltaire  à  M.  Falkener;  Paris,  23  octobre.  Nous  ferons 
observer  que  cette  lettre  et  une  autre  adressée  au  marquis  d'Ar- 
genson,  du  même  jour,  sontdalées  de  deux  lieux  différents;  et  quoi- 
que Champs,  indiqué  dans  cette  dernière,  ne  soit  pas  à  une  distance 
telle  de  Paris  que  Vollaire  n'ait  pu  se  trouver  dans  la  même  journée  et  à 
Paris  el  chez  M.  de  La  Vallière,  la  supposilion  d'une  erreur  est  cepen- 
dant ce  qu'il  y  a  de  plus  vraisemblable,  et  il  nous  semble  plus  probable 
que  l'une  des  lettres  soit  du  25,  au  lieu  du  23  octobre.  Remarquons 
encore  que  Voltaire,  qui  était  le  23  à  Paris,  selon  sa  lettre  à  Falkener, 
s'y  retrouve  le  25,  comme  cela  ressort  d'une  lettre  au  cardinal  Que- 
rini.  Cela  donnerait  à  penser  pent-êlre  que  c'est  par  erreur  que  Champs 
esl  <ilé,  et  que  Voltaire  n'a  pas  quitté  Paris.  Mieux  valait,  en  effet, 
après  les  ouvertures  faites  au  ministre,  ne  pas  s'éloigner  pour  être 
à  même  de  recevoir  plus  promptement  sa  décision  et  celle  du  Conseil. 


28  RETOUR  DU   ROI. 

possible,  dépendait  sûrement  de  l'accueil  que  le  Con- 
seil ferait  à  ses  ouvertures.  Reste  à  savoir  si  même  la 
proposition  lui  fut  soumise,  ce  qui  nous  paraît  douteux. 
Comme  compensation  à  ce  nouveau  mécompte , 
Voltaire,  s'il  fallait  en  croire  le  duc  de  Luynes,  obte- 
nait les  entrées  de  la  chambre  du  roi,  faveur  d'autant 
plus  honorable  qu'elle  était  personnelle ,  car ,  la 
charge  d'historiographe  ne  les  donnant  point,  fort 
probablement  il  n'était  redevable  de  cette  distinction 
qu'à  son  propre  mérite  et  à  l'amitié  effective  de  la 
marquise  '. 

Le  divertissement  auquel  il  travaillait  avec  tant 
d'ardeur  devait  être  donné  après  le  voyage  de  Fontaine- 
bleau.Le  roi  étaitparti  le  19  pourChoisy  où  il  demeura 
jusqu'au  26  ,  qu'il  regagna  Versailles.  Le  lendemain, 
on  célébrait  et  son  retour  et  ses  conquêtes  par  la  repré- 
sentation du  Temple  de  la  Gloire.  «Après  une  vic- 

1.  Duc  de  Luynes,  Mémoires,  t.  Vil,  p.  1 1  4  ;  lundi  1er  novembre 
17  4  5.  Sans  être  aussi  ponctuel  que  Dangeau  qui  ne  laissait  point 
passer  un  jour  sans  en  noter  les  événements  grands  ou  petits,  le  duc 
de  Luynes  consignait  le  lendemain  ou  le  surlendemain,  rarement 
plus  tard,  les  nouvelles  qui  lui  parvenaient.  Aussi  se  trouve-t-il  dans 
les  meilleures  conditions  d'exactitude  et  de  certitude.  Cela,  toute- 
fois, a  son  inconvénient  :  un  bruit  court,  on  se  bàle  de  l'enregistrer, 
et  il  ne  se  confirme  point  ;  mais  l'on  en  est  quitte  pour  l'effacer  et  c'est 
à  quoi,  le  cas  échéant,  M.  de  Luynes  ne  manque  guère.  Ici  cepen- 
dant, une  erreur  lui  est  échappée,  et,  quelque  autorité  qu'il  ait  sur 
nous,  nous  ne  saurions  en  cette  circonstance  ne  pas  croire  de  préfé- 
rence Voltaire,  quand  nous  le  voyons  se  plaindre  avec  amerlume 
de  n'avoir  pu  obtenir  ce  qu'on  lui  accorde  si  gratuitement.  «  La  place 
d'historiographe,  écrit  ce  dernier  à  Richelieu,  n'était  qu'un  vain  titre; 
je  voulus  la  rendre  réelle  en  travaillant  à  l'histoire  de  la  guerre  de 
1741  ;  mais  malgré  mes  travaux,  Moncrif  eut  ses  entrées  chez  le  roi, 
et  moi  je  ne  les  eus  pas.  »  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot), 
t.  LV,  p.  464.  Lettre  de  Voltaire  à  Richelieu;  août  17  50. 


LE  TEMPLE  DE  LA  GLOIRE.  20 

toire  signalée,  après  la  prise  de  sept  villes  à  la  vue 
d'une  armée  ennemie,  et  la  paix  offerte  par  le  vain- 
queur, le  spectacle  le  plus  convenable  qu'on  pût  donner 
au  souverain  et  à  la  nation  qui  ont  l'ait  ces  grandes 
actions  ,  était  le  Temple  de  la  Gloire  '  » .  C'est  un  con- 
cours de  conquérants  et  de  héros,  c'est  Bélus,  c'est 
Bacchus  le  dominateur  de  l'Inde,  c'est  Trajan ,  qui 
se  présentent  tour  à  tour  à  la  déesse ,  les  deux  pre- 
miers sanguinaires  ou  voluptueux,  souillant  leurs 
conquêtes  par  leurs  cruautés  ou  leurs  vices.  Trajan , 
comme  eux,  a  livré  et  remporté  des  batailles;  mais 
les  pleurs  que  ses  triomphes  ont.  fait  verser  sont  effa- 
cés par  ses  bienfaits  et  ses  vertus.  C'était  là  le  héros 
à  l'approche  duquel  le  temple  devait  s'ouvrir  et  devant 
lequel  il  s'ouvrit  en  effet.  L'allégorie  était  transpa- 
rente, et  le  poëte  s'était  flatté  qu'elle  serait  saisie  ~. 
Ce  ballet  à  grand  spectacle  fut  joué  dans  la  salle  du 
.Manège,  où,  quelques  mois  auparavant,  avait  été 
représentée  la  Princesse  de  Navarre ,  avec  un  luxe  de 
mise  en  scène  et  une  magnificence  qu'on  s'était  efforcé 

1.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beuchol).  t.  V,  p.  305.  Le  Temple 
de  la  Gloire.  Préface. 

2.  FréroD  dit,  dans  ses  feuilles,  que  Voltaire  avait  emprunté  son 
sujet  à  un  opéra  comique  joué  vingt  ans  auparavant  (2  1  juillet  1725) 
sur  le  théâtre  de  la  Foire,  le  Temple  de  Mémoire,  où  étail  attaqué 
le  poëte,  et  avec  lui  ïhiériol,  que  l'on  désignait  sous  le  nom  de  l'ronc- 
vers.  Ce  n'était  là  que  du  persiflage.  11  ajoutait  malignement:  «  On 
sçait  d'ailleurs  qu'il  n'a  jamais  été  heureux  dans  la  structure  de  ses 
Temples.  Je  lui  en  connois  quatre  :  sçavoir,  les  temples  du  Goût,  de 
la  Gloire,  du  Bonheur  et  de  l'Amitié...  Si  j'osois,  je  proposerais  à 
l'auteur  d'en  construire  un  cinquième,  le  Temple  de  V Amour-propre.  » 
Lettres  de  Madame  la  Comtesse  de  ***  sur  quelques  Ecrits  modernes 
(Genève,  11-iG),  t.  1,  p.  19",  l'JS,  205;  à  Paris,  ce  15  décembre 
1745. 


30  LE  GRAND  COUVERT. 

de  rendre  digne  de  celui  pour  lequel  il  avait  été  com- 
posé '.  «  Le  spectacle  et  les  décorations,  nous  dit  le 
ducdeLuynes,  m'ont  paru  être  approuvés.  La  mu- 
sique est  de  Rameau,  on  a  trouvé  plusieurs  morceaux 
qui  ont  plu;  et  le  roi  même,  à  son  grand  couvert  le 
soir,  en  parla  comme  ayant  été  content.  Les  paroles 
sont  de  Voltaire  ;  elles  sont  fort  critiquées.  Voltaire 
était  le  soir  aussi  au  souper  du  roi ,  et  le  roi  ne  lui  a 
dit  mot 2.  » 

On  a  raconté  que  Voltaire,  après  la  représentation, 
s'étant  approché  de  Louis  XV,  lui  dit  avec  cette 
assurance  du  courtisan  qui  sait  avoir  bien  mérité  du 
maître  :  «  Trajan  est-il  content  ?  »  Mais  le  silence  du 
roi,  un  regard  glacé,  le  rappelèrent  du  ciel  sur  la  terre. 
On  a  même  prétendu  qu'il  s'était  oublié  au  point  de 


1.  Nous  lisons,  dans  une  lellre  du  graveur  Le  Las:  «  L'on  a 
joué  le  Temple  de  la  Gloire  à  Versailles  ou  on  a  l'ait  des  dépenses  dignes 
d'un  roi  plein  de  goùl  comme  le  nostre  ;  on  a  fail  100  abit  à  800  (tt) 
pièces  et  nombre  d'autre  dépense.  C'est  M.  de  Voltaire  qui  a  com- 
posé les  paroi  et  Rameau  la  musique  ;  et  à  Paris  h  l'Opéra  l'on  dit 
que  la  musique  est  de  Voltaire  et  les  paroles  de  Rameau  ;  on  l'a  même 
retiré  pour  y  taire  quelque  changement  apparemment.  »  Chcnnevières, 
Archives  de  l'art  français  (1853-1855),  t.  III,  p.  121.  Le  Das  ne  se 
(rompait  point,  et  l'ouvrage  n'avait  pas  été  suspendu  pour  autre  chose; 
seulement,  comme  cela  arrive  souvent,  l'on  échoua  pour  avoir  voulu 
raffiner.  «  Nous  aurions  souhaité,  nous  dit  le  Mercure,  que  parmi  les 
changements  faits  en  petit  nombre  à  l'acte  de  Trajan  on  n'eût  point 
fait  chanter  à  ce  prince  un  ramage  d'oiseau  ;  c'est  pousser  trop  loin 
le  privilège  qu'a  la  musique  de  ne  pas  toujours  s'accorder  avec  les 
convenances;  elle  peut  les  esquiver  mais  non  les  heurter  de  front,  cl 
l'on  ne  peut  disconvenir  que  la  plaisanterie  qui  a  fait  dire  que  désor- 
mais on  appellerait  Trajan,  Trajan  l'oiseleur  ne  soit  méritée.  »  Mercure 
de  France,  mai  1746,  p.   144. 

2.  Duc  de  Luynes,  Mémoires,  t.  VII,  p.  132;  Versailles,  samedi 
27  novembre  i"  15. 


TRA.JAN    EST-IL  CONTENT?  31 

saisir  le  prince  dans  ses  bras,  et  qu'à  cette  démons- 
tration insensée,  les  gardes  s'étaient  emparés  de  lui,  et 
l'eussent  entraîné,  si  Louis  XV  n'avait  ordonné  de  ne 
le  pas  inquiéter  '.  Cela  est  tout  simplement  absurde. 
Reste  l'interjection  du  poète,  qui,  il  faut  en  con- 
venir, est  bien  dans  le  ton  et  l'allure  de  son  esprit. 
Admettons  le  mot  comme  authentique  ;  nous  avouons 
franchement  qu'il  nous  paraît  ingénieux  sans  s'écarter 
de  la  limite  du  respect;  et  Louis  XIY,  qui  était  diffi- 
cile en  louanges,  se  fût  laissé  comparer  à  Trajan  sans 
le  trouver  mauvais.  Mais  de  toute  cette  anecdote,  rien, 
nous  en  avons  grand'peur,  n'est  à  conserver.  Voltaire 
n'y  a  jamais  fait  la  moindre  allusion  2,  nous  en  avons 
vainement  cherché  la  trace  dans  les  écrits  et  les  corres- 
pondances du  temps,  et  ce  n'est  que  trente  ans  après 
qu'on  s'est  avisé  de  la  raconter,  sans  encore  trop  y 
croire,  et  sous  une  forme  purement  dubitative  3.  Tout 
en  faisant  justice  des  absurdités  qui  furent  débitées 
plus  tard,  La  Harpe  la  maintient:  «  La  vérité  est  (et 
j'en  suis  parfaitement  sûr)  qu'il  vint  (Voltaire)  après 

1.  Vie  privée  de  Louis  IV  Londres,  1785),  t.  II.  p.  314.  —  Le 
Journal  de  .Monsieur,  publié  par  la  présidente  d'Ormoy.  Janvier  17  70, 
p.  100,  101.  —  Celle  autre  version  n'est  guère  moins  extravagante: 
a  On  a  débité,  raconte  La  Harpe,  qu'en  faisant  celte  question,  il  tira 
le  roi  par  la  manche,  et  que  le  maréchal  de  Richelieu  avertissant 
Voltaire,  par  le  même  geste,  de  l'indiscrétion  qu'il  se  permettait, 
celui-ci  lui  répondit  :  Vous  me  tirez  bien  la  mienne.  » 

2.  Nous  ne  sommes  point  de  l'avis  de  Beuchot,  et  nous  ne  voyons 
pas  que  l'allusion  qu'il  trouve  dans  le  Plaidoyer  de  Ramponnean  soit 

i  oncluante  qu'il  le  prétend.  Voltaire,  Œuvre»  complète»  (Beu- 
chot), t.  LX,  p.  1  42. 

3.  Condorcet,  qui  rapporte  l'anecdote,  la  donne  comme  une  histo- 
ricité, sans  en  garantir  l'authenticité.  Voltaire,  Œuvres  complètes 
(Beuchot;,  t.  1,  p.  195.  Vie  de  Voltaire. 


32  ANECDOTE  DOUTEUSE. 

le  spectacle,  à  la  loge  du  roi,  qui  était  fort  entourée, 
et  que,  se  penchant  jusqu'à  l'oreille  du  maréchal,  qui 
élait  derrière  le  roi,  il  lui  dit  assez  haut  pour  que  tout 
le  monde  l'entendît  :  Trajan  est-il  content?  Le  maré- 
chal ne  répondit  rien,  et  Louis  XV,  qu'on  embar- 
rassait aisément,  laissa  voir  sur  son  visage  son  mé- 
contentement de  cette  saillie  poétique...  '.  »  Ainsi 
présentée ,  l'aventure  est  au  moins  vraisemblable.  Ce 
n'est  plus  d'ailleurs  au  roi  lui-même  que  l'auteur  du 
Temple  de  la  Gloire  s'adresse,  c'est  à  Richelieu;  et, 
si  le  roi  ne  s'accommode  point  d'une  aussi  délicate 
flatterie,  tant  pis  pour  le  roi.  Mais  La  Harpe ,  au  lieu 
de  prendre  ce  ton  d'oracle  ,  qui  n'a  point  de  preuves 
à  fournir,  eût  mieux  fait  d'indiquer  ses  sources.  Un 
pareil  soin  n'est  jamais  inutile.  Pour  y  avoir  manqué, 
il  nous  laisse  nos  doutes  que  fortifie  étrangement  le 
silence  du  duc  deLuynes.  L'anecdote  eût  été  réelle,, 
que  ce  dernier  l'eût  connue  dans  tous  ses  détails, 
et  n'eût  pas  manqué  de  la  consigner  dans  ses  Mé- 
moires ;  certes,  elle  en  valait  bien  la  peine,  et  ce  n'est 
pas  la  bienveillance  que  lui  inspire  le  poëte  qui  l'eût 
arrêté.  En  disette  d'autres  témoignages  contemporains, 
ce  silence  n'a-t-il  pas  plus  d'autorité  que  des  commé- 
rages de  provenance  plus  qu'équivoque?  Comment 
supposer  d'ailleurs  que  Voltaire,  après  une  pareille 
école,  eût  osé  se  montrer  au  grand  couvert,  ainsi 
qu'il  le  fit  sans  obtenir  un  mot  du  roi?  Et  voilà  le  seul 
fait  vrai,  apparemment  :  le  mutisme  de  Louis  XV  à 


1.  Lallaipc,  Cours  de  littérature  (Paris,  Dupont,  IS-'J),  l.  XIV. 
p.  89. 


MANIJUE  DE   POLITESSE   DU    ROI.  33 

son  égard.  Encore  peut-il  être  interprété  déplus  d'une 
façon. 

Nature  timide  et  farouche  à  certains  moments, 
Louis  XY,  n'avait  rien  trouvé  de  mieux,  pour  échapper 
à  l'obligation  des  répliques  qui  le  mettaient  au  sup- 
plice, que  de  cacher  sa  contrainte  sous  un  air  hautain 
cl  glacé,  et  ce  manque  de  politesse  et  d'aménité  n'avait 
eu  déjà  que  trop  d'occasions  de  se  manifester.  Au 
voyage  en  Lorraine  de  1744,  le  prince  n'avait  adressé 
la  parole  ni  aux  grands  ofûciers  ni  aux  dames  les  plus 
considérables  de  la  cour  de  Lunéville,  qui  n'avaient 
pas  été  sans  ressentir  cet  apparent  mépris.  «  Ceux  qui 
lui  sont  attachés,  écrivait  à  ce  propos  M.  de  Luynes, 
voient  avec  douleur  que  le  moindre  discours  de  sa  part 
seroit  une  récompense  pour  ainsi  dire,  au  moins  une 
attention  capable  de  contenter  ceux  qui  l'ont  bien 
servi,  et  qu'il  ne  peut  s'y  déterminer.  On  voit  quelque- 
fois qu'il  a  envie  de  parler;  la  timidité  le  retient  et  les 
expressions  semblent  se  refuser;  on  ne  peut  douter 
même  qu'il  n'ait  dessein  de  dire  quelque  chose  d'obli- 
geant, et  il  finit  quelquefois  par  une  question  fri- 
vole '.»  Si,  au  grand  couvert,  le  soir,  il  interpella 
Rameau  et  ne  dit  rien  à  Voltaire,  peut-être  cette  diffé- 
rence de  procédé  ne  se  produisit  que  parce  que  le 
compliment  qu'il  avait  à  faire  au  premier  lui  parut 
plus  facile  que  celui  qu'il  eût  dû  adresser  au  second. 


1.  Duc  de  Luynes,  Mémoires,  t.  V,  p,  94,  95;  20  juillet  1743. — 
t.  VI.  p.  101, 102  ;  2  octobre  174  i.  —  Citons,  comme  preuves  à  l'appui, 
l'étrange  contenance  de  Louis  XV  à  sa  première  entrevue  avec  le  roi 
de  Danemark.  Souvenirs  du  baruii  de  Gleichen  (Paris,  Techener,  1808,, 
|'.  nxxiv.  xxxv. 


34      PRÉTENTION  DE  MADAME  DE  POMPADOUR. 

Louis  XV  sentait  son  infirmité,  et  la  conscience  de  sa 
faiblesse  lui  faisait  faire  même  plus  que  des  questions 
frivoles.  On  connaît  sa  question  sur  le  Conseil  des  Dix, 
et  la  réponse  assez  osée  de  l'ambassadeur  vénitien,  qui 
s'était  figuré  que  le  roi  voulait  rire  à  ses  dépens1. 
Cette  timidité,  qui  se  traduisait  en  incivilité,  avait 
fait  le  désespoir  de  madame  de  Mailly,  et  elle  avait 
réussi  parfois,  mais  non  sans  peine,  à  l'en  faire  triom- 
pher. Ce  devait  être  aussi  la  tâche  de  madame  de  Pom- 
padour,  dont  l'ambition  était  de  jouer  le  rôle  d'Agnès 
Sorel  et  qui  savait  gré  aux  poètes  de  la  comparer  à  la 
gentille  dame  de  Beauté.  «  Je  fis  son  portrait,  nous  dit 
le  président  Hénault,  dans  ma  pièce  de  François  II, 
en  faisant  celui  d'Agnès  Sorel  avec  laquelle  je  lui  trou- 
vois  alors  beaucoup  de  conformité  ;  elle  fut  contente 2.  » 
Quoi  qu'il  en  soit,  ce  petit  dégoût,  auquel  l'auteur 
du  Temple  de  la  Gloire  dut  être  sensible ,  n'eut  au- 
cune conséquence  fâcheuse  pour  le  crédit  du  poëte. 
Voltaire  était  en  pleine  faveur,  il  se  sentait  soutenu 


1.  Louis  XV  ne  manquait  pas  d'espril  et  de  trait,  lorsqu'il  élait 
à  l'aise.  On  sait  sa  repartie  au  comte  de  Lauraguais  qui,  interrogé 
sur  ce  qu'il  était  allé  faire  en  Angleterre,  répondait  qu'il  y  était  allé 
apprendre  à  penser.  «  Quoi?  des  chevaux?  »  Et  ce  joli  mot  quand, 
après  la  chute  de  Choiseul,  il  se  trouva,  sans  premier  ministre,  pré- 
sider son  Conseil.  Il  venait  de  lire  une  dépêche  rédigée  entièrement 
par  lui  ;  ce  fut  à  qui  renchérirait  sur  les  éloges  que  méritait  une  telle 
pièce.  «  Con,  dit-il,  voilà  comme  vous  êtes  :  vous  êtes  toujours  con- 
tents des  nouveaux  ministres.  »  Madame  Suard,  Essais  de  mémoires 
sur  M.  Suard  (Paris,  Dklot,  1820),  p.  108. 

2.  Président  Hénault,  Mémoires  (Dentu,  1855),  p.  198.  —  Deux 
pièces  de  théâtre  en  prose  (Amsterdam,  1757),  p.  5.  François  II, 
acte  I,  scène  lre.  Hénault  nous  la  représente  bienfaisante,  modeste, 
désintéressée,  et  bornant  sa  faveur  à  en  jouir.  Plus  lard,  le  portrait 
ressembla  moins. 


MAUPERTUIS  PART   POUR  LA  PRUSSE. 

par  la  favorite,  il  avait  quelques  motifs  de  penser  que 
le  premier  fauteuil  vacant  lui  serait  accordé:  c'étaient 
autant  de  raisons,  sans  parler  de  madame  du  Chàtelet, 
pour  le  retenir  en  France  et  diminuer  les  espérances 
du  roi  de  Prusse,  qui  levait  chez  nous  ses  recrues  aca- 
démiques avec  la  même  fureur  que  son  père  y  levait 
des  grenadiers.  Si  ces  tentatives  n'étaient  pas  toutes 
heureuses,  si  Gresset  avait  préféré  la  patrie  et  son 
indépendance  aux  avantages  qui  lui  étaient  offerts, 
Frédéric  ne  se  voyait  pas  toujours  rebuté,  et  il  allait 
pouvoir  enfin  donner  un  chef  illustre  à  son  Aca- 
démie restaurée.  Maupertuis  lui  était  dès  lors  acquis. 
L'illustre  géomètre ,  séduit  par  les  avantages  et  les 
honneurs  qu'on  faisait  briller  à  ses  yeux,  avait  de- 
mandé un  congé  qui  lui  avait  été  octroyé  dans  les 
termes  les  meilleurs  et  les  plus  flatteurs  ' .  Cette  déter- 
mination d'un  membre  de  notre  Académie  royale  des 


1 .  Voici  les  termes  du  brevet  de  sortie  du  royaume.  ce  Aujourd'hui, 
15  avril  1745,  le  roi  étant  à  Versailles  avant  permis  au  sr  Pierre- 
Louis  Morcau  de.Maupertuis,  de  l'Académie  royale  des  sciences,  d'aller 
en  Prusse  et  même  d'y  former  son  établissement,  Sa  Mté  a  déclaré 
veut  et  entend  que  le  d.  s.  Moreau  île  Mauperluis  continue  de  jouir 
des  biens  et  revenus  patrimoniaux  qu'il  peut  posséder  dans  le  royaume, 
comme  aussi  qu'il  puisse  ainsi  que  les  enl'ans  qui  pourroient  naître 
de  luy  en  légitime  mariage  recueillir  les  biens  qui  luy  échoieroient  h 
l'avenir  dans  le  royaume  par  droit  successif,  ainsi  et  de  la  même 
manière  que  si  luy  ou  ses  enfants  y  faisoient  leur  résidence  actuelle, 
sans  qu'on  puisse  leur  oposer  la  rigueur  des  ordonnances  contre  1  ia 
sujets  de  Sa  Mté  sortis  du  royaume  sans  la  permission  de  Sa  Mlé  qu'elle 
a  au  contraire  donnée  et  octroyée  au  d.  s.  de  Maupertuis  voulant  à 
cet  effet  que  toutes  lettres  nécessaires  luy  en  soient  expédi-' 
cependant  le  présent  brevet  que  par  assurance  de  sa  volonté,  Sa  Mlé  a 
signé,  etc.  »  Archives  impériales.  0-89.  Reijislrc  du  secrétariat  delà 
maison  du  l\oy  de  l'année  17  lô.  —  La  Beaumelle.  Vie  de  Mauper- 
tuis (Paris,  1850,,  p.  96,  104. 


36  LES   ENNUIS  DE  THALIE. 

sciences  avait  pourtant  quelque  chose  de  blessant  et 
de  peu  national  qui  n'eût  pas  dû  être  encouragé.  Cet 
exemple  était  de  nature  à  frapper  les  esprits ,  et  un 
gouvernement  moins  insoucieux  de  l'illustration  du 
pays  n'eût  pas  vu  de  pareilles  émigrations  d'un  bon 
œil.  En  tous  cas,  cela  donnait  en  France  à  Frédéric 
une  grande  popularité,  un  prestige  qui  se  manifes- 
taient autre  part  que  dans  les  petits  vers  à  sa  louange, 
et  dont  on  trouve  notamment  la  révélation  dans  cette 
curieuse  lettre  de  Crébillon  au  ministre.  On  venait  de 
remettre  les  Ennuis  de  TJialie  à  la  censure  de  ce  der- 
nier, qui  ne  croyait  pas  devoir  donner  son  autorisa- 
tion. Yoici  ses  raisons  : 

Il  y  a  un  portrait  du  roy  qui  a  pour  pendant  celui  du  roy  de 
Prusse,  et  qui  finit  par  ce  vers  : 

Vivent  Louis  et  Frédéric  ! 

Je  ne  sais  s'il  convient  que  sur  le  Théâtre-François  on  célè- 
bre d'autres  louanges  que  celles  de  notre  souverain  ;  passe  poul- 
ies odes.  J'ai  d'abord  été  tenté  de  faire  main  basse  sur  cet  en- 
droit, mais  comme  l'auteur  paroît  bassement  gueuser  quelque 
présent  de  Sa  Majesté  prussienne,  j'ai  craint  qu'il  n'allât  faire 
quelque  tracasserie  à  la  police  ou  près  de  l'envoyé  de  ce  prince. 
Au  reste,  il  sera  aisé  de  se  tirer  d'affaire  en  cherchant  querelle 
à  la  pièce,  qui  est  une  satyre  outrée...  remplie  de  personna- 
lités sous  des  enveloppes  plus  que  transparentes...  Cette  comé- 
die est  de  la  façon  du  sieur  Panard,  cy-devant  un  des  arcs-bou- 
tants  de  l'opéra  comique1. 

Les  Ennuis  de  Thalie  furent  joués  le  19  juillet  1745. 
Reste  à  savoir  si  les  louanges  de  Frédéric  furent  main- 


1.  Laverdel,  Catalogue  d'autographes  du  1  décembre  1854,  p.  30. 
N«»  ?31.  Léllfc  «le  Cfébillon  père  à  M...;  2  juillet  1745. 


TRANSFORMATION   DE  LA  PRINCESSE  DE  NAVARRE.       37 

tenue?,  malgré  les  scrupules  de  l'auteur  de  Rhada- 
miste;  car  la  pièce  n'a  point  été  imprimée  *. 

On  s'était  imaginé  de  tirer  deux  moutures  de  la 
Princesse  de  Navarre,  et  M.  de  Richelieu  avait  de- 
mandé à  l'auteur  de  coudre  une  nouvelle  action  à  la 
musique.  Voltaire  sans  doute  n'osa  point  décliner  cette 
tâche  ingrate  ;  il  obéit,  dit-il,  avec  la  plus  grande  exac- 
titude et  fit  «  très-vite  et  très-mal»  une  petite  et  mau- 
vaise esquisse  de  quelques  scènes  insipides  et  tron- 
quées qui  devaient  s'ajuster  à  des  divertissements  nul- 
lement faits  pour  elle2.  Comme  les 'succès  avaient 
mis  en  liesse  la  cour  et  la  nation  qui  n'y  étaient  plus 
guère  habituées ,  l'on  avait  voulu  des  plaisirs  et  des 
fêtes,  un  hiver  très-mouvementé  et  très-brillant.  Le 
poète,  absorbé  par  son  Temple  de  la  Gloire,  dont  le 
plan  et  l'idée  lui  semblaient  grandioses,  sans  cesse  oc- 
cupé à  des  remaniements  et  des  changements  exigés 
par  le  musicien  ou  par  la  mise  en  scène ,  se  trouvait 
dans  l'impossibilité  d'achever  ce  travail  de  transforma- 
tion après  lequel  on  attendait  impatiemment.  Une  cir- 
constance fortuite  vint  à  son  aide  et  le  débarrassa 
d'une  besogne  maussade  qui  d'ailleurs  lui  souriait  mé- 
diocrement. 

Le  duc  de  Richelieu,  à  cette  époque,  était  fort  assidu 
chez  M.  de  La  Popelinière.  On  ne  sait  que  trop  ce  qui 
l'attirait  dans  ce  salon,  où  se  pressait  une  société  char- 
mante d'artistes,  de  gens  d'esprit,  de  gens  du  monde 
dont  le  pêle-mêle  avait  valu  à  la  maison  du  financier  le 

i.  Leris,  Dictionnaire  portatif  des  théâtres  (Pans,  1763),  p.  108. 
2.   Voltaire,  OEuvres  complètes  (Reuchot),  I.  LV,  p.  75,  7G.  Letlre 
(le  Vollairc  ii  Jean-Jacques  Rousseau;  15  décembre  1745. 

m.  3 


38  LA  MÉNAGERIE. 

surnom  de  «  Ménagerie  '.  »  Les  maîtres  du  logis  ne  né- 
gligeaient rien,  l'un  et  l'autre,  de  ce  qui  pouvait  con- 
solider et  accroître  la  renommée  de  ces  réceptions  et 
de  ces  fêtes,  qu'un  grand  éclat,  trois  ans  plus  tard,  de- 
vait scandaleusement  interrompre  (28  novembre  1748] . 
La  Popelinière  n'était  pas  uniquement  un  des  Plutus 
delà  Ferme;  c'était  encore  un  bel  esprit,  poëte,  auteur 
dramatique,  romancier,  musicien,  dessinateur  même, 
que  les  louanges  sans  doute  n'avaient  pas  contribué  à 
rendre  modeste,  mais,  au  demeurant,  homme  de 
goût  et  de  savoir,  d'un  jugement  sain,  plein  d'accueil, 
de  bienveillance,  de  caresses  pour  le  talent  dont  il  se 
constituait  volontiers  le  Mécène.  Divisés  sur  tout  le 
reste,  c'était  le  seul  point  peut-être  sur  lequel  le  mari 
et  la  femme  s'entendissent.  Madame  de  La  Popelinière, 
femme  hautaine,  impérieuse,  intéressait  sa  vanité  au 
succès  de  ses  favoris,  et  il  y  eût  eu,  par  contre,  peu  de 
sûreté  à  courir  la  même  carrière  que  ceux  qu'elle  avait 
une  fois  pris  sous  son  égide.  Nous  avons  vu  plus  haut 
ses  démarches  pour  sortir  Rameau  de  son  obscurité  et 
lui  ouvrir  l'accès  de  l'Académie  royale  de  musique.  Ce 
fut  à  ses  instances  que  Voltaire,  qui  ne  songeait  point 
à  aller  sur  les  brisées  de  l'abbé  Pellegrin ,  avait  com- 
posé cet  infortuné  Samson  sur  le  compte  duquel  il 
gardait  de  si  étranges  illusions.  Malgré  ses  brusqueries, 
ses  airs  fantasques,  ses  idées  absolues,  Rameau  s'était 
maintenu  auprès  de  ses  patrons,  qui  affichaient  pour 
lui  le  même  enthousiasme.  Il  est  vrai  que,  depuis  lors, 
Uippolyte  et  Aricie,  les  Indes  galantes,  Castor  et 

1.  Grimm,  Correspondance  littéraire  (Paris,  182!)),  f.  UF,  p.  186. 


LA   POPELIMÈRE  COLLABORATEUR   DE  RAMEAU.  39 

Pollux  et  Dardanus  avaient  donné  triomphalement 
raison  à  leur  obstination  à  le  servir,  et  qu'ils  recueil- 
laient pleinement  le  fruit  d'efforts  dont  l'art  doit  leur 
savoir  gré  ;  car  il  s'est  rencontré  peu  d'organisations 
musicales  aussi  puissantes  et  aussi  bien  douées.  De 
son  côté,  Rameau,  cet  ours  refrogné,  si  intraitable 
avec  tout  le  monde,  s'était  laissé  vaincre  par  tant  de 
marques  d'affection.  L'influence  de  ses  protecteurs 
était  auprès  de  lui  sans  limites,  il  ne  voyait  que  par 
leurs  yeux.  Nous  avons  dit  que  La  Popelinière  était 
musicien:  c'était,  en  effet,  un  compositeur  agréable, 
dont  deux  mélodies  gracieuses  sont  restées  :  Petits 
oiseaux  sous  le  feuillage,  et  surtout  cette  jolie  ro- 
mance qui  fit  le  charme  de  nos  grand'mères  :  O  ma 
tendre  musette l  Rameau  écoutait  docilement  les  avis 
et  les  conseils  du  fermier  général  ;  il  faisait  plus ,  il 
acceptait  sa  collaboration  et  lui  laissait  glisser  dans 
ses  opéras  des  morceaux  entiers;  ce  qui,  sans  nul 
doute,  est  la  démonstration  la  plus  manifeste  de  son 
dévouement  et  de  sa  reconnaissance  envers  l'homme 
auquel  il  devait  la  révélation  de  son  génie.  Ainsi  le 
menuet  du  ballet  des  Talens  lyriques  (1739),  la 
seconde  chanson  d'Hébé  dans  Castor,  et  l'aimable 
récit  :  Un  roi  qui  veut  être  heureux,  du  Temple  de  la 
Gloire,  sont  de  La  Popelinière,  et  ils  déparent  d'ail- 
leurs si  peu  l'œuvre  entière  que,  parmi  les  gens  du 
métier  qui  s'avisent  de  déchiffrer  le  vieux  maître,  le 
nombre  n'est  pas  grand  de  ceux  qui  se  doutent  de 
l'apport  étranger. 

Il  était  naturel  que  madame  de  La  Popelinière  pro- 
fessât pour  son  ancien  maître  de  clavecin  une  admira- 


40  LES  MUSES  RIVALES. 

tion  dont  il  était  très-digne  à  tous  les  points  de  vue, 
et  il  n'y  eût  eu  qu'à  louer,  si  cette  amitié  et  cette  ad- 
miration eussent  été  moins  exclusives.  Jean-Jacques 
Rousseau  venait  de  terminer  son  opéra  des  Muses 
rivales,  enfantement  pénible,  qui  avait  coûté  au  mu- 
sicien et  au  poète  plus  d'une  nuit  d'insomnie  et  de 
fièvre.  Il  se  trouvait  précisément  dans  la  situation  où 
Rameau  s'était  vu  trop  longtemps.  Pour  être  joué  sur 
la  première  scène  de  Paris,  il  fallait  être  poussé, 
épaulé,  avant  tout  connu.  L'audition,  sur  un  de  ces 
théâtres  particuliers  qui  faisaient  loi,  eût  été  pour  lui 
un  coup  de  partie,  et  il  songea  tout  aussitôt  à  se  pro- 
duire sur  le  théâtre  de  celui  que  Voltaire  appelait  Pol- 
lion,  et  chez  lequel  son  ami  Gauffecourt  l'avait  in- 
troduit. Rousseau  crut  se  faire  bien  venir  de  Rameau, 
en  se  disant  son  disciple.  Mais  ce  dernier  déclina  la 
confidence  de  son  œuvre,  alléguant  qu'il  ne  pouvait 
lire  des  partitions  sans  fatigue.  La  Popelinière,  qui 
crut  à  la  sincérité  de  l'objection,  offrit  tout  aussitôt 
de  rassembler  des  musiciens  et  d'exécuter  les  mor- 
ceaux les  plus  saillants. 

Rameau  consentit  en  grommelant,  et  répétant  sans  cesse  que 
ce  devoit  être  une  belle  chose  que  de  la  composition  d'un  homme 
qui  n'étoit  pas  enfant  de  la  balle,  et  qui  avoit  appris  la  musi- 
que tout  seul.  Je  me  hâtai  de  tirer  en  parties  cinq  ou  six  mor- 
ceaux choisis.  On  me  donna  une  dizaine  de  symphonistes,  et 
pour  chanteurs  Albert,  Bérard  et  mademoiselle  Bourbonnois. 
Rameau  commença,  dès  l'ouverture,  à  faire  entendre,  par  ses 
éloges  outrés,  qu'elle  ne  pouvoit  être  de  moi.  Il  ne  laissa  pas- 
ser aucun  morceau  sans  donner  des  signes  d'impatience;  mais 
à  un  air  de  haute-contre,  dont  le  chant  étoit  mâle  et  sonore  et 
l'accompagnement  très-brillant,  il  ne  put  plus  se  contenir;  il 
m'apostropha  avec  une  brutalité  qui  scandalisa  tout  le  monde, 


BRUTALITÉ  DE  RAMEAU.  41 

soutenant  qu'une  partie  de  ce  qu'il  venoit  d'entendre  étoit 
d'un  homme  consommé  dans  l'art,  et  le  reste  d'un  ignorant 
qui  ne  savoit  pas  même  la  musique.  Et  il  est  vrai  que  mon 
travail,  inégal  et  sans  règle,  étoit  tantôt  sublime  et  tantôt  très- 
plat,  comme  doit  être  celui  de  quiconque  ne  s'élève  que  par 
quelques  élans  de  génie,  et  que  la  science  ne  soutient  point. 
Rameau  prétendit  ne  voir  en  moi  qu'un  petit  pillard  sans  talent 
et  sans  goût.  Les  assistants,  et  surtout  le  maître  de  la  maison, 
ne  pensèrent  pas  de  même l. 

M.  de  Richelieu,  qui  n'assistait  pas  à  cette  audi- 
tion, sur  le  bien  et  le  mal  que  l'on  disait  de  l'ouvrage, 
voulut  en  juger  par  lui-même,  avec  le  projet  de  le 
donner  sur  le  théâtre  de  la  Cour,  s'il  l'en  trouvait 
digne.  11  le  fit  exécuter  à  grand  chœur  et  à  grand  or- 
chestre, chez  M.  de  Bonneval,  intendant  des  Menus  : 
Francœur,  de  l'Opéra,  dirigeait  l'exécution.  L'expé- 
rience fut  bonne  pour  Rousseau.  Le  duc  déclara  la 
musique  charmante,  et,  à  la  fin  du  chœur  de  l'acte 
du  Tasse,  il  vint  au  compositeur,  et,  lui  serrant  la 
main  avec  chaleur  :  a  Monsieur  Rousseau,  lui  dit-il, 
voilà  de  l'harmonie  qui  transporte  ;  je  n'ai  jamais  rien 
entendu  de  plus  beau  :  je  veux  faire  donner  cet  ou- 
vrage à  Versailles.  »  Madame  de  La  Popelinière  ne  dit 
mot,  et  garda  ses  réflexions  pour  sa  toilette,  où  le 
pauvre  Rousseau,  le  lendemain,  reçut  tout  le  contre- 
coup de  sa  mauvaise  humeur  :  sa  musique  ne  pouvait 
supporter  un  examen  sérieux,  et  M.  de  Richelieu  était 
bien  revenu  de  son  engouement  de  la  veille.  Mais  le 
duc  paraît,  et  ne  confirme  pas  ces  pronostics  ;  sauf 
l'acte  du  Tasse,  tout  lui  convient,  et  ses  intentions 

1.  J.-J.   Rousseau,   OEuvrea   complètes  (Paris,    Dupont,    1824), 
t.  XV,  p.  *J3,  01.  Confessions,  pari.  II,  livr.  Vil. 


-12  BIENVEILLANCE   DE   M.   DE   RICHELIEU. 

sont  les  mêmes.  Ces  bonnes  paroles  étaient  bien  faites 
pour  rendre  le  courage  au  compositeur,  qui  alla 
s'enfermer  chez  lui,  très-résolu  de  n'en  sortir  que  ces 
transformations  accomplies. 

Mais  M.  de  Richelieu  avait  compris  le  parti  qu'il 
pouvait  tirer,  dans  la  circonstance,  de  ce  musicien, 
qui  faisait  aussi  des  poèmes.  Voltaire  et  Rameau  étaient 
tout  au  Temple  de  la  Gloire;  il  songea  dès  lors  à 
Rousseau  pour  les  Fêtes  de  Ramire,  et  lui  proposa 
de  se  charger  des  remaniements  qu'il  y  avait  à  faire  à 
ce  scénario  encore  informe.  Ayant  d'accepter  et  de  se 
mettre  à  l'œuvre,  le  citoyen  de  Genève  crut  devoir  en 
demander  l'octroi  au  poëte  par  une  lettre  très-hon- 
nête et  même  très-respectueuse,  «  comme  il  conve- 
noit,  »  et  qui  débutait  ainsi:  «  Monsieur,  il  y  a  quinze 
ans  que  je  travaille  pour  me  rendre  digne  de  vos  re- 
gards l.  »  Pour  un  homme  qui  se  vante  de  n'être  pas 
flagorneur,  voilà  une  phrase  qui  ne  saurait  guère  être 
sur  le  ton  d'une  flatterie  plus  raffinée  ;  et  si  Voltaire 
répond  à  ces  politesses  par  des  politesses  analogues  2, 
nous  ne  voyons  pas  pourquoi  Rousseau  entreverrait, 
dans  cette  urbanité,  une  «  souplesse  courtisane.  »  Il 
suppose  que  l'auteur  de  la  Princesse  de  Navarre  s'exa- 
gérait le  crédit  dont  lui,  Jean-Jacques,  jouissait  au- 
près de  M.  de  Richelieu,  et  que  c'était  à  cela  qu'il 
devait  attribuer  l'extrême  civilité  de  sa  lettre.  C'est 
encore  là  une  rêverie  de  Rousseau.  Voltaire  n'avait 


1.  J.-J.  Rousseau,  OEuv rescomplêtes  (Paris,  Dupont,  1 8 2  î ^ ,  f.  XVIII, 

p.  117.  Lettre  de  Rousseau  à  Voltaire;  Paris,  Il  décembre  1715. 

2,  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beuchot),   t.  LV,  p.  7  5.  Lettre  de 
Voltaire  à  J.-J.  Rousseau;  le  15  décembre  17  45. 


LES   FETES   DE   RAMllïK.  43 

besoin  du  crédit  de  personne  auprès  du  duc,  et  il 
savait  au  juste  comment  s'étaient  établis  ces  rapports 
récents  entre  le  Genevois  et  le  premier  gentilhomme 
de  la  chambre.  Quanta  la  chronologie  des  faits,  Rous- 
seau, déjà  luin  de  ces  temps,  pèche  par  l'exactitude. 
Il  nous  dit  qu'il  ne  fut  chargé  des  retouches  des 
Fêtes  de  Bamire,  que  parce  que  le  poëte  était  en  Lor- 
raine, où  ce  dernier  n'avait  pas  mis  le  pied  depuis  son 
départ,  en  septembre.  S'il  lui  fallut  deux  mois  pour 
accomplir  cette  besogne,  il  dut  la  commencer  long- 
temps avant  d'en  demander  la  permission  au  principal 
intéressé,  et  elle  eût  été  bien  près  d'être  achevée, 
lorsqu'il  s'avisa  d'écrire  à  Voltaire,  puisque  sa  lettre  est 
du  15  décembre,  et  que  les  Fêtes  de  Ramire  furent 
représentées  sept  jours  après,  le  22  du  même  mois. 
Le  futur  auteur  du  Devin  du  Village  ne  fut  pas,  en 
tout  cas,  fort  arrêté  par  le  poëme,  et  son  apport,  à  ce 
qu'il  nous  apprend,  se  réduisit,  quant  aux  vers,  à  très- 
peu  de  chose.  On  eût  pu  croire,  par  la  lettre  de  Vol- 
taire, que  tout  était  à  refaire.  La  musique  lui  demanda 
plus  de  mal  et  de  travail.  Piousseau  respecta  religieu- 
sement la  partition  de  Rameau,  et  se  borna  à  lier 
avec  le  plus  d'art  possible  les  symphonies  et  les  chœurs, 
sans  se  permettre  de  transposer  le  moindre  morceau. 
Mais  il  restait  assez  à  faire  pour  qu'il  pût  donner  sa 
mesure,  et  c'est  à  quoi  tout  naturellement  il  visa. 

La  pièce,  dans  l'état  où  je  l'avois  mise,  fut  répétée  au  grand 
théâtre  de  l'Opéra.  Des  trois  auteurs  je  m'y  trouvai  seul.  Vol- 
taire étoit  absent,  et  Rameau  n'y  vint  pas  ou  se  cacha... 

...  Durant  la  répétition,  tout  ce  qui  étoit  de  moi  fut  successi- 
vement improuvé  par  madame  de  La  Popelinière,  et  justifié  par 


44  VOLTAIRE  ET  JEAN-JACQUES. 

M.  de  Richelieu.  Mais  enfin  j'avois  affaire  à  trop  forte  parlie,  et 
il  me  fut  signifié  qu'il  y  avoit  à  refaire  à  mon  travail  plusieurs 
choses  sur  lesquelles  il  falloit  consulter  M.  Rameau.  Navré 
d'une  conclusion  pareille,  au  lieu  des  éloges  que  j'attendois  et 
qui  certainement  m'étoient  dus,  je  rentrai  chez  moi  la  mort 
dans  le  cœur.  J'y  tombai  malade,  épuisé  de  fatigue,  dévoré  de 
chagrin;  et  de  six  semaines  je  ne  fus  pas  en  état  de  sortir  '. 

Jean-Jacques  n'assista  donc  pas  à  la  représentation 
des  Fêtes  de  Ramire.  Il  accuse  Rameau  et  madame 
de  La  Popelinière  d'avoir  tout  fait  pour  qu'on  ne 
soupçonnât  pas  même  sa  part  de  collaboration.  Ce- 
lui-ci préféra  qu'il  ne  fût  pas  fait  mention  de  lui 
que  de  voir  son  nom  accolé  au  nom  de  son  obscur 
coopérateur.  Rousseau  prétend  qu'il  n'y  eut  de  cité 
que  Voltaire;  c'est  une  erreur.  Le  seul  nom  cité  est 
celui  de  Laval,  auteur  du  ballet 2. 

Tels  furent  l'origine  et  le  début  des  rapports  entre 
l'auteur  du  Dictionnaire  philosophique  et  celui  du 
Contrat  social.  Si  ces  relations  commencèrent  avec 
courtoisie  et  déférence,  elles  n'étaient  pas  destinées 
à  demeurer  sur  ce  ton  cordial  et  presque  affectueux. 
Mais  nous  sommes  loin  encore  de  ces  temps  où  tous 
deux  dépenseront,  dans  de  déplorables  débats,  tant 
d'esprit  pétillant,  de  sarcasme,  de  passion  et  d'élo- 
quence. 


1.  J.-J.    Rousseau,    OEuvres   complètes  (Paris,    Dupont,    182i), 
t.  XV,  p.  99.  Les  Confessions,  part.  II,  liv.  VII. 

2.  Voir  l'imprimé,  brochure  in-4°  de  li  pages. 


II 


VOLTAIRE  A  L'ACADEMIE.  —  DISCOURS  LE  RECEPTION, 
LE   POÈTE   ROI.  -  LES   TRAVENOL. 


Voltaire  passait  son  temps  dans  les  bureaux  de  la 
guerre.  «  J'ai  ia  bonté  de  faire  pour  rien  ce  que 
Boileau  ne  fesait  pas  étant  bien  payé  *.  »  En  tous  cas, 
cette  tâche  ne  lui  coûtait  point,  il  l'avait  prise  à  gré, 
et  pour  son  charme  propre  et  pour  les  résultats  qu'il 
en  attendait.  Il  ne  croyait  pas  qu'un  tel  travail  pût 
déplaire  et  eût  souhaité  que  l'on  disposât  favorable- 
ment le  maître  à  la  glorification  duquel  il  l'avait 
entrepris.  «  Dites  donc  au  roi,  écrivait-il  au  marquis 
d'Argenson,  dites  à  madame  dePompadour  que  vous 
êtes  content  de  l'historiographe.  Mettez  cela,  je  vous 
prie,  daus  vos  capitulaires...  il  paraît  tant  de  mauvais 
livres  sur  la  guerre  présente,  qu'en  vérité  mon  histoire 
est  nécessaire .  Je  vous  demande  en  grâce  de  dire  au 
roi  un  mot  sur  cet  ouvrage ,  auquel  sa  gloire  est  inté- 
ressée *.  »  Il  attachait  un  grand  prix,  et  pour  plus 

1.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LY,  p.  73.  Letlre  de 
Voltaire  à  Cidewlle;  Versailles,  le  7  janvier  17  16. 

2.  Ibid.,  t.  LV,  p.  80,  81,  82.  Lettre  de  Voltaire  au  marquis 
d'Ar<rensoi);  ù  Paris,  le  1  i  janvier  1740. 


MORT  DU   PRÉSIDENT  BOUHIER. 

d'une  raison,  à  être  bien  en  cour,  et  l'opinion  publique 
à  cet  égard  ne  lui  était  pas  chose  indifférente.  Aussi 
est-il  alerte  à  démentir  les  bruits  de  disgrâce  que  l'on 
faisait  courir  sur  son  compte,  à  l'étranger  comme  en 
France.  «  J'ai  ouï  dire,  mandait-il  à  M.  de  Crouzas  > 
qu'on  avait  mis  parmi  les  fausses  nouvelles  de  la 
Gazette  de  Berne  que  j'étais  disgracié  à  la  cour.  Ce 
n'est  pas  dans  votre  pays,  monsieur,  qu'on  met  le 
prix  aux  hommes  suivant  qu'ils  sont  bien  ou  mal 
auprès  des  rois...  Mais  je  vous  avouerai,  monsieur, 
sans  être  flatteur  comme  Horace,  que,  sous  le  gouver- 
nement heureux  où  nous  vivons,  un  homme  qui 
tomberait  aux  disgrâces  du  roi  ne  devrait  sentir  que 
des  remords...  Je  ne  comprends  pas  sur  quel  fonde- 
ment le  bruit  a  couru  qu'il  m'avait  retiré  ses  bontés. 
Cette  fausse  nouvelle  se  débitait  dans  le  temps  même 
qu'il  me  comblait  de  bienfaits...  '.  »  On  le  voit, 
présentement ,  tout  est  pour  le  mieux  dans  le  meilleur 
des  mondes  "possibles ,  comme  ce  sera  plus  tard  le 
sentiment  de  Pangloss. 

Cinq  semaines  après  cette  lettre,  le  17  mars,  le  pré- 
sident Bouhier  s'éteignait  en  Bourgogne,  laissant  vacant 
un  fauteuil  à  l'Académie.  Quel  serait  l'héritier  du  prési- 
dent ?  Voltaire,  malgré  tant  de  tentatives  infructueuses 
jusque-là ,  n'avait  pas  renoncé  h  toute  espérance.  Aussi 
ne  perdra-t-il  pas  un  moment  et  se  mettra-t-il  en 
campagne  à  la  première  nouvelle  du  décès  du  magis- 
trat bourguignon.  Il  écrivait  au  ménage  d'Argental  ce 
billet,  qui  décèle,  sous  une  réserve  inspirée  par  ses 

1.  Voltaire  à  Fcrntij  (Didier,  1860),  p.  377.  Lettre  de  Voltaire  à 
M.  deCruuzas;  Paris,  27  février  17  4 G. 


UN    FAIT EU  IL   VALANT.  47 

.lents  échecs,  sa  bonne  envie  de  ne  pas,  cette 
fuis,  manquer  le  coche. 

Voltaire  sait  d'hier  la  mort  du  président  Bouliier,  mais  il  ou- 
blie tous  les  présidents  vivants  et  morts  quand  il  voit  M.  et 
madame  d'Argental.  On  a  déjà  parlé  à  V...  de  la  succession 
dans  la  partie  de  fumée  qu'avait  à  Paris  ledit  président  com- 
mentateur. Y...  est  malade;  V...  n'est  guère  en  état  de  se 
donner  du  mouvement;  V...  grisonne,  et  ne  peut  pas  honnê- 
tement frapper  aux  portes,  quoiqu'il  compte  sur  l'agrément 
du  roi.  Il  remercie  tendrement  ses  adorables  anges.  Il  sera 
très-flatté  d'être  désiré,  mais  il  craindra  toujours  de  faire  des 
démarches1. 

Cela  est  clair.  C'est  aux  amis  à  tâter  le  terrain 
et  à  désobstruer  la  voie.  Aussi  bien  s'y  emploieront-ils 
avec  tout  le  zèle  de  l'amitié.  Les  circonstances,  d'ail- 
leurs, étaient  tout  autres  qu'aux  précédentes  candi- 
datures. Quel  qu'eût  été  le  succès  de  Mérope,  Voltaire 
avait  eu  contre  lui,  à  la  dernière  vacance,  tout  un 
parti  alléguant  pour  raison  de  son  ostracisme  la  tra- 
gédie de  Mahomet.  Désormais,  le  poëte  pouvait  s'a- 
briter, lui  et  ce  que  Benoît  XIV  appelait  son  «admirable 
tragédie  de  Mahomet,  »  sous  l'égide  du  saint-père. 
11  n'y  avait  sans  doute  qu'à  s'incliner  devant  cette  lettre 
du  pape.  Voltaire,  néanmoins,  croira  devoir  y  ajouter 
une  profession  de  foi,  de  catholicité  et  d'amour  des  jé- 
suites, qui  est  bien  le  corollaire  des  deux  circulaires  à 
l'évèque  de  Mirepoix  et  à  l'archevêque  de  Sens  2.  Cette 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Bouchot),  t.  LV,  p.  99,  lui. 
Lettre  de  Voltaire  à  monsieur  et  à  madame  d'Argental. 

2.  Ibid.,  t.  LV,  p.  88,  89.  Lettre  de  Voltaire  au  P.  de  Latour;  à 
Paris,  le  7  février  1746.  «  En  conservant,  nous  dit  Beucliol,  la  date 
du  7  février,  qu'on  trouve  dans  l'édition  de  Kehl,  je  crois  devoir  noter 
que  si,  selon  l'opinion  généralement  reçue,  celte  lettre  fut  faite  pour 


48  AGRÉMENT  DE  LOUIS  XV. 

lettre,  adressée  au  P.  de  Latour,  n'est  pas  la  seule  dé- 
marche qu'il  tentera  de  ce  côté  ;  il  fera  parler  encore 
au  confesseur  du  roi ,  le  P.  Pérusseau ,  à  la  bienveil- 
lance duquel  il  se  recommandera  expressément. 

...  Il  est  d'une  compagnie  à  laquelle  je  dois  mon  éducation, 
et  le  peu  que  je  sais.  Il  n'y  a  guère  de  jésuites  qui  ne  sachent 
que  je  leur  suis  attaché  dès  mon  enfance.  Les  jansénistes  peu- 
vent n'être  pas  mes  amis;  mais  assurément  les  jésuites  doivent 
m'aimer,  et  ils  manqueraient  à  ce  qu'ils  doivent  à  la  mémoire 
du  père  Porée,  qui  me  regardait  comme  son  fils,  s'ils  n'avaient 
pas  pour  moi  un  peu  d'amitié.  Le  pape,  en  dernier  lieu,  a 
chargé  M.  le  Bailli  de  Tencin  de  me  faire  des  compliments  de 
la  part  de  Sa  Sainteté,  et  de  m'assurer  de  sa  protection  et  de 
sa  bienveillance.  Je  me  flatte  que  les  bontés  déclarées  du  père 
commun  m'assurent  de  celles  des  principaux  enfants1... 

Lorsqu'on  avait  demandé  à  Louis  XV  qui  ferait 
l'oraison  funèbre  du  cardinal  de  Fleury ,  il  avait  bien 
répondu  que  ce  serait  Voltaire  ;  mais  les  remon- 
trances de  Boyer  et  les  intrigues  de  Maurepas  l'avaient 
emporté,  en  fin  de  compte,  et  sur  cette  première 
décision  et  sur  le  bon  vouloir  de  madame  de  Chàteau- 
roux.  Cette  fois,  le  roi  se  prononcera;  il  parlera  et 
même  fera  écrire  qu'il  ne  s'oppose  point  à  l'élection 2. 

pouvoir  être  admis  à  l'Académie,  elle  doit  être  de  la  fin  de  mars, 
puisque  ce  ne  fut  qu'alors  qu'une  place  l'ut  vacante.  »  Et  nous  som- 
mes pleinement  de  son  avis.  Remarquons,  en  passant  que  si  l'on  se 
borna  à  indiquer  le  millésime  dans  les  deux  éditions,  l'une  in-Su, 
l'autre  in— i°,  qui  parurent  en  174G,  deux  ans  après,  nous  lrou\ons 
celte  date  du  7,  au  Las  de  la  lettre  reproduite  dans  le  Yoliairiana 
(Paris,  17  48;,  p.  17  9,  180  ;  et  sans  doute  est-ce  là  que  sont  allés  la 
chercher  les  éditeurs  de  Keld. 

1.  Voltaire,  Lettres  inédites  (Didier,  !  8 ô 7 ; ,  t.  I,  p.  162.  Lettre 
de  Voltaire  à  IfODCrif;  à  Paris,  le  7   avril  17  iG. 

2.  Duc  de  Lu\uts,  Mémoires,  t.  Ml,  p.  293  ;  jeudi  28  avril  17  iG. 


H  T1VITE   DES  DÉMARCHES.  49 

En  dépit  de  la  figure  glacée  du  grand  couvert ,  la 
soirée  même  du  Temple  de  la  Gloire,  Voltaire  avait 
tenu  bon,  il  s'était  obstiné  et  il  avait  eu  raison.  Il 
écrivait  à  Thiériot  à  la  date  du  18  mars  :  «  J'ai  donné 
aujourd'hui  au  rui  le  manuscrit  de  l'histoire  présente 
depuis  la  mort  de  l'empereur  Charles  VI  jusqu'à  la 
prise  de  Gaud  :  c'est  pour  sa  petite  bibliothèque.  Le 
public  n'aura  pas  sitôt  cet  ouvrage ,  auquel  je  veux 
travailler  une  année  entière  '.  » 

Ce  n'était  pas  le  tout  d'être  élu,  on  voulait  accéder 
à  l'Académie  par  la  grande  porte  ,  être  accueilli  par 
intiment  unanime,  «  C'est  peu  de  chose  d'entrer 
dans  une  compagnie,  il  faut  y  être  reçu  comme  on 
l'est  chez  des  amis.  »  Aussi  réchaulfera-t-il  les  tièdes, 
s'adressera-t-il  à  tous  ses  partisans  anciens  et  nou- 
veaux, à  l'abbé  Alary,  à  Moncrif  particulièrement, 
dont  la  position  chez  la  reine  faisait  un  personnage. 
«Je  vous  recommande  M.  Hardioii  (l'académicien).  » 
Et  plus  loin,  dans  la  même  lettre  :  «  J'ose  croire  que 
M.  l'abbé  de  Saint-Cyr  ira  à  l'Académie  le  jour  de  l'élec- 
tion, et  qu'il  ne  me  refusera  pas  ce  beau  titre  d'élu  2.  » 
Quoi  qu'il  en  soit,  et  ceux  qui  l'aimaient  et  l'admi- 
raient ,  et  ceux  bien  plus  nombreux  qui  l'avaient  en 
aversion  grande  ,  sentaient  qu'ils  ne  pouvaient  le  tenir 
plus  longtemps  à  distance;  et  nous  citerons  un  mot  du 
président  de  Montesquieu  qui,  abstraction  faite  de  ce 
qu'il  a  de  rigoureux,  indique  bien  cette  obligation 

1.  Voltaire,  Pièces  iiudiies  (Didot,  1820),  p.  326.  Lettre  de  Vol- 
taire àThiériol;  Versailles,  18  mars  1746. 

•.'.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  106",  107. 
Lettre  de  Vullaire  a  Moncrif;  a\ril  17  40. 


on  MAMOBDVRES   DES  ENNEMIS. 

quand  même  d'ouvrir  les  portes  du  sanctuaire  à  cette 
remuante  et  agressive  personnalité:  «Voltaire  n'est 
pas  beau,  il  n'est  que  joli;  il  seroit  honteux  pour 
l'Académie  que  Voltaire  en  fût,  et  il  lui  sera  quelque 
jour  honteux  qu'il  n'en  ait  pas  été  '.  » 

Mais  s'il  ne  négligeait  rien  pour  s'assurer  des  pro- 
tecteurs, les  ennemis  agissaient  aussi,  et  s'efforçaient 
d'entraver  son  élection,  en  le  déconsidérant  par  des 
pamphlets  où  tous  les  incidents  de  sa  vie  si  troublée 
étaient  évoqués  de  la  façon  la  plus  odieuse.  On  en  res- 
suscita quelques-uns  de  date  ancienne,  le  Discours 
prononcé  à  la  porte  de  l'Académie  par  M.  le  Direc- 
teur à  M***,  composé  par  Roi,  en  1743,  lorsque  Vol- 
taire s'était  présenté,  appuyé  sur  sa  Mérope;  et  le 
Triomphe  poétique,  également  de  lui,  qui  remontait 
à  1736.  Cette  dernière  pièce  était  une  sorte  d'odyssée 
burlesque  où  étaient  relatées  toutes  les  mésaventures 
d'Arouet,  depuis  son  affaire  avec  le  comédien  Poisson 
jusqu'à  la  bastonnade  de  l'hôtel  de  Sulli.  On  y  avait  in- 
tercalé quelques  variantes  pour  l'année  de  grâce  1746, 
qui  n'étaient  pas  restrictives,  tant  s'en  fallait  -.  Sans 
doute  cela  était  misérable,  et  mieux  eût  valu  mépriser 
dételles  infamies.  Disons,  toutefois,  que,  quelque  mé- 
prisables que  soient  de  pareilles  œuvres,  elles  font  plus 
que  prêter  à  rire  et  divertir  les  oisifs;  elles  ne  sont  pas 
sans  action  sur  l'opinion,  et,  sans  y  songer,  Ton  en 

1.  Montesquieu.  Œuvres  complètes  (Paris,  de  Bure,  1827),  p.  G97. 
Pensées  diverses. 

2.  Voltariana  ou  Eloqes  amphigouriques  de  François-Marie  Arrouet 
(à  Paris,  1748),  p.  263  à  2G8.  Le  Triomphe  poétique,  tel  qu'il  est 
venu  ;i  notre  eonnoissance  en  1  739;  avec  les  variantes  pour  l'an  174C, 
au  Las  des  pages. 


LE   POETE   ROI.  51 

arrive  à  moins  estimer  un  homme.  Une  nature  plus 
calme,  plus  circonspecte  eût  senti  la  portée  du  coup 
et  la  nécessité  peut-être  de  mettre  lin  par  une  répres- 
sion énergique  à  cette  guerre  de  broussailles  où  Tas- 
saillant  frappait  dans  l'ombre,  sans  se  montrer  et  se 
nommer.  Ici,  toutefois,  c'est  un  peu  différent,  l'as- 
saillant n'a  pas  à  dire  son  nom.  Voltaire  sait  à  qui  s'en 
prendre,  il  n'hésite  pas  sur  le  coupable  et  le  signale 
avec  une  amertume  qu'il  ne  cherche  pas  à  contenir. 

...  Comment  me  conduirai-je  au  sujet  du  libelle  diffamatoire 
dans  lequel  l'Académie  est  outragée  et  moi  si  horriblement  dé- 
chiré? Il  n'est  que  trop  prouvé  aux  yeux  de  tout  Paris  que  le 
sieur  Roi  est  l'auteur  de  ce  libelle  coupable.  C'est  la  vingtième 
diffamation  dont  il  est  reconnu  l'auteur,  et  il  n'y  a  pas  long- 
temps  qu'il  écrivit  deux  lettres  anonymes  à  M.  le  duc  de  Ri- 
chelieu. Il  a  comblé  la  mesure  de  ses  crimes;  mais  je  dois 
respecter  la  protection  qu'il  se  vante  d'avoir  surprise  auprès 
de  la  reine...  Je  vous  supplie  d'exposer  à  la  reine  mes  senti- 
ments, et  de  lui  demander  pour  moi  la  permission  de  suivre 
cette  affaire.  Je  ne  ferai  rien  sans  le  conseil  du  directeur  de 
l'Académie,  et,  surtout,  sans  que  vous  m'ayez  mandé  que  la 
reine  trouve  bon  que  j'agisse1... 

Le  poëte  Roi,  parfaitement  ignoré  de  la  génération 
présente,  n'était  pas  un  poëte  méprisable  ;iî  avait  un 
talent  véritable  et  incontesté,  que  ses  contemporains, 
ceux  mêmes  qui  le  jugent  avec  le  plus  de  rigueur,  ne 
font  pas  difficulté  de  reconnaître.  Né  à  Paris,  en  1683, 
fils  d'un  procureur  au  Châtelet,  Roi,  pour  être  quelque 
chose,  acheta  une  charge  de  conseiller  à  la  même  juri- 
diction, dont  ses  confrères  le  contraignirent  de  se  dé- 


1.  Voltaire,   Œuvres  complètes   (Beuchot),   t.    LV,    p.    lui,   102. 
Lettre  de  Voltaire  à  Mpacrif;  mars  17  4U. 


52  LES  CALOTiNES. 

faire,  à  ce  que  prétend  une  satire  du  temps,  «  parce  qu'il 
ne  faisait  que  des  opéras1».  Que  n'a-t-il  fait  que  cela! 
A  part  le  caractère,  qui  n'est  pas  beau,  Roi  n'est  pas 
un  honnête  homme.  11  fut  arrêté  et  transféré,  le  9  dé- 
cembre 1724,  à  la  Bastille,  d'où  il  ne  sortit  que  le 
22  mars  de  l'année  suivante,  pour  avoir  fait  «  des  fri- 
ponneries dans  le  public  avec  des  papiers  royaux  2.  » 
Il  maniait  habilement  l'épigramme,  et  l'atrocité  du 
trait  ne  l'eût  ni  effrayé  ni  arrêté.  C'était  alors  l'époque 
et  la  grande  fureur  des  calotines.  Personne  n'était  à 
l'abri  de  ces  lardons,  moins  recommandables  à  coup  sûr 
par  la  finesse  de  la  plaisanterie  que  par  leur  côté  per- 
sonnel et  anecdotique;  car  les  brevets  du  Régiment  de 
la  Calotte  avaient  toujours  une  origine  scandaleuse  ou 
ridicule.  Ces  satires,  tolérées,  presque  respectées  par 
le  gouvernement  (et  elles  prirent  cours  sous  la  rigide 
discipline  de  Louis  XIY),  s'attaquaient  à  tous,  aux  plus 
haut  placés  comme  aux  moins  puissants,  avec  une 
liberté  d'allure  qui  semblait  compter  sur  l'impunité 3. 
Le  recueil  publié  de  ces  pauvretés  n'a  d'autre  valeur 
présentement  que  sa  rareté,  et  est,  en  résumé,  d'une 
assez  fastidieuse  lecture.  L'histoire  doit  en  tenir  compte 
pourtant,  et  telle  note  jointe  au  texte  est  parfois  toute 
une  révélation. 

t.  Bibliothèque  de  l'Arsenal.  Manuscrits.  Recueil  de  pièces.  B.  L. 
135  (4e  recueil),  f.  157. 

2.  Archives  de  la  police.  Bastille,  notes  sur  les  prisonniers.  B.  394, 
année  1724.  —  Archives  de  l'Empire  0-68  et  69.  Registre  du  secré- 
tariat de  la  maison  du  Roy  ;  p.  631.  Du  9  décembre  1724.  Ordre  pour 
arrêter  et  conduire  à  la  Bastille  le  sr  Boy,  lettre  pour  l'y  recevoir 
et  garder  jusqu'à  nouvel  ordre.  —  Du  22  mars  17  25.  Ordre  de 
sortie. 

3.  Maurepas,  Mémoires  (Paris,  1792),  t.  111,  p.  4,  5. 


ROI,  CÀMUSÀT   ET  PIRON.  b3 

Roi  fut  un  de  ceux  qui  concoururent  le  plus  à  la 
fabrication  de  ces  calotines  ',  et  c'est  à  lui  qu'incombe, 
comme  on  l'a  dit  déjà,  l'honneur  du  Triomphe  poé- 
tique que  l'on  venait  d'exhumer  à  propos  de  la  candi- 
dature de  Voltaire.  Il  ne  fut  pas,  toutefois,  le  seul  à 
lancer  son  javelot  contre  le  trop  sensible  auteur  de 
Zaïre.  Le  Brevet  pour  agréger  le  S1'  Arrouet  de  Vol- 
taire au  Régiment  de  la  Calotte  est  d'un  poète  obscur 
nommé  Gamusat;  et  Piron  serait  le  fauteur  de  la  Ca- 
lotte de  juré  priseur  des  Brevets  du  Régiment,  en 
faveur  du  public,  pour  M.  de  V***,  en  1731 2.  Toutes 
ces  malices  n'étaient  pas  des  noirceurs  ;  la  plupart 
même  su  contentaient  d'érailler  la  peau,  et  la  victime 
unissait  par  rire  la  première  de  folies  où  se  mêlaient 
bien  des  vérités  qui  avaient  sans  doute  le  tort  de  n'être 
pas  bonnes  à  dire.  Et  c'est  ce  qui  explique  la  tolérance, 
la  quasi-protection  dont  elles  furent  l'objet  de  la  part 
de  l'autorité.  Quant  à  Roi,  ce  n'était  pas  un  de  ces 
esprits  joyeux  que  la  verve  emporte;  sa  vie  entière  se 
passa  à  rimer  des  épigrammes  «au  feu  d'enfer,  »  selon 
l'expression  de  Collé  3,  qui  lui  valurent  plus  d'une  ré- 
pression jusqu'à  la  dernière,  la  plus  sévère  de  toutes  4. 

1.  Maurepas,  Mémoires  (Paris,  1792),  t.  111,  p.  4G  et  suiv. 

2.  Toltariana  ou  Eloges  amphigouriques  de  François-Marie  Arouet 
(à  Paris,  17  48),  p.  119,   12  i. 

3.  Collé,  Journal  (Paris,  1807),  t.  III,  p.  140;  oclobre  17Ci. 

i .  On  a  dit  que  le  comte  de  Clerniont,  outragé  dans  une  épigrairime 
de  Roi,  le  fit  si  bien  étriller  par  son  nègre,  que  l'auleur  des  Éléments 
eut  à  peine  la  force  de  se  traîner  chez  lui  où  il  expirait  quelques 
jours  après.  La  bastonnade  est  on  ne  peut  pais  réelle  et  elle  fui  éga- 
lement des  plus  sévères;  mais  comme  l'épigramme  fut  faite  à  l'occa- 
Bion  de  l'élection  du  prinee,  en  17.ji,  et  que  Roi  ne  mourut  que  le 
23  octobre  I7G4,  il  lui  resta,  de  euiupto  lait,  dix  années  pour  se  guérir 


o4  L'ÉPITRE  SUR  LA  CALOMNIE. 

Ainsi  il  prendra  à  partie  Rameau,  qu'il  désignera  sous 
le  nom  de  Marsyas  et  traitera  de  la  plus  sanglante 
façon,  pour  le  punir  de  lui  avoir  préféré  Cahusac  ' . 
Une  autre  fois,  ce  sera  Moncrif,  qui  répondra  à  coups 
de  canne.  Voltaire  et  lui  ne  s'aimaient  guère;  quoi 
qu'en  dise  le  dernier  2,  ils  s'étaient  rencontrés  chez 
madame  de  Mimeure,  à  laquelle  l'auteur  iïOEdipe  re- 
prochait de  n'être  prête  à  écrire  qu'en  faveur  de  Roi. 
Lorsque  celui-ci  change  son  nom  d'Arouet  pour  le 
nom  de  Voltaire,  on  lui  fait  dire  que  «  c'est  pour  n'être 
point  confondu  avec  ce  malheureux  poëte  Roi.  »  Dans 
son  épître  sur  la  Calomnie,  à  madame  du  Châtelet, 
où  Jean-Baptiste  est  malmené  si  cruellement,  Voltaire 
n'a  garde  encore  de  l'oublier.  11  s'agit  de  la  jeune 
Églé,  mariée  de  la  veille,  et  à  laquelle,  dès  le  lende- 
main, on  donnait  un  amant  : 

...  Roi  la  chansonne,  et  son  nom  par  la  ville 
Court  ajusté  sur  l'air  d'un  vaudeville3. 

et  oublier.  Voltaire  disait  de  lui,  en  faisant  allusion  aux  châtiments 
répétés  qu'il  s'attirait  par  sa  verve  railleuse  :  «  C'est  un  homme  qui 
a  de  l'esprit,  mais  ce  n'est  pas  un  auteur  assez  châtié.  «  Chamfort, 
OEuvres  (Lecou,  1852),  p.  138.  Mais  les  plaisanteries  de  ce  genre 
sont  sans  tin.  Roi  rencontre  le  président  de  Lubert,  et  lui  propose  de 
cheminer  avec  lui.  «  Nous  ne  pouvons  faire  route  ensemble,  répond 
le  président,  il  est  minuit,  et  c'est  l'heure  des  coups  de  bâton.  » 

1 .  Lettre  philosophique  par  il.  de  Y***  avec  plusieurs  pièces  ga- 
lantes et  nouvelles  (Berlin,  17  00),  p.  3G  à  40. 

2.  «  A  l'égard  de  sa  personne,  je  ne  la  connois  qu'avec  le  parterre 
et  les  loges,  lorsqu'il  s'est  présenté  à  découvert  aux  acclamations  des 
spectateurs;  je  ne  crois  pas  avoir  eu  de  ma  vie  aucun  entretien  avec 
lui,  et  je  ne  sçai  par  quel  hasard  je  ne  l'ai  jamais  rencontré  dans  les 
maisons  où  j'ai  quelque  accès.  »  Lettres  de  madame  la  Comtesse  de*** 
sur  quelques  écrits  moderm.s  (Genève,  17  46),  t.  I,  p.  188.  Lettre  de 
M.  Roy:  ce  8  décembre  17  i o . 

3.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  XIII,  p.  97.  Épître  à 
madame  la  marquise  du  Châtelet  sur  la  Calomnie,  17  33. 


LONGANIMITÉ  ÉQUIVOQDE  DE  VOLTAIRE.       bo 

Il  est  vrai  que  Voltaire  se  récrie,  avec  ces  bons  airs 
hypocrites  qui  ne  trompent  personne:  «Je  vous  prie, 
mon  cher  Thiériot,  de  fermer  la  bouche  à  ceux  qui 
!i l'imputent  une  épigrainme  contre  Roy,  que  je  n'ai 
point  vue  et  que  probablement  je  ne  verrai  point.  Je 
puis  avoir  sujet  de  me  plaindre  de  lui,  mais  je  ne  veux 
faire  de  ma  vie  des  vers  contre  personne;  c'est  une 
vengeance  indigne  que  je  mépriserai  toujours.  On  avait 
glissé  le  nom  de  Roy  dans  l'épi tre  sur  la  Calomnie, 
dont  il  a  couru  tant  de  copies  informes;  on  avait  mis: 
Roy  la  chansonne  ^  au  lieu  de  :  On  la  chansonne. 
C'était  apparemment  dans  le  dessein  de  me  brouiller 
avec  lui.  On  dit  qu'il  a  fait  des  vers  contre  moi  pen- 
dant mon  absence.  Je  ne  veux  pas  croire  qu'il  ait  eu 
la  lâcheté  d'outrager  un  homme  qui  était  malheu- 
reux '...  » 

Roi  était  ambitieux.  L'auteur  de  CaUuhoê  avait  été 
décoré  de  l'ordre  de  Saint-Michel  par  le  crédit  de 
madame  de  Maillv  2  ;   un  fauteuil  à  l'Académie  était 


1.  Voltaire  à  Ferney  (Didier,  1860),  p.  314.  Letlre  de  Voltaire  à 
Thiériot;  ce  lundi  1732.  Cette  date  n'est  pas  admissible.  La  lettre 
n'eût  pu  être  écrite,  en  tous  cas.  qu'après  la  composition  de  l'éptlre 
fwr  la  Calomnie,   qui  fut  publiée  bien  plus  tard,   mais  qui  remonte 

t,  Voici  quelque  chose  qui  tranche  la  question  :  i  Envoyez- 
moi,  dit  Voltaire  en  finissant,  l'épilre  de  mademoiselle  Deseine  à  ses 
confrères  de  la  Comédie  française,  n  Eli  bien,  cetle  épitre  qui  fit  tant 
de  bruit  et  dont  l'actrice  était  parfaitement  innocente,  est  à  la  date 
du  9  mars  17  35  :  donc  la  letlre  à  Thiériot  doit  être,  au  plus  tôt,  de 
la  moitié  de  mars  de  la  même  année.  Voir  Barbier,  Journal  (Char- 
pentier),   t.  III,  p.  9,  57  7  à  58*. 

2.  «  Le  roi  l'honora  du  cordon  de  Saint-Michel,  raconte  Favart  ; 
il  en  étoit  si  glorieux,  qu'il  alloit  dans  toutes  les  promenades  pour 
le  montrer  à  tous  ceux  qu'il  rencontroit.  Messieurs,  m  -ssieurs,  disoil- 
il,  voici  le  cordon  de  Saint-Michel;  c'est  la  critique  de  l'Académie, 


36  LE  COCHE. 

l'objet  de  sa  persistante  convoitise.  11  semblerait  que 
ce  n'était  pas  prendre  le  chemin  du  Louvre  que  de 
lancer  contre  le  corps  entier  une  satire  sans  ménage- 
ment, le  Coche,  pour  laquelle,  les  Quarante  eurent  le 
crédit  de  le  faire  enfermer  à  Saint-Lazare  et  ensuite 
exiler  à  Tours  (octobre  1734),  comme  l'indique  une 
Épître  du  supérieur  de  Saint-Lazare  au  poëte  Roy 
attribuée  à  Moncrif,  qui  se  fût  vengé  ainsi  de  la  réponse 
de  Roi  à  VOde  sur  les  généraux  de  C armée  d'Alle- 
magne \  Mais  l'Académie  ne  s'est  guère  recrutée,  à 
toutes  les  époques,  que  de  ses  contempteurs  revenus 
à  résipiscence,  et  il  n'est  pas  jusqu'à  Desfontaines  qui 
n'ait  songé,  malgré  ses  précédents,  à  en  forcer  les 
portes,  comme  cela  ressort  d'une  lettre  de  Fonte- 
nelle,  à  la  date  du  1er  novembre  1744  :  «  Il  n'étoit 
pas  possible ,  écrivait  l'auteur  de  la  Pluralité  des 
Mondes,  que  notre  Académie  adoptast  l'abbé  Desfon- 
taines ,  car  je  ne  crains  point  d'écrire  son  nom  tout 
du  long...  Qui  auroit  voulu  d'un  tel  confrère  2  ?  » 

voici  le  cordon.  Quelqu'un  lui  répondit  flegmatiquement  un  jour  : 
Monsieur  Roi,  ce  n'est  pas  encore  ce  que  vous  méritez.  »  Favart, 
Mémoires  et  Correspondance  (Paris,  1808),  t.  II,  p.  177,  178.  Lettre 
de  Favart  au  comte  Durazzo  ;  21  décembre  17  63. 

1.  Bibliothèque  de  l'Arsenal.  Manuscrits.  B.  L.  135.  Recueil  de 
pièces,  t.  II  (4e  partie),  f.  156.  —  Bibliothèque  impériale.  Manu- 
scrits. Jamet  jeune,  Stromates  ou  ilisceUanœa,  t.  I,  f.  4G-3,  466, 
509,  619. 

2.  Cliaravay,  Catalogue  d'autographes  du  jeudi  7  avril  1864, 
p.  37,  n°  251.  Lettre  de  Fontenelle...,  Paris,  1er  novembre  1744. 
Si  l'abbé  Desfontaines  rêva  le  fauteuil,  au  moins  se  borna-l-il  à  faire 
sonder  le  terrain,  et  ne  se  compromit-il  point  dans  une  démarche 
officielle,  comme  cela  ressort  d'un  passage  du  Voyage  en  l'autre  monde 
ou  Nouvelles  littéraires  de  celui-cy  (Paris,  Duchesne,  1752),  lre  par- 
tie, p.  212,  de  son  collaborateur  et  ami,  l'abbé  de  Laporle. 


LE   POÈME  DE  LA.  FÉLICITÉ.  Ï>1 

Roi  lorgnait  donc  l'Académie,  et  ce  n'était  pas  sans 
douleur  et  sans  rage  qu'il  assistait  à  chaque  nouvelle 
élection  '.  Malheur  à  quiconque  se  mettait  sur  les 
rangs!  Tout  candidat  était  son  ennemi  propre  et  traité 
comme  tel.  Mais  il  avait  d'autres  griefs  contre  Vol- 
taire. Il  travaillait  depuis  longtemps  à  un  poëme  allé- 
gorique intitulé  la  Félicité,  qu'il  destinait  aux  fêtes 
du  mariage  du  Dauphin  ,  et  le  passe-droit  dont  l'au- 
teur de  la  Princesse  de  Navarre  fut  l'objet  ne  dut 
qu'augmenter  la  somme  de  haine  qu'il  avait  amassée 
contre  ce  dernier2.  Sa  rancune  se  traduisit  alors  par  une 
satire  sur  le  Poëme  de  Fontenoi  «  en  style  d'huissier 
priseur,   »  dont  Voltaire  se  vengea  en  faisant  figurer 


1.  o  M.  Roy,  nous  dit  Trublet,  a  fait  plusieurs  petites  pièces  sa* 
lyriques  contre  messieurs  de  Fontenelle,  de  la  Motte,  de  Voltaire,  etc. 
(il  étoit  très-lié  avec  l'abbé  Desfontaines),  surtout  contre  l'Académie 
dont  il  s'étoit  fermé  la  porte  par  la  malignité  de  leurs  critiques.  » 
L'abbé  Trublet,  Mémoires  pour  servira  l'histoire  de  la  vie  et  des  ou- 
vrages de  MM.  de  Fontenelle  et  de  la  Motte  (2e  édit.  Amsterdam, 
1759),  p.  359. 

2.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  37.  Lettre  de 
Voltaire  à  Cideville;  mercredi  malin,  9  juin  17  45.  — Sa  baine  trans- 
pire dans  ces  quelques  lignes  d'une  lettre  insérée  dans  les  feuilles 

de   Fréron  :   «  Comme    le  zèle  pour  le  roi  nous  a  fait  traiter 

les  mêmes  sujets,  la  convalescence,  les  triomphes,  le  mariage  de 
M.  le  Dauphin,  et  que  sur  le  théâtre  de  la  Cour  cet  auteur  remplit 
mon  exercice  qualriennal,  je  dois  plus  que  jamais  garder  le  silence 
sur  ses  heureuses  productions.  Vous  lui  attribuez  l'ambition  d'envahir 
tout  le  terrain  du  Parnasse,  de  n'en  souffrir  aucun  coin  exempt  de 
ses  incursions  :  c'est,  dites-vous,  l'Alexandre  des  poètes.  Un  de  ses 
plus  affidés  n'est  pas  aussi  content  que  vous  croyez  de  cette  dénomi- 
nation; il  a  lu  Boileau,  qui  appelle  le  conquérant  de  l'Asie,  l'écer- 
velé,  le  fougueux  Lannehj  -.  or  ce  Langely  étoit  le  fou  de  M.  le  Prince.  » 
Lettres  de  madame  la  Comtesse  de  **'*  sur  quelques  écrits  modernes 
(Genève,  1746),  t.  1,  p.  187,  188.  Lettre  de  M.  Roy;  ce  8  décem- 
bre 17  45. 


58  PROTECTEURS  DE  VOLTAIRE. 

l'Envie,  aux  pieds  de  la  déesse,  avec  le  cordon  de 
l'ordre  de  Saint-Michel,  sur  l'estampe  mise  en  tête  de 
l'opéra  du  Temple  de  la  Gloire1. 

Les  choses  en  étaient  là  à  la  mort  du  président 
Bouhier.  Roi,  sans  avoir  perdu  tout  espoir  d'être  de 
l'Académie,  n'osa  se  présenter  et,  se  borna  à  contre- 
carrer et  à  chagriner  par  tous  les  moyens  l'élection  du 
poëte.  L'exhumation  du  Triomphe  poétique  eut  tout 
l'effet  qu'il  en  pouvait  attendre  ,  et  sa  haine  n'eut  qu'à 
s'applaudir  de  cette  manœuvre  infernale.  Voltaire, 
trop  disposé  à  voir  un  attentat  contre  la  société  entière 
dans  la  moindre  attaque  contre  sa  personne ,  n'était 
pas  homme  à  dévorer  l'outrage.  Il  réclamera  une  ven- 
geance éclatante,  il  fera  tout  pour  l'obtenir.  La  reine, 
pour  laquelle  l'auteur  de  Mariamne  et  de  Y  Indiscret 
n'est  plus ,  et  depuis  bien  des  années,  «  son  pauvre 
Voltaire,  »  a  des  bontés,  il  est  vrai,  pour  l'auteur  de 
Callirhoé  ;  mais  Moncrif,  son  lecteur,  qui  a  eu  à  se 
plaindre  de  Roi,  est  là  pour  prendre  le  parti  de  son  ami 
et  mettre  ses  très-humbles  hommages  aux  pieds  de 
Sa  Majesté.  En  outre,  la  favorite,  le  duc  de  Riche- 
lieu, M.  d'Argenson  couvrent  Voltaire  de  leur  protec- 
tion, et  ne  feront  pas  difficulté  de  le  défendre  contre 
les  attaques  d'un  ennemi  de  l'importance  du  chevalier 
de  Saint-Michel.  L'auteur  du  Temple  de  la  Gloire  ne 
s'endormait  pas,  il  frappait  à  toutes  les  portes ,  et  le 
poëte  de  ballet  finit  par  avoir  peur.  Nous  avons  sous 
les  yeux  une  lettre  adressée  sans  doute  au  lieute- 

1.  Journal  de  Monsieur,  par  la  présidente  d'Ormoy.  Décembre 
1178,  p.  479,  480.  —  Palissot,  le  Génie  de  Voltaire  apprécié  dans 
tous  ses  ouvrages  (Paris,  1806),  p.  181. 


LETTRE  DE   ROI.  59 

nant  de  police,  où  il  s'efforce  de  démontrer  sa  par- 
faite innocence,  non  sans  récriminer  contre  Voltaire, 
qu'il  dépeint  comme  un  esprit  inquiet,  soupçonneux 
et  de  tous  points  intraitable. 

Au  retour  de  la  campagne,  où  j'étois  allé  ensevelir  mon  cha- 
grin sur  la  mort  de  ma  sœur,  j'ay  aprisque  ma  réputation  étoit 
violemment  attaquée  par  le  sieur  Voltaire.  Je  ne  puis  en  dou- 
ter par  les  lettres  qu'il  a  écrites  à  des  académiciens1.  S'ils  me 
les  eussent  confiées,  j'aurois  en  justice  réglée  la  voye  ouverte 
pour  le  forcer  à  prouver,  ou  à  se  retracter.  Il  ne  me  reste  de 
recours  que  votre  seule  autorité  et  les  perquisitions. 

L'ouvrage  que  m'impute  mon  accusateur  est  imprimé,  je 
n'ay  jamais  rien  mis  au  jour  que  de  l'aveu  de  la  police  ou  de 
la  chancellerie.  Ayez  la  bonté,  monsieur,  de  vous  faire  infor- 
mer si  les  imprimeurs  frauduleux  m'ont  jamais  connu  comme 
luy. 

L'homme  qui  veut  e^tre  à  toute  force  mon  ennemy  me  choi- 
sit entre  tous  les  siens  pour  m'imputer  tout  ce  qui  s'écrit  con- 
tre luy  :  il  a  craint  que  je  ne  fusse  son  concurrent  à  l'Académie, 
moy  dont  l'indifférence  ou  la  retenue  sur  ce  vain  titre  est  con- 
nue de  toute  la  France. 

Il  est  public  que  je  ne  me  suis  point  mis  à  la  traverse.  Que 
je  n'ay  sollicité  personne.  Que  je  suis  hors  d'intérest  dans  ses 
rivalités  et  dans  ses  querelles2. 

1 .  Nous  avons  cité  plus  haut  une  lettre  de  Voltaire  à  Moncrif,  datée 
de  mars  1Î46,  remplie  de  récriminalions  amères  sur  les  manœuvres 
de  Roi:  joignons-;   deux   lettres  au  même,  la  première  de  février 

mars  ou  avril),  la  seconde  du  7  avril,  ainsi  qu'une  dernière 
épître  à  l'abbé  Alary  (également  académicien),  du  T  encore.  C'est  à 
ces  lettres  notamment  que  Roi  doit  faire  allusion.  Voltaire,  Lettres 
inédites  (Didier,    1857),  t.  I,  p.  ICO,  161,  1G2. 

2.  Roi,  qui  assure  ne  s'être  pas  mis  à  la  traverse  de  la  candidature 
de  Voltaire,  dès  17  13  remuait  des  pieds  et  des  mains  pour  empêcher 
une  élection  que  de  plus  puissants  que  lui  firent  échouer;  l'on  en  a 
la  preuve  dans  celle  note  de  police:  «  6  février  1743.  Le  sieur 
Roj  public  sur  les  toits  qu'il  n'en  sera  jamais  (Voltaire,:  que  le  par- 
lement s'y  opposerait  ;  que  M.  l'archevêqae,  dans  son  dernier  discours, 
lui  a   formellement  et  publiquement  donné  l'exclusion  ;  qu'il  seroit 


<>0  SA  SINCÉRITÉ. 

C'est  un  personnage  qui  donne  pour  vrai  (oui  ce  qu'il  ima- 
.  Le  ministre  auquel  je  viens  d'écrire  le  sçait  bien. 

Comme  il  est  impossible  de  faire  taire  loutes  les  voix  que 
Voltaire  élève,  je  n'ay  de  ressource,  monsieur,  que  de  me  jus- 
tifier à  vos  yeux.  Je  vous  dois  compte  de  mes  mœurs.  Je  vous 
les  rends  avec  confiance.  Je  ne  crains  pas  que  mon  fougueux 
ennemi  vous  prévienne  ny  que  ses  protecteurs  ne  cessent  de 
me  persécuter.  Il  prétexte  sa  calomnie,  de  l'envie  que  me  doit 
causer  son  talent,  et  du  chagrin  qu'il  me  fait  en  donnant  ses 
ouvrages  lyriques  à  la  cour  et  à  la  ville.  En  vérité,  monsieur, 
ai-je  perdu  à  la  comparaison  et  dois-je  estre  bien  mortifié?  Je 
ne  le  serois  que  si  vous  doutiez  de  mon  innocence  et  de  ma 
sensibilité  à  votre  estime  *. 

Nous  savons  à  quoi  nous  en  tenir  sur  la  sincérité  de 
Roi.  Il  affiche  une  superbe  indifférence  des  honneurs 
académiques  et  déclare  n'avoir  tenté  aucune  démarche. 
Ce  qu'il  y  a  de  véritable,  c'est  qu'après  avoir  sondé 
le  terrain,  comme  on  l'a  dit  plus  haut,  il  a  jugé 
qu'il  n'avait  nulles  chances  et  a  cru  devoir  s'abstenir; 
cela  est,  du  reste,  confirmé  par  une  note  de  M.  de 
Luynes  :  «  Pioy ,  fameux  poëte  lyrique  (on  le  voit,  son 
talent  n'était  contesté  de  personne),  désire  depuis  long- 
temps d'obtenir  une  de  ces  places  ;  mais  l'Académie 
n'oublie  point  qu'il  a  écrit  contre  elle  ,  et  d'ailleurs  il 
n'a  pas  trouvé  du  coté  de  la  cour  la  faveur  qu'il  auroit 
souhaité.  Dans  cette  occasion-ci,  il  ne  s'est  point  pré- 
senté 2.  »  En  somme,  cette  lettre  témoigne  de  l'aplomb 

honteux  à  l'Académie  de  recevoir  dans  son  corps  un  sujet  sans  reli- 
gion, et  qui  dans  un  poSme,  autrefois,  a  déchiré  plusieurs  de  ses 
membres  le  Bourbier).  En  vomissant  son  venin,  Roy  proteste  qu'il 
est  le  meilleur  des  amis  de  Voltaire,  mais  qu'il  l'est  encore  plus  de 
la  vérité.  »  Barbier,  Journal,  t.  VIII,  p.  220".  Journal  de  police. 

J .   Lcllre  autographe  inédite  du  poêle  Roi;  ce  20  avril  17  4C. 

2.  Duc  de  Luynes,  Mémoires,  t.  VII.  p.  293;  du  jeudi  28  avril. 


SES   MŒURS   PEU    HONORABLES.  61 

de  son  auteur ,  qui ,  au  lieu  de  parler  de  ses  mœurs  , 
eût  assurément  mieux  fait  de  glisser  sur  un  tel  cha- 
pitre ;  car  il  passait  pour  avoir  vendu  sa  femme  à  un 
financier  du  nom  de  Le  Riche,  ou  du  moins  pour  souf- 
frir qu'elle  fût  ostensiblement  entretenue  par  ce  par- 
venu du  Système  '.  Quant  à  la  distance  qu'il  établit 
entre  Voltaire  et  lui,  si  cela  fait  sourire,  il  ne  faut 
pas,  toutefois,  perdre  de  vue  qu'il  n'est  question  ici 
que  des  ouvrages  lyriques  du  premier,  qui  sont  loin 
d'être  des  chefs-d'œuvre  même  opposés  aux  poëmes 
de  Roi,  auquel  Collé  accorde  jusqu'à  du  génie  ,  le 
traitant  pour  le  reste  comme  le  dernier  et  le  plus  vil 
des  hommes. 

Cette  lettre  de  Roi  ne  venait  que  le  lendemain  de 
l'élection  de  l'auteur  de  la  Benriade,  qui  avait  eu 
lieu  le  lundi  2o  avril.  Enfin,  Voltaire  tenait  ce  fauteuil, 
l'objet  de  ses  souhaits  les  plus  ardents;  il  l'avait  obtenu 

1.  Collé,  Journal  (Paris,  1807),  t.  III.  p.  140.  Il  avait  épousé  la 
fille  d'un  marchand  à  laquelle  il  avait  donné  le  carreau,  ridicule  qui 
fut  l'objet  de  plaisanteries  que  se  complaisent  à  reproduire  les  chro- 
niqueurs du  temps.  Barbier,  Journal  (Charpentier),  t.  II,  p.  73,  74; 
juillet  17  29.  —  Marais,  Journal  et  mémoires,  t.  IV,  p.  41.  Lettre 
de  Marais  à  barbier:  à  Paris,  ce  17  juillet  17  29.  Voltaire,  qui  n'était 
pas  homme  à  laisser  une  attaque  impunie,  a  lancé  contre  le  chevalier 
de  Saint-Michel  une  épigramine  terrible,  où  il  fait  allusion  entre 
autres  aventures  à  ses  malheurs  conjugaux,  commençant  ainsi  :  «  Con- 
naissez-vous certain  rimeur  obscur...  »  Dans  les  Voyages  de  Scarmen- 
tado,  il  donne  un  rôle  à  l'auteur  de  Callirhoé  qu'il  appelle  Ira,  sim- 
ple anagramme  de  son  nom.  Quant  à  cette  accusation  honteuse  dont 
il  est  question  plus  haut,  elle  est  confirmée  par  une  note  de  police 
d'Hémery  :  «  Il  épousa  la  fille  d'un  marchand  de  la  rue  Saint-Honoré 
qui  avait  été  longtemps  la  maîtresse  de  Le  Riche,  trésorier  des  Inva- 
lides. »  Delort,  Histoire  de  la  détention  des  philosophes  et  des  gens 
de  lettres  à  la  Bastille  ri  a  Vincennes  (Paris,   1829;,  t.  III,  p.   125, 


62  ÉLECTION   DE  VOLTAIRE. 

tout  d'une  voix,  prétendit-il,  sans  même  que  l'évêque 
de  Mirepoix  eût  laissé  percer  la  moindre  velléité  d'en- 
traver sa  candidature  '.  On  eût  pu  le  croire  au  comble 
du  bonheur  comme  de  la  gloire.  Mais  quel  homme 
s'est  élevé  impunément  ?  A  mesure  que  vous  affirmez 
votre  valeur,  les  envieux,  les  ennemis  de  tout  ce  qui 
grandit,  sortent  de  terre,  pullulent  et  se  mettent 
à  l'œuvre.  Est-il  écrivain  qui  ait  été  plus  attaqué  que 
Voltaire ,  qui  ait  plus  été  le  but  des  calomnies  ,  des 
noirceurs  de  toute  espèce?  Son  tort  incontestable , 
c'est  de  n'avoir  pas  assez  méprisé  ces  méprisables 
machinations  ;  c'est  de  ne  s'être  que  trop  abandonné 
à  ces  enivrements  de  colère  aveugle  qui  étouffaient  en 
lui  tous  sentiments  de  prudence,  d'équité  et  de  pitié. 
Encore  est-il  (et  il  est  bon  de  le  redire)  qu'il  ne  fait 
que  se  défendre,  et  que  c'est  de  l'ennemi  que  partent 
les  premiers  coups  :  Desfontaines,  Saint-Hyacinthe, 
Fréron ,  La  Beaumelle ,  Clément ,  auront  pris  l'initia- 
tive, et,  par  conséquent,  assumé  les  responsabilités 
de  l'agression.  C'est  tout  ce  qu'il  y  a  à  voir  avec  Voltaire. 
Le  fer  engagé,  ce  sera  une  guerre  implacable,  sauvage, 
impie,  sans  trêve,  où  tous  les  moyens  seront  bons, 
même  les  pires. 

Son  élection  n'avait  fait  que  surexciter  les  passions 


i.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beucliol),  t.  LV,  p.  107.  Letlre  de 
Voltaire  à  Mauper  luis;  Paris,  ce  1er  niai  1746.  Comme  les  registres  de 
l'Académie  ne  consignent  jamais  le  nombre  de  voix  obtenues  par  le  can- 
didat, nous  n'avons  pu  nous  assurer  du  chilïre  des  votes  favorables. 
Il  y  avait  vingt-neuf  académiciens  présents;  il  est  dit  qu'il  fut  élu  «  à 
la  pluralité  des  voix.».  Nous  devons  ces  renseignements,  ainsi  que 
certains  autres  que  l'on  trouvera  plus  loin,  à  la  parfaite  obligeance 
de  M.  A.  Pingard. 


BA1LLET   DE  SAINT-.]  ULIEN.  03 

hostiles,  qui  n'épargnèrent  rien  pour  abreuver  son 
succès  d'amertume.  Après  le  Triomphe  poétique  et  le 
Discoiws  prononcé  à  la  porte  de  V Académie  françoise 
par  le  directeur  à  M"" ,  tous  deux  de  Roi ,  parurent 
un  Discours  prononcé  à  l'Académie  par  M.  de  Voltaire, 
harangue  ironique  dont  l'auteur  était  Baille t  de  Saint- 
Julien  ;  une  Lettre  d'un  académicien  de  Villefranche 
à  M.  de  Voltaire;  enfin,  des  Réflexions  sur  le  remer- 
ciement de  M.  V***  à  r Académie  françoise ,  analyse 
malveillante,  pointilleuse,  mais  souvent  spécieuse  du 
discours  du  nouvel  élu  '.  Baillet  de  Saint-Julien  avait 
dépêché  son  chef-d'œuvre  au  poëte  avec  une  lettre 
écrite  de  sa  main  et  revêtue  de  sa  propre  signature. 
Au  moins  était-ce  y  aller  franchement  et  impu- 
demment. Voltaire  ,  furieux,  rend  plainte  contre  lui , 
le  2  mai  ;  mais  il  se  ravise  et  abandonne  presque  aus- 
sitôt les  poursuites.  Dans  l'impossibilité  d'atteindre 
et  de  punir  tout  le  monde,  il  voulait  choisir.  On  l'avait 
traqué  dans  sa  vie  privée  ,  on  s'était  efforcé  d'humi- 
lier, d'abaisser,  de  déconsidérer  l'homme  ;  l'écrivain 
s'effaçait  devant  l'homme  vilipendé  à  ce  point.  Il  s'at- 
tacha avec  rage  à  la  recherche  de  ceux  qui,  dans 
l'ombre,  s'étaient  faits  les  propagateurs  des  libelles 
dont  il  était  l'objet.  Les  colporteurs  de  métier  étaient 
surveillés,  les  ordres  les  plus  sévères  étaient  partis  de 
la  police  ;  les  perquisitions  commencèrent2.  Mais  elles 
ne  devaient  pas  se  borner  aux  seuls  libraires.  Une  des- 
cente eut  lieu  le  29  avril,  rue  des  Petits- Augustins,  au 

1.   Qnérard,  Bibliographie  Yoltairienne,  p.   139,  140.  Kos  84  i  à 
848. 

ï.  Barbier,  Journal  (Charpentier),  1.  IV,  p.  145,  140:  mai  1746. 


64  MAIRAULT, 

domicile  d'un  homme  de  lettres  appelé  Mairault,  fils 
d'un  receveur  des  décimes  du  clergé  ,  demeurant  chez 
sa  belle-mère ,  madame  de  Yilliers ,  cette  célèbre 
Fanchon  Moreau,  qui  avait  été  vingt  ans  la  maîtresse 
du  grand-prieur  de  Vendôme  ' .  Mairault,  dont  Voltaire 
ne  parle  qu'avec  le  dernier  mépris,  était  une  sorte 
d'épicurien  doublé  d'érudit,  prenant  de  la  vie  et  des 
lettres  ce  qu'elles  avaient  de  savoureux.  On  a  de  lui 
une  traduction  des  pastorales  de  Nemesien  et  de  Cal- 
purnius.  La  plus  grande  partie  du  tome  X  et  la  tota- 
lité du  XIe  des  Jugements  sur  les  écrits  nouveaux, 
de  Burlon  de  la  Busbaquerie,  sont" de  lui 2.  Ses  rela- 
tions littéraires  n'étaient  pas  de  nature  à  le  jeter  dans 
les  bras  de  Voltaire  :  c'étaient  Desfontaines,  aux 
feuilles  de  qui  il  travaillait  également  ;  Fréron ,  son 
collaborateur  à  l'œuvre  de  Burlon,  le  poëte  Roi,  enfin, 
qui  eût  voulu  communiquer  à  tous  la  haine  que  lui 
inspirait  l'auteur  de  la  Princesse  de  Navarre  et  du 
Temple  de  la  Gloire.  Mairault  nous  apparaît  quelque 
peu  inconsidéré  de  sa  nature,  sacrifiant  parfois  les 
convenances  les  plus  sommaires  au  plaisir  de  révéla- 
tions piquantes ,  comme  le  lui  reprochera  l'abbé 
Trublet  3,  mais  oubliant  et  son  état  et  ses  souffrances 
pour  ne  songer  qu'à  passer  le  plus  gaiement  possible 
le  peu  de  jours  qu'il  avait  à  vivre.  Il  écrivait  à  Tra- 

1 .  Bibliothèque  impériale.  Catalogue  raisonné  de  la  Bibliothèque  de 
l'abbé  Goujet  (manuscrit  Q),  t.  III,  p.  317. — Gustave  Desnoireslerres, 
les  Cours  galantes  (Dentu,  1864),  t.  IV,  p.  3. 

2.  L'Esprit  de  l'abbé  Desfontaines  (Londres,  1757),  t.  I,  p.  \i.ix. 

3.  L'abbé  Trublet,  Mémoires  pour  sertir  ù  l'histoire  de  la  vie  et 
des  ouvrages  de  MM.  de  Fontenelle  et,  de  ha  Motte  (2e  édit. ,  Amster- 
dam, l'.b'Jj,  p.  178,  179. 


SAISIE   DE  SES   PAPIERS.  O.'i 

vi'iiol ,  à  propos  précisément  des  satires  du  Roi  :  «  Ma 
santé  va  de  mal  en  pis  :  mais  dans  ces  sortes  de  mala- 
dies, on  conserve  la  tête  :  et  on  ne  laisse  pas  de  goûter 
la  plaisanterie.  Je  crois  que  la  malice  est  ce  qui  s'éteint 
le  dernier  dans  l'homme.  L'écrit  est  plein  de  sel,  et 
va  commencer  à  jeter  un  ridicule  sur  la  fameuse  ré- 
ception '.  »  Cette  visite  de  justice,  dont  le  procès- 
verbal  nous  est  parvenu,  ne  pouvait  s'effectuer  plus 
inopportunément;  car  Mairault  était  dans  son  lit,  at- 
teint de  la  maladie  dont  il  devait  bientôt  mourir 2,  cir- 
constance que  Voltaire  ignorait  sans  doute  aussi  bien 
que  le  lieutenant  de  police,  mais  que  la  défense  ne 
manqua  pas  de  signaler  comme  une  dureté  voisine  de 
la  barbarie.  «  Occupé  de  la  pensée  de  sa  dernière  heure, 
il  attendait  des  visites  plus  salutaires,»  nous  ditRigoley, 
qui  nous  semble  y  mettre  du  sien ,  là  comme  dans  le 
reste  de  son  mémoire.  Les  recherches,  auxquelles  le 
malade  se  prêta  même  de  bonne  grâce  ,  n'eurent  pas 
grand  résultat,  et  se  bornèrent  à  la  découverte  d'une 
feuille  manuscrite  que  Mairault  déclara  être  de  sou 
écriture  et  qui  avait  trait  à  Voltaire  3. 

On  avait  mis  la  main  sur  un  colporteur  du  nom  de 
Phélizot,  qui  se  trouvait  muni  de  huit  cents  exem- 
plaires des  deux  pièces  de  Roi ,  et  qui  fit  des  aveux  com- 

1.  11  expirait  le  15  août,  dans  sa  trente- huitième  année.  11  était 
veuf  et  laissait  une  fille  qui  fut  mariée  vers  1 7  50. 

2.  François  Ravaisson ,  Archives  de  la  Bastille  (Paris,  Durand, 
ISOT),  p.  Il,  12.  Procès-verbal  du  commissaire  La  Vergée,  chez  le 
-i'  ur  Mairault. 

3.  Mémoire  siynijié  par  Louis  Travenol,  de  l'Académie  royale  de 
Musique  contre  le  sieur  Arrouel  de  Voltaire^  de  l'Académie  française 
(Joseph,  Bullot,  17  46),  p.  ô. 


66  DESCENTE  CHEZ  LES  LIBRAIRES. 

promettants;  des  perquisitions  furent  ordonnées  chez 
Paulus  Dumesnil,  les  veuves  Kuapeu,  Le  Mesle,  Bien- 
venu, Lormel,  dont  on  inventoria  les  richesses  avec 
le  dernier  scrupule.  Cela  amena  plus  d'une  arresta- 
tion. La  Bienvenu  et  la  Lormel  furent  jetées  en  prison, 
cette  dernière  avec  son  fils  et  Josse  son  gendre.  Rigo- 
ley  nous  présente  Voltaire  faisant  la  patrouille  dans  la 
rue  Saint-Jacques,  escortant  les  archers  qu'il  condui- 
sait lui-même  jusqu'à  la  porte  de  Mairault.  Lors  de  la 
visite  chez  les  veuves  Bienvenu  et  Lormel,  à  la  des- 
cente du  Pont-Neuf,  il  nous  peint  le  poëte  se  tenant  à 
l'affût  dans  la  boutique  de  Prault  fils,  et  servant  de 
mouche  au  commissaire  et  à  l'inspecteur  de  police  \ 
Lisons  que  toutes  ces  arrestations,  dans  le  récit  de 
Juvigny ,  sont  simultanées  ;  elles  s'opèrent  le  même 
jour,  presque  à  la  même  heure.  Par  malheur,  nous 
avons  pu  relever  les  différents  ordres,  et  nous  assurer 
que  tout  cela  ne  s'effectua  pas  entre  un  lever  et  un 
coucher  de  soleil.  La  visite  chez  Mairault  est  du  29 
avril;  l'ordre  d'arrestation  de  la  Bienvenu  du 20  mai, 
et  celui  de  la  veuve  Lormel  et  de  Josse,  du  3  juin  *. 


1  Archives  impériales.  0-90.  Registre  du  secrétariat  rie  la  maison 
du  Roy,  de  l'année  17  46,  enregistrement  des  ordres  du  Roy.  Citons 
un  dossier  des  plus  complets  sur  l'affaire  Travenol  dont  nous  ne  sau- 
rions nous  dispenser  d'indiquer  le  contenu  :  huit  pièces  relatives  à 
l'arrestation  des  libraires,  notamment  l'interrogatoire  de  la  Bienvenu 
et  le  procès-verbal  de  perquisition  chez  Michel  Lambert;  lettre  auto- 
graphe de  M.  de  lieaufiéiii'iiit  en  laveur  de  Travenol;  note  de  police  sur 
Travenol  ;  état  des  manuscrits  et  imprimés  trouvés  chezTravenol  ;  exposé 
de  l'affaire;  requête  du  Bieur  Travenol  au  lieutenant  de  police  Ber- 
ner; enfin  lettre  du  commissaire  de  police  de  Lavergée.  Troi- 
sième Catalogue  de  la  vente  des  litres  de  M.  Techener,  4  avril  1865, 
p.  120,  121.  Y  1062. 


DISCOURS  DE   RÉCEPTION.  1)7 

D'après  l'auteur  du  mémoire,  cette  apparition  chez  Mai- 
rault  et  l'envahissement  du  domicile  de  Travenol  eurent 
lieu  à  la  suite  l'une  de  l'autre.  Il  s'écoula  cependant, 
entre  les  deux  descentes,  plus  d'un  mois  consacré  par 
Voltaire  à  une  enquête  fiévreuse.  «  Ce  misérable  Roi, 
écrit-il  à  Vauvenargues,  n'est  né  que  pour  faire  du 
mal  ;  mais  je  me  flatte  que  cette  aventure  pourra  faire 
discerner  ceux  qui  méritent  la  protection  du  gouver- 
nement de  ceux  qui  méritent  l'indignation  du  gou- 
vernement et  du  public.  C'est  à  quoi  je  vais  travailler 
avec  plus  de  chaleur  qu'à  mon  discours  de  l'Aca- 
démie ' .  » 

Ce  discours  de  l'Académie,  auquel,  quoi  qu'il  dise, 
il  attachait*  autant  d'importance  qu'à  sa  vengeance,  il 
le  prononçait,  le  lundi  9  mai,  devant  une  chambrée 
des  plus  illustres.  A  cette  époque  encore,  lorsqu'un 
récipiendaire  avait  fait  l'éloge  du  cardinal  de  Richelieu 
et  du  président  Séguier,  et  qu'il  y  avait  joint  celui  de 
son  prédécesseur,  il  avait  tout  dit.  Le  discours  de  Vol- 
taire, qui  de  notre  temps  semblerait  laconique,  était 
une  nouveauté  par  ses  proportions  ainsi  que  par  la 
variété  des  objets  qu'il  traitait.  Après  avoir  fait  un 
rapide  historique  de  la  formation  de  notre  langue  et  de 
son  génie,  il  était  arrivé  aux  grands  écrivains  qui  l'a- 
vaient successivement  établie  ou  enrichie,  et  qui  en 
avaient  fait  une  langue  universelle.  Cette  universalité 
de  la  langue  française  amenait  indirectement  l'orateur  à 
faire  l'éloge  du  roi  de  Prusse,  qui  la  parlait  et  l'écrivait 
comme  la  sienne  propre  ;  de  sa  sœur,  la  reine   de 

1.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LV,  p.  109.  Lellre 
de  Voltaire  à  Vauvenargues;  ce  samedi,  niai  (plutôt  avril). 


68  UNIVERSALITÉ  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE. 

Suède  ;  de  Benoît  XIV  et  de  l'impératrice  de  Russie. 
En  somme,  il  y  avait  là  un  mot  flatteur  pour  chacun, 
pour  le  président  Hénault,  Montesquieu,  Fontenelle, 
l'abbé  d'Olivet,  le  présent  directeur  de  l'Académie, 
voire  Oébillon,  «  ce  génie  véritablement  tragique, 
qui  m'a  servi  de  maître,  quand  j'ai  fait  quelques  pas 
dans  la  même  carrière.  »  Auprès  de  l'éloge  de  Frédé- 
ric, le  récipiendaire  avait  glissé  celui  de  Maupertuis, 
«  pour  ne  pas  séparer  le  souverain  et  le  philosophe  ;  » 
mais  on  lui  fit,  assure-t-il,  rayer  ce  passage,  lui  imposant 
l'obligation  de  se  renfermer  dans  les  objets  de  littérature 
qui  étaient  du  ressort  de  l'Académie  '.  Il  ne  laissa  pas 
échapper  davantage  l'occasion  de  reproduire  les  pa- 
roles adressées  par  le  roi ,  sur  le  champ  de  bataille  de 
Fontenoi,  au  petit-neveu  du  fondateur  de  l'Académie: 
«  Je  n'oublierai  jamais  le  service  important  que  vous 
m'avez  rendu  2.  »  Comme  on  le  pense,  l'encens  n'é- 
tait pas  ménagé  à  l'égard  du  maître,  et  le  discours  fi- 
nissait par  ces  vœux,  qui  parviendraient  bien  jusqu'au 
trône  :  «  Puissé-je  voir  dans  nos  places  publiques  ce 
monarque  humain,  sculpté  des  mains  de  nos  Praxi- 
tèles,  environné  de  tous  les  symboles  de  la  félicité  pu- 
blique! Puissé-je  lire  au  pied  de  sa  statue  ces  mots 
qui  sont  dans  nos  cœurs  :  Au  père  de  la  patrie  i!  » 

1.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  131.  Lcllre 
de  Voltaire  à  Maupertuis;  à  Versailles,  le  3  juillet  11  ic. 

2.  Un  in.-lanl  il  avait  été  question  d'éloigner  le  roi  du  champ  de 
bataille  ;  Richelieu,  qui  du  reste  se  conduisit  héroïquement  dans  celle 
journée,  s'opposa  de  tout  sou  pouvoir  à  une  telle  mesure,  et  ton  avis 
écouté  sauva  à  nos  années,  jusque-là  si  malheureuses,  une  déroule 
inévitable;    c'est  là  le  service  auquel  Voltaire  semble  l'aire   allusion. 

3.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beuchot),  t.  XXXVIII,  p.  604. 
Discours  de  Voltaire  à  sa  réception  à  l'Académie  française. 


CRITIQUE    PLAISANTE.  C9 

Cette  œuvre  d'éloquence  devait  être  l'objet  de  plus 
d'une  critique  '.  Était-ce  bien  un  discours  dans  le 
sens  rigoureux  et  logique  du  mot,  ou  une  sorte  d'habit 
d'arlequin  composé  de  pièces  et  de  morceaux  cousus 
ceux-ci  à  ceux-là,  sans  autre  raison  que  le  hasard  de 
L'assemblage?  Quelqu'un,  raconte-t-on,  s'avisa  d'en 
faire  ciuq  ou  six  lectures  dans  des  sociétés,  commen- 
çant tantôt  par  un  endroit,  tantôt  par  un  autre,  sans 
qu'on  s'aperçût  jamais  de  cette  petite  malice  2.  Si 
l'anecdote  est  vraie,  c'était,  à  coup  sur,  la  critique  la 
plus  fine  et  la  meilleure  qui  pût  être  faite  du  discours 
de  Voltaire. 

Phélisot  avait  été  transféré  à  l'hôpital  le  29  avril  3. 
Les  exemplaires  que  l'on  trouva  chez  lui,  il  déclara  les 
tenir  de  Louis  Travenol,  violon  de  l'Opéra,  qui  de- 

1.  Opuscules  de  M.  F***(Fréron)  (Amsterdam,  1751),  t.  II,  p.  32S- 
356.  Lettre  xvn:  à  Paris,  ce  12  juin  17  40. 

2.  Lettre  de  M.  de  V***  sur  son  Discours  à  l'Académie  françoise 
(1766),  p.  i. 

3.  Archives  de  la  police.  Registre  des  ordres  du  Roy  (1745-1747), 
p.  41.  «  Balthazar- Marie  Félizot ,  40  ans.  De  Fontenay  proche 
Viincnnes,  diocèse  de  Paris,  conduit  par  le  S.  d'Advenel ,  ins- 
pecteur de  police,  par  ordre  de  M.  de  Manille  en  datte  du  d.  (avril) 
anticipé  à  l'ordre  du  roy,  l'ordre  en  forme  apporté  le  10  may  174G. 
—  Sorty  le  5  juillet  17 4 G  de  l'ordre  de  M.  de  Manille,  en  date  du 
d.  jour  anticipé  à  l'ordre  du  Roy  en  forme  aporté  le  10  du  d.  »  Ainsi, 
on  ne  saurait  trop  le  répéter,  il  ne  faut  point  confondre  l'ordre  du  roi 
et  son  exécution  sur  l'ordre  direct  du  lieutenant  de  police.  On  voit 
qu'il  s'écoulait  parfois  qualre  ou  cinq  jours  enlre  l'envoi  et  la  réalisa- 
tion des  rigueurs  ou  des  grâces  ;  faute  de  ne  pas  faire  cette  distinction , 
ou  tomberait  à  tout  instant  dans  des  méprises  qui,  en  certains  cas, 
pourraient  avoir  leur  importance.  Phélizot,  qui  fut  envoyé  en  exil, 
après  sa  détention,  en  obtint  la  révocation,  à  la  condition  de  n'appro- 
cher de  Paris  de  cinquante  lieues  (6  novembre  1  74G),  puis  de  six  lieues 
(21  mars  17  17).  Archives  impériales.  0-90,  91.  Registre  du  secrétariat 
de  la  maison  du  Roy,  des  années  1746  et  1747. 


70  LES  TRAVENOL. 

meurait  rue  du  Bac,  au  coin  de  la  rue  de  Grenelle  ;  et 
ce  fut  sur  ses  aveux  que  Voltaire  se  crut  fondé  à  de- 
mander un  ordre  pour  rechercher  ces  libelles  atten- 
tatoires à  son  honneur  et  à  l'honneur  de  l'Académie. 
Le  voici  textuellement  : 

3  juin  1746.  —  Ordre  au  S.  de  La  Vergée,  commissaire  au 
Châtelet  de  Paris,  accompagné  du  S.  d'Advenel,  inspecteur  de 
police  chez  le  S.  Travenot  (sic),  me  à  danser  et  chez  son  fils, 
violon  de  l'Opéra  à  l'effet  d'y  faire  une  exacte  perquisition  des 
imprimés  prohibés  et  manuscrits  qui  pouroient  s'y  trouver, 
les  saisir,  laissera  la  garde  du  d.  S.  d'Advenel  et  de  tout  dres- 
ser procès- verbal.  Datte  31  may. 

Le  commissaire  se  transporta,  en  conséquence  de 
cet  ordre,  chez  les  Travenol,  et  procéda  aux  recherches 
les  plus  minutieuses.  Travenol  fils  était  absent  ;  il 
était  à  la  campagne,  avec  un  congé  de  l'Opéra.  Il  est  à 
croire  qu'il  avait  eu  vent  de  ce  qui  se  tramait  contre 
lui;  ce  qui  se  passait  depuis  quelques  jours  avait  dû 
lui  donner  à  penser,  et  sans  doute  jugea-t-il  à  propos 
de  disparaître  momentanément.  On  ne  trouva  du  reste 
que  trois  exemplaires  des  libelles,  deux  appartenant 
au  fils,  le  troisième  au  père.  «  Quel  est  le  crime  de 
Travenol?  s'écrie  son  défenseur,  d'avoir  eu  chez  lui 
ces  deux  ouvrages,  et  de  ce  qu'on  en  a  trouvé  trois 
exemplaires  imprimés  parmi  ses  autres  papiers,  lors 
de  la  visite  du  commissaire.  Il  faut  donc  faire  le  pro- 
cès à  tout  curieux  :  car  il  n'est  portefeuille,  bibliothè- 
que même,  qui  ne  renferme  ces  critiques.  Depuis 
quand  n'est-il  plus  permis  de  garder  chez  soi  de  ces 
pièces  plaisantes,  lorsqu'elles  n'intéressent  ni  la  reli- 
gion, ni  l'État,  ni  les  puissances?  »  Disons  que  trois 


HAINE    DU  VIOLON   CONTRE  VOLTAIRE.  71 

exemplaires  laissaient  déjà  soupçonner  chez  leurs  dé- 
tenteurs plus  qu'une  recherche  de  bibliomane,  et  ve- 
naient fortifier  la  prévention  dont  Travenol  était 
l'objet.  Mais  cette  prévention  était  autrement  corro- 
borée par  les  lettres  de  Roi  et  de  Mairault,  qui  deman- 
daient au  musicien  des  exemplaires  de  ces  pamphlets. 
Il  était  dès  lors  assez  logique  de  conclure  qu'il  en  te- 
nait boutique  occulte. 

On  se  demande  la  cause  de  l'animosité  très- active 
de  Travenol  contre  Yoltaire.  Longchamp  l'attribue  à 
un  passe-droit  fait,  à  l'Opéra,  au  détriment  d'un  sujet 
féminin  auquel  il  se  fût  intéressé  particulièrement.  Ce 
ne  pourrait  être  à  propos,  comme  il  le  dit,  de  Samso?i, 
qui  ne  fut  jamais  représenté  *.  En  somme,  tout  ce  qu'il 
rapporte  de  cette  affaire  est  si  confus,  si  inexact,  on 
voit  si  bien  que  sa  mémoire  à  tout  instant  le  trahit, 
qu'il  est  impossible  de  rien  établir  de  sérieux  sur  un 
récit  écrit  d'ailleurs  bien  des  années  après  les  événe- 
ments. Faisons  observer,  à  la  décharge  de  Voltaire, 
que  cette  haine  de  Travenol  dut  être  toute  gratuite,  et 
que  sûrement  rien  de  ce  qui  se  passa  ne  fût  arrivé  si 
le  poëte  eût  eu  à  l'aller  chercher  à  l'orchestre  de 
l'Opéra  où  celui-ci  était  simple  symphoniste.  Tout  le 
chemin  fut  donc   fait  par  Travenol  qui,  lié  avec  Roi 
et  Mairault,  ne  pouvait  échapper  à  l'influence  de  son 
milieu  et  se  trouva  tout  préparé  à  épouser  leurs  res- 
sentiments et  à  s'associer  à  des  manœuvres  dont  il  était 
loin  de  soupçonner  les  conséquences.  En  prenant  la 
clef  des  champs,  il  avait  sans  doute  encore  moins  pr< 

1.  Longcliamp  et  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire  (PayCntfTTT 
t.  II,  p.  128  à  132.  (o(  \ 

[UBRMtt    - 


72  ARRESTATION   DU   PÈRE. 

qu'à  son  défaut  l'on  arrêterait  son  père ,  un  Vieillard 
de  quatre-vingts  ans.  Le  maître  de  danse,  appréhendé 
comme  complice,  futécroué,  en  effet,  le  7 juin,  au  For- 
l'Évêque,  laissant  derrière  lui  une  femme  et  une  fille 
infirme  dont  le  désespoir  fit  impression.  Le  fils  n'était 
pas  sans  relations  ;  avant  d'entrer  à  l'Opéra,  il  avait  été 
longtemps  premier  violon  de  la  musique  du  roi  de  Po- 
logne ',  et  il  pouvait  au  besoin  se  recommander  de 
plus  d'un  homme  puissant.  Le  tableau  de  la  désola- 
tion des  deux  femmes  toucha  quelques  personnes  haut 
placées,  M.  de  Beaufremont,  entre  autres,  dont  on  a 
retrouvé  le  billet  au  lieutenant  de  police.  Mairault,  qui 
avait  peut-être  à  se  reprocher  d'être  pour  beaucoup 
dans  le  malheur  de  cette  famille ,  tout  malade  qu'il 
fût,  alla  intercéder  auprès  de  Voltaire,  comme  le 
prouvent  des  lettres  de  d'Olivet,  quoique  Voltaire 
affecte  de  dire  qu'il  n'a  jamais  connu  Mairault.  Cet 
abbé,  pressé  lui-même  d'intervenir  en  faveur  du  pri- 
sonnier, décide  le  poète  à  faire  une  démarche  auprès 
de  M.  Berrier;  et  le  vieux  Travenol  sortait  du  For- 
l'Évêque,  le  12  juin,  après  une  détention  de  six  jours, 
dont  trois  au  secret 2. 

Mais  rien  n'était  changé  à  la  situation  du  vrai  cou- 
pable; et,  rassurée  à  l'égard  du  père,  la  famille  avait 

1.  Faclum  pour  le  sieur  Travenol  fils,  de  l'Académie  royale  de 
musique,  appelant  et  intimé  (Ve  Lemesle,  1747),  p.  28.  —  Épître 
chagrine  du  chevalier  Pompon  ù  la  babiole  contre  le  bon  fjoîit  (1748), 
p.  5.  Remarques. 

2.  Archives  impériales.  0-90.  Registres  du  secrétariat  de  la  maison 
du  roy  de  l'année  174G.  Enregistrement  des  ordres  du  Roy.  «  12  juin 
1746.  Le  S.  Travenol  mis  en  liberté  des  prisons  où  il  est  détenu, 
dallée  1 1  du  d.  » 


ATTENDRISSEMENT   PASSAGER.  73 

à  trembler  sur  le  compte  du  fils.  Travenol  prend  le 
parti  d'aller  trouver  Voltaire  et  d'implorer  sa  pitié  et 
son  pardon.  «Désarmé  par  ce  procédé  héroïque,  il  re- 
levé le  généreux  vieillard,  l'embrasse,  mêle  ses  larmes 
avec  les  siennes,  se  reproche  la  dure  et  trop  longue 
captivité  qu'il  lui  a  fait  souffrir,  le  rassure  sur  le  sort 
de  son  fils,  et  ne  le  congédie  enfin  qu'après  s'être  en- 
gagé à  lui  servir,  aussi  bien  qu'à  ce  fils,  de  protecteur 
et  d'appui.  »  Non  content  de  cela,  il  fait  apporter  à 
déjeuner,  et  les  voilà  les  meilleurs  amis.  Voltaire  avait 
cédé  à  un  de  ces  mouvements  d'attendrissement  pro- 
pres aux  natures  nerveuses;  une  fois  seul,  il  se  crut 
dupe  ;  en  tous  cas,  il  n'était  pas  vengé  et  il  voulait 
l'être.  Travenol  fils  n'avait  été  que  l'instrument,  que 
l'agent  de  ses  ennemis,  peut-être  espéra-t-il  parvenir 
par  lui  jusqu'à  eux.  Le  musicien  ne  convient-il  pas 
que  Mairault  et  Roi  sont  ses  amis  ?  N'avait-on  pas  trouvé 
dans  les  poches  d'un  de  ses  habits  des  lettres  de  ce  der- 
nier, lui  demandant  douze  exemplaires  du  Rhétoricien 
Grassin,  des  Suppliques  et  des  Cojnplaintes ,  autant 
de  libelles  contre  le  poëte  J?  Durant  l'absence  de  celui- 
ci  et  l'incarcération  du  maître  de  danse,  un  placet 
imprudent  avait  été  présenté  à  la  police,  placet 
que  Travenol  se  hâta  de  désavouer,  ce  qui  était  son 
droit.  Mais,  quoi  qu'il  fasse  et  quoi  que  fasse  son  dé- 
fenseur, il  est  clair  qu'il  avait  trempé  dans  tout  cela  2  ; 

1.  Mémoire  imtructij  à  nos  seigneurs  du  parlement,  par  F. -M. 
A***  de  V***  avec  Réponse  sommaire  pour  Antoine  et  Louis  Travenol. 

'2.  Ainsi  Travenol  dit  dans  sa  lettre  à  d'Olivet  :  «  qu'un  homme, 
qui  venoit  chez  lui  pour  acheter  des  ouvrages  de  musique  de  sa  com- 
position, Ait  sur  son  bureau  un  exemplaire  de  l'ancienne  édition  des 
lieux  pièces  dont  il   s'agit,  qu'il    les  lui  demanda  pour  les  faire  ré- 

JIT.  5 


l'i  L'ABBÉ  D'OLIVET. 

et  il  le  sentait  si  bien  qu'il  n'osait  quitter  son  refuge. 
La  famille,  qui  n'ignorait  pas  les  dispositions  de  Vol- 
taire, va  trouver  de  nouveau  l'abbé  d'Olivet  et  le  sup- 
plie de  reprendre  auprès  de  l'irascible  poète  son  rôle 
de  conciliateur.  La  retraite  du  violon  lui  est  révélée, 
et  l'académicien  consent  à  se  transporter  près  de  lui 
afin  de  s'entendre  sur  les  moyens  propres  à  apaiser 
le  ressentiment  de  M.  de  Voltaire. 

J*y  allai  le  lendemain.  Travenol  fils,  prévenu  par  son  père 
sur  cetie  visite,  commença  par  me  dire,  que  toute  sa  défense 
étoit  contenue  dans  un  mémoire  qu'il  avoit  présenté,  non-seu- 
lement au  chef  de  la  police,  mais  encore  à  diverses  personnes 
distinguées,  qu'il  me  nomma;  et  après  m'avoir  bien  assuré  que 
ce  mémoire  contenoit  la  vérité,  il  m'en  remit  une  copie  dont 
il  me  pria  de  faire  auprès  de  M.  de  V***  le  meilleur  usage,  et 
le  plus  prompt  que  je  pourrois.  Mais  à  peine  M.  de  Y***  eut-il 
parcouru  quelques  lignes  de  ce  mémoire,  qu'il  crut  y  trouver 
un  mensonge  grossier.  Car  ce  mémoire  porte,  que  Travenol 
avoit  reçu  les  satyres  dont  il  est  question,  du  feu  abbé  Des- 
fontaines; et  ces  satyres  cependant  font  mention  du  temple  de 
la  Gloire,  ballet  qui  n'a  été  connu  qu'après  la  mort  de  l'abbé 
Desfontaines1... 

Travenol  père,  à  quelques  jours  de  là,  revint  chez  moi,  sa- 
voir quel  avoit  été  le  succès  de  mes  démarches.  Je  lui  répondis 
que  son  fils  étoit  un  étourdi,  qui,  loin  de  se  justifier,  avoit 
ruiné  ses  affaires  par  son  placet.  Ce  bon  vieillard,  dont  l'âge 


imprimer,  et  loi  en  promit  un  certain  nombre  d'exemplaires...  »  Et 
pourquoi  ce  certain  nombre  d'exemplaires,  si  l'on  ne  songeait  point  à 
en  tirer  parti?  tn  exemplaire,  deux  exemplaires  se  conservent;  mais 
ce  nombre,  qu'on  ne  limite  pas,  ne  pouvait  être  accepté  que  dans 
un  but  de  transmission  malveillante. 

1.  L'abbé  Desf'on laines  mourut  le  10  décembre  1745,  d'un  mal 
de  poitrine  qui  dégénéra  en  hydropisie,  âgé  de  G5  ans.  Le  Temple 
de  la  Gloire  fui  jonc,  à  Versailles,  comme  on  l'a  vu,  le  27  novembre 
17  i5,  et  à  Paris,  sur  le  théâtre  de  l'Opéra,  le  7  décembre  delà  même 
année,  neuf  jours  avanl  la  mort  de  l'abbé. 


SA  LETTRE  A  SON   FRÈRE.  7S 

et  les  infirmités  étoient  bien  capables  d'émouvoir  la  pitié,  me 
conjura,  les  larmes  aux  yeux,  de  ne  point  l'abandonner  et  d'a- 
•  ncore  un  entrelien  avec  son  fils,  qui  me  raconta  une  lon- 
gue  histoire  pour  expliquer  ce  qui  paroissoit  mensonge  dans 
Bon  placet1. 

Mais  cette  histoire,  vraie  ou  fausse,  comment  la  faire  p 
jusqu'à  M.  de  V*"?  Je  ne  pouvois  pas  lui  dire,  que  je  la  tenois 
_:i:a!.  puisque  ç'auroit  été  lui  apprendre,  que  j'avois  con- 
noissance  de  l'azile,  où  se  cachoit  Traoenol.  Je  proposai  donc 
à  Traoenol  de  lui  écrire  tout  naturellement  à  lui-même,  et  de 
lui  faire  rendre  la  lettre  par  son  père,  par  ce  pauvre  vieillard, 
si  propre  à  faire  impression.  Traoenol,  je  ne  sais  pourquoi, 
aima  mieux  qu'elle  me  fût  adressée,  et  moi,  qui  n'avois  à  cela 
nul  intérêt,  que  le  sien,  j'y  consentis,  avec  promesse  de  revenir 
incessamment  prendre  sa  lettre. 

Quand  je  revins,  je  trouvai  la  lettre  parfaitement  au  net, 
déjà  accompagnée  de  son  enveloppe  avec  son  adresse  :  il  ne 
falloit  plus  que  cacheter.  En  la  lisant  avec  l'attention  d'un 
homme,  qui  aime  à  rendre  service,  mais  qui  ne  veut  pas  être 
porteur  d'un  second  écrit,  où  il  y  ait  un  mensonge  trop  facile 
à  démontrer,  j'y  remarquai  une  ligne,  qui  ne  pouvoit  que  nuire 
à  sa  cause.  Je  lui  conseillai  de  la  supprimer.  Il  fit  une  autre 
copie  de  sa  lettre,  que  j'envoyai  prendre  le  lendemain 2. 

Acceptons  les  explications  que  nous  donne  Mannory 
sur  ce  prétendu  mensonge  que  découvre  le  poëte  dans 
le  placet  à  la  police  et  qui  redouble  son  exaspéra- 
tion ;  nous  ne  nous  retrouverons  pas  moins  devant  un 
autre  mensonge  «  trop  facile  à  démontrer  »  et  que  fait 
effacer  d'Olivet.  C'est  l'abbé  qui  raconte  cela,  après 

1.  Mannory  d'ailleurs  s'efforce  de  prouver,  quoique  un  peu  subtile- 
ment, que  Travenol  n'avait  point  entendu  parler,  dans  son  Mémoire,  du 
Temple  de  la  Gloire  de  Voltaire,  mais  de  l'Académie  :  «  C'est  l'Aca- 
démie françoise  que  l'on  a  eu  en  vue,  et  non  pas  un  opéra  mallieu- 
KOX...I  Faclum  pour  le  sieur  Travenol  fils,  de  l'Académie  royale 
de  musique,  appelant  et  intimé  (Ve  Lemesle,  1747),  p.  9. 

2.  Lettre  de  M,  l'abbé  d'Olivet  à  son  frère,  conseiller  ou  parlement 
de  Besançon;  Paris,  '•>  décembre  l"  ifi. 


76  ABUS  DE  CONFIANCE. 

s'être  vu  implique  dans  un  débat  qui  lui  était  étranger; 
mais  cette  assertion  a  tout  le  cachet  de  la  vraisem- 
blance et  de  la  vérité.  Le  traducteur  de  Cicéron  ne 
semble  pas  soupçonner  pourquoi  Travenol  aime  mieux 
lui  adresser  sa  lettre  qu'écrire  directement  à  Voltaire; 
l'avocat  de  celui-ci  répond  que  l'on  estimait  dange- 
reux de  se  livrer,  pieds  et  poings  liés,  par  un  écrit 
dont  il  n'était  que  trop  facile  d'abuser. 

Jusqu'ici,  mon  cher  frère,  continue  d'Olivet,  vous  ne  voïez, 
je  crois,  dans  ma  conduite,  qu'un  dessein  marqué,  et  bien 
suivi,  d'être  utile  à  des  gens  dignes  de  compassion.  Voici  enfin 
de  quoi  l'on  me  blâme,  c'est  d'avoir  confié  cette  lettre  à  M.  de 
V***.  Je  devois  seulement,  dit-on,  lui  en  faire  prendre  la  lec- 
ture. Plaisants  raisonneurs,  que  ceux  qui  devinent  après  coup! 
Une  lettre  faite  non  pour  moi,  mais  pour  un  tiers,  qu'on  cher- 
che à  persuader;  sur  quel  fondement  craindrois-je  de  la  don- 
ner. Je  n'ignore  pas  que  M.  de  V*"*  roule  plus  d'une  affaire 
dans  sa  tète;  et  si  je  lui  laisse  cette  lettre,  c'est  afin  qu'il  ne 
m'oublie  pas.  Plus  j'y  pense,  moins  je  vois  qu'il  y  ait  faute  de 
ma  part. 

Nous  sommes  de  l'avis  de  d'Olivet  qui,  pour  avoir 
consenti  à  s'entremettre ,  se  trouvait  très-sottement 
compromis  dans  un  procès  qui  ne  lui  importait  d'au- 
cune sorte.  Mais,  disons-le,  il  y  eut,  delà  part  de  Vol- 
taire, un  abus  de  confiance  que  rien  n'excuse,  même 
la  culpabilité  très-avérée  de  Travenol.  L'abbé,  en  re- 
mettant la  lettre  du  violon,  ne  comptait  nullement 
livrer  à  l'ennemi  une  pièce  à  conviction  ;  et  Voltaire 
n'avait  pas  le  droit,  en  bonne  équité,  de  se  servir  d'un 
document  qui  lui  venait  par  cette  voie.  Mais  la  passion 
écoute-t-elle  quelque  chose?  L'auteur  de  Zaïre  n'envi- 
sage dans  tout  cela  que  la  confirmation  de  ses  griefs  ; 
nanti  du  mémoire  donné  à  la  police  et  de  cette  lettre  à 


MÉMOIRES   DU    PLiRE    ET  DU    FILS.  "7 

d'Olivet,  il  rend  plainte  à  M.  Berrier,  le  18  août  1746, 
et,  onze  jours  après,  le  29,  il  présente  requête  au  lieu- 
tenant-criminel, concluant  à  six  mille  livres  de  dom- 
mages et  intérêts. 

Celte  longue  procédure  ne  dura  pas  moins  de  seize 
mois;  et,  bien  qu'il  nous  faille  anticiper  d'autant  sur 
les  événements,  nous  croyons  que  mieux  vaut,  pour  n'y 
plus  revenir,  achever  l'historique  de  cette  lamentable 
affaire.  Voltaire  semblait  déterminé  à  poursuivre  le 
violon  à  toute  outrance.  Les  conseils  de  ce  dernier 
estimèrent  que  le  moyen  de  défense  le  plus  effectif 
était  une  contre-attaque.  Antoine  Travenol  avait  été 
appréhendé,  jeté  à  Bicêtre  comme  caution  de  son  fils 
en  fuite,  et  avait,  six  jours  durant,  vécu  dans  les  an- 
goisses d'une  captivité  non  moins  cruelle  qu'immo- 
tivée. Il  avait  pu  s'oublier  lui-même  dans  l'intérêt  du 
fugitif;  mais,  aussitôt  que  leur  commun  persécuteur 
ne  se  lassait  point  de  les  frapper,  il  se  rappelait  ce  qu'il 
avait  souffert.  Par  une  requête  du  19  novembre,  il  in- 
troduisit en  conséquence  une  demande  recouvention- 
nelle  de  six  mille  livres  de  dommages  et  intérêts  pour 
l'emprisonnement  qu'il  avait  subi.  Cette  demande  était 
appuyée  par  un  factum  signé  de  l'avocat  Lemarié  '. 
Le  mémoire  du  fils  était  l'œuvre  de  Rigoley  de  Ju- 
vigny,  le  futur  éditeur  et  biographe  de  Piron.  Cette 
autre  pièce  agressive,  peu  ménagère  des  termes, 
écrite  bien  plus  en  vue  du  scandale  que  d'une  défense 
digne,  devait,  du  reste,  produire  tout  l'effet  qu'on  en 
attendait,  irriter,  exaspérer  Voltaire  au  delà  de  toute 

1.  Mémoire  signifié  par  le  sieur  Antoine  Travenol,  muilre  de  danse 
(17  iG).  Me  Lemarié,  avocat. 


78  L'AVOCAT   MANNORY. 

créance.  Ce  n'était  qu'un  premier  pas,  pourtant,  dans 
cette  voie  douloureuse.  Le  plaidoyer  avait  été  confié  à 
l'avocat  Mannory.  Ce  dernier  avait,  lui  aussi,  un  vieux 
compte  à  régler  avec  l'auteur  à'OEdipe,  et  il  fut  en- 
chanté d'être  à  même  de  se  venger  d'un  homme  devant 
lequel  il  s'était  humilié  sans  profit  à  un  certain  mo- 
ment. Inspiré  par  la  haine,  un  ressentiment  profond, 
il  ne  fut  que  trop  incisif. 

J'avouerai,  dit-il  avec  un  regret  hypocrite,  que,  s'il  se  lût 
agi  d'aUaquer  le  sieur  de  V***,  si  les  rôles  eussent  été  dilfé- 
rents  dans  cette  cause,  si  le  sieur  de  V***  eût  été  accusé,  si 
l'accusateur  eût  réclamé  mon  ministère,  je  le  lui  aurois  refusé. 
La  profonde  admiration  que  j'ai  toujours  eue  pour  ce  rare 
génie,  unique  peut-être  par  la  multitude  des  talents  qu'il  ras- 
semble, mon  sincère  attachement  à  ces  talents  ne  m'eut  laissé 
aucuns  traits,  dont  j'eusse  pu  soutenir  contre  lui  une  accusa- 
lion,  de  quelque  nature  qu'elle  eût  été;  alors  l'affection  du 
cœur  eût  rendu  l'esprit  totalement  impuissant.  Mais  c'est  un 
innocent  qu'il  s'agit  de  défendre.  C'est  une  famille  entière,  qui 
dépend  du  sort  de  cet  homme  innocent,  que  l'on  veut  acca- 
bler.  Le  sieur  de  V***  ne  court  aucun  risque;  la  famille  de 
Travenol  est  perdue,  si  on  ne  la  défend  pas.  Dans  cette  posi- 
tion, nous  devons  notre  ministère  en  tous  temps,  en  tout  lieu, 
contre  toutes  sortes  de  personnes;  le  crime  peut  quelquefois 
lester  impuni  :  mais  l'innocence  ne  doit  jamais  être  oppri- 
mée L 

Mannory  se  moque  en  parlant,  sinon  de  sa  profonde 
admiration,  du  moins  du  sincère  attachement  qu'il  a 
toujours  eu  pour  ce  rare  et  unique  génie.  Mais  ce  qu'il 
y  a  de  vrai  et  de  très-réel,  c'est  que  tout  cela  a  existé, 

1 .  Plaidoyer  pour  le  sieur  Travenol  fils,  de  l'Académie  royale  de 
musique,  delïendeur  et  demandeur  contre  le  sieur  Voltaire  et  M.  l'abbé 
d'Olivet,  demandeurs  et  défendeurs  (de  l'imprimerie  de  Joseph  Dut- 
lot,  17  i G ) .  Mannory  avocat;  Papot  procureur,  p.  3. 


APOLOGISTE  D'OEDIPE.  79 

si  ces  sentiments  n'ont  que  trop  changé  par  la  suite. 
Mannory  fut  un  de  ceux  qui  saluèrent  avec  1(3  plus 
d'enthousiasme  la  gloire  naissante  du  jeune  Arouet. 
On  n'a  pas  oublié  le  succès  &  Œdipe,  auquel  ne  man- 
quèrent ni  les  détracteurs  ni  les  envieux.  Les  brochures 
plurent  pour  et  contre,  entre  autres,  une  critique  mal- 
veillante,  sous  forme  de  lettre1,  à  laquelle  Mannory  s'em- 
pressa de  répondre  par  une  chaleureuse  défense  de 
l'œuvre  incriminée,  ce  11  est  juste,  disait-il,  que  les 
amis  de  M.  de  Yoltaire  prennent  en  main  sa  cause 
qu'il  paraît  négliger  :  on  veut  bien  faire  l'honneur 
à  cet  anonyme  de  lui  répondre,  pendant  que  M.  de 
Voltaire  s'occupe  à  mériter  sa  jalousie  par  de 
nouveaux  ouvrages  2.  »  Il  ne  saurait  être  étranger  à 
notre  sujet  de  dire  comment  cet  ardent  panégy- 
riste s'est  métamorphosé  en  un  adversaire  acharné, 
n'attendant  qu'une  occasion  propice  pour  faire 
sentir  ce  qu'il  peut  et  ce  qu'il  vaut.  Plus  jeune 
que  Voltaire  de  deux  ans  seulement,  déjà  avocat  au 
parlement  en  1719,  Mannory  était  arrivé  à  l'âge  de 
quarante-quatre  ans  sans  position  faite  ,  luttant  contre 
la  gène,  la  misère,  une  destinée  impitoyable.  Et 
pourtant  il  avait  un  père  fort  en  état  de  lui  venir  en 
aide  et  qui  devait  laisser  à  sa  mort  plus  de  cent  mille 
francs  de  biens.  Mais  c'était  un  avare,  comme  les  a 

1.  Lettre  ù  M.  de  Voltaire  sur  la  nouvelle  tragédie  d'OEdipe  (Paris, 
ch.  Guillaume,  1719). 

2.  Apologie  de  la  nouvelle  tragédie  d'OEdipe,  par  11.  Mannory, 
avocat  au  parlement  Paris,  Pierre Huet,  1719),  p.  4.  Celte  apologie 
du  puële  attira  à  Mannory  une  réplique  de  l'auteur  de  la  lettre,  inti- 
tulée :  Réponse  ù  l'apologiste  du  nouvel  OEclipe  par  M.  M**"  (Paris, 
lérosme  Trabouillet,  1719). 


^i>  SA  DÉTRESSE. 

peints  Molière,  sans  oreilles  et  sans  entrailles,  et  qu'il 
ne  fallait  point  songer  à  attendrir.  «Je  ne  tirerois  pas 
un  écu  de  mon  père.  Quand  on  a  été  dur  toute  sa  vie,  on 
ne  devient  pas  bon  et  généreux  à  quatre-vingts  ans.  » 
Cependant  on  s'était  endetté,  on  avait  essuyé  des  ma- 
ladies, et  l'on  avait  une  femme  à  nourrir,  ce  qui  ne 
rendait  que  plus  triste  une  détresse  déjà  si  accablante. 
Que  faire  ?  A  qui  s'adresser?  A  quel  saint  se  vouer? 
Mannory  écrit  à  Voltaire  qui  avait  déjà,  il  ne  l'ignorait 
point,  rendu  des  services  d'argent  a  plus  d'un  homme 
de  lettres  dans  le  besoin.  «  M'abandonnerez-vous , 
monsieur ,  lui  disait-il.  Oublierez-vous  l'ancienne 
amitié  que  vous  avez  eue  pour  moi  ?  Je  suis  un  de  vos 
plus  vieux  serviteurs,  et  l'apologiste  iïOEdipe  ne  doit 
pas  périr  dans  la  misère  au  milieu  de  si  belles  espé- 
rances ;  il  ne  s'agit  que  de  l'aider  un  peu  '.  »  Sans 
doute  l' Apologie  cl Œdipe  était  un  titre  ;  mais  Voltaire 
ne  l'ignorait  pas  ,  et  il  était  peu  nécessaire  et  peu 
adroit  de  le  rappeler.  Cependant,  le  poëte,  qui  était 
alors  à  Cirey,  lui  répondit  qu'il  le  verrait  à  son  retour 
à  Paris.  Comme  ce  voyage  n'eut  lieu  qu'au  commen- 
cement de  septembre ,  la  lettre  suivante ,  sans  date  , 
mais  dans  laquelle  il  est  fait  allusion  au  voisinage  des 
vacances,  doit  être  naturellement  de  cette  époque. 
Elle  a  un  accent  de  sincérité  qui  eût  dû  apitoyer 
Voltaire,  que  de  pareilles  missives,  d'ordinaire,  ne 
laissent  pas  d'attendrir  et  d'émouvoir. 

...  Vous  m'avez  permis,  monsieur,  de  vous  importuner  en- 

1.   Vollaire,  Œuvres  complètes  (Beuchol),   l.  L1Y,  p.  GiO.  Lcllrc 
de  l'avocat  Mannorv  à  Voltaire  ;  ce  10  mai  17  i  i. 


IL  S'ADRESSE  A   VOLTAIRE.  81 

core,  après  \olrc  retour  à  la  campagne.  Je  suis  honnête  en 
robe,  mais  je  manque  totalement  d'habit,  et  je  ne  puis  me 
présenter  devant  personne.  Cela  dérange  toutes  mes  affaires. 
Avez-vous  pensé  à  M.  Thiriot?  Je  vous  prie,  monsieur,  de  me 
le  marquer.  Je  suis  depuis  six  jours  avec  quatre  sous  dans  ma 
poche.  Vous  m'avez  promis  quelques  légers  secours;  ne  me  les 
refusez  pas  aujourd'hui,  monsieur.  Dès  que  je  serai  habillé,  je 
serai  en  état  de  suivre  mes  affaires,  et  ma  situation  changera.  On 
m'annonce  beaucoup  d'affaires  au  palais,  mais  elles  ne  sont 
pas  encore  arrivées.  Nous  touchons  aux  vacances;  le  temps 
n'est  pas  favorable.  Souffrirez-vous,  monsieur,  que  je  meure 
de  faim?  Je  n'ai  mangé  hier  et  avant-hier  que  du  pain.  G'étoit 
fête;  je  n'ai  pu  décemment  sortir  en  robe,  et  mon  habit  n'est 
pas  mettable.  Je  n'ai  osé  aller  chez  personne,  et  je  n'avois  pas 
d'argent  pour  avoir  quelque  chose  chez  moi.  L'état  est  affreux. 
De  grâce,  monsieur,  donnez  au  porteur  "de  cette  lettre  ce  que 
vous  pouvez  pour  mon  soulagement  présent;  il  est  sur.  Man- 
dez-moi si  M.  Thiriot  fait  quelque  chose.  Laisserez-vous  périr 
(h  misère  un  ancien  serviteur,  un  homme  qui,  j'ose  le  dire, 
a  quelques  talents ,  et  qui  est  actuellement  à  la  vue  du 
port1?...  » 

A  en  croire  Voltaire,  ces  prières  furent  écoutées; 
il  secourut  le  malheur  et  fit  un  ingrat  de  plus.  «  La 
bienséance,  écrivait-il  au  marquis  d'Argenson,  à  la 
date  du  12  juin  1747,  exige  qu'on  ferme  la  bouche  à 
un  plat  bouffon  qui  déshonore  l'audience  ,  méprisé  de 
ses  confrères ,  et  qui  porte  la  bassesse  de  son  ingrati- 
tude jusqu'à  plaider  de  la  manière  la  plus  effrontée 
contre  un  homme  qui  lui  a  fait  l'aumône  2.  »  Hors  de 

1.  Voltaire,  Œuvre»  complètes  (Benebol  ,  t.  1.  p.  3-39.  Lettre  de 
.Mannory  à  Voltaire;  ce  jeudi  malin. 

2.  Ibid.,  t.  LV,  p.  124.  Lettre  de  Voltaire  au  marquis  d'Ar- 
genson; Paris,  le  12  juin  174 G.  C'est  par  erreur  que  cette  lettre 
a  été  classée  dans  l'année  174G.  Comme  il  y  est  question  du  par- 
lement et  de  l'avocat-général  Le  Bret,  il  ne  s'agit  plus  dès  lors  que 
de  l'appel  devant  la  chambre  de  la  Tournelle  où  l'arrêt  du  I 

du  23  mars    1~47    renvoyait   les  deux  parties.  Pour  ce  qui  est   de 


<S2  MÉDIOCRE  ASSISTANCE. 

lui,  Voltaire  le  dit  à  qui  veut  l'entendre,  le  crie  par 
dessus  les  toits.  Le  misérable  qui  a  vécu  de  ses  bien- 
faits n'a  pas  craint  de  prêter  son  appui  à  ses  plus 
cruels  ennemis ,  et  de  le  traiter  dans  son  plaidoyer  de 
la  façon  la  plus  horrible.  Mais  encore  voudrait-on 
avoir  la  mesure  de  l'ingratitude  de  Mannory  ;  et  nous 
serions  dans  l'impuissance  absolue  de  l'apprécier,  si 
ce  dernier,  auquel  revinrent  à  la  fin  tous  ces  bruits  , 
ne  nous  eût  édifié,  à  sa  manière,  dans  une  lettre  peu 
tendre  adressée  à  l'auteur  d'OEdîpe. 

J'apprens,  monsieur,  que  vous  débitez  dans  le  monde,  que 
je  vous  ai  de  grandes  obligations,  et  que  c'est  vous  qui  me 
faites  subsister  depuis  deux  ans.  Vous  l'avez  dit  à  plusieurs 
magistrats...  Il  est  vrai,  monsieur,  qu'il  y  a  plus  de  deux  ans, 
que  j'étois  dans  la  peine;  et  l'on  ne  me  fait  aucun  chagrin  de 
me  rappeler  ces  faits...  Quelques  anciennes  liaisons,  l'idée  que 
je  m'étois  faite  des  dispositions,  où  devoit  être  un  homme  tel 
que  vous,  sembloient  m'autoriser  à  ne  vous  rien  dissimuler. 
Vous  partîtes  pour  la  campagne.  Vous  m'aviez  permis  de  vous 
écrire.  Je  profitai  de  la  permission.  Vous  m'honorâtes  même  de 
quelques  réponses.  J'ai  vos  lettres.  Vous  me  fîtes  beaucoup 
espérer.  Votre  générosité  est  charmante  sur  le  papier. 

Il  s'agissoit,  monsieur,  de  secours,  qui  pussent  me  remettre 
dans  mon  état.  Tout  me  fut  promis  pour  votre  retour.  Vous 
arrivâtes  enfin.  Je  vous  vis.  Ma  situation  continua  à  vous  toucher. 
Nous  conçûtes,  qu'il  étoit  facile  delà  changer.  Je  vous  trouvai 
un  jour  de  bonne  humeur.  Vous  m'annonçâtes  de  l'argent,  qui 
devoit  vous  rentrer  incessamment.  Mon  affaire  étoit  sûre.  Vous 
voulûtes  même,  que  je  prisse  des  arrhes.  Ils  étoient  foibles.  Je 

l'aumône  faite  à  Mannory,  Voltaire  y  lient  fort,  et,  en  marge  de 
la  lettre  du  10  mai  17  44,  dont  il  a  été  parlé  plus  haut  et  dont 
l'autographe  a  été  vendu  en  1861,  on  trouve  ces  mots  écrits  delà 
main  du  poète  irrité  :  Lettre  de  l'avocat  Mannory  qui,  ayant  reçu 
de  moi  l'aumône,  fit  contre  moi  un  libelle.  »  Laverdet,  Catalogue  de 
lettres  autographes,  du  samedi  23  novembre  1861.  (XXXe).  p.  375. 
N° 378. 


HISTORIQUE  DE  LEURS   RELATIONS.  83 

n'osai  les  refuser  de  peur  d'indisposer  mon  libérateur.  Il  ne 
faut  pas  être  fier  avec  les  Grands...  Vous  me  demandâtes  quinze 
jours.  Je  revins  huit  jours  après  le  tems  fixé.  Il  ne  me  fut 
plus  possible  d'arriver  jusqu'à  vous.  .Mon  signalement  étoit 
donné;  mais  vous  me  fites  l'honneur  de  m'éerire.  J'ai  au-^i  ces 
-.  Vous  ne  me  parlâtes  alors,  que  misère,  et  banqueroute. 
Votre  carrosse  alloit  èlre  mis  à  bas.  Vous  voulûtes  cependant 
me  donner  ce  qui  ne  vous  coùtoit  rien.  Ma  garde-robe,  sans 
doute,  vous  avoit  paru  mériter  votre  attention.  Vous  m'en- 
voyâtes une  espèce  de  billet  pour  M.  Thiriot  marchand  de 
drap.  J'ose  dire,  que  ce  n'étoit  pas  une  lettre  de  crédit.  C'étoit 
la  recommandation  la  plus  indécente,  que  l'on  put  donnera  un 
honnête  homme.  Je  l'ai  gardée  sans  en  faire  aucun  usaga.  Elle 
n'y  étoit  pas  propre.  Vous  parliez  à  M.  Thiriot  de  mon  père, 
que  j'avois  encore,  et  que  vous  assuriez  être  riche.  'Vous  pro- 
mettiez qu'il  ne  tarderoit  pas  à  mourir,  et  qu'alors  je  pourvois 
payer,  quelque  pauvre  que  je  fusse  dans  le  tems.  C'est  l'extrait 
de  votre  billet  que  M.  Thiriot  n'a  jamais  vu,  mais  que  j'ai  en- 
core, et  qui  servira,  quand  vous  le  voudrez,  à  faire  une  partie 
de  l'histoire  de  nos  liaisons.  Vous  n'avez  donc  pas  pas  é  l'habit  : 
et  vous  ne  vous  y  engagiez  pas.  Je  ne  l'ai  pas  même  demandé 
à  M.  Thiriot...  Mon  père  est  mort  en  effet  six  mois  après.  Il  y 
a  un  an  qu'il  est  mort.  Depuis  ce  billet,  vous  ne  m'a\ez  certai- 
nement pas  vu.  Vous  n'avez  pas  même  entendu  parler  de  moi. 
Notre  commerce  n'est  donc  pas  si  récent,  que  vous  le  préten- 
dez :  et  vos  secours  n'ont  pas  été  si  abondans.  Si  vos  livres  de 
dépenses,  dont  me  parle  votre  secrétaire,  sont  chargés  d'autres 
choses,  je  vous  prie,  monsieur,  de  m'en  envoyer  le  relevé,  je 
tâcherai  d'y  faire  honneur  dans  l'instant  :  mais  je  pense  que 
nos  comptes  seront  courts.  En  attendant,  je  vous  envoyé  mon 
plaidoyer  contre  vous.  C'est,  je  crois,  l'intérêt  bien  honnête  des 
-enices  que  vous  m'avez  rendus  '. 

Cette  lettre,  en  définitive,  que  prouve-t-elle?  C'est 
que  son  auteur  eut  recours  à  Voltaire,  qui  ne  se  montra 
pas  aussi  généreux  qu'on  l'avait  espéré  et  qu'il  l'assure, 

1 .  Épitre  chagrine  (ht  chevalier  Pompon  à  la  babiole,  contre  le  bon 
août  (1748),  p.  19  à  'Z2.  Lettre  du  second  défenseur  de  Travenol  à 
Voltaire;  ce  9  janvier  17  4  7. 


84  APPRÉCIATION   DE   LA   LETTRE  DE  MANNORY. 

notamment  dans  une  lettre  à  sa  nièce,  madame  Denis, 
du  20  décembre  1753  '.  L'on  accepta,  toutefois,  de 
«  faibles  arrhes  »  qu'on  n'osa  point  refuser  de  peur  d'in- 
disposer un  libérateur.  Si  le  poète  parla  de  banque- 
route essuyée,  de  carrosse  à  mettre  à  bas,  il  usa  d'un 
procédé  commun  à  quiconque  souhaite  congédier 
avec  des  formes  un  visiteur  importun.  Allant  au  plus 
pressé,  il  dépèche  l'avocat  au  frère  de  Thiériot,  qui 
était  marchand  de  drap  ;  c'est  qu'il  n'avait  pas  oublié 
que  Mannory  lui  mandait  dans  sa  seconde  lettre  que , 
manquant  totalement  d'habit,  il  ne  pouvait  se  pré- 
senter dé'cemment,  et  que,  mieux  nippé,  il  serait  en 
état  de  suivre  ses  affaires  et  verrait  à  changer  sa  si- 
tuation. Eu  adressant  son  protégé  à  un  marchand,  Vol- 
taire avait  cru  à  propos  d'énumérer  les  garanties; 
mais,  en  cela,  il  ne  faisait  guère  que  copier  les  termes 
même  dont  s'était  servi  ce  fils  d'une  susceptibilité  un 
peu  tardive  :  «Dans  un  an  mon  emploi  peut  être  consi- 
dérable, et  mon  père  me  laissera  enfin  ce  qu'il  ne 
pourra  pas  emporter.  »  Puisque  Mannory  a  pris  soin 
de  mettre  en  avant  et  les  quatre-vingts  ans  de  son 
père  et  les  cent  mille  francs  de  biens  qu'il  lui  laissera, 
pourquoi  Voltaire  ne  serait-il  pas  reçu  à  faire  valoir 
les  mêmes  arguments  afin  de  tranquilliser  le  fournisseur 

1.  Vollairc,  OEuvres  complètes  (Beuehot),  t.  LVI,  p.  37G,  3"7. 
»  .le  ne  puis  m'empêcher  de  rire  en  relisant  les  lettres  de  Mannory  . 
Voilà  un  plaisant  avocat,  c'est  assurément  l'avocat  Patelin;  il  nie  de- 
mande un  habit.  «  Je  suis  honnête  homme  en  robe,  dit-il,  mais  je 
«  manque  d'habit  ;  je  n'ai  mangé  hier  et  avant-hier  que  du  pain.  »  11 
fallut  donc  le  nourrir  et  le  vêtir.  C'est  !e  même  qui,  depuis,  lit  contre 
moi  un  factum  ridicule,  quand  je  voulus  rendre  au  public  le  service 
de  faire  condamner  les  libelles  du  Roi  cl  d'un  nommé  Travenol,  son 
associé.  » 


L'ABBÉ   PRÉVOST.  80 

auquel  il  l'adressait?  Mannory  comptait  sur  plus  de 
générosité;  niais,  s'il  fut  déçu  sur  ce  point,  avec  plus 
de  fierté,  il  eût  compris  que,  quelque  minime,  quelque 
illusoire  qu'avait  été  le  secours,  il  l'avait  accepté,  et  cela 
constituait  dès  lors  une  servitude  de  reconnaissance. 
Sans  doute,  sa  profession  le  constituait  le  défen- 
seur de  la  veuve  et  de  l'orphelin,  et  il  se  devait  à  tout 
opprimé.  Mais,  quoiqu'il  dise  (et  encore  ne  veut-il  pas 
qu'on  se  méprenne),  il  a  ramassé  cette  cause  des  Tra- 
venol  comme  l'instrument  d'une  vengeance  qu'il  ren- 
dra aussi  cruelle,  aussi  complète  que  possible. 

On  n'en  regrette  pas  moins  que  Voltaire  ne  se  soit 
point  montré  plus  pitoyable  devant  une  gêne  réelle, 
qui  était  le  tort  des  circonstances  et  non  de  celui  qui 
la  subissait.  Quatre  ans  auparavant  (1740),  il  répondait 
par  des  défaites  pareilles  à  une  demande  d'argent  que 
lui  adressait  l'abbé  Prévost1.  Il  est  vrai  que  celui-ci 
spécifiait  un  chiffre  de  douze  cents  livres,  et  que  le  dé- 
sordre dans  lequel  il  vivait  n'était  pas  rassurant  pour 
un  prêteur.  Que  dire ,  si  ce  n'est  que  les  bons  et  les 
mauvais  sentiments,  les  élans  généreux  comme  les  ré- 
serves parcimonieuses,  chez  ces  natures  maladives  et 
impressionnables,  dépendent  souvent  d'une  tension  ou 
d'un  relâchement  de  leurs  fibres?  C'est  là  une  raison , 
d'autres  diront  un  prétexte,  que  nous  aurons  à  faire 
valoir  à  tout  instant  etque  nous  pourrons,  le  cas  échéant 
étayer  de  preuves  plus  ou  moins  décisives.  A  l'époque 

J.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LIV,  p.  15,  141  et 
suiv.  Lettre  de  l'abbé  Prévost  à  Voltaire  ;  le  15  janvier  17  40;  — lettre 
de  Voltaire  à  l'abbé  Prévost;  Bruxelles,  juin  1740.  Si  les  dates  sont 
exactes,  il  mit  six  mois  à  répondre. 


86  SENTENCE  DU   CHATELET. 

même  où  nous  sommes,  Voltaire  refusait  de  toucher 
les  honoraires  d'usage  pour  le  Temple  de  la  Gloire, 
exécuté  à  l'Académie  royale  de  musique ,  et  il  répon- 
dait à  Berger,  le  directeur  de  l'Opéra  ,  qui  lui  avait 
écrit  à  ce  sujet,  qu'il  le  priait  d'en  faire  profiter  son 
collaborateur,  «  M.  Rameau,  lui  mandait-il ,  est  si  su- 
périeur en  son  genre ,  et,  de  plus,  sa  fortune  est  si  in- 
férieure à  ses  talents ,  qu'il  est  juste  que  la  rétribution 
soit  pour  lui  tout  entière  *.  » 

L'affaire  fut  plaidée  par  les  avocats  des  parties  pen- 
dant cinq  audiences;  la  sixième,  M.  Moreau,  avocat 
du  roi,  donna  ses  conclusions ,  après  lesquelles  le 
lieutenant-criminel,  M.  Nègre,  rendit  l'arrêt,  le  ven- 
dredi   30  décembre,    1746  2.    Les   conclusions   de 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  125.  Lettre 
•le  Voltaire  à  Berger;  du  13  juin  1"  16. 

2.  «  Par  sentence  du  Châtelel  a  été  dît  que  Travenol  père  sera  reçu 
partie  intervenant  ;  faisant  droit  sur  la  demande  de  Voltaire  contre 
Travenol  fils,  il  est  fait  deffenses  au  dit  Travenol  de  récidiver  et  d'oc- 
casionner l'édition  et  la  distribution  d'aucuns  libelles  diffamatoires; 
pour  l'avoir  fait  le  condamne  envers  Voltaire  à  300  tt  de  dommages 
et  intérêts  avec  dépens;  faisant  droit  sur  la  demande  de  Travenol 
père  contre  Voltaire,  faisons  deffenses  à  Voltaire  de  récidiver,  le  con- 
damnons en  500  it  de  dommages  et  aux.  dépens  à  cet  égard.  Faisant 
droit  sur  le  réquisitoire  des  gens  du  roy,  ordonnons  que  les  édils, 
arrêta  et  règlemens  concernant  la  librairie  seront  exécutés  selon  leur 
forme  et  teneur,  en  conséquence  deffenses  à  toutes  personnes  de  faire 
imprimer,  ni  débiter  aucuns  libelles  diffamatoires  sous  quelque  pré- 
texte que  ce  soit.  Ordonnons  que  les  deux  pièces  intitulées,  l'une  le 
Discours  prononce  à  la  porte  de  l'Académie  françoise ,  l'autre  le 
Triomphe  poétique,  seront  déposées  au  greffe,  supprimées  et  la 

par  le  greffier  de  cette  cour,  ordonnons  que  le  mémoire  imprimé 
signé  Louis  Travenol  en  la  page  8  et  9,  et  une  lettre  imprimée  qui  a 
pour  titre  :  Lettre  de  M.  d'Olivct  à  M.  .sou  frère,  seront  supprimées, 
à  cet  effel  déposées  au  greffe,  ordonnons  que  notre  présente  Bentence 
sera  publiée,  etc.  ;  à  la  requête  et   diligence  du  procureur  du  Roy. 


M.   MOREAU.  87 

M.  Moreau  ne  furent  pas  aussi  favorables,  qu'il  pa- 
raîtrait, par  la  reconnaissance  outrée  qu'affecte  Vol- 
taire à  l'égard  du  magistrat.  Son  discours,  d'ailleurs 
médiocre  et  déclamatoire,  n'a  pas  été  imprimé  ;  soit 
modestie,  soit  convenance,  Pavocat  du  roi  ne  se  laiss  i 

ébranler  par  les  importunités  des  libraires  qui 
eussent  voulu  joindre  cette  curiosité  aux  plaidoyers 
des  parties  *.  Le  manuscrit,  toutefois,  a  été  recueilli, 
et  nous  avons  pu  le  parcourir.  M.  Moreau  faisait  la 
part  de  chacun,  même  celle  de  Rigoley  de  Juvigny, 
qu'il  rappelait  à  plus  de  modération  et  de  circonspec- 
tion, lui  enjoignant  de  ne  point  retomber  à  l'avenir 
dans  ce?  excès  de  langage  qui,  chez  lui,  n'eussent  pas 

-  tus  précédents.  A  cette  réprimande  se  borna 
une  satisfaction  que  Voltaire  eût  souhaité  plus  com- 

.  Il  existe,  huit  lettres  inédites  adressées  au  magis- 
trat (décembre  1746  et  janvier  1747),  et  où  le  poëte 
déploie  toute  l'éloquence  dont  il  est  susceptible  pour 
obtenir  que  Rigoley  fût  mis  en  demeure  de  rétracter 
certains  termes  injurieux  et  diffamatoires,  qu'il  devait 
tter  tout  le  premier.  Rigoley  était  commis  de 
M.  de  Saint-Jullien,  et  avait  même  son  logement  rue 
Vi vienne,  chez  ce  receveur-général  du  clergé.  11  dé- 
pendait donc  du  clergé  par  sa  position,   et  Voltaire 


Sur  le  surplus  des  demandes,  (Vais  et  conclusions,  mettons  les  parties 
hors  de  cour.  »  Bibliothèque  de  l'Arsenal.  Manuscrits.  B.  L.  365. 
Recueil  de  pièces  curieuses,  tant  en  vers  qu'en  prose,  t.  IV.  f.  :j!)â, 
oDlj.  Extrait  de  la  sentence  du  Giàtelet,  du  trente  décembre  \lUi. 
1.  Il  existe  une  lettre  inédite  de  Boudet,  imprimeur  du  Chàlelet, 
à  M.  Moreau  pour  lui  demander  l'autorisation  d'imprimer  son  plai- 
doyer. Elle  fait  partie  de  la  collection  d'autographe!  de  M.  Solder, 
de  Mantes. 


S8  ÉVOCATION   AU   GRAND  CONSEIL. 

donne  à  entendre  au  magistrat  que  le  clergé  s'intéres- 
sait à  sa  cause  ;  il  cite  notamment  l'abbé  de  Nicolaï,  au- 
mônier de  la  dauphine,  et  l'abbé  de  Breteuil,  agent 
de  l'ordre,  et  insiste  en  leur  nom.  Rigoley,  d'ailleurs, 
ne  pouvait  se  refuser  à  semblable  réparation  :  il  avait 
écoulé  des.  rapports  mensongers  et  les  désavouait  loya- 
lement; quoi  déplus  naturel  et  de  plus  honorable? 
On  allait  jusqu'à  donner  le  modèle  du  désaveu. 
Rien  de  plus  pressant  que  ces  lettres  qui,  pourtant, 
n'eurent  pas  d'effet  sur  l'avocat  du  roi,  et  encore 
moins  sur  l'auteur  du  Mémoire  pour  Louis  Jravenol1. 
L'arrêt  du  Châtelet  ne  fut  du  goût  de  nulle  des  par- 
ties. Voltaire,  qui  eût  voulu  un  châtiment  plus  sérieux 
qu'une  amende,  moindre  après  tout  que  celle  dont  il 
était  frappé  lui-même,  résolut  d'en  appeler  pour  sa 
part  de  la  sentence  du.  lieutenant-criminel  à  la  cham- 
bre de  l'Arsenal.  La  juridiction  naturelle  était  le  parle- 
ment, et  les  évocations  au  Conseil  n'avaient  lieu  d'habi- 
tude que  dans  des  affaires  d'exception  et  d'une  gravité 
que  ne  présentait  certes  point  ce  procès  avec  Travenol. 
Mais  Voltaire,  toujours  disposé  à  ne  voir  qu'à  travers  des 
verres  grossissants  ses  griefs  personnels,  n'était  pas 
loin  de  considérer  sa  cause  comme  une  question  d'or- 
dre public  5  et,  à  la  rigueur,  il  n'était  pas  impossible 
de  faire  de  ces  démêlés,  au  point  de  vue  de  la  police 
et  des  garanties  des  particuliers,  une  affaire  d'un  ca- 
ractère spécial.  Sur  son  appel  intervenait  un  arrêt  du 
Conseil,  du  1er  février  1747,  signifié  le  16  du  même 

1.  Ces  liuit  lettres  à  M.  Moreau,  el  le  plaidoyer  de  cet  avocat  du 
roi  au  Châtelet  de  Paris  font  également  partie  de  la  collection  de 
M.  Sol  lier. 


RENVOI   A   LA  TOURNËLLE-CRIM1NËLLB.  89 

mois,  et  auquel  faisait  tout  aussitôt  opposition  Trave- 
nol  iïls,  se  fondant  sur  ce  qu'il  est  de  droit  public  de 
conserver  aux  citoyens  leurs  juges  naturels  et  de 
maintenir  ces  magistrats  dans  la  possession  de  décider 
de  leur  sort  '.  La  requête  était  légitime,  les  arguments 
qu'il  faisait  valoir  reposaient  sur  des  considérations 
d'équité  auxquelles  il  mêlait  habilement  d'autres  con- 
sidérations encore  plus  capables  d'impressionner 
ses  juges  :  toute  évocation  n'était-elle  pas  injurieuse  à 
l'autorité  des  cours,  autant  qu'elle  était  contraire  à 
l'ordre  des  juridictions?  D'ailleurs  M.  de  Voltaire  n'a- 
vait, pas  plus  de  motifs  que  de  titres  à  évoquer  les  dé- 
bats à  la  chambre  de  l'Arsenal,  à  moins  toutefois  qu'il 
s'accommodât  davantage  du  secret  d'une  commission 
que  de  la  publicité  d'une  audience.  L'opposition  de 
Travenol  fut  écoutée;  et  une  sentence  du  25  mars  or- 
donnait que  les  parties  procéderaient  a  la  Tournelle- 
ciiminelle.  L'arrêt  était  signifié  au  poëte,  le  22  avril 
suivant. 

Cet  échec  de  Voltaire  fît  perdre  terre  à  son  adver- 
saire, qui,  dans  son  enivrement,  s'écriait  en  parodiant 
les  vers à'Armide,  que  l'on  venait  de  reprendre  (-4  mai 
1747)  à  l'Académie  royale  de  musique  : 

Enfin,  il  est  en  ma  puissance, 
Ce  fatal  ennemi,  ce  superbe  rimeur, 
Un  auguste  sénat  assure  ma  vengeance, 

Je  ne  crains  plus  chicane  ni  faveur. 

Disons,  à  ce  propos,  que  Travenol  avait  plus  d'une 
corde  à  son  arc,  que  son  œuvre  ne  se  borne  pas  à  ses 

1.  Nouveau  Mémoire  pour  Travenol  fils  («le  l'imprimerie  de  Joseph 

l.ullof,  1747),  p.  2.  Mannory  avocat  ;  Kenaud  proc. 


90  PORTRAIT   DE  TRAVENOL. 

douze  sonates  pour  violon,  et  qu'il  faisait  de  mauvais 
vers  aussi  facilement  que  bien  d'autres,  quand  la  fan- 
taisie lui  en  prenait.  Esprit  remuant,  tracassier,  intel- 
ligent toutefois,  loin  de  se  laisser  effrayer  par  la  lutte, 
il  se  précipitait  dans  toutes  les  disputes,  disputes  litté- 
raires ou  musicales,  comme  dans  son  propre  élément; 
et,  non  content  d'avoir  tenu  juridiquement  en  suspens 
Voltaire  pendant  seize  mois,  on  le  verra,  sept  ou  huit 
ans  plus  tard  (1754),  défendre  avec  emportement  la 
musique  française  contre  les  paradoxes  du  citoyen  de 
(ïenève1.  11  existe  de  lui  un  petit  recueil  de  vers  et  de 
prose,  presque  introuvable,  dans  lequel  Travenol  n'a  pas 
cependant,  et  on  lui  en  sait  gré,  mis  tout  ce  qui  lui  est 
échappé  de  vers2,  plaquette  décent  quatorze  pages, 
recherchée  par  les  bibliophiles  et  aussi  par  les  curieux 
qui  ont  fait  leur  spécialité  des  livres  ayant  trait  à  la 
franc-maçonnerie;  car  notre  violon  s'est  aussi  attaqué 
à  la  franc-maçonnerie.  C'était  un  faiseur  de  calotines, 
et  une  même  tournure  d'esprit  l'avait  sans  doute  lié 
avec  Roiet  Mairault.  Tout  cela  était  à  dire.  Ay  regarder 
déplus  près,  Travenol  n'est  rien  moins  qu'un  pauvre 
étourneau  qui  se  serait  à  l'étourdie  jeté  dans  les  grilles 
d'un  chat-tigre  ;  s'il  y  a  inégalité  de  forces  entre  le 

1.  Arrêt  du  conseil  d'état  d'Apollon,  rendu  en  javeur  de  l'Orchestre 
de  l'Opéra,  contre  le  nommé  J.-J.  Rousseau,  copiste  de  musique,  etc. 
(Paris,  !7.ji,  in-12 1.  Et  une  autre  brochure  :  Galerie  de  l'Académie 
royale  de  Musique,  contenant  les  portraits  en  vers  des  principaux  sujets 
qui  la  composent,  en  la  présente  année  17  54,  dédié  à  J.-J.  Rousseau 
(Paris,  1754,  in-8°). 

2.  OEuvres  mêlées  du  sieur  ***,  ouvrage  en  vers  et  en  prose,  (à 
Amsterdam,  1775).  Citons  aussi  une  Requeste  présentée  le  4  octobre 
17  49  à  M.  de  Bernage,  prévost  des  marchands,  par  Louis  Travenol, 
de  l'Académie  royale  de  musique. 


NOUVELLES   PKOOEDUKtS.  «1 

poète  et  lui,  cette  inégalité  tourne  tout  à  son  avantage* 
parce  qu'il  est  petit,  parce  qu'il  est  obscur,  et  que 
Voltaire  est  un  grand  homme  plus  haï  encore  qu'ac- 
clamé. 

C'était  une  nouvelle  procédure  qui  allait  s'entre- 
prendre, avec  un  acharnement  de  la  part  du  musicien 
qu'expliquent  l'encouragement  et  la  faveur  qu'il  avait 
rencontrés  auprès  des  ennemis  de  Voltaire.  Ce  dernier 
fit  paraître  un  Mémoire  instructif  à  nos  seigneurs  du 
parlement  contre  Travenol  père  et  fils,  lesquels  publiè- 
rent une  Réponse  sommaire,  à  deux  colonnes,  où  la 
réplique  se  trouvait  en  regard  des  attestations  de  l'au- 
teur de  la  Henriade.  Et  nous  sommes  loin  d'être  au 
bout.  Le  vieux  maître  de  danse  lance  séparément  son 
javelot  contre  Voltaire  et  l'abbé  d'Olivetqui,  lui,  n'avait 
point  appelé  de  la  sentence  supprimant  Jes  pages  huit  et 
neuf  de  sa  Lettre  à  son  frère,  et  n'eût  demandé  qu'à  ren- 
trer dans  le  calme  et  la  tranquillité  de  sa  vie  '«  Quant  à 
Travenol  tils,  à  la  suite  de  la  Réponse  sommaire,  il 
décochera  deux  autres  brochures  écrites  avec  la  même 
encre,  la  même  colère,  le  même  fiel,  et  par  le  même 
Maunory.  Si  tout  cela  est  violent,  l'emportement 
n'exclut  pas  l'habileté,  et  rien  n'est  omis  de  ce  qui  peut 
agiraurla  religion  des  juges.  En  faisant  évoquer  la 
cause  au  grand  conseil,  Voltaire  avait  travaillé  pour  la 
partie  adverse,  qui  ne  marchande  au  parlement  ni  les 
flatteries  ni  les  caresses.  Celle-ci  se  compare  à  l'ennemi, 

1.  Mémoire  sur  l'appel  pour  le  sieur  Antoine  Travenol,  ancien 
maître  de  danse  à  Paris,  contre  le  sieur  Arouet  de  Voltaire  et  contre 
le  sieur  abbé  d'Olivet.  Cause  du  mercredi  en  la  Tournelle-criminelle. 
Le  Marié  avocat;  Voisin  proc.  M 7  iT). 


92  FACTUM   DE  MANNORY. 

elle  se  fait  petite  et  misérable  et  elle  trouve  dans  cette 
opposition  des  raisons  de  se  tranquilliser  et  de  s'en  re- 
poser sur  la  justice  de  sa  cause. 

Quelle  foule  de  moyens  offre  contre  Travenol  le  crédit  de 
son  adversaire?  Crédit  de  la  puissance  et  des  grands  :  c'est  un 
homme  placé  avantageusement  à  la  cour.  Il  y  jouit  de  l'amitié 
de  ce  qu'elle  a  de  plus  éclairé  et.  de  plus  puissant.  Crédit  du 
rang  et  des  dignités  :  c'est  un  homme  revêtu  des  honneurs  les 
plus  brillants  pour  son  élat.  Ces  honneurs  lui  garantissent  une 
protection  nécessaire.  Crédit  de  l'opulence  et  des  richesses  : 
c'est  un  particulier  parvenu  par  les  routes,  qui  éloignent  pres- 
que toujours  de  la  fortune,  à  l'abondance  la  plus  riante,  et  la 
mieux  assurée.  Cette  abondance  le  met  au-dessus  de  tous  ceux 
d'un  état  d'ailleurs  égal  au  sien.  Enfin  crédit  du  mérite  et  des 
talents  :  c'est  un  des  plus  beaux-esprits,  que  nous  connais- 
sions. C'est  l'émule  des  plus  grands  philosophes  de  notre 
siècle.  C'est  un  des  premiers  poètes  de  nos  jours.  En  un  mot, 
c'est  le  père  d'un  nombre  infini  d'ouvrages,  qui  font  tant 
d'honneur  à  l'imagination.  C'est  le  disciple  de  Newton.  C'est 
l'auteur  de  la  Henriade.  N'est-ce  pas  dire  que  c'est  l'homme 
le  plus  propre  à  subjuguer  les  sentiments,  à  saisir  l'admiration, 
à  enlever  les  suffrages?  "C'est  cependant  l'adversaire  que  l'en  a 
à  combattre.  Oui,  sans  doute.  Et  il  n'en  paroît  pas  un  ennemi 
plus  redoutable,  puisque  c'est  le  parlement  que  l'on  a  pour 
juge1. 

Il  y  a  tout  un  livre  à  écrire  sur  cette  triste  affaire  qui 
ne  nous  a  arrêté  déjà  que  trop,  et  qui,  seize  mois  du- 
rant, tint  en  éveil  la  malignité  publique.  La  sentence 
de  la  Tournelle,  rendue  le  9  août  1747  2,  vint  con- 

1 .  Factum  pour  le  sieur  Travenol  fils,  de  l'Académie  royale  de  mu- 
sique, appelant  et  intimé  (de  l'imprimerie  delà  veuve  Lemesle,  1747). 
Mannory  avocat  ;  Renaud  procureur,  p.  2. 

2.  Cet  arrêt  vient  préciser  la  date  d'une  lettre  de  d'Argens,  qui 
ne  peut  être  du  15  août,  si  sa  lettre  a  été  écrite  deux  jours  après  la 

conclusion  tle  l'affaire.  «  On  a  jugé,  dit-il,  il  va  deux  jours,  sn» 

affaire  avec  Thevenol  {sic),  violon  de  l'Opéra;  les  dépens  ont  été  com- 


CONFIRMATION   DU   PHEMIEK  ARRÊT. 

lirmer  l'arrêt  des  premiers  juges  '.  Nous  en  avons 

is&  /  dit  pour  que  Ton  ne  se  méprenne  point  sur  le  vé- 
ritable rôle  de  chacun.  Si  les  provocations  les  plus  gra- 
tuites n'autorisent  pas  les  représailles,  Voltaire  eut 
sans  doute  les  torts  les  plus  réels  et  les  plus  graves. 
Cela  admis,  que  les  conseils  de  Travenol  nient  les  ma- 
nœuvres souterraines  de  leur  client,  affirment  qu'il  ne 
s'est  fait  ni  l'éditeur  ni  le  colporteur  de  ces  libelles  dif- 
famatoires, c'est  tout  simple.  Il  n'en  demeurera  pas 
moins  établi  que  le  violon  de  l'Opéra,  de  concert 
avec  Roi  et  Mairault,  se  soit  complu  à  répandre  des 
p  .mphlets  de  nature  à  déconsidérer  l'homme  daus 
l'écrivain  ;  et,  n'était  l'arrestation  inqualifiable  d'An- 
toine Travenol,  on  pourrait  pardonner  sans  trop  de 
peine  à  l'auteur  de  la  Henriade  et  se5  emportements 
furibonds  et  une  soif  de  vengeance  que  des  héca- 
tombes n'apaiseraient  point. 

pensés,  et  les  mémoires  de  Thevenot  flétris  et  supprimés  comme  ca- 
lomnieux. Voltaire  n'est  pas  contint  de  l'arrêt,  et  il  a  raison.  »  Mais 
nous  aurons  d'autres  motifs  encore  de  constater  l'inexactitude  de 
cette  date.  OEuvres  complètes  de  Frédéric-le-Grand  Berlin,  Preuss.), 
I.  XIX,  p.  1  S.  Lettre  du  marquis  d'Argens  à  Frédéric;  Paris,  Ij 
août   1747. 

1 .  La  dernière  trace  de  l'affaire  se  trouve  dans  l'ordre  du  roi  qui 
suit  :  «  8  octobre  17*7.  —  Sa  Majesté  jugeant  à  propos  que  tous  les 
papiers  qui  ont  esté  saisis  sur  le  S.  Travenol  violon  de  l'Opéra  lors 
de  la  perquisition  quia  esté  faite  chez  lui  le  3  juin  174G,  lin  soient 
remis,  a  ordonné  et  ordonne  au  S.  Lavergé  commissaire  au  Châtelet 
de  remettre  au  d.  S.  Travenol  tous  les  papiers  qui  le  concernent  à 
l'exception  de  ceux  qui  appartiennent  au  S.  de  Voltaire  et  qui  luy 
seront  rendus.  A  l'égard  des  imprimez  non  revêtus  du  privilège  et  de 
permission  le  d.  S.  de  Lavergé  k-s  mettra  sous  un  scellé  en  présence 
du  d.  S.  Travenol  pour  eslre  ensuite  portez  au  château  de  la  Bastille 
et  mis  au  dépost,  fait  et  dallé  27  novembre.  »  Archives  impériales. 
O-'JI.  Registre  du  secrétariat  de  la  maison  du  Roy,  de  l'année  17  47. 
Enregistrement  des  ordres  du  Ro\. 


94  LES  FOURNISSEURS  DE  TRAVENOL. 

Quoi  qu'il  en  soit,  chacun,  selon  sa  condition, 
subit  le  châtiment  de  sa  faute.  Cette  querelle  nuisit 
beaucoup  à  Voltaire  dans  le  public,  et  elle  est  une 
tache  dans  sa  vie,  pour  parler  comme  La  Harpe. 
Quant  à  Louis  Travenol,  ou  peut  dire  que  le  reste  de 
son  existence  en  fut  atteint.  On  sait  le  mot  de  Figaro 
sur  la  justice,  qui  n'était  pas  à  meilleur  compte  alors 
qu'aujourd'hui.  Le  violoniste,  avec  ses  quatre  cent 
cinquante  livres  de  l'Opéra  (car  sa  pension  ne  fut  por- 
tée à  cinq  cents  qu'en  17o0  *),  et  ce  qu'il  pouvait 
retirer  de  ses  leçons,  avait  à  s'entretenir  et  à  soutenir 
son  vieux  père  et  une  sœur  infirme.  Ses  économies 
sans  nul  doute  étaient  médiocres,  et,  en  tous  cas,  peu 
en  rapport  avec  les  exigences  d'un  procès  qui  devait 
passer  par  toutes  les  juridictions.  Son  procureur,  il 
est  vrai  (un  procureur  dont  le  nom  mérite  être  con- 
servé pour  l'exemple),  Me  Regnaud,  non-seulement  se 
chargea  de  toutes  les  avances,  mais  lui  prêta  même  de 
quoi  subsister.  Le  caissier  de  l'Opéra,  Neuville  ,  s'éta- 
blit aussi  son  créancier  volontaire  et  lui  vint  en 
aide  avec  une  égale  générosité.  Mais  ces  secours 
étaient  loin  de  répondre  à  tous  les  besoins  de  l'artiste, 
qui  contracta  d'autres  dettes,  les  unes  pendant, 
les  autres  après  ce  ruineux  procès.  Traqué  par  ses 
fournisseurs,  une  veuve  Martin,  notamment,  Travenol 
oppose  un  arrêt  du  Conseil  déclarant  non  saisissables 
les  appointements  de  tous  les  sujets  de  l'Académie 


1.  Bibliothèque  de  l'Hùtel-de-ville.  Manuscrits  de  Beffaïa.  Ilistoiic 
(/."  l'Opéra,  de  V  Opéra-comique,  Concerts  et  Acteurs,  dates  de  leurs  ap- 
pointements et  gratifications,  f.  051. 


SA  SORTIE   DE   L  OPERA.  9i 

royale  de  musique.  C'est  encore  Mannory  qui  se  char- 
gera de  ses  intérêts  et  de  sa  défeuse  '.  Les  termes 
étaient  formels  et  les  prétentions  de  la  femme  Martin 
furent  écartées  '-.  Triomphant  de  ce  côté,  Travenol,  cé- 
dant à  sa  nature  taquine  et  querelleuse,  se  mettra  à 
dos  ses  confrères,  contre  lesquels  il  brochera  un 
pamphlet  qui  hâtera  sa  sortie  de  l'Opéra,  en  1759  3. 
Malheureusement,  son  départ  allait  donner  lieu  à  ses 
créanciers  de  soulever  la  question  de  savoir  si ,  comme 
les  appointements  de  l'artiste  en  exercice,  les  pen- 
sions de  retraite  étaient  insaisissables.  Un  procès 
s'engage  entre  lui  et  les  ayants  droit,  et  Mannory, 
ayec  lequel  il  avait  publié  le  Voltariana,  compose  un 
nouveau  mémoire  où  il  soutient  l'inviolabilité  des 
pensions.  Pour  le  coup,  le  violon  de  l'Opéra  et  son 
défenseur  furent  battus.  «  Des  circonstances  particu- 
lières, un  événement  que  l'on  n'avait  pas  prévu, 
forment  quelquefois  les  décisions,  dit  Mannory.  Celle-ci 
ne  nous  fut  pas  favorable:  et  sans  vouloir  entrer  dans 
un  plus  grand  détail,  je  conviendrai  que  c'est  de 
l'Opéra  que  nous  vint  cette  disgrâce  4.  »  Ces  paroles 
ambiguës  cessent  de  l'être  à  la  lecture  d'une  brochure 
du  musicien  adressée  à  M.  de  Saint-Florentin  contre 

1.  Mémoire  pour  Louis  Travenol,  de  V Académie  royale  de  musique 
conlre  la  Ve  Martin  ('le  l'imprimerie  de  la  veuve  Lemesle,  17  50). 
Mannory,  avocat. 

2.  «  Le  défaut  de  paiement  de  leurs  appointements  pourrait  inter- 
rompre, disent  les  Lettres  patentes  du  8  janvier  1713,  le  service  de 
l'Académie...  » 

3 .  Les  Entrepreneurs  entrepris,  ou  complainte  d'un  musicien  opprimé 
par  tes  camarades,  en  vers  et  en  prose,  suivis  d'un  Mémoire  pour  le 
sieur  Travenol,  etc.  (Paris,  1 7  â-S,  in-4°). 

•i.  Mannory,  Plaidoyers  et  Mémoires  (Paris,  1764),  I.  XII,  p.  393. 


96  CIRCONSTANCES  ATTÉNUANTES. 

l'Académie  royale  '.  Si  Travenol  eut  le  dessous,  il  le 
dut  aux  inimitiés  qu'il  s'était  attirées;  car,  comme 
Mannory  nous  le  dira  ailleurs,  le  principe  était  indis- 
cutable ,  et  les  pensions ,  dans  la  suite ,  furent  regar- 
dées à  l'Opéra  comme  non  saisissables.  «  11  n'était  pas 
possible  sur  cette  matière,  ajoute  ce  dernier,  que  les 
principes  cédassent,  longtemps,  aux  circonstances  2.» 
Tout  cela  démasque  l'adversaire  avec  lequel  Voltaire 
s'était  trouvé  aux  prises,  sans  l'avoir  cherché  ;  et  la  con- 
naissance plus  ample  du  personnage  aura  pour  ré- 
sultat nous  l'espérons,  au  lieu  d'accroître,  de  diminuer 
sensiblement  l'indignation  qu'avait  dû  soulever  l'affaire 
des  Travenol  contre  le  trop  irritable  auteur  de  Zaïre. 

1.  Observations  du  sieur  Travenol,  pensionnaire  de  l'Académie 
royale  de  musique,  sur  les  frivoles  motifs  du  refus  que  fait  le  sieur 
J olive  au  caissier  de  la  dite  Académie,  de  lui  payer  sa  pension,  adressées 
à  M.  le  comte  de  Saint-Florentin  ,  ministre  et  secrétaire  d'état  (Didot, 
17 (il,  in-8°). 

2.  Mannory,  Plaidoyers  et  Mémoires  (Paris,  1764),  t.  XIV,  p.  ilO. 


III 


VAUVENARGUES    ET    MARMONTEL.    —    VOLTAIRE    GENTIL- 
HOMME ORDINAIRE.  —  LE  JEU  DE   LA  REI>E. 


Montaigne  a  dit ,  dans  son  chapitre  de  Y  Inconstance 
de  nos  actions  :  «  Nous  sommes  tous  des  lopins,  et 
d'une  contexture  si  uniforme  et  si  diverse,  que  chasque 
pièce,  chasque  moment  fait  son  ieu;  et  se  treuve  autant 
de  différence  de  nous  à  nous  mesmes  qu«  de  nous  à  aul- 
truy  '.  »  Si  cela  est  vrai  de  la  généralité,  combien  plus 
est-ce  applicable  à  cette  nature  nerveuse  ,  impression- 
nable, qui,  d'heure  en  heure,  ne  se  ressemblait  plus? 
A  cùté  de  l'homme  irascible,  implacable,  presque  fé- 
roce dans  ses  colères  et  ses  ressentiments  (nous 
n'avons  eu  déjà  que  trop  occasion  de  le  faire  remar- 
quer, nuis  il  faut  y  revenir  ,  il  y  a  l'homme  bon,  le 
cœur  honnête,  l'esprit  élevé,  passionné,  généreux, 
très-capable  de  flamme  et  d'élan.  «  Ce  coquin-là, 
i  lit  Marivaux,  qui  ne  l'aimait  point,  a  un  vice  de 
plus  que  les  autres:  il  a  quelquefois  des  vertus  2.  » 

1.  Montaigne,   Essai*  jMénard,   1827  .   1.  III,   p.   156,   liv.   II. 
eh.  I. 

2.  Bibliothèque  impériale.  Manuserits.  Slromales  ou  Miseellanxa, 

H.  G 


98  NATURE  AFFECTUEUSE  DE  VOLTAIRE. 

Voltaire  n'eût  demandé  qu'à  vivre  au  milieu  d'amis 
éclairés,  et  dans  l'intimité  desquels  il  eût  retrempé 
son  âme  troublée ,  meurtrie  ,  ulcérée  par  la  lutte.  Dé- 
livrez-le de  ses  ennemis,  débarrassez -le  de  tous  ces 
sujets  de  haine ,  de  toutes  ces  rivalités  qui  firent  un 
enfer  de  son  existence ,  et  ce  ne  sera  plus  qu'une 
organisation  merveilleusement  douée  et  ouverte  aux 
plus  nobles  aspirations.  Quoi  qu'on  dise,  il  est  sensible 
à  toute  grande  idée,  à  tout  beau  sentiment.  Qu'il 
rencontre  un  de  ces  personnages  d'élite  comme  n'en 
offrait  guère  ce  siècle  ,  un  de  ces  caractères  antiques 
égaré  et  comme  perdu  dans  cette  société  qui  ne  le 
méritait  pas  ;  et,  tout  aussitôt,  on  le  verra  tendre 
les  bras  au  philosophe  ignoré  et  témoigner  pour  le 
penseur  qu'il  a  deviné  une  tendresse,  une  estime, 
un  respect  que  sa  réputation,  son  âge,  rendent  plus 
extraordinaires  et  plus  inattendus.  Heureusement,  cette 
vie  si  pleine  de  tempêtes  et  de  troubles,  a  ses  oasis  où 
l'esprit  se  repose.  Est-il  en  effet  de  spectacle  plus  tou- 
chant que  l'amitié  désintéressée  de  l'auteur  de  Mérope 
pour  Vauvenargues? 

Vauvenargues  !  voilà  un  nom  qui ,  comme  celui  de 
Catinat ,  démontre  aux  plus  sceptiques  que  la  vertu 
n'est  pas  un  vain  mot  dans  la  pensée  et  l'opinion  des 
hommes.  Mort  sans  l'espoir  de  se  survivre,  Vauve- 
nargues vivra  autant  que  La  Rochefoucauld,  ce  ter- 
rible désenchanteur  dont  il  est  L'antithèse.  Il  vivra 
moins  par  sa  valeur  de  penseur  et  d'écrivain ,  qui 
d'ailleurs  est  considérable,  que  par  la  beauté  et  l'élé- 

t.  II,  p.  1030  (bis).  «  Je  tiens  ceci,   nous  dit  Jamel  jeune,  de  rail- 
leur du  Conservai cur .  » 


VAUVENARGUES.  99 

vation  des  sentiments  et  des  idées.  Le  XI  \e  siècle  lui 
a  assuré  sa  place  parmi  nos  classiques  les  plus  recom- 
mandables  ;  mais  n'oublions  point  que  Voltaire  n'a 
pas  peu  contribué  à  cette  justice  de  la  postérité.  Né  à 
Aix,  le  6  août  1715,  Vauvenargues  avait  vingt  et  un 
ans  de  moins  que  son  ami.  Il  fit  ses  premières  armes 
en  Italie,  en  1734  ,  et  se  trouvait  au  siège  de  Prague, 
in  1741  ,  comme  capitaine  au  régiment  du  roi.  Mais 
son  tempérament  délicat  n'était  pas  propre  à  ces 
rudes  labeurs  de  la  guerre ,  et  il  ne  se  releva  jamais 
des  fatigues  de  cette  campagne.  Disons  que  les  dégoûts 
l'éloignèrent  tout  autant  d'une  profession  où  il 
avait  débuté  brillamment ,  que  l'altération  de  sa 
santé.  Il  n'avait  pas  les  qualités  d'intrigue  sans  les- 
quelles l'on  n'arrivait  point  ;  quelque  temps  ,  il  crut 
que  le  zèle,  l'assiduité  du  service,  les  actions  d'éclat 
étaient  des  titres  et  des  acheminements  suffisants  à 
l'avancement  ;  c'était  une  illusion  qui  ne  devait  durer 
guère.  Mais  cette  découverte  n'amena  point  l'amer- 
tume. Esprit  moins  profond,  mais  plus  honnête, 
plus  généreux  que  l'auteur  des  Maximes,  il  n'en 
arriva  pas  à  la  haine  par  la  connaissance  des  hommes  ; 
il  »e  borna  à  régler  sa  conduite  sur  leur  peu  de  solidité 
et  à  ne  compter  que  sur  sa  conscience  et  les  salutaires 
conforts  delà  philosophie.  C'est  vers  1743  qu'il  faut 
faire  remonter  la  liaison  des  deux  amis,  époque  où 
Vauvenargues  n'avait  pas  encore  quitté  le  service  et  ne 
pouvait  venir  à  Paris  autant  qu'il  l'eût  voulu.  Aussi 
allaient-ils  échanger  un  commerce  de  lettres  que  nous 
supposons,  hélas!  avoir  été  plus  actif  que  ne  le  dé- 
montrerait ce  qui  nous  reste  de  leur  correspondance. 


100  S0.\   PORTRAIT. 

Cruellement  traité  par  la  nature  du  côté  du  corps, 
nous  apprend  Marraonte],  le  jeune  militaire,  dans  sa 
vie  de  garnison ,  avec  sa  délicatesse  et  sa  fierté  innées, 
devait  peu  trouver  remploi  de  ces  facultés  tendres , 
si  gênantes  quand  elles  demeurent  inactives.  Mais,  en 
dépit  des  déceptions  et  des  mécomptes,  ce  fut  un  bien 
sans  doute  ;  les  passions  troublent  toujours  un  peu  le 
niveau  et  la  limpidité  de  l'âme  la  plus  sereine  et  la 
plus  pure.  Les  affections  manquant,  l'esprit  se  chargea 
de  consoler  et  de  dérouter  le  cœur.  Le  bonheur  eût 
fait  un  amoureux  ;  l'isolement,  la  possession  un  peu 
sèche  de  soi  fit  un  penseur,  mais  non  un  misanthrope, 
ce  qui  eût  été  à  craindre  avec  une  organisation  plus 
personnelle.  Vauvenargues  vit  moins  qu'il  n'observe  ; 
et  ce  qu'il  observe,  il  le  confie  au  papier.  Mais  qui- 
conque note  ses  impressions  est  plus  ou  moins  auteur 
et  éprouve  inévitablement  le  besoin  d'un  public  ,  ce 
public  se  bornât-il  à  un  ami,  à  un  lecteur.  Vauve- 
nargues ,  qui  avait  passé  de  si  douces  heures  à  laisser 
courir  la  plume  au  gré  de  sa  rêverie,  eût  pu  trouver  un 
pire  confident  que  celui  que  la  fortune  lui  offrait. 
Voltaire  l'avait  deviné,  compris  dès  la  première  heure; 
il  lui  écrivait  avec  cette  grâce  enchanteresse  dont  il 
avait  le  secret:  «  Aimable  créature,  beau  génie,  j'ai 
lu  votre  premier  manuscrit,  et  j'y  ai  admiré  cette 
hauteur  d'une  grande  âme  qui  s'élève  si  fort  au-des- 
sus des  petits  brillants  des  Isocrates.  Si  vous  étiez  né 
quelques  années  plus  tôt,  mes  ouvrages  en  vaudraient 
mieux;  mais,  au  moins,  sur  la  fin  de  ma  carrière, 
vous  m'affermissez  dans  la  route  que  vous  suivez.  Le 
grand,  le  pathétique ,  le  sentiment,  voilà  mes  pre- 


ENTHOUSIASME   DE   VOLTAIRE.  101 

miers  maîtres  ;  vous  êtes  le  dernier  '.  »  Déclamatioos, 
dira-t-on;  et  pourquoi?  Ce  penchant,  cette  tendresse 
que  lui  inspire  le  jeune  officier  sont  fort  sincères.  Il 
est  loin  de  se  roidir  contre  l'espèce  de  domination 
qu'exerce  sur  lui  la  vertu  de  ce  philosophe  onctueux  ; 
mais  il  n'eût  pas  été  le  plus  fort,  s'il  eût  songé  à  s'en 
défendre.  11  aime.,  il  respecte  Yauvenargues;  il  veut 
que  tout  le  monde  partage  son  admiration.  «  J'ai  eu 
le  plaisir  de  dire  à  M.  Amelot  tout  ce  que  je  pense  de 
vous.  Il  sait  son  Démosthène  par  cœur  ;  il  faudra  qu'il 
sache  son  Yauvenargues2.  »  Et  autre  part  :  «J'eus 
l'honneur  de  dire  hier  à  M.  le  duc  de  Duras  que  je 
venais  de  recevoir  une  lettre  d'un  philosophe  plein 
d'esprit,  qui  d'ailleurs  était  capitaine  au  régiment  du 
roi.  Il  devina  aussitôt  M.  de  Yauvenargues.  Il  serait 
en  effet  fort  difficile,   monsieur,  qu'il  y  eût  deux 

personnes   capables  d'écrire  une   telle  lettre3 » 

L'admiration  est  toujours  expansive.  Voltaire,  déten- 
teur si  peu  sûr  de  ses  propres  ouvrages,  ne  peut  ré- 
sistera l'envie  de  faire  des  lectures  de  ces  belles  pages 
inédites  ;  il  a  la  faiblesse  de  s'en  dessaisir  un  instant,  et 
le  manuscrit  de  passer  de  main  en  main,  si  bien  que 
La  Bruyère,  enchanté  de  la  trouvaille,  l'insère  dans 
son  Mercure.  «  Il  faut  que  vous  lui  pardonniez,  écrit 
le  poêle  au  jeune  marquis,  il  n'aura  pas  toujours  de 
pareils  présents  à  faire  au  public.  J'ai  voulu  en  arrêter 

1.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LIV,  p.  527.  Lellre 
de  Voltaire  à  Yauvenargues;  jeudi  4  avril  17 13. 

2.  Ibid.,  t.  LIV,  p.   513.  Lettre  de  Voltaire  à  Yauvenargues  ;  le 
dimanche  10  lévrier  1  ~  ï  3 . 

3.  Ibid.,  t.   LIV.    p.  529.    Lettre  île  Voltaire  à  Vauvenargues ; 
Paris,  le  15  a\ril  17  43." 


102  LEURS   ENTRETIENS. 

l'impression  ,  mais  on  m'a  dit  qu'il  n'en  était  plus 
temps.  Avalez,  je  vous  en  prie,  ce  petit  dégoût,  si 
vous  haïssez  la  gloire  '.  » 

La  mauvaise  santé,  une  vue  qui  allait  s'éteindre, 
devaient  déterminer  Vauvenargues  à  quitter  une  pro- 
fession qu'il  honorait  ;  il  était  venu  s'installer  à  l'hôtel 
de  Tours,  petite  rue  du  Paon,  au  faubourg  Saint- 
Germain.  Marmontel,  introduit  dans  l'intimité  de  ces 
deux  rares  esprits,  leur  a  consacré  une  page  qui  est 
trop  à  la  gloire  de  l'un  et  de  l'autre  pour  que  nous  hé- 
sitions à  la  reproduire  ici. 

Les  conversations  de  Voltaire  et  de  Vauvenargues  étaient  ce 
que  jamais  on  peut  entendre  de  plus  riche  et  de  plus  fécond. 
C'était,  du  côté  de  Voltaire,  une  abondance  intarissable  de 
faits  intéressants  et  de  traits  de  lumière.  C'était,  du  côté  de 
Vauvenargues,  une  éloquence  pleine  d'aménité,  de  grâce  et  de 
sagesse.  Jamais  dans  la  dispute  on  ne  mit  tant  d'esprit,  de 
douceur  et  de  bonne  foi,  et,  ce  qui  me  charmait  plus  encore, 
c'était,  d'un  côté,'  le  respect  de  Vauvenargues  pour  le  génie  de 
Voltaire,  et  de  l'autre,  la  tendre  vénération  de  Voltaire  pour 
la  vertu  de  Vauvenargues  :  l'un  et  l'autre,  sans  se  flatter,  ni 
par  de  vaines  adulations,  ni  par  de  molles  complaisances,  s'ho- 
noraient à  mes  yeux  par  une  liberté  de  pensée  qui  ne  troublait 
jamais  l'harmonie  et  l'accord  de  leurs  sentiments  mutuels2... 

Ce  que  dit  là  Marmontel ,  dans  un  livre  écrit  en  vue 
de  ses  enfants,  bien  qu'il  s'y  trouve  d'étranges  confi- 
dences de  la  part  d'un  père,  nous  le  retrouvons  dans 
une  lettre  inédite  à  madame  d'Espagnac.  «  ...Tout  ce 
que  je  puis  ajouter,  madame,  c'est  que  M.  de  Voltaire, 

1.  Voltaire,   OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  6.  Lettre  de 

Voltaire  à  Vauvenargues;  Versailles,  le  7  janvier  1745. 

2.  Marmontel,  OEuvres  complètes  (Belin),  t.  I,  p.  84.  Mémoires. 
liv.  III. 


DOUCE  INFLUENCE  DE  VADVENAR  103 

bien  plus  âgé  que  M.  de  Yauveuargues ,  avait  pour  lui 
le  plus  tendre  respect  '.  »  Et ,  dans  cette  même  lettre, 
il  manifestait  le  regret  que  l'auteur  de  Zaïre  n'eût  pas 
fait  pour  Yauvenargues  ce  que  Platon  et  Xénophon 
avaient  fait  pour  Socrate.  Avec  cette  âme  d'élite,  le 
poëte  planait  dans  ces  sphères  sereines  que  les  pas- 
sions ne  viennent  pas  troubler,  il  oubliait  la  terre  et 
cédait  docilement  à  la  douce  influence,  à  l'accenl 
irrésistible  de  ce  jeune  sage  qui  ne  prétendait  à 
rien  et  s'insinuait  sans  le  vouloir  et  sans  le  savoir. 
Dans  leur  correspondance,  rien  de  plus  caressant,  de 
moins  outré  au  fond ,  malgré  l'hyperbole  de  la  forme , 
que  les  louanges  qu'il  lui  adresse.  Ce  ne  sont  pas  de" 
vains  mots,  des  compliments  sans  sincérité;  c'est  un 
besoin,  un  cri  du  cœur.  Quoique  Yauvenargues  eût 
publié  ses  œuvres2,  il  n'était  connu  que  d'un  petit 
nombre  de  délicats.  Voltaire,  dans  son  discours  de 
îion  à  l'Académie  française,  lui  rend  toute  la 
justice  qui  lui  est  due,  non  sans  étonnement  de  lapait 
du  plus  grand  nombre  de  l'auditoire  :  «  Un  homme 
éloquent  et  profond  s'est  formé  dans  le  tumulte  des 
armes3....  »  Et  voilà  ce  cœur  sec,  ombrageux,  que 
toute  gloire  offusquait  et  qui  aurait  été  jaloux  même 
d'un  Helvétius  4  !  Son  affection  et  son  admiration  pour 

1.   Charavay,  Catalogue  d'autographes,  du  lundi  6  novembre  ISO.j, 
p.  32,  n°  303.  Lettre  de  Marmonlel  à  madame  d'EspaL'nac;  G  octobre 

;'.    L'Introduction  ù  la  connaissance  de  l'esprit  humain,  suivit;  de 
Réflexions  et  de  Maximes,  parut,  sans  nom  d'auleur,  i  u  février  1  "  40. 

3.  Voltaire,    OEuvres  complètes   (Deuchot),   t.    XXXVIII,   p.  ôôT. 
Discours  de  Voltaire  à  l'Académie  française;  9  mai  17  16. 

4.  Réflexions  sur  la  jalousie  pour  sert  ir  de  commentaires  aux  der- 
niers ouvrages  de  M,  de  Voltaire  (Amsterdam,  1772),  pu  20,  21. 


104  MAGNIFIQUE   ÉLAN. 

Vauvenargues  étaient  dos  sentiments  durables   qui 

survivront  à  celui-ci  dans  le  cœur  et  les  écrits  du  poëte- 
philosophe.  Quel  magnifique  et  généreux  élan,  dans 
l'Eloge  funèbre  des  officiers  morts  dans  la  guerre  de 
1TU  ! 

Je  sentirai  longtemps  avec  amertume  le  prix  de  ton  amitié, 
dit-il  en  finissant;  à  peine  en  ai-je  goûté  les  charmes;  non  pas  de 
cette  amitié  vaine  qui  naît  dans  les  vains  plaisirs,  qui  s'envole 
avec  eux,  et  dont  on  a  toujours  à  se  plaindre;  mais  de  cette 
amitié  solide  et  courageuse,  la  plus  rare  des  vertus.  C'est  ta 
perte  qui  mit  dans  mon  cœur  ce  dessein  de  rendre  quelque  hon- 
neur aux  cendres  de  tant  de  défenseurs  de  l'État,  pour  élever 
aussi  un  monument  à  la  tienne.  Mon  cœur  rempli  de  toi  a  cher- 
ché cette  consolation,  sans  prévoira  quel  usage  ce  discours  sera 
destiné,  ni  comment  il  sera  reçu  de  la  malignité  humaine,  qui 
à  la  vérité  épargne  d'ordinaire  les  morts,  mais  qui  quelquefois 
aussi  insulte  à  leurs  cendres,  quand  c'est  un  prétexte  de  plus 
de  déchirer  les  vivants'. 

Nous  avons  insisté  sur  ces  relations  de  Voltaire  avec 
Vauvenargues,  parce  qu'elles  le  produisent  sous  un 
jour  inconnu  et  tout  à  son  avantage.  Encore  une  fois, 
Voltaire  était  fait  pour  avoir  des  amis;  il  avait  pour 
eux  toute  la  tendresse,  toute'la  chaleur,  tout  le  dé- 
vouement d'un  sentiment  très-vif  et  très -sincère. 
L'ami  de  Cideville,  de  La  Faluère,  de  Maisons,  de 
Vauvenargues  savait  aimer,  quoi  qu'on  en  dise.  Et, 
pour  être  son  ami  ,  il  ne  fallait  guère  que  le  vouloir, 
car  il  se  laissait  aisément  et  trop  aisément  envahir. 
Nous  avons  emprunté  à  Marmontel  un  portrait  con- 
trastant de  ces  deux  esprits  si  distingués,  mais  si  peu 

1.  Voltaire,  OEuvrcs   complètes  (Beuchol),  t.  XXXIX,    n-   42  cl 

BUÎv.  Kloge  funèbre  des  officiers  morts  dans  la  guerre  de  17  il  :  juin 

ri  i8. 


MARMONTEL.  I":i 

semblablables.  L'auteur  de  Béiisaire  est  encore  un 
témoignage  éclatant  de  la  facilité  et  de  la  bienveil- 
lance charmante  de  Voltaire.  Il  nous  raconte  qu'étant 
boursier  au  collège  de  Sainte-Catherine  de  Toulouse, 
il  s'imagina,  un  matin,  qu'il  pourrait  bien  être  poète 
tout  comme  un  autre.  11  ignorait  jusqu'aux  règles  de 
la  versification;  mais  il  fut  vite  initié,  et  il  se  mit 
aussitôt  à  rimer  une  belle  ode  sur  Y  Invention  de  la 
pondre  à  canon,  qu'il  envoya  aux  Jeux  floraux.  Il 
pensait  avoir  fait  un  chef-d'œuvre,  et  son  indignation 
fut  grande  en  apprenant  que  le  prix  était  allé  trouver 
un  plus  favorisé.  A  coup  sûr,  il  avait  été  sacrifié  !  Ou- 
tré d'une  aussi  éclatante  injustice,  il  écrit  à  Voltaire, 
joint  l'ode  à  son  épître,  et  vide  son  cœur.  Voltaire  ne 
recevait  que  trop  de  ces  sortes  de  missives  ;  et  surtout 
après  les  mystifications  de  la  fausse  Malcrais,  il  eût  été 
fort  excusable  de  ne  point  répondre  aux  importunités 
poétiques  qui  lui  venaient  de  tous  les  bouts  de  la 
France.  Mais  il  aimait  la  jeunesse  et  se  sentait  plein 
d'indulgence  pour  ces  premiers  bégayements  d'une 
muse  inexpérimentée.  On  n'a  pas  oublié  sa  bienveil- 
lance remplie  d'illusions  pour  Linant  et  Lefebvre ,  qui 
tous  deux  ne  devaient  réaliser  que  bien  insuffisamment 
ses  espérances  et  ses  prédictions.  L'élève  de  philo- 
sophie de  Sainte-Catherine  fut  l'objet  des  mêmes  ca- 
resses. Les  louanges  à  l'adresse  de  l'ode  évincée  ne 
furent  point  épargnées,  et  Voltaire  poussa  la  grâce 
jusqu'à  envoyer  au  poète  limousin  un  exemplaire  de 
ses  œuvres,  corrigé  de  sa  main.  «  Je  fus  fou  d'orgueil 
et  de  joie,  s'écrie  le  futur  auteur  des  F?icasv  et  je  courus 
la  ville  et  les  collèges  avec  ce  présent  dans  les  mains. 


106  VIENT  A   PARIS. 

Ainsi  commença  ma  correspondance  avec  cet  homme 
illustre,  et  cette  liaison  d'amitié  qui,  durant  trente-cinq 
ans ,  s'est  soutenue  jusqu'à  sa  mort,  sans  aucune  allé- 
ration  '.  » 

Yoltaire,  en  conseillant  au  jeune  Limousin  de  jeter 
le  froc  aux  orties  et  de  venir  courir  dans  la  grande 
ville  les  périlleux  hasards  de  la  carrière  des  lettres, 
comptait  bien  aider  celui-ci  de  ses  avis  et  de  sa 
bourse.  Il  avait  fait  plus,  il  avait  cherché  à  lui  trouver 
quelque  emploi  qui  lui  permît  de  mûrir  son  talent  et 
de  travailler  sans  cette  nécessité  de  produire  qui  a  tant 
atrophié  de  génies  ,  depuis  que  le  monde  est  monde. 
Vers  la  fin  de  1743 ,  Marmontel  recevait  ce  billet  laco- 
nique, mais  fort  de  choses,  comme  disait  Lamotte  : 
«  Yenez,  et  venez  sans  inquiétude.  M.  Orri,  à  qui  j'ai 
parlé,  se  charge  de  votre  sort.  »  Il  en  fallait  beaucoup 
moins  pour  mettre  fin  à  ses  incertitudes  sur  le  choix 
d'un  état.  Il  traita  aussitôt  pour  tout  le  voyage  avec  un 
muletier  ,  au  prix  de  quarante  écus ,  voiture  et  nourri- 
ture comprises,  et  alla  descendre  aux  bains  de  Julien , 
plein  de  rêves  et  de  chimères.  Mais  il  avait,  dès  le 
lendemain,  à  décompter  lourdement  avec  le  présent, 
si  l'avenir  restait  sauf.  Son  premier  soin,  on  s'en 
doute ,  avait  été  de  venir  saluer  Yoltaire  ,  qui  lui  tendit 
les  bras.  «  Mon  ami ,  je  suis  bien  aise  de  vous  voir,  lui 
dit-il.  J'ai  cependant  une  mauvaise  nouvelle  à  vous 
apprendre;  M.  Orri  s'était  chargé  de  votre  fortune; 
M.  Orri  est  disgracié.  »  Le  contrôleur  général  avait 


1.   Marmontel,  OEuvres  complûtes  (Belin),  t.  1,  p.   51.  Mémoires, 
liv.  II. 


SES   DliDUTS.  107 

été  en  cifot  remercié,  le  4  décembre  174o  '.  Le  jeune 
homme  ,  avec  la  vaillance  de  cet  âge,  repartit  que  l'ad- 
versité était  sa  plus  vieille  connaissance  et  qu'elle  ne 
lui  faisait  pas  peur.  «  J'aime  à  vous  voir  cette  con- 
fiance en  vos  propres  forces,  poursuivit  l'auteur  de 
Zaïre.  Oui,  mon  ami,  la  véritable  et  la  plus  digne 
ressource  d'un  homme  de  lettres  est  en  lui-même  et 
dans  ses  talents;  mais,  en  attendant  que. les  vôtres 
vous  donnent  de  quoi  vivre,  je  vous  parle  en  ami  et 
sans  détour,  je  veux  pourvoir  à  tout.  Je  ne  vous  ai 
pas  fait  venir  ici  pour  vous  abandonner.  Si  dès  ce 
moment  même  il  vous  faut  de  l'argent,  dites-le-moi. 
Je  ne  veux  pas  que  vous  ayez  d'autre  créancier  que 
Voltaire  2.  »  Marmontel  n'accepta  pas  :  il  avait  quelque 
peu  d'argent,  son  existence  était  assurée  pour  plusieurs 
mois.  Il  fut  décidé ,  séance  tenante,  que  le  jeune  poète 
tenterait  les  chances  du  théâtre  et  qu'il  ferait  des  tragé- 
dies. Il  alla  se  loger  rue  des  Maçons  ,  une  rue  où  avait 
demeuré  Racine,  et  se  mit,  en  attendant  qu'il  eût 
trouvé  un  sujet,  à  traduire  La  Boucle  de  cheveux  en- 
levée, de  Pope,  qui  lui  valut  cent  écus,  et  à  écrire  une 
Etude  de  l'art  du  théâtre ,  pour  laquelle  Voltaire  lui 
avait  ouvert  sa  bibliothèque.  Ce  dernier  lui  rendait  un 
service  plus  essentiel  en  lui  faisant  obtenir  ses  entrées 
à  la  Comédie  française.  Marmontel  était  d'une  autre 
trempe  qu'un  Linant  ;  il  était  laborieux,  tenace,  il 
voulait  arriver.  Nous  assisterons  bientôt  à  ses  débuts 

1.  Duc  de  Luynes,  Mémoires,  t.  VII,  p.  135;  du  lundi  6  décembre 
1745. 

2.  Marmontel,  OEnvres  complètes  (Helin),  t.  I,  p.   <;<;.  Mémoires, 
livr.  III. 


108  BONTÉS  DE  VOLTAIRE   POUR  LUI. 

qui  eussent  pu  donner  quelque  humeur  à  Voltaire, 
si  Voltaire  eût  eu  une  âme  aussi  étroite  que  l'ont  pré- 
tendu ses  ennemis.  Pour  le  moment,  il  essaye  de 
mériter  l'affection  des  deux  beaux-esprits  dans  l'inti- 
mité desquels  il  vivait  sur  le  pied  de  la  plus  complète 
égalité  ,  car  dans  une  de  ses  lettres  à  Vauvenargues , 
celui-ci  l'appelait  :  «  notre  ami  Marmontel  ',  »  sans 
tenir  compte  de  la  distance  que  l'âge,  le  talent,  la 
renommée  mettaient  entre  eux. 

La  nécessité  d'embrasser  tout  d'une  fois  le  procès 
de?  Travenol  nous  a  forcé  de  laisser  derrière  nous  des 
faits  non  moins  importants,  auxquels  notre  tâche  est 
de  revenir.  Le  titre  d'académicien  ne  devait  pas  être 
un  motif  pour  Voltaire  de  s'endormir  sur  ses  lauriers. 
Quoique  sa  santé  ne  fût  pas  meilleure  que  par  le 
passé,  son  activité  était  infatigable  et  suffisait  aux 
mille  exigences  de  sa  vie  de  poëte,  de  politique  et  de 
courtisan.  11  passait,  comme  on  l'a  dit,  une  partie  de 
son  temps  dans  les  bureaux  de  la  guerre  a  examiner 
les  lettres  des  généraux,  à  ramasser  le  plus  de  faits  et 
d'anecdotes  pour  son  histoire  des  campagnes  du  roi'2; 
tout  en  suivant  son  procès,  il  préparait  encore  un 
grand  ouvrage  pour  la  cour,  dont  un  deuil  imprévu  de- 
vait ajourner  la  représentation.  «  Figurez-vous  qu'on 
m'avait  ordonné  une  grande  pièce  de  théâtre  pour  les 
relevailles  de  madame  la  Dauphine;  que  j'en  étais  au 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (GeuelioL;,  t.  LV,  p.  112.  Lettre 
de  Voltaiieà  Vauvenargues;  Versailles,  mai  17 ■'»«.  «  ...  je  vous  sup- 
plie de  dire  à  notre  ami  Marmontel,  qu'il  m'envoie  sur-le-champ  ec 
qu'il  sail  bien...  » 

2.  Voltaire,  Lettres  inédites  Didier,  18.".:,,  t.  I,  p.  168.  Lettre 
de  Voltaire  à  d'Argenlal  ;  août  17  le. 


LA  DUCHESSE  DU   MAINE  A  CIIALO.NS.  109 

quatrième  acte  quand  madame  la  Dauphine  mourut, 
et  que,  moi  chétif,  j'ai  été  sur  le  point  de  mourir 
pour  avoir  voulu  lui  plaire.  Voilà  commme  la  destinée 
se  joue  des  têtes  couronnées,  des  premiers  gentils- 
hommes de  la  chambre,  et  de  ceux  qui  font  des  vers 
pour  la  cour1.  »  Cette  grande  pièce  de  théâtre  n'était 
autre  que  Sémiramis ,  comme  Voltaire  le  dit  expres- 
sément dans  une  lettre  de  cette  époque  à  Frédéric  2. 

Cependant,  il  nous  faut  signaler  une  étape  de  quel- 
ques jours  chez  la  duchesse  du  Maine,  dont  Voltaire 
était  le  vieux  courtisan.  11  lui  avait  été  présenté,  en- 
core enfant,  et  nous  avons  parlé,  en  son  temps,  d'une 
lecture  à' Œdipe  devant  cet  aréopage  brillant  présidé 
de  fait  par  M.  de  Malezieux.  Puis  les  persécutions,  la 
captivité  étaient  venues  pour  l'Altesse  sérénissime  et 
pour  le  poëte.  Et  c'està  quoi  Arouet  fugitif,  exilé,  fera 
allusion  dans  une  lettre  à  la  princesse  qu'on  sup- 
pose écrite  d'outre-mer.  Il  lui  parle  de  Châlons  et  de 
la  vie  désolée  qu'elle  y  avait  menée  alors ,  vie  si 
dénuée  qu'elle  s'était  vue  réduite  aux  plus  basses  dis- 
tractions. 

Dans  ces  murs  malheureux,  votre  voix  enchantée 
Ne  put  jamais  charmer  qu'un  âne  et  les  échos3. 

.Madame  du  Maine,  en  effet,  en  disette  d'amuse- 
ments et   d'affections,   s'était  prise  dans  sa  prison 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (lieuchot),  t.  LV,  p.  134.  Lettre  de 
Voltaire  à  Cideville;  a  Paris,  le  19  août  1 7  4 G . 

2.  Ibhl.A.  LV,  p.  13(i,  139.  Lettre  de  Voltaire  à  Frédéric;  Paris, 
22  septembre  t  7  i  6 . 

3.  Ibid.,  t.  LI,  p.  177.  Lettre  de  Voltaire  à  la  dueliesse  du  Maine; 
1727. 


110  OUVERTURES  FAITES  A  VOLTAIRE. 

d'une  belle  amitié  pour  un  ânon  qu'elle  était  parvenue 
à  si  bien  façonner  qu'elle  avait  voulu  l'emmener  à 
Sceaux  l.  Qu'on  nous  pardonne  ce  détail  puéril-,  il  ex- 
plique les  vers  de  Voltaire,  qui  étaient  demeurés  une 
énigme.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  poëte  était  resté  le  servi- 
teur de  Ludovise,  sans  se  montrer  à  Sceaux.  A  un  cer- 
tain moment  (1732)  madame  du  Deffand  luiavait  pro- 
posé, non  sans  ordres  apparemment,  d'acheter  une 
charge  d'écuyer  près  de  la  princesse.  Mais  Voltaire  se 
sentait  déjà  trop  grand  garçon  pour  s'engager  dans  la 
domesticité  de  cette  petite  cour,  et  il  répondit  qu'il 
n'était  pas  assez  dispos  pour  un  tel  emploi 2.  Il  tenait 
également  trop  peu  en  place  pour  accepter  une  pareille 
chaîne;  et,  bientôt  après,  des  liens  d'une  autre  nature 
allaient  l'attacher  à  une  femme  séduisante  dont  le  dé- 
vouement et  la  tendresse  méritaient  bien  qu'on  lui 
appartînt  absolument.  Et  puis,  la  condamnation  des 
Lettres  philosophiques,  les  rigueurs  dont  leur  au- 
teur fut  l'objet,  le  forçaient  coup  sur  coup  de  quitter 
Paris,  de  fuir  à  Cirey,  d'où  il  ne  devait  guère  plus  s'é- 
loigner que  pour  surveiller  à  Bruxelles  cet  éternel 
procès  des  du  Châtelet  avec  la  maison  de  Honsbrouck. 
Mais  les  choses  avaient  heureusement  changé  de  face. 
Le  persécuté,  le  fugitif  s'était  changé  en  courtisan,  en 
favori;  il  n'avait  plus  à  se  cacher,  et  c'était  à  qui  fête- 
rait le  poëte  et  son  amie.  Ce  premier  voyage  chez 
la  princesse,  qui  eut  lieu  entre  la  fin  d'août3   et  le 

t.  Président  Hénault ,  OEuvres  inédites  (Paris,  1806),  p.  240. 
Lettre  du  président  à  la  duchesse  du  Maine  ;  1720  (10  mai). 

2.  Voltaire,   OEuvres  complètes  (Beuchot),    t.    CI,  p.    320,    321. 
Lettre  de  Voltaire  à  madame  du  Deffand. 

3.  Ce  voyage  ne  put  avoir  lieu  qu'après  la  Saint-Louis  ;  25  août)  j  car 


LE  CHATEAU   DE  SOREL.  iH 

commencement  de  septembre,  se  trouve  mentionné 
dans  une  lettre  médiocrement  bienveillante  de  l'abbé 
Le  Blanc,  datée  d'Anet.  Mais  Voltaire  était  déjà  reparti 
depuis  quelques  jours ,  quand  celui-ci  y  faisait  son 
apparition. 

...  J'ai  beaucoup  entendu  parler  ici  de  M.  de  Voltaire  et  de 
madame  du  Châtelet,  et  ne  suis  point  du  tout  fâché  de  ne  m'y 
être  point  rencontré  avec  eux.  Ils  ont  fait  à  leur  ordinaire  les 
philosophes  ou  les  fous,  tout  comme  vous  voudrez.  Ils  étoient 
toujours  en  tête-à-tête. 

L'un  et  l'autre  ont  toujours  dédaigné  le  vulgaire  : 
Du  Châtelet  avec  Voltaire, 
Voltaire  avec  Du  Châtelet, 
N'est-ce  pas  un  charmant  doublet? 

Madame  la  duchesse  du  May  ne  a  rétabli  Sorel,  un  ancien 
château  que  M.  de  Vendôme  aimoit  beaucoup1  :  elle  les  y  mena 
tous  deux;  le  lendemain  M.  de  Voltaire  lui  présenta  les  vers  que 
voici  : 

Vous  avez,  de  vos  mains  divines. 
De  ces  antiques  murs  relevé  les  ruines  ; 
Relevez  donc  les  arts  que  vous  daignez  aimer  ; 
Plus  leur  éclat  fut  grand,  plus  leur  chute  est  funeste, 
Et  l'auguste  du  Mayne  est  tout  ce  qui  nous  reste 
Pour  confondre  les  arts  ou  pour  les  ranimer. 

Gomment  trouvez-vous  ce  dernier  vers?  Et  le  compliment 
n'est-il  pas  tout  à  fait  ingénieux? 

Voltaire  assistait  à  la  messe  d'usage  à  la  chapelle  du  Louvre,  mêlé  à 
ses  confrères  auxquels  il  lut  ensuite  une  ode  sur  la  Félicité  des  temps. 
dont  on  applaudit  avec  enthousiasme  le»  trois  derniers  vers,  fort  beaux, 
il  est  vrai  : 

La  nature  est  inépuisable, 

Et  le  travail  infatigable 

Est  un  Dieu  qui  la  rajeunit. 

Mercure  de  septembre  1746,  p.  98,  99. 

1.  Le  duc  de  Vendôme  avait  échangé  la  chàlelenie  de  Vendctiil 
contre  Sorel  qui  appartenait  à  Crozat  chargé  par  Louis  XIV  des  affaires 
du  prince.  Sorel  ne  fil  que  passer  par  les  mains  du  financier,  car,  en 
1702,  il  appartenait  encore  h  un  M.  Diel.  Archives  impériales.  0-09. 
Registre  du  secrétariat  de  la  maison  du  roy,  de  l'année  1725,  p.  471. 


112  LA  CHAUSSÉE. 

Le  jour  que  l'on  fut  à  Sorel  est  ce  jour  où  le  soleil,  masqué 
par  un  brouillard  fort  élevé,  parut  si  rouge.  A  ce  sujet  encore, 
M.  de  Voltaire  a  fait  le  madrigal  suivant  pour  Son  Altesse,  et 
il  est  bon  de  vous  dire  que  c'est  un  impromptu  : 

Quoy,  le  soleil  est  aujourd'hui 
Privé  de  sa  splendeur  au  haut  de  sa  carrière! 

Votre  esprit  n'est  pas  comme  lui, 
Il  conserve  en  tout  temps  sa  force  et  sa  lumière  '. 

Le  reste  de  la  lettre  est  plein  des  préoccupations 
académiques  de  l'abbé,  qui  se  mourait  d'envie  d'être 
immortel,  et  qui,  malgré  la  bienveillance  de  nombre 
de  gens  qui  l'épauleront,  à  commencer  par  madame 
de  Pompadour,  ne  sera  pas  plus  heureux  que  son 
compatriote  Piron.  L'auteur  â'Abensaïd  n'avait  pas 
d'autres  visées,  il  y  songeait  le  jour  et  y  rêvait  la 
nuit.  Quelqu'un  le  rencontrant  à  l'inventaire  de  l'abbé 
Sallier,  dont  on  vendait  les  souliers,  l'engagea  à  en 
faire  l'emplette  «  parce  qu'ils  l'avoient  mené  bien  sou- 
vent à  l'Académie  2.  »  Cette  épître,  aigre-douce,  comme 
il  savait  les  faire,  était  adressée  à  La  Chaussée,  autre 
bonne  langue  qui  ne  demandait  pas  mieux  de  médire 
de  son  prochain.  «  La  Chaussée  étoit  sournois,  raconte 
Yoisenon.  Il  ne  disoit  point  de  méchancetés,  mais  il 
en  faisoit.  L'abbé  Le  Blanc  étoit  son  meilleur  ami;  ce 
n'étoit  pas  assurément  une  sympathie  d'agrément  qui 
avoit  formé  cette  liaison  3.  »  Nous  connaissons  l'abbé 

1.  Lettre  de  l'abbé  Le  Blanc  à  M.  de  la  Chaussée,  l'un  des  Qua- 
rante de  l'Académie  françoise,  rue  des  Quatre-Fils,  vis-à-vis  les  murs 
des  jardins  de  l'hôtel  Soubise,  à  Paris,  au  Marais;  Danet,  le  18  sep- 
tembre 17  46.  L'autographe  est  la  propriété  de  M.  Rathery.  11  a  été 
reproduit  par  la  Correspondance  littéraire,  4e  année,  p.  51,  51'. 

2.  Bulletin  du  Bibliophile  (Techener,  1850),  IXe  série,  p.  878. 
Notes  manuscrites  du  libraire  Prault. 

3.  Yoisenon,  OEuvres  complûtes  (Paris,  17  81),  t.  IV,  p.  69,  70. 


LES  DOMESTIQUES  DE   i.A  MARQUISE.  H3 

Le  Blanc.  Quant  à  l'auteur  du  Préjugé  à  la  mode, 
l'abbé,  tout  le  premier  (avant  leur  liaison,  il  est  vrai  , 
parle  de  La  Chaussée  au  président  Bouhier  comme  d'un 
esprit  difficile  et  caustique  ',  jugement  dont  nous 
aurons  à  apprécier  la  justesse  à  propos  même  de  Vol- 
taire. Mais  revenons  à  ce  dernier,  qui  nous  échappe 
un  peu  à  cette  époque.  Sa  correspondance  languit  ou 
fait  complètement  défaut;  l'on  a  une  lettre  de  lui  à 
Frédéric,  du  22  septembre  ,  et  nous  nen  connaissons 
point  en  octobre.  Nous  savons  pourtant  qu'il  fit  le 
voyage  de  Fontainebleau  avec  son  amie  et  que  leur 
départ  ne  s'effectua  pas  sans  difficultés. 

Madame  du  Chàtelet  avait  le  service  dur;  elle  était 
hautaine,  impérieuse,  et  ne  rachetait  pas  l'exigence  du 
commandement  par  la  générosité.  Au  moment  oùelle  se 
disposait  à  suivre  la  cour,  elle  apprend  que  ses  domes- 
tiques se  sont  donné  le  mot  pour  la  quitter,  moins 
une  femme  de  chambre  qui  s'étaittenue  en  dehors  du 
complot.  Ils  prétextaient  la  cherté  des  vivres  plus  grande 
à  Fontainebleau  qu'à  Paris,  et  prétendaient  d'ailleurs 
trouver  aisément  et  un  meilleur  traitement  et  des  gages 
meilleurs.  Pour  qu'il  n'y  eût  pas  deux  poids  et  deux 
mesures,  la  marquise  avait  fait  mettre  les  gens  de  Vol- 
taire sur  le  même  pied  que  les  siens;  aussi  ceux-ci 
prirent-ils  la  clef  des  champs  à  l'exemple  des  autres, 
sans  se  soucier  de  l'embarras  où  ils  jetaient  leurs  maî- 
tres, s'ils  ne  s'étaient  pas  fait  un  diabolique  plaisir  de 
leur  commune  détresse.  Pour  comble  d'infortune,  le 

1.  Bibliothèque  impériale.  Manuscrits.  Correspondance  du  prési- 
dent Bouhier,  t.  IV ,  f.  399.  Lettre  de  l'abbé  Le  Blanc  au  président; 
19  février  17  3?. 


H4  LONGCHAMP. 

secrétaire  du  poëte  venait  d'être  emporté  par  une  ma- 
ladie inflammatoire,  et  sa  perte  était  pour  Voltaire 
d'une  bien  autre  importance  que  la  défection  de  tout 
son  personnel. 

En  quête  d'un  successeur  à  un  emploi  qui  exi- 
geait une  certaine  capacité,  quoique  de  l'aveu  même 
de  l'auteur  de  Zaïre  l'office  n'eût  pas  toujours  été 
desservi  par  de  très-grands  sires,  Voltaire  se  souvient 
qu'il  avait  trouvé  plusieurs  fois  le  maître  d'hôtel  de  la 
marquise  aidant  le  défunt  à  copier  les  manuscrits  dont 
ce  dernier  était  surchargé.  Le  garçon  semblait  intel- 
ligent, son  zèle  était  de  bon  augure,  son  écriture  était 
nette  et  lisible;  il  y  avait  là  plus  de  raison  qu'il  n'en 
fallait,  dans  la  circonstance,  pour  engager  à  le  mettre 
à  l'essai.  Malheureusement,  avant  cette  défection  géné- 
rale, Longchamp  (car  c'était  lui), dans  un  mouvement 
d'humeur,  avait  quitté  la  maison  de  madame  du  Châ- 
telet  où  il  avait  été  introduit  par  sa  sœur,  l'une  des 
femmes  de  la  marquise.  Il  avait  été  treize  ans  valet  de 
chambre  de  la  comtesse  de  Lannoy,  épouse  du  gou- 
verneur de  Bruxelles,  et,  par  conséquent,  avait  été 
initié  aux  mœurs,  aux  usages  du  grand  monde.  Il  ne 
tarda  pas  toutefois  à  s'apercevoir  qu'il  y  avait  dans  les 
allures  de  la  bonne  compagnie,  en  France,  certaines 
différences  qu'il  ne  soupçonnait  point  et  qui  le  décon- 
certèrent presque,  bien  qu'il  ne  fût  ni  ingénu,  ni  man- 
chot. Il  passait  au  service  de  la  divine  Emilie,  le  16 
janvier  1746.  Le  surlendemain,  comme  il  attendait 
dans  l'antichambre  le  moment  de  son  réveil,  la  sonnette 
s'agite  tout  à  coup.  Il  entre  avec  sa  sœur.  La  marquise 
ordonne  de  tirer  les  rideaux  et  se  lève.  La  présence 


IMPUDEUR   DES   FEMMES.  HS 

de  LoDgchamp  ne  l'embarrassa  point  :  elle  laissa 
tomber  sa  chemise  et  «  resta  nue  comme  une  statue  de 
marbre.  »  Ce  dernier  fut  quelque  peu  interdit;  à  la 
cour  de  Lorraine,  il  avait  été  plus  d'une  fois  dans  le  cas 
de  voir  des  femmes  changer  de  chemise,  «  mais,  à  la 
vérité,  dit-il.,  pas  tout  à  fait  de  cette  façon.  » 

A  une  autre  époque,  les  femmes  souffraient  à  peine 
un  accoucheur;  elles  eussent  rougi  de  faire  porter 
leurs  robes  à  un  grand  laquais;  mais  le  siècle  avait 
marché  et  introduit  dans  leurs  chambres  à  coucher  de 
grands  valets  qui  les  habillaient  et  les  déshabillaient, 
et  cela  bien  avant  le  duc  d'Orléans,  du  temps  de 
Louis  XIV  et  de  Molière  qui  en  dit  son  mot  *.  Il  est  vrai 
que  plus  on  alla,  plus  l'effronterie  des  femmes  s'accrut. 
«  C'est  un  valet  qui  donne  la  chemise,  »  remarque  un 
recueil  publié  vers  la  fin  de  la  Régence  2.  Quelques 
jours  après  ce  qu'on  vient  de  lire,  la  marquise  faisait 
réchauffer  à  Longchamp  l'eau  de  son  bain,  sans  que 
le  sentiment  de  sa  nudité  lui  fît  prendreles  précautions 
les  plus  sommaires.  Au  moins,  la  duchesse  d'Enville, 
en  pareil  cas,  s'enfermait-elle  dans  un  sac  3.  Disons,  à 
la  décharge  de  madame  du  Chàtelet,  que  cette  autre 
mode  était  fort  ancienne,  et  que  les  dames  romaines, 
aux  étuves,  se  servaient  d'un  esclave  ceint  d'un  tablier 


1 .  «  Beauval.  Femme  de  chambre  d'un  commandeur  !  voici  bien 
autre  chose. —  Jeanne.  Et  pourquoi  non,  madame,  les  dames  ont  bien 
des  valets  de  chambre  !  »  Edouard  Fournier,  La  Valise  de  Molière 
(Dentu,  18G8),  p.  39. 

2.  Gayot  de  Pitaval,  Bibliothèque  des  gens  de  cour  (Paris,  17  2  4), 
t.  Il,  p.  319;  t.  IV,  p.  148. 

3.  Madame  de  Grafigny,  Vie  privée  de  Voltaire  et  de  madame  du 
Chàtelet  (Paris,  1826),  p.  438,  439. 


U6  LE  CABARET   DE   LA  MAISON   ROUGE. 

de  peau  noire  pour  les.frotter  et  les  oindre  '.  Une  autre 
fois,  Emilie,  la  duchesse  de  Boufflers,  mesdames  de 
Mailly,  de  Gouvernet2,  du  Delfand  et  de  La  Pope- 
linière  s'avisent  d'aller  faire  une  partie  line  au  ca- 
baret de  la  Maison  rouge.  àChaillot.  Onysoupa,  et, 
comme  il  faisait  très-chaud,  on  se  débarrassa  de  tout 
ce  qui  gênait,  et  l'on  réduisit  le  vêtement  au  strict  né- 
cessaire, sans  que  la  présence  des  laquais  inspirât  à 
ces  belles  dames  plus  de  réserve.  «  C'était  l'usage,  dit 
Longchamp  qui  ne  se  méprend  pas  sur  ces  libertés, 
bien  que  l'homme  chez  lui  en  soit  parfois  fort  troublé  ; 
et  j'ai  été  à  même  de  juger  par  mon  propre  exemple 
que  leurs  maîtresses  ne  les  regardaient  que  comme  des 
automates.  Je  suis  du  moins  convaincu  que  madame 
du  Chàtelet,  dans  son  bain,  en  réordonnant  de  la  ser- 
vir, ne  voyait  pas  même  en  cela  une  ombre  d'indé- 
cence, et  que  tout  mon  individu  n'était  alors  à  ses 
yeux  ni  plus  ni  moins  que  la  bouilloire  que  j'avais  à  la 
main  3.  »  Nous  le  voulons  bien.  Mais  c'est  donc  là  où 
conduit  l'extrême  civilisation  :  la  perte  du  sens  moral, 
un  cynisme  profond  et  même  naïf  qui  n'a  riendebien 
différent  de  l'état  de  la  brute  ! 

Longchamp,  lorsque  le  poëte  songea  à  se  l'attacher, 

1.  Montaigne,  Essais  (Ménard,  1727),  t.  111,  p.  1G5,  liv.  I, 
ch.  XLIX.  Des  Coustumes  anciennes.  —  Marlial,  liv.  Vil,  ép.  35. 

2.  On  pourrait  croire  qu'il  s'agit  ici  de  cette  ancienne  amie  de 
Voltaire,  mademoiselle  de  Corsembleu  de  Livry.  Mais  on  sait  que 
Voltaire  ne  la  revit  qu  en  17  7.8.  quand  ils  étaient,  l'un  et  l'autre,  sur 
le  Lord  de  la  tombe.  La  marquise  de  Gouvernet,  dont  il  est  question, 
t tait  une  des  trois  filles  de  madame  de  Mauconseil;  les  deux  autres 
étaient  la  princesse  d'Hénin  el  madame  de  Llot. 

■i.  Longchamp  et  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire  {Paris,  182G), 
t.  11.  p.  120. 


DÉPART  POUR  FONTAINEBLEAU.  117 

au  moins  pour  toute  la  durée  du  voyage  de  Fontaine- 
bleau, était  dans  une  place  où  il  ne  se  plaisait  point;  il 
accepta  avec  joie  cette  condition  de  secrétaire  qui  le 
relevait  à  ses  yeux,  et  il  fut  convenu  qu'il  suivrait  son 
nouveau  maître  à  deux  jours  d'intervalle;  car  il  luifal- 
laitce  temps  pour  rendre  ses  comptes  à  celui  qu'il  allait 
quitter.  Quant  à  madame  du  Châtelet,  elle  dut  pren- 
dre à  tout  hasard  les  premiers  domestiques  qui  s'of- 
frirent. Marie  Lezinska  arrivait  à  Fontainebleau,  le  sa- 
medi 8  octobre,  après  s'être  arrêtée  à  Choisy  et  à 
Mousseaux  '.  Tout  porte  à  croire  que  l'illustre  couple 
partit  en  même  temps  que  la  cour.  Le  duc  de  Riche- 
lieu avait  mis  à  la  disposition  des  deux  amis  son  hôtel, 
où  ils  s'installèrent  sans  plus  de  cérémonie.  Le  nouveau 
secrétaire  fut  de  parole,  et  Voltaire,  en  se  réveillant,  le 
trouva  à  son  poste,  ce  qui  était  d'autant  plus  opportun 
qu'il  n'avait  pas  encore  pu  se  procurer  de  domestique. 
Longchamp  nous  donne  un  récit  caractéristique  de 
eette  première  matinée.  Le  début  fut  rude.  Yoltaire  lui 
dit  de  lui  apporter  un  portefeuille  ;  et,  comme  celui-ci 
le  cherchait  en  vain  dans  la  pièce,  il  le  lui  montra  du 
doigt  sur  une  chaise  en  lui  criant  :  «  Il  est  là,  ne  le 
voyez- vous  pas!  »  puis,  il  lui  dit  d'accommoder  sa 
perruque,  tandis  qu'il  se  lèverait. 

Quand  il  voulut  la  mettre,  il  ne  la  trouva  pas  de  son  goût, 
se  moqua  de  son  nouveau  perruquier,  prit  la  perruque,  la  se- 
coua fortement  pour  en  faire  tomber  la  poudre,  et  me  dit  de 
lui  donner  un  peigne.  Lui  ayant  présenté  celui  que  j'avais  à  la 
main,  qui  était  petit,  quoique  à  deux  fins,  il  le  jeta  par  terre, 
disant  que  c'était  un  grand  peigne  qu'il  lui  fallait.  Sur  ce  que 

1.   Duc  de  Lmnes,  Mémoires,  t.  VU,  p.  433,  434. 


M8  ENTRÉE   EN    FONCTIONS. 

je  lui  observai  que  je  n'en  avais  pas  d'autre  pour  le  moment, 
il  me  dit  de  le  ramasser;  je  le  pris  et  le  lui  présentai  de  nou- 
veau. Il  le  passa  à  plusieurs  reprises  dans  sa  perruque,  et  après 
l'avoir  ébouriffée,  il  la  jeta  sur  sa  tète.  Je  l'aidai  à  mettre  son 
habit;  après  quoi  il  sortit  pour  aller  déjeuner  avec  madame  du 
Châtelet.  Ce  début  de  mon  service  auprès  de  M.  de  Voltaire 
ne.me  parut  pas  d'un  très-bon  augure  pour  la  suite,  et  je  m'ap- 
plaudissais de  ne  m'ètre  engagé  que  pour  le  temps  du  voyage 
de  Fontainebleau.  Sa  brusquerie  m'avait  déplu,  et  je  la  pris 
d'abord  pour  de  la  brutalité;  mais  je  ne  tardai  pas  à  m'aper- 
cevoir  que  ce  n'était  en  lui  qu'une  extrême  vivacité  de  carac- 
tère, qui  éclatait  par  occasion  et  se  calmait  presque  au  même 
instant.  Je  vis  de  plus  en  plus  dans  la  suite  qu'autant  ses  viva- 
cités étaient  passagères,  et,  pour  ainsi  dire,  superficielles, 
autant  son  indulgence  et  sa  bonté  étaient  des  qualités  solides  et 
durables1... 

Tout  cela  serait  très-frivole  et  complètement  indigne 
de  Thistoire,  s'il  n'y  avait  pas  là  de  précieuses  révéla- 
tions sur  cette  nature  fébrile  jusqu'au  malaise,  dont  le 
premier  mouvement  n'était  pas  toujours  le  meilleur, 
et  qui  avait  souvent  besoin  de  la  réflexion  pour  domp- 
terces  élans  furibonds  à  propos  d'un  portefeuille  qu'on 
était  lent  à  lui  remettre,  d'une  perruque  qui  ne  lui 
agréait  point,  ou  de  toute  autre  chose  de  cette  impor- 
tance. Mais  ne  comprend-t-on  pas  que  ces  brusqueries, 
ces  emportements  sont  à  la  décharge  du  poëte  prompt 
à  réparer  ses  torts  aussitôt  qu'il  est  rentré  en  lui-même, 
à  la  façon  d'un  enfant  qui  sent  sa  faute  et  essaye  par 
des  câlineries  de  la  faire  pardonner  et  oublier. 

Longchamp  nes'estaviséquesur  le  tard  d'écrire  ses 
souvenirs  dont  les  inexactitudes,  répétons-le,  netémoi- 
pas  forcément  contre  sa  sincérité.  A  l'en  croire,  aussitôt 

1.  Longchamp  et  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paris,  182ti), 
t.  II,  p.  134,   lia.   13u. 


GENTILHOMME   ORDINAIRE  DU   ROI.  119 

arrivés,  le  poète  et  la  marquise  repartaient  en  toute 
hâte  pour  des  raisons  que  nous  dirons  plus  tard;  car, 
s'il  se  trompe  d'année,  l'anecdote  pour  cela  ne  nous 
en  paraît  pas  moins  authentique.  Yenus  à  la  cour,  le 
8  octobre  probablement,  ceux-ci  s'y  trouvaient  encore 
un  mois  après,  comme  cela  résulte  d'une  lettre  de  Vol- 
taire à  Cideville.  «  Me  voici  à  Fontainebleau,  écrivait- 
il,  le  9  novembre,  et  je  fais  tous  les  soirs  la  ferme  réso- 
lution d'aller  au  lever  du  roi;  mais  tous  les  matins  je 
reste  en  robe  de  chambre  avec  Sémiramis.  »  C'est, 
en  définitive,  tout  ce  que  nous  savons  de  ce  voyage, 
durant  lequel,  nous  le  soupçonnons,  il  vit  plus  souvent 
le  roi  qu'il  ne  le  dit,  n'eût-ce  été  que  chez  madame  de 
Pompadour,  qu'il  se  fût  bien  gardé  de  négliger.  Il 
quitta,  toutefois,  Fontainebleau  avant  la  cour,  qui  en 
partait  le  23  novembre,  ce  que  l'on  apprend  par  une 
lettre  (en  italien)  à  Algarotti,  datée  de  Paris,  dix  jours 
auparavant  (13  novembre). 

Avec  la  nomination  d'historiographe  de  France, 
Voltaire  avait  obtenu  la  promesse  d'une  charge  de  gen- 
tilhomme ordinaire  du  roi,  pour  la  prochaine  vacance. 
Après  une  attente  de  moins  de  deux  années,  l'auteur 
de  Zaïre  apprenait  la  mort  du  titulaire,  et  recevait, 
tout  aussitôt,  le  brevet  de  sa  nouvelle  dignité. 

Aujourd'hui,  22  décembre  1746,  le  roy  étant  à  Versailles, 
désirant  continuer  au  sr  François  Arrouet  de  Voltaire,  histo- 
riographe de  France  et  l'un  des  40  de  l'Académie  françoise 
des  marques  de  sa  bienveillance,  a  voulu  en  même  tems  faire 
connoitre  son  attention  à  récompenser  ceux  qui  se  dévouent  à 
l'étude  des  lettres,  qui  contribuent  à  leur  progrès,  et  qui  joi- 
gnent à  cet  axantage  le  zèle  et  l'attachement  au  service  de  Sa 
Mté.  Toutes  ces  qualités  se  trouvant  réunies  en  la  personne  du 


120  AKM0IR1ES  DE  VOLTAIRE. 

d.  S.  de  Vollaire,  Sa  M  té  a  jugé  à  propos  de  l'attacher  près 
de  sa  personne;  et  à  cet  effet  elle  l'a  retenu  et  retient  dans  la 
charge  de  l'un  de  ses  gentilshommes  ordinaires  vacante  par 
le  décès  du  sr  Dubois  Daveluy,  etc.  '. 

Cette  nouvelle  grâce  dut  faire  plisser  la  lèvre  à  plus 
d'un  confrère  en  Apollon.  Mais,  à  part  ces  jalousies  de 
métier,  à  part  le  chagrin  des  ennemis,  on  ne  voit  pas 
trop  qui  cette  récente  élévation  pouvait  impressionner 
en  bien  ou  en  mal.  Nous  avons  dit  que  les  Arouet 
étaient  originaires  du  Poitou,  tous  marchands  de  père 
en  fils.  Lorsque  l'on  apprit  qu'un  des  derniers  descen- 
dants de  cette  famille  de  bourgeois,  qui  d'ailleurs  s'é- 
tait décrassée  dans  les  charges  et  figurait  aussi  dans 
Y  Armoriai 2,  avait  promesse  d'une  charge  à  la  cour, 
ce  fut  parmi  les  hobereaux  du  pays  une  indignation 
qu'il  faut  renoncer  à  rendre.  Où  donc  allait-on,  si  le 
roi  recrutait  ses  serviteurs  en  dehors  de  sa  noblesse  et 
au  sein  de  la  petite  roture?  Évidemment  la  fin  du  monde 
n'était  pas  loin  !  Hélas  !  elle  était  plus  voisine  que  ne 
le  pensaient  sans  doute  ceux  qu'effrayaient  et  irri- 
taient de  pareils  oublis  du  pouvoir!  Voici  une  lettre 
curieuse,  écrite  par  un  gentillâtre  de  l'endroit  à  un 

1.  Archives  impériales.  0-90.  Registre  du  secrétariat  de  la  mai- 
son du  Roy.  de  l'année  17  iG,  p.  305.  Brevet  de  Gentilhomme  or- 
dinaire pour  le  sr  Arouet  de  Vollaire;  à  Versailles,  ce  24  décembre 
1746. 

2.  Bibliothèque  impériale.  Manuscrits.  Armoriai ,  t.  I,  p.  l;r?b. 
Généralité  de  Paris.  «  François  Arrouet,  conseiller  du  roy,  receveur 

-  épicéa  à  la  chambre  des  comptes,  porte  d'or  à  trois  flammes  de 
gueules.  »  Voltaire  conserva  les  mêmes  pièces,  mais  en  changea  les 
émaux  et  porta  u  d'azur  à  trois  flammes  d'or  >.  comme  l'indiquent  ses 
cachets,  où  .-on  blason  est  orné  d'une  couronne  et  de  la  décoration 
du  Mérite  de  Prusse.  V 'Intermédiaire  des  chercheurs  et  des  curieux. 
Ve  année,  10  mara   1809,  n"  101,  eol.  !.. 


LE  CHEVALIER  DE  L'HUILLIÈRE.  121 

sien  parent,  M.Ferrand  deMéré,  l'aïeul  du  comte Fer- 
rand,  ministre  sous  la  Restauration,  lettre  caractéris- 
tique, où  ces  nouveautés  dangereuses  sont  trailécs 
comme  elles  méritent,  aux  risques  même  de  manquer 
au  respect  dû  au  roi,  dont  à  coup  sur  on  avait  trompé 
la  religion.  Si  tout  cela  est  grotesque,  c'est  de  l'histoire 
pourtant,  cela  appartient  aux  mœurs,  et  donne  une 
mesure  assez  juste  de  l'étroitesse  d'idées,  de  la  mor- 
gue inepte  de  cette  noblesse  de  clocher  aussi  igno- 
rante, aussi  inintelligente  qu'elle  était  hautaine  et  arro- 
gante. 

On  m'averti,  mon  respequetable  oncle,  que  le  roy,  insité  en 
aireurs  par  des  malentencionés,  grattiffie  du  titre  de  gentil- 
homme de  sa  chambre  un  cuidam  nomé  Arouet,  de  Saint-Lou, 
fils  d'une  Domar,  qui  s'est  fet  conoitre  du  nom  de  Voltere. 
Le  roy  ne  fera  pas  l'affront  à  la  noblesse  de  dispancé  ce  cui- 
dam de  ses  preuve,,  qui  pour  ce  les  procuré  se  vairat  obligé 
de  les  cherché  dans  les  parans  de  sa  mère,  pars  qui  lest  de  la 
rautur  du  cauté  paternel;  ce  qui  seroit  un  dezoneur  pour  des 
gentilshommes  de  nom  et  d'arme,  nobles  de  pérenfils  de  temps 
imémorable.  Je  pri  la  décizion,  mon  cher  oncle,  après  avoir 
pri  l'avi  des  gentilshommes  nos  parans,  qui  ne  se  soucie  de 
dérogé,  qui  li  a  lieux  de  fermé  nos  titre  et  nos  porte  à  ce  Vol- 
tere, que  la  court  malentencioné  aux  gentilhommes  de  sang, 
puisqui  nen  son  pas,  prêtant  élevé,  pour  nous  abessé.  Vous 
nous  dires  vostre  avi  dimanche  au  diné  de  Vernay.  Le  cheval 
rouge  est  ronpu  de  la  course  dier;  si  le  griset  éloit  à  la  mai- 
son, j'irois  vous  parlé  au  lieu  de  vous  écrire1. 

On  l'a  dit,  les  premiers  mois  de  l'année  1747  sepas- 

1.  Benjamin  Fillon,  Lettres  inédites  de  la  Vendée  (Paris,  1SG 1), 
p.  11(i,  117.  Lellre  du  chevalier  de  L'Huillière  à  M.  de  Méré  ;  à 
Vernay.  M.  Beaune  a  recueilli  les  autres  noms  du  chevalier  qu'il  n'est 
pas  inutile  de  joindre  ici  pour  éviter  toute  contusion  et  toute  mé- 
prise :  il  s'appelait  Charles- Joseph  Darrot,  seigneur  du  Cerisier  el  de 
L'Huillière.  Voltaire  au  colléije  (Amvot,  1867),  p.  xxxiu. 


122  UN   BON   CITOYEN. 

sèrent  pour  Voltaire  à  suivre  son  procès  avec  Travenol, 
à  compléter  Y  Histoire  de  la  guerre  de  1741,  à  prendre 
des  pilules  de  Stahl  qu'il  recommande  chaleureusement 
à  Frédéric,  et  aussi,  lorsque  sa  santé  le  lui  permettait,  à 
faire  sa  cour  à  la  favorite.  Le  billet  suivant  qui  com- 
mence par  un  madrigal  que  l'on  nous  dispensera  de  re- 
produire %,  n'a  pas  été  écrit  précisément  par  un  Caton  : 

Je  suis  persuadé,  madame,  que  du  temps  de  César,  il  n'y 
avait,  point  de  frondeur  janséniste  qui  osât  censurer  ce  qui  doit 
faire  le  charme  de  tous  les  honnêtes  gens,  et  que  les  aumôniers 
de  Rome  n'étaient  pas  des  imbécilles  fanatiques.  C'est  de  quoi 
je  voudrais  avoir  l'honneur  de  vous  entretenir  avant  d'aller  à 
la  campagne.  Je  m'intéresse  à  votre  bonheur  plus  que  vous  ne 
pensez,  et  peut-être  n'y  a-t-il  personne  à  Paris  qui  y  prenne 
un  intérêt  plus  sensible.  Ce  n'est  point  comme  vieux  galant 
flatteur  de  belles  que  je  vous  parle,  c'est  comme  bon  citoyen; 
et  je  vous  demande  la  permission  de  venir  vous  dire  un  petit 
mot  à  Étioles  ou  à  Brumoi,  ce  mois  de  mai,  ayez  la  bonté  de 
me  faire  dire  quand  et  où 2. 

Des  compliments,  des  fadeurs  à  celle  qui  dispense 
les  grâces,  quoi  de  plus  excusable  ;  nous  allions  dire  : 
quoi  de  plus  légitime?  Voltaire  a  besoin  d'un  appui  à 
la  cour,  la  marquise  est  presque  une  vieille  amie,  elle 
lui  a  rendu  plus  d'un  bon  ofûce,  elle  ne  demande  qu'à 
lui  prouver  sa  bienveillance  toutes  les  fois  que  s'en 
présentera  l'occasion  ;  cela  vaut  bien  que  l'on  com- 
pare Louis  XV  à  César  et  madame  d'Étiolés  à  Cléopâ- 
tre.  Et  nous  n'y  trouverions  rien,  en  somme,  àrepren- 

1 .  Les  cinq  premiers  vers  de  ce  madrigal  sont,  à  peu  de  chose  près, 
les  mêmes  que  ceux  cités  plus  haut  (p.  12,  13)  et  que  nous  a  trans- 
mis le  duc  deLuynes  ;  mais  les  six  autres  sont  complètement  différents. 

2.  Voltaire,  OEnvres  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  102.  Lettre 
de  Voltaire  à  la  marquise  de  Pompadour  ;  avril. 


LA  VICTOIRE   DE  LAWFELD.  123 

dre,  si  l'on  ne  prétendait,  du  même  coup,  faire  acte  de 
«  bon  citoyen.  »  Yoiià  de  ces  mots  qui  ne  coûtent 
guère  à  Voltaire  et  qu'il  considère  comme  une  mon- 
naie courante  à  l'usage  des  favorites.  Ne  lui  avons-nous 
pas  mi  dire  à  madame  de  Mailly,  dans  une  circon- 
stance où  il  avait  besoin,  il  est  vrai,  d'être  protégé  et 
défendu  :  «  que  la  France  lui  était  plus  chère  depuis 
qu'il  avait  eu  l'honneur  de  lui  faire  un  instant  sa 
cour  '.  » 

Sans  doute  la  marquise  donna  son  octroi  pour  cette 
apparition  à  Étioles  ou  à  Brumoi  ;  mais  nous  n'en 
trouvons  nulle  trace,  ce  qui,  en  somme,  est  assez  indif- 
férent. Voltaire  travaille,  se  drogue,  va  dans  le  monde  ; 
car  avec  lui  tout  cela  marche  de  front.  Il  ne  se  révèle 
pas,  en  tous  cas,  par  sa  correspondance,  nulle  à  cette 
époque  ou  peu  s'en  faut  ;  mais  il  sort  de  son  mutisme 
pour  féliciter  le  ministre  de  la  guerre  des  prouesses 
de  Lawfeld  (2  juillet)  2,  qu'il  célébrait  bientôt  après 
dans  uneépître  à  la  duchesse  du  Maine3.  Cette  épître, 
que  madame  de  Staal  juge  indigne  de  lui  et  qui,  dans 
le  fait,  est  loin  de  valoir  le  Poëmede  Fontenoij  auquel 
il  est  naturel  de  l'opposer,  avait  été  composée  à  la  prière 
de  la  petite-fille  du  grand  Condé.  Cette  condescen- 
dance était  de  nature  à  le  bien  mettre  en  cour  auprès 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LIV,  p.  452.  Lettre 
de  Voltaire  à  la  comtesse  de  Mailli  ;  13  juillet  17  42. 

2.  îbkl.,  t.  LV,  p.  IC3,  104.  Lettre  de  Voltaire  au  comte  d'Ar- 
genson; à  Paris,  le  4  de  la  pleine  lune. 

3.  Ibid.,  t,  XIII,  p.  177.  Épître  à  S.  A.  S.  madame  la  duchesse 
du  Maine  sur  la  victoire  remportée  par  le  roi  à  Lawfeld.  —  Marquis 
d'Argenson,  Mémoires  (Jannet),  i.  V,  p.  33.  Lettre  de  madame  du 
Cliàlclet  au  comte  d'Argenson  ;  à  Paris,  ce  20  juillet  17  47. 


i^i  ARRIVÉE  A  AN  ET. 

de  la  fantasque  princesse,  qui  invita  le  poëte  et  son 
amie  à  venir  passer  quelques  jours  à  Anet.  «  Je  suis 
effrayée  du  long  séjour  qu'ils  doivent  faire  ici  '  »,  s'é- 
crie la  spirituelle  Delaunay,  peu  sympathique  à  tous 
les  deux,  sans  que  Voltaire,  que  nous  sachions,  eût 
rien  fait  pour  s'attirer  cette  animadversion.  Il  est  vrai 
que  le  plus  fort  de  l'antipathie  était  encore  pour  la 
dame.  Voici  le  récit  de  leur  entrée  dans  ce  palais 
de  fées,  qui  s'effectua,  le  14  août,  la  soirée  déjà 
avancée  2. 

Madame  du  Châtelet  et  Voltaire,  qui  s'étaient  annoncés  pour 
aujourd'hui  et  qu'on  avait  perdus  de  vue,  parurent  hier,  sur  le 
minuit,  comme  deux  spectres  avec  une  odeur  de  corps  embau- 
més qu'ils  semblaient  avoir  apportée  de  leurs  tombeaux.  On 

1.  Madame  du  Deffand,  Correspondance  complète  (Pion,  1855), 
t.  I,  p.  87.  Lettre  de  la  baronne  de  Staal  à  madame  du  Deffand; 
17  57  (juillet). 

2.  Le  marquis  d'Argens  dit  dans  une  lettre,  dont  nous  avons  déjà 
cité  un  fragment  à  propos  de  l'arrêt  du  parlement  relatif  à  l'affaire 
Travenol  :  «  Je  vis  hier  Voltaire;  il  m'a  paru  fort  charmé  de  revoir 
son  ami  Isaac.  Il  a  voulu  me  mener  chez  madame  de  Pompadour, 
qui  est  dans  une  maison  de  campagne  aux  portes  de  Paris;  mais  mes 
affaires  me  retenant  à  Paris,  je  l'ai  prié  de  différer  de  quelques 
jours...  »  Cette  lettre  est  datée  du  15  août,  c'eût  donc  été  le  14  que 
d'Argens  eût  rencontré  Voltaire,  Mais  le  moyen  que  Voltaire  ait  pu 
se  trouver  avec  lui,  dans  la  journée,  et  à  Anet  dans  la  soirée?  A  tout 
instant,  le  peu  de  sûreté  des  dates  se  fait  sentir  et  plonge  l'historien 
dans  des  incertitudes  dont  il  ne  peut  sortir  que  par  l'indication  de 
certaines  circonstances  qui  sont  des  points  de  repère  pour  arriver  à 
la  vérité.  Si  d'Argens  est  exact  au  moins  dans  ce  dernier  fait,  la  ques- 
tion est  de  savoir  quel  jour  au  juste  l'arrêt  dans  le  procès  de  Voltaire 
et  des  Travenol  fut  rendu,  puisque  sa  lettre  fut  écrite  deux  jours 
après.  La  sentence  fut  prononcée  le  9,  la  lettre  de  d'Argens  est  donc 
du  1 1  ;  et  ce  fut  le  10  et  non  le  14  qu'il  vit  Voltaire,  qui,  ce  jour-là, 
pouvait  avoir  l'idée  de  le  mener  à  Clioisy  où  se  tenait  alors  la  favo- 
rite. Duc  de  Luynes,  Mémoires,  t.  VIII,  p.  238;  juin  1747. 


PLAISANT   RECIT.  128 

sortait  de  table.  C'étaient  pourtant  dr-s  spectres  affamés  :  il 
leur  fallut  un  souper,  et  qui  plus  est  des  lits  qui  n'étaient  pas 
préparés.  La  concierge,  déjà  couchée,  se  leva  à  grande  hâte. 
Graya1,  qui  avait  offert  son  logement  pour  les  cas  pressants, 
fut  forcé  de  le  céder  dans  celui-ci,  déménagea  avec  autant  de 
précipitation  et  de  déplaisir  qu'une  armée  surprise  dans  son 
camp,  laissant  une  partie  de  son  bagage  au  pouvoir  de  l'en- 
nemi. Voltaire  s'est  bien  trouvé  du  gîte  :  cela  n'a  point  du  tout 
consolé  Gava.  Pour  la  dame,  son  lit  ne  s'est  pas  trouvé  bien 
fait;  il  a  fallu  la  déloger  aujourd'hui.  Notez  que  ce  lit,  elle 
l'avait  fait  elle-même,  faute  de  gens,  et  avait  trouvé  un  défaut 
de....  dans  les  matelas,  ce  qui,  je  crois,  a  plus  blessé  son  esprit 
exact  que  son  corps  peu  délicat;  elle  a  par  intérim  un  appar- 
tement qui  a  été  promis,  qu'elle  laissera  vendredi  ou  samedi 
pour  celui  du  maréchal  de  Maillebois,  qui  s'en  va  un  de  ces 
jours.  Il  est  venu  ici  en  même  temps  que  nous  avec  sa  fille 
et  sa  belle-fille  :  l'une  est  jolie,  l'autre  laide  et  triste.  Il  a  chassé 
avec  ses  chiens  un  chevreuil  et  pris  un  faon  de  biche  :  voilà 
tout  ce  qui  se  peut  tirer  de  là.  Nos  nouveaux  hôtes  fourniront 
plus  abondamment  :  ils  vont  faire  répéter  leur  comédie;  c'est 
Vanture  qui  fait  le  comte  de  Boursouflle  :  on  ne  dira  pas  que 
ce  soient  des  armes  parlantes,  non  plus  que  madame  du  Châ- 
telet  faisant  mademoiselle  de  la  Cochonnière,  qui  devrait  être 
grosse  et  courte.  Voilà  assez  parlé  d'eux  pour  aujourd'hui2. 

Tout  cela  est  vivant ,  on  y  assiste.  Madame  du  Châ- 
telet  ne  figure  pas  là  à  son  avantage,  elle  n'est  pas 
traitée  en  amie.  En  définitive,  et  quelque  prévention 
que  l'on  ait,  "Voltaire  est  toujours  Voltaire;  d'ailleurs, 
l'on  a  trop  d'esprit  soi-même,  et  du  meilleur,  pour  ne 
point  pardonner  a  celui-ci  en  faveur  d'un  esprit  éblouis- 
sant, très-poli,  très-caressant  et  tout  aimable.  Mais  il  en 
est  différemment  pour  madame  du  Châtelet  :  elle  a  la 

1.  Le  chevalier  Gava. 

2.  Madame  du  DelTand,  Correspondance  complète  (Pion,  1855), 
I.  1.  p.  90,  9t.  Lettre  de  la  baronne  de  Staal  à  madame  du  Deffand  ; 
mardi  15  août  17  17. 


126  EMILIE  N'EST  PAS  AIMÉE. 

maladresse  d'être  femme,  elle  a  des  talents,  des  con- 
naissances ,  une  réputation  de  bel  esprit ,  elle  a  fait 
des  mémoires  dont  l'Académie  des  sciences  s'est 
occupée;  le  moyen  d'excuser  et  d'oublier  une  supé- 
riorité qui  ne  songe  pas  à  s'effacer,  qui  obéit  pure- 
ment à  son  naturel  en  sortant  tous  ses  talents  comme 
tous  ses  brillants  de  leur  écrin ,  et  se  fait  applaudir 
même  de  ceux  auxquels  elle  ne  plaît  que  modérément? 
Voltaire  est  représenté  comme  un  bonhomme  facile 
à  contenter.  Pour  la  marquise,  il  faut  plus  de  cérémo- 
nies, et  ce  n'est  point  du  premier  coup  qu'on  la  satis- 
fait et  qu'elle  se  satisfait  elle-même. 

Madame  du  Chételet  est  d'hier  à  son  troisième  logement. 
Elle  ne  pouvait  plus  supporter  celui  qu'elle  avait  choisi;  il  y 
avait  du  bruit,  de  la  fumée  sans  feu  fil  me  semble  que  c'est 
son  emblème;.  Le  bruit,  ce  n'est  pas  la  nuit  qu'il  l'incommode, 
à  ce  qu'elle  m'a  dit,  mais  le  jour,  au  fort  de  ^on  travail  :  cela 
dérange  ses  idées.  Elle  fait  actuellement  la  revue  de  ses  prin- 
cipes :  c'est  un  exercice  qu'elle  réitère  chaque  année,  sans 
quoi  ils  pourraient  s"échapper,  et  peut-être  s'en  aller  si  loin 
qu'elle  n'en  retrouverait  pas  un  seul.  Je  crois  bien  que  sa  tête 
est  pour  eux  une  maison  de  force,  et  non  pas  le  lieu  de  leur 
naissance  :  c'est  le  cas  de  veiller  soigneusement  à  leur  garde. 
Elle  préfère  le  bon  air  de  cette  occupation  à  tout  amusement, 
et  persiste  à  ne  se  montrer  qu'à  la  nuit  close.  Voltaire  a  fait 
des  vers  galants,  qui  réparent  un  peu  le  mauvais  effet  de  leur 
conduite  inusitée1. 

Une  fois  chez  elle ,  madame  du  Ghâtelet  songe  à 
s'installer,  et  dans  ce  but ,  elle  met  la  maison  littéra- 
lement au  pillage,  faisant  rafle  particulièrement  de 

1.  Madame  du  Deffand,  Correspondance  complète  (Pion,  1865), 
t.  1,  p.  93,  94.  Lettre  de  la  baronne  de  Staal  à  madame  du  Deffand  ; 
Anet,  20  août  1747. 


RIDICULES  QU'ON    LUI   PRÊTE.  127 

six  nu  sept  tables,  sans  lesquelles  rien  n'était  possible. 
«  Il  lui  en  faut  de  toutes  les  grandeurs,  d'immenses 
pour  étaler  ses  papiers ,  de  solides  pour  soutenir  son 
nécessaire ,•  de  plus  légères  pour  les  pompons,  pour 
les  bijoux;  et  cette  belle  ordonnance  ne  l'a  pas  ga- 
rantie d'un  accident  pareil  à  celui  qui  arriva  à 
Philippe  II ,  quand ,  après  avoir  passé  la  nuit  à  écrire, 
on  répandit  une  bouteille  d'encre  sur  des  dépêches. 
La  dame  ne  s'est  pas  piquée  d'imiter  la  modération 
de  ce  prince  :  aussi  n'avait-il  écrit  que  sur  des  affaires 
d'État;  et  ce  qu'on  lui  a  barbouillé,  c'était  de  l'al- 
gèbre, bien  plus  difficile  à  remettre  au  net1.  » 
Peut-on  mieux  raconter,  peut-on  mieux  peindre? 

La  duchesse  du  Maine  n'aimait  pas  les  gens  dont  elle 
ne  tirait  nul  agrément,  car  elle  reportait  tout  à  elle,  en 
grande  princesse  qu'elle  était,  et  voulait  que  ses  hôtes 
payassent  son  hospitalité  en  aidant  à  chasser  un  fléau, 
l'ennui,  qui  n'était  jamais  dehors  que  pour  un  temps, 
quoi  qu'elle  fît,  quelque  peine  qu'elle  se  donnât.  Il 
ne  fallait  pas  surtout  que  l'on  pensât  à  s'isoler,  à 
réserver  un  coin  et  une  heure  de  solitude  et  de  liberté  ; 
madame  de  Staal  écrivait  précisément  vers  ce  temps  à 
madame  du  Deffand,  qui  avait  promis  de  venir ,  mais 
qui  négociait  :  «  ...'J'y  ajoute,  de  vous  à  moi,  que  si 
au  grand  château  vous  ne  paraissez  pas  le  soir,  et  que 
vous  soyez  beaucoup  à  Paris ,  on  vous  en  saura  très- 
mauvais  gré,  ne  fût-ce  que  le  mauvais  exemple  de 


1.  Madame  du  Deffand,  Correspondance  complète  (Pion,  1865), 
t.  I,  p.  97.  Lettre  de  la  baronne  de  Staal  à  madame  du  Deffand  ; 
Anet,  mercredi,  30  aoûl  1747. 


128  SANS-GÈNE  DES  DEUX  AMIS. 

faire  sa  volonté  dans  cette  enceinte  \  »  Voltaire  et  la 
marquise  n'en  demeurèrent  pas  moins  renfermés 
toute  la  journée,  le  lendemain  de  leur  arrivée.  «  L'un 
est  à  décrire  des  hauts  faits ,  l'autre  à  commenter 
Newton.  Ils  ne  veulent  ni  jouer  ni  se  promener  :  ce 
sont  bien  des  non-valeurs  dans  une  société,  où  leurs 
doctes  écrits  ne  sont  d'aucun  rapport 2.  »  Cette  pré- 
tention à  ne  se  montrer  que  la  nuit  tombée ,  devait 
produire  un  assez  méchant  effet.  Mais  avec  une  prin- 
cesse qui  aimait  tant  les  vers  qu'elle  assurait  que 
c'était,  dans  ses  indispositions,  le  remède  souverain, 
Voltaire  n'était  pas  embarrassé  de  se  faire  par- 
donner. 

Madame  de  Staal  nous  avait  annoncé  une  comédie 
que  Ton  s'était  mis  à  répéter  au  débotté.  Le  poëte  et  la 
divine  Emilie  avaient  décidé  qu'ils  partiraient  le  25, 
et  il  n'y  eut  pas  eu  à  les  retenir  un  jour  de  plus.  «  Vous 
saurez  seulement  que  nos  deux  ombres,  évoquées  par 
M.  de  Richelieu ,  disparaîtront  demain;  il  ne  peut  aller 
à  Gênes  sans  les  avoir  consultées  :  rien  n'est  si  pres- 
sant. La  comédie  qu'on  ne  devait  voir  que  demain 
(vendredi),  sera  vue  aujourd'hui,  pour  hâter  le  départ. 
Je  vous  rendrai  compte  du  spectacle  et  des  dernières 
circonstances  du  séjour.  Mais ,  je  vous  prie,  ne  lais- 
sez pas  traîner  mes  lettres  sur  votre  cheminée  3.  » 

1.  Madame  du  DelTand,  Correspondance  complète  (Pion,  1865), 
t.  1,  p.  105.  Lettre  de  la  baronne  de  Staal  à  madame  du  Deffand; 
Auet,  dimanche,  24  septembre  1747. 

2.  Ibid.,  t.  I,  p.  92.  Lettre  de  la  baronne  de  Staal  à  madame  du 
Defland;  mercredi,  16  août  1747. 

3.  Ibid.,  t.  1,  p.  95.  Lettre  de  madame  de  Staal  à  madame  du 
Defland;  Anet,  jeudi,  24  août  1747. 


BOURSOUFFLE. 

La  recommandation  était-elle  sérieuse,  et  la  spiri- 
tuelle et  maligne  Delaunay  ne  savait-elle  pas  que  l'on 
se  garderait  bien  de  la  prendre  au  mot?  On  va  voir 
qu'elle  travaillait,  quoi  qu'elle  dise,  pour  le  plus  grand 
divertissement  d'une  société  affolée  d'esprit  et  qui 
goûtait  fort  le  sien. 

Je  vous  ai  mandé  jeudi  que  nos  du  Chàtelet  partaient  le  len- 
demain, et  que  la  pièce  se  jouait  le  soir;  tout  cela  s"est  fait. 
Je  ne  puis  vous  rendre  Boursouflle  que  mincement.  Mademoi- 
selle de  la  Coclionnière  a  si  parfaitement  exécuté  l'extrava- 
gance de  son  rôle,  que  j'y  ai  pris  un  vrai  plaisir.  Votre  Van- 
ture  n'a  mis  que  sa  propre  fatuité  au  personnage  de  Boursouf- 
fle,  qui  demandait  au  delà;  il  a  joué  naturellement  dans  une 
pièce  où  tout  doit  être  aussi  forcé  que  le  sujet1.  Paris-  a  joué 
en  honnête  homme  le  rôle  de  Maraudin,  dont  le  nom  exprime 
le  caractère.  Motel  a  bien  fait  le  baron  de  la  Coclionnière, 
D'Est issac  un  chevalier,  Dup!essis3  un  valet.  Tout  cela  n'a  pas 
mal  été,  et  l'on  peut  dire  que  cette  farce  a  été  bien  rendue  ; 


t.  C'est  sous  le  titre  de  Comte  de  Boursouflle  que  cette  comédie 
fit  son  apparition  pour  la  première  fois  à  Cirey,  en  1734.  Le  2G 
janvier  1761,  la  même  pièce  fut  représentée  à  la  Comédie  italienne, 
sous  le  tilre  de  :  Quand  est-ce  qu'on  me  marie?  Ce  titre  est  devenu 
le  sous-titre,  et  ces  trois  actes  portent  définitivement  le  tilre  de 
YEchange.  Faite  pour  un  public  d'amis,  aussitôt  qu'on  la  mettait 
au  théâtre,  elle  devait  Être  soumise  à  plus  d'un  changement.  Ainsi, 
le  comte  de  Boursouflle  dut  s'appeler  le  comte  de  Falenville;  le  baron 
delà  Coclionnière,  le  baron  de  la  Canardière  ;  Thérèse.  Gothon  ; 
Maraudin,  Brigaodin  ;  Pasquin,  Merlin  ;  madame  Larbe,  madame 
Michel, etc.  On  a  eu  la  fantaisie  de  reprendre  en  1862  cette  farce  au 
gros  sel  à  l'Odéon,  sur  une  version  nouvelle,  reproduite  dans  le  Der- 
nier volume  des  œuvres  de  Voltaire  (Pion,  1802).  Nous  avons  eu 
occasion  déjà  de  nous  occuper  de  ce  séjour  du  poël  ■  à  Anet ,  et 
avec  beaucoup  de  développement;  les  deux  récits  se  complètent  l'un 
l'autre,  et  nous  renverrons,  en  conséquence,  à  nos  Cours  galantes 
(Dentu,  1864),  t.  IV,  p.  285-398. 

2.  Secrétaire  de  la  duchesse  d'Estrées. 

■'.   Officier  de  la  maison  du  duc  du  Maine. 


130  DÉPART. 

l'auteur  l'a  ennoblie  d'un  prologue  qu'il  a  joué  lui-même  et 
très-bien  avec  notre  Dufour1.  qui,  -ans  cette  action  brillante, 
ne  pouvait  digérer  d'être  madame  Barbe  ;  elle  n'a  pu  se  sou- 
mettre- à  la  simplicité  d'habillement  qu'exigeait  son  rôle,  non 
plus  que  la  principale  actrice,  qui,  préférant  les  intérêts  de  sa 
figure  à  ceux  de  la  pièce,  a  paru  sur  le  théâtre  avec  tout  l'éclat 
et  l'élégante  parure  d'une  dame  de  la  cour  :  elle  a  eu  sur  ce 
point  maille  à  partir  avec  Voltaire;  mais  c'est  la  souveraine, 
et  lui  l'esclave.  Je  suis  très-fâchée  de  leur  départ,  quoique 
excédée  de  ses  diverses  volontés,  dont  elle  m'avait  remis  l'exé- 
cution. 

Le  plaisir  de  faire  rire  de  si  honnêtes  gens  que  ceux  que 
vous  me  marquez  s'être  divertis  de  mes  lettres,  me  ferait  en- 
core supporter  cette  onéreuse  charge;  mais  voilà  la  scène  finie 
et  mes  récits  terminés.  Il  y  a  bien  encore  de  leur  part  quelques 
ridicules  éparpillés,  que  je  pourrai  vous  ramasser  au  premier 
moment  de  loisir;  pour  aujourd'hui,  je  ne  peux  aller  plus 
loin2. 

Ce  fut  donc  le  vendredi  2o  août  que  Voltaire  et 
madame  du  Châtelet  s'éloignèrent  du  château  d'Ànet 
où  ils  s'étaient  doucement  laissé  retenir  dix  jours.  Ils 
voulaient  embrasser  l'un  et  l'autre  le  duc  de  Richelieu, 
qui  allait,  à  Gênes,  recueillir  la  succession  de  M.  de 
Boufflers,  mort  de  la  petite  vérole  après  avoir  forcé 
l'ennemi  à  rembarquer  (6  juillet)3.  Mais,  dès  le  len- 
demain, mademoiselle  Delaunay  recevait  une  lettre 
effarée  de  Voltaire  :  il  avait  égaré  Boursouffle ,  oublié 
de  retirer  les  rôles,  perdu  le  prologue,  et  il  priait 
celle-ci,  les  mains  jointes,  de  tout  recouvrer  et  de  lui 
renvoyer  le  prologue,  par  une  autre  voie  que  la  poste, 

1.  Nourrice  du  Dauphin,  et  première  femme  de  la  Dauphine. 

2.  Madame  du  Deffand,  Correspondance  complète  (Pion,  18G5), 
t.  I,  p.  96.  Lettre  de  la  baronne  de  Staal  à  madame  du  Deffand  ; 
Anet,  dimanche,  27  août  1747. 

3.  Barbier.  Journal  (Charpentier),  t.  IV,  p.  252,  253,  août  1747. 


VOYAGE   DE   FONTAiNLtfLEAU.  131 

parce  qu'on  le  copierait.  Quant  aux  rôles,  crainte 
d'accident,  il  la  conjurait  de  les  enfermer  sous  cent 
clefs.  «  J'aurais  cru,  ajoute  la  maligne  baronne,  un 
loquet  suffisant  pour  garder  ce  trésor  '  !  » 

Six  semaines  s'écoulèrent,  depuis  ce  retour  à  Paris, 
sans  le  moidre  incident,  que  nous  sachions.  La  Corres- 
pondance, à  cette  époque,  fait  défaut,  et  elle  sera 
presque  nulle  tout  le  reste  de  cette  année.  Heureu- 
sement ,  les  renseignements  nous  viennent-ils  d'ail- 
leurs,  et  sommes-nous  à  même  d'enregistrer  assez 
au  long  une  succession  d'aventures  qui ,  tout  infimes 
qu'elles  puissent  paraître,  sont  piquantes,  parfois  d'un 
comique  précieux ,  et  les  peignent ,  eu  définitive , 
elle  et  lui,  des  pieds  à  la  tète.  Le  roi  était  installé ,  le 
14  octobre,  à  Fontainebleau,  où  la  reine  arriva,  vers  le 
soir.  Lepoëte  et  son  amie  comptaient  bien,  cela  va  sans 
dire,  faire  leur  cour  et  employer  leur  temps  de  leur 
mieux,  durant  tout  ce  voyage.  C'est  ici  qu'il  nous  faut 
placer  un  événement  que  Longchamp  fait  remonter 
au  précédent  Fontainebleau  (1746),  et  dont  il  serait 
peu  raisonnable  de  nier  la  réalité  parce  que  certains 
détiils  en  sont  erronés.  Au  demeurant,  les  méprises 
de  celui-ci  portent  bien  plutôt  sur  les  dates  et  la  me- 
sure du  temps  que  sur  les  événements  eux-mêmes, 
phénomène  trop  ordinaire  des  récits  de  faits  lointains 
que  la  plume  n'a  point  consignés  et  que  la  mémoire 
seule  s'est  chargée  de  recueillir. 


1.  Madame  du  Delfand,  Correspondance  complète  (Pion,  1865), 
t.  I,  p.  UT.  Lettre  de  la  baronne  de  Staal  à  madame  du  Deffand; 
Ami,  mercredi,  30  août  1747. 


132  LE  JEU   DE  LA  REINE. 

Un  soir,  madame  du  Châtelet,  au  jeu  delà  reine, 
perd  quatre  cents  louis  qui  faisaient  toute  sa  bourse 
et  qui  étaient  aussi  tout  ce  qu'au  départ,  son  inten- 
dant, M.  de  la  Croix,  avait  pu  réunir.  Voltaire,  qui 
n'en  avait  que  deux  cents,  les  lui  donne  ,  et  ces  -der- 
niers vont ,  le  lendemain ,  rejoindre  les  autres.  Le 
poëte  hasarda  quelques  représentations  que  l'on  n'é- 
couta guère  ;  un  laquais ,  dépêché  en  toute  hâte  à 
l'homme  d'affaires,  rapportait  encore  deux  cents  louis, 
qu'on  avait  empruntés  à  gros  intérêts,  et  cent  quatre- 
vingts  envoyés  par  mademoiselle  du  Thil ,  l'ancienne 
dame  de  compagnie  de  madame  du  Châtelet.  C'était 
plus  qu'il  n'en  fallait  pour  réparer  les  pertes  et  con- 
traindre la  fortune  à  faire  volte-face,  La  divine  Emilie  se 
remet  au  jeu  avec  plus  d'ardeur  que  jamais,  et  perd 
tout.  Il  semblerait  qu'elle  n'avait  plus  qu'à  se  retirer  ; 
mais  elle  n'en  fera  rien.  La  voix  de  la  raison  et  de  la 
prudence  n'est  point  entendue  ou  est  étouffée  ;  la 
marquise  cave  sur  parole,  et  se  voit,  à  la  fin  de  la 
soirée ,  débitrice  d'une  somme  de  quatre-vingt-quatre 
mille  francs  !  Voltaire,  qui  n'avait  pu  rien  entraver  et 
qui  était  demeuré  spectateur  fiévreux  de  cette  succes- 
sion de  désastres ,  trop  ému  lui-même  pour  veiller  sur 
ses  paroles,  ne  put  s'empêcher  de  lui  dire  que  ses 
distractions  seules  l'avaient  empêchée  de  s'apercevoir 
qu'elle  jouait  avec  des  fripons.  Bien  qu'il  eût,  par  un 
reste  de  réserve,  formulé  cette  accusation  grave  en 
anglais,  cela  fut  entendu  et  compris.  La  marquise 
même  s'aperçut  qu'on  chuchotait ,  et  n'envisagea  pas 
sans  un  effroi  très-fondé  ce  que  ce  propos  pouvait  avoir 
de  dangereux  pour  son  ami  ;  elle  l'en  avertit  aussitôt , 


UNE  SOCIÉTÉ  GANGRENÉE.  133 

et  ils  se  retirèrent  sans   attendre  que  le  grain  fût 
devenu  une  tempête. 

Traiter  de  fripons  les  plus  grands  seigneurs  du 
royaume,  l'inculpation  semble  un  peu  forte  et  par  trop 
invraisemblable.  Pour  forte,  nous  en  convenons;  mais 
invraisemblable,  pas  tant  qu'on  se  l'imaginerait.  «  On 
continue  à  voler  beaucoup  dans  Versailles,  lisons-nous 
dan-  les  Mémoires  de  Luynes,  moins  de  deux  ans  après 
cctle  aventure  de  madame  du  Chàtelet.  Il  y  a  quelques 
jours,  c'étoit  jeudi  dernier,  20  de  ce  mois,  que  l'on 
vola  dans  la  salle  de  la  comédie  M.  de  Nugent,  homme 
de  condition  d'Irlande,  lieutenant-colonel  du  Régiment 
qu'a  eu  M.  de  Fitz-James;  on  lui  prit  sa  bourse  où  il  y 
avoit  78  louis1...  »  Ce  dix-huitième  siècle,  qui  eut  d'ail- 
leurs les  éblouissements  d'une  corruption  à  sa  dernière 
puissance,  avait  fini,  à  force  de  saper  l'édifice  chance- 
lant de  l'ancienne  société,  par  se  dégager  de  tout  frein 
moral  et  remplacer  le  devoir  par  l'instinct.  Il  avait  l'es- 
prit et  le  paradoxe  qui  colorent  et  justifient  tout;  que 
lui  faisait  le  reste?  S'il  n'était  plus  guère  d'honnêtes 
femmes  au  point  de  vue  de  la  chasteté  et  de  la  fidélité 
conjugale,  il  était  tout  aussi  peu  commun  d'en  ren- 
contrer d'honnêtes  au  point  de  vue  seule  de  la  sûreté 
du  commerce.  Madame  du  Deffand  raconte  (vingt  ans 
plus  tard  il  est  vrai),  dans  une  lettre  à  Walpole,  qu'une 
belle  dame,  dont  elle  tait  le  nom,  durant  un  souper 
chezla  comtesse  de  Beuvron,  de  concert  avec  son  galant, 
força  la  serrure  d'un  secrétaire,  par  curiosité  pure,  s'il 


l.   Duc  tic  Luynes,  Mémoires,  1.  IX,  p.  367;  Versailles,  mardi  25 

'  i!). 


134  LES  FRIPONS  DE  QUALITE. 

fallait  l'en  croire  ;  car,  surprise  par  un  valet,  elle  se  vit 
dans  l'obligation  de  prendre  à  part  la  comtesse  et  de  lui 
avouer  son  indiscrétion  '.  Madame  du  Deffand,  si  ré- 
servée ici2,  l'est  infiniment  moins  dans  une  autre  lettre 
écrite  le  même  jour  et  nomme  les  masques  tout  au 
long  :  le  galant  était  M.  de  Thiars,  la  belle  dame  la 
princesse  de  Monaco  M  Le  jeu  de  Marie-Antoinette  ne 
sera  pas  plus  sûr  que  celui  de  Marie  Lezinska,  il  sera 
une  vraie  caverne  où  se  passeront  les  plus  étranges 
aventures.  A  Marly,  on  s'apercevait  un  jour  qu'un  rou- 
leau de  louis  faux  avait  été  substitué  au  véritable.  Cette 
gentillesse  était  le  fait  d'un  mousquetaire ,  que  l'on  se 
contenta  d'arrêter  et  d'enfermer.  «  On  vous  friponne 
bien ,  messieurs ,  »  disait  Madame  à  messieurs  Cha- 
lâbre  et  Poinçot.  «  Les  banquiers  du  jeu  de  la  reine, 
racontent  les  nouvelles  à  la  main,  pour  obvier  aux  es- 

1.  Madame  du  Delïand,  Correspondance  complète  (Pion,  1865), 
t.  I,  p,  364.  Lettre  de  madame  du  Delïand  à  Horace  Walpole;  Paris, 
mardi,  3  juin  17  66. 

2.  11  faut  équitablement  en  restituer  le  mérite  à  ses  éditeurs  ;  car 
madame  du  Delïand  nommait  en  toutes  lettres  les  deux  acteurs  à  son 
correspondant. 

3.  Correspondance  complète  de  madame  du  Deffand  avec  la  duchesse 
de  Choiseul  (Paris,  Lévy,  1866),  t.  I,  p.  36,  37.  Lettre  de  madame 
du  Delïand  à  Crawford;  Paris,  mardi,  3  juin  1766.  —  Nous  lisons 
ailleurs,  à  la  date  du  17  novembre  1763  :  «  ....Mais  mon  cœur, 
sais-tu  ce  qui  est  arrivé  à  la  pauvre  Mme  de  Vernége,  chez  qui  nous 
avons  été  au  bal?  Tout  Paris  dit  que  cette  histoire  est  très-vraie. 
Elle  a  été  arrêtée  il  y  a  quelques  jours  dans  son  carrosse  :  on  l'accuse 
d'avoir  été  voler  publiquement  chez  tous  les  marchands.  Elle  s'est 
réclamée  du  prince  de  Soubise;  on  l'a  conduite  à  l'hôtel;  le  maréchal 
étoil  à  Fontainebleau.  On  a  eu  la  complaisance  de  l'y  mener;  il  a  été 
de  la  plus  grande  surprise  en  la  voyant  arriver,  et  l'on  dit  qu'il  a 
répondu  pour  elle...  »  Laurette  de  Malboissière,  lettres  d'une  jeune 
tille  du  temps  de  Louis  XV  (Paris,  Didier,  1866),  p.  50,  51. 


PANIQUE  DE  VOLTAIRE  BT  DE  LA  MARQUISE.    133 

croqueries  et  filouteries  des  femmes  de  la  cour,  qui 
les  trompent  journellement,  ont  obtenu  de  Sa  Majesté 
qu'avant  de  commencer  la  table  seroit  bordée  d'un  ru- 
ban. Cette  précaution  préviendra  quelques  friponne- 
ries, mais  non  celles  exercées  envers  les  pontes  cré- 
dules qui  confient  leur  argent  aux  duchesses,  et  que 
plusieurs  nient  avoir  reçu  lorsque  leur  carte  gagne  '.  » 
Voilà  qui  excusera  un  peu  l'exclamation  de  Vol- 
taire. Mais  il  s'agissait  bien  que  cette  accusation  fût 
plus  ou  moins  fondée  !  Voltaire  comprit  que,  plus  il 
eût  eu  raison,  plus  le  danger  eût  été  grand.  Le  seul 
moyen  d'échapper  aux  suites  de  son  inconséquence, 
c'était  de  quitter  Fontainebleau  au  plus  vite.  Ce  fut 
aussi  l'avis  de  la  marquise  qui  fit  atteler  et  monta  en 
chaise  avec  lui  dans  la  même  nuit,  et  si  hâtivement, 

1.  Mémoires  secrets  pour  servir  à  l'histoire  de  la  république  des 
lettres  (Londres,  1  780),  1.  IX,  p.  ICC,  167;  18  novembre  1778.  Mer- 
cier écrivait  de  son  côté  :  «  Les  femmes  du  rang  le  plus  distingué 
trichent  quelquefois  au  jeu  avec  une  tranquille  audace  :  elles  ont  en 
même  temps  l'effronterie  de  dire  à  celui  dont  elles  ont  placé  l'argent 
sur  une  carte  qui  gagne,  qu'elles  n'ont  pas  mis.  Comme  cela  arrive 
au  jeu  des  princes,  on  ne  peut  se  venger  d'elles,  qu'en  publiant  le 
lait  le  lendemain  dans  tout  Paris.  Elles  font  semblant  d'ignorer  le 
bruit  qui  court.  »  Voir  notre  édition  du  Tableau  de  Paris  (Pagnerre, 
1853),  p.  191.  —  On  pourrait  multiplier  à  l'infini  les  exemples. 
Tantôt  c'est  un  homme  de  qualité,  un  maître  des  requêtes  qui,  cha- 
que fois  qu'il  dîne  chez  M.  de  Miromesnil,  garde  des  sceaux,  dérobe 
des  couverts  d'argent.  Paris  ,  Versailles  et  la  Province  au  XVIIIe 
Biècle  (Paris,  1817),  t.  II,  p.  ICI,  192;  tantôt  c'est  une  dame  de 
qualité  qui  vole  trois  louis  au  banquier  en  posant  le  doigt  sur  le  mi- 
lieu d'une  des  cartes  et  qui  transforme  ainsi  un  vingt-deux  en  un  vingt- 
et-an  triomphant;  tantôt,  encore,  c'est  un  abbé  qui,  dans  une  des 
meilleures  maisons  de  Paris,  jouant  au  piquet,  reprend  à  sa  conve- 
nance dans  son  écart  et,  grâce  à  ce  procédé  commode,  arrive  à  des 
gains  énormes.  Correspondance  secrète,  politique  et  littéraire  (Londres 
John  Adamson.  1787),  t.  IV,  p.  277.  278. 


136  LE  CHARRON   D'ESSONNE. 

que  ni  l'un  ni  l'autre  ne  songèrent  à  emporter  d'argent, 
et  qu'ils  faillirent  rester  en  gage  chez  un  charron  d'Es- 
sonne, qui  avait  réparé  la  voiture.  Ce  dernier  ne  voulait 
pas  les  laisser  partir  sans  être  payé;  et  il  ne  leur  fallut 
pas  moins,  pour  sortir  de  ses  mains,  que  l'intervention 
fortuite  d'une  personne  de  connaissance  dont  la  chaise 
de  poste  croisait  la  leur  '. 

1.  Nous  avons  cité  plus  haut  une  lettre  du  marquis  d'Argens  d'une 
date  embarrassante;  voici  un  passage  d'une  autre  de  ses  lettres  à  Fré- 
déric qui  ne  nous  embarrasse  pas  moins  :  «  Voltaire  est  à  Fontaine- 
bleau, dont  il  reviendra  mercredi  ;  je  souperai  avec  lui  chez  madame  du 
Chàtelet.  »  Œuvres  complètes  de  Frédéric  le  Grand  (Berlin,  Preuss.), 
t.  MX,  p.  33;  Paris,  3  novembre  1747.  Le  3  novembre  était  un  ven- 
dredi: c'est  jusqu'au  mercredi  une  durée  de  cinq  jours,  pendant  la- 
quelle il  faut  inexorablement  que  se  soit  passée  cette  tragi-comédie, 
qui  dut  rendre  impossible  le  souper  projeté  chez  madame  du  Chàtelet. 
Du  reste,  en  partant  le  mercredi,  selon  ses  projets,  Voltaire  eût  quitté 
Fontainebleau  le  lendemain  du  départ  de  la  reine,  dont  l'indisposi- 
tion raccourcit  le  séjour.  Avec  ces  chiffres,  l'aventure,  au  lieu  d'être 
survenue  le  quatrième  jour  de  leur  arrivée,  se  serait  passée  à  la  lin 
du  voyage  de  Fontainebleau.  Ainsi,  voilà  bien  des  méprises,  sans 
compter  celle  de  l'année,  que  Longchamp  dit  être  17  4(j,  comme  on 
l'a  vu  plus  haut. 


IV 


FUITE  A  SCEAUX.  —  LES  PETITS  CABIXETS.  —  PREMIER 
VOYAGE   A   LUNÉYILLE. 


Voltaire  pensa  que  pour  quelque  temps  il  devait  faire 
le  mort.  Mais  où  se  cacher  pour  échapper  aux  premières 
recherches?  Madame  du  Maine  était  de  retour  d'Anet 
depuis  le  i  9  octobre  '  ;  Sceaux  fut  la  retraite  qu'il  jugea 
la  plus  convenable  et  la  plus  sûre.  Il  s'arrêta  à  quelque 
distance  de  Paris,  dans  un  village  écarté  de  la  route,  où  il 
écrivit  sa  requête  à  la  princesse,  et  chargea  de  la  missive 
un  paysan  qui  rapportait  bientôt  un  gracieux  acquies- 
cement auquel  étaient  jointes  les  instructions  de  Ludo- 
vise.  Le  fugitif  trouverait,  à  la  grille  du  château,  M.  Du- 
plessis,  le  même  Duplessis  qui,  trois  mois  auparavant, 
remplissait  l'important  rôle  de  valet  dans  la  farce  de 
Bour souffle,  et  à  qui  elle  avait  donné  Tordre  de  le  con- 
duire dans  un  appartement  isolé  qu'on  laissait  plei- 
nement à  sa  disposition.  Rassuré  de  ce  côté,  Voltaire 
partit  sur-le-champ  et,  la  nuit  venue,  il  apercevait,  en 
effet,  à  la  grille  du  château,  l'officier  de  confiance  de 

1.  Madame  du  Delland.  Correspondance  complète  [Mon,  1865), 
t.  I,  p.  112.  Lettre  de  madame  de  Staal  à  madame  du  Deffand  ; 
An<-t  :  mardi  10  octobre  i~ +~ . 


138  LA  RUELLE  DE   LA  DUCHESSE  DU   MAINE. 

la  duchesse,  qui  l'introduisit  par  un  escalier  dérobé. 
Longchamp  ne  tarda  pas  à  arriver  avec  les  bagages  et 
le  petit  bureau  portatif  contenant  les  manuscrits  ina- 
chevés. L'ensemble  des  pièces  occupées  par  le  poëte 
était  au  second  étage,  et  avait  vue  sur  les  jardins  et  sur 
une  cour.  Mais  pour  ne  pas  compromettre  son  inco- 
gnito, il  devait  demeurer  les  volets  fermés,  même  le 
jour,  et  travailler  aux  bougies. 

Toutes  les  nuits,  vers  deux  heures,  aussitôt  que 
madame  du  Maine  était  couchée  et  qu'elle  avait 
congédié  son  monde,  il  descendait  dans  sa  chambre  ; 
un  valet  de  pied  dressait  une  petite  table  dans  la  ruelle 
du  lit  et  apportait  le  souper  de  Voltaire.  Ces  heures 
étaient  aussi  délicieuses  que  rapides  pour  tous  les 
deux.  Madame  du  Maine,  femme  d'un  esprit  séduisant, 
quand  elle  voulait  être  aimable,  racontait  au  futur 
historien  de  Louis  XIV  mille  intrigues  de  cour  qu'elle 
avait  vues  de  bien  près,  lorsqu'elle  n'y  avait  pas  été 
mêlée,  et  exhumait  ce  passé  d'hier  avec  ce  bon  sens 
exact  que  mademoiselleDelaunay  signale  comme  l'une 
de  ses  plus  saillantes  qualités.  Quant  à  Voltaire,  il  lui 
était  plus  facile  encore  de  reconnaître  une  hospitalité  si 
gracieusement  accordée.  Après  le  repas,  il  lisait  le  cha- 
pitre d'un  conte,  d'un  roman  qu'il  n'avait  écrit  que  pour 
distraire  la  princesse  ;  et  il  se  trouva  qu'à  la  lin  de  sa 
captivité,  il  avait  composé  une  demi-douzaine  de  petits 
chefs-d'œuvre  tels  que  Babouc,  Memnon,  Scarmen- 
tado,  Micromégas  et  Zadig. 

Cependant,  il  observait  l'incognito  le  plus  strict, 
n'ayant  de  rapports  avec  le  dehors,  comme  avec  le  de- 
dans, que  par  l'intermédiaire  de  Longchamp,  devenu 


SÉVÈRE   INCOGNITO.  139 

tout  à  la  fois  son  valet  de  chambre,  &on  copiste,  son 
secrétaire,  son  messager,  son  chargé  d'affaires.  Et  le 
mystère  fut  si  bien  gardé  que  ceux  qui  étaient  intéres- 
sés à  sa  recherche,  après  avoir  vainement  essayé  de 
dérober  à  la  poste  le  secret  de  son  asile,  le  supposè- 
rent sur  la  route  de  Berlin.  Il  communiquait  pourtant 
avec  madame  du  Châtelet  et  avec  d'Àrgental,  mais 
d'une  manière  détournée  et  par  exprès.  Deux  mois  se 
passèrent  ainsi,  affirme  Longchamp  ,  avant  que  M.  de 
Voltaire  osât,  de  jour,  mettre  le  pied  hors  de  son  ap- 
partement. Nous  croyons  qu'il  allonge  un  peu  la  cour- 
roie, car,  dès  le  26  novembre,  le  poëte  écrivait,  de 
Sceaux,  une  lettre  de  remercîments  à  un  académicien 
d'Angers,  qui  lui  faisait  part  de  sa  récente  élection  à 
l'académie  angevine  *.  Longchamp  devait  être  aussi 
invisible  que  son  maître;  dans  la  journée,  il  mettait  au 
net  les  contes  destinés  à  la  lecture  du  soir,  et,  s'il  était 
envoyé  à  Paris,  il  sortait  et  rentrait  de  nuit.  Ces  ab- 
sences de  son  seul  domestique  livraient  Voltaire  à  un 
complet  isolement,  dont  il  sentit  vite  la  gêne.  Pour 
remédier  à  cet  inconvénient  grave,  il  dit  à  celui-ci 
de  lui  chercher  un  petit  Savoyard  que  l'on  chargerait 
des  courses.  Le  hasard  leur  dépêcha  un  petit  bon- 

1.  Voltaire,  Lettres  inédites  (Didier,  185"),  t.  I.  p.  1G9,  170. 
Lettre  de  Voltaire  à  M***,  académicien  d'Angers;  à  Sceaux,  ce  26 
novembre  17  47.  Il  existe,  publiée  dans  le  même  recueil  et  à  la  même 
page,  une  autre  lettre,  datée  aussi  du  '2  6  novembre,  et  adressée  à 
M.  de  Laplace,  auteur  de  Venise  sauvée  et  ù'Àd'ele  de  Ponthieu,  en 
réponse  aune  lettre  de  celui-ci  dépêchée  à  Fontainebleau  et  qui  avait 
été  retournée  à  Versailles  où  tout  naturellement  elle  n'avait  point 
trouvé  Voltaire.  Les  Œuvres  complètes  (l'.eucliot),  t.  LV,  p.  171,  en 
contiennent  également  une,  écrite  de  Sceaux,  le  20  novembre,  à 
l'adresse  de  M.  de  Uiamflour  Dis. 


140  LE   PETIT  SAVOYARD. 

homme  de  dix  à  douze  ans,  intelligent,  et  d'une  pro- 
bité qu'une  circonstance  étrange  mit  en  relief  delà  fa- 
çon la  moins  équivoque.  Voltaire  avait  voulu  chausser 
des  souliers  neufs,  et,  le  pied  ayant  trouvé  une  ré- 
sistance, il  jugea  que  le  seul  remède  était  de  les  por- 
ter chez  le  cordonnier  pour  qu'il  les  fît  passer  par  la 
forme.  On  les  donne  à  Antoine  qui  s'arrête  à  la  pre- 
mière échoppe  qu'il  rencontre  dans  le  bourg.  Mais  le 
soulier  présente  à  la  forme  la  même  résistance;  le 
cordonnier  le  secoue,  et,  au  grand  étonnement  de  tous 
les  deux,  il  en  fait  tomber  une  bourse  garnie  de  iouis. 
Antoine  la  ramassa  en  pleurant  :  on  doutait  de  lui,  on 
avait  voulu  l'éprouver,  il  eût  été  perdu,  pour  peu  que 
dans  le  trajet  la  bourse  se  fût  échappée  de  la  chaussure  ; 
car  la  terre  était  recouverte  de  neige,  et  il  n'eût  même 
pu  s'apercevoir  de  sa  chute  !  Il  s'alarmait  et  s'attris- 
tait à  tort,  et  l'on  n'avait  pas  eu  ces  machiavéliques  in- 
tentions. La  paire  de  souliers  avait  été  reléguée  dans 
une  armoire  où  Voltaire  serrait  son  argent.  Distrait  ou 
pressé,  le  poëte  avait  jeté  à  la  hâte  et  sans  y  prendre 
garde  la  bourse  dans  le  premier  coin,  et  elle  était  allée 
tomber  au  fond  de  l'une  de  ses  chaussures  l.  Ce  fait 
seul  réfuterait  ces  accusations  d'avarice  sordide  dont 
on  accable  sa  mémoire.  Un  avare  n'a  ni  de  ces  distrac- 
tions ni  de  ces  méprises,  quand  il  s'agit  de  renfermer 
son  argent;  il  le  met  sous  triple  clef,  et  prend  son 
temps  pour  le  cacher  de  son  mieux  et  avec  le  plus  de 
sûreté. 

Cette    captivité  commençait    à  peser    à  Voltaire , 

1.   Longcbamp  et  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire    Paris,  I82C), 
t.  II.  p.  146,  147. 


LA   PAIX   FAITE.  lii 

mais  elle  touchail  à  son  terme.  Un  beau  jour  l'appari- 
tion de  madame  du  Chàtelet  venait  lui  rendre  la  liberté. 
Celle-ci  ne  s'était  point  endormie,  elle  avait  tout  fait 
pour  amener  l'ennemi  à  un  arrangement.  La  première 
colère,  d'ailleurs,  était  passée,  et  Ton  convint  qu'il  ne 
serait  plus  question  de  rien.  «  Au  reste,  dit  Long- 
champ,  sans  trop  y  entendre  malice,  le  joueur  qui  avait 
fait  le  gros  gain  ayant  touché,  ne  s'inquiétait  plus  guère 
de  l'autre  point.  »  Mais  madame  du  Chàtelet  avait  dû 
remuer  ciel  et  terre  pour  faire  honneur  à  sa  dette.  Elle 
vendit  un  bon  de  fermier  général  qu'elle  avait  obtenu 
dans  le  renouvellement  du  bail  des  fermes.  «Celui  qui 
avait  gagné  son  argent  sur  parole,  dit  encore  Long- 
champ,  pressé  de  le  toucher,  entra  en  accommodement 
avec  madame  du  Chàtelet,  et  consentit  à  une  réduction 
assez  forte  sur  la  somme  pour  en  être  payé  de  suite,  ce 
qui  fut  effectué  suivant  son  grand  désir,  car  il  crai- 
gnait des  lenteurs  et  des  atermoiements,  sachant  que 
madame  du  Chàtelet  n'était  pas  riche.  »  Convenons 
que,  vue  de  près,  voilà  une  société  qui,  sous  le  poli  de 
sa  surface,  cache  des  mœurs  d'un  cynisme  et  même 
d'une  grossièreté  inqualifiables.  On  est  heureux  de 
pouvoir  se  dire,  qu'à  l'endroit  de  la  sûreté  et  de  la 
loyauté  du  commerce,  notre  siècle  au  moins  a  des 
croyances,  une  conscience  et  des  scrupules.  Il  est  vrai 
que  nous  sommes  loin  de  compte,  en  fait  d'urbanité 
et  d'élégance;  mais  l'on  ne  peut  tout  avoir. 

Il  n'y  avait  plus  lieu  désormais  de  se  tenir  caché. 
Voltaire  sortit  de  sa  retraite ,  et,  pour  reconnaître  une 
hospitalité  qui  l'avait  sauvé  d'embarras  très-réels,  il 
consentit  de  la  meilleure  grâce  à  prolonger  son  séjour 


142  LE  THÉÂTRE   DE  SCEAUX. 

à  Sceaux.  Sa  présence  ostensible  et  celle  de  la  mar- 
quise furent  l'occasion,  pour  cette  ruche  sans  cesse 
bourdonnante,  de  nouvelles  fêtes  et  de  nouveaux 
plaisirs.  Longchamp  entre,  à  cet  égard,  dans  des  dé- 
tails curieux  qui  trouvent  naturellement  leur  place 
ici. 

C'était  la  comédie,  l'opéra,  les  bals,  les  concerts.  Entre  au- 
tres comédies,  on  joua  la  Prude,  que  madame  du  Maine  avait 
déjà  vu  représenter  sur  son  théâtre  d'Anet1.  Madame  du  Chà- 
telet, madame  de  Staal  et  M.  de  Voltaire  y  prirent  des  rôles. 
Avant  la  représentation,  il  vint  sur  la  scène  et  y  prononça  un 
nouveau  prologue  analogue  à  la  circonstance*.  Parmi  les  opé- 
ras, on  vit  quelques  actes  détachés  de  Rameau,  la  pastorale 
d'Issé,  de  M.  de  La  Motte,  mise  en  musique  par  Destouches, 
l'acte  de  Zelindor,  roi  des  Sylphes,  paroles  de  M.  de  Moncrif, 
musique  de  MM.  Rebel  et  Francœur.  Des  seigneurs  et  des 
dames  de  la  cour  de  madame  du  Maine  y  remplissaient  les 
principaux  rôles;  madame  du  Chàtelet,  aussi  bonne  musicienne 
que  bonne  actrice,  s'acquitta  parfaitement  du  rôle  d'Issé8,  et 


1.  Il  y  a  là  confusion.  C'est  Boursoujjïe  qui  avait  été,  comme  on 
l'a  vu,  représenté  à  Anet.  La  Prude,  dont  il  est  question  ici,  imita- 
tion de  la  comédie  de  Wicherley  (Plain  dealer,  l'Homme  au  franc 
procédé),  fut  représentée  à  Sceaux,  pour  la  première  fois,  le  15  dé- 
cembre 17  47. 

2.  La  Prude  a  un  prologue  en  vers,  et,  très-vraisemblablement, 
n'en  a  jamais  eu  qu'un.  Longchamp  confond  la  Prude  avec  Boursoujjïe 
qui,  lui  aussi,  est  précédé  d'un  prologue,  qui  fut  composé  pour  être 
récité  devant  la  duchesse  du  Maine. 

3.  Le  duc  de  Luynes  parle  de  cette  représentation  où  madame  du 
Chàtelet  fit  merveille,  dans  ses  Mémoires,  t.  VIII,  p.  4  55;  février 
1748.  C'est  à  propos  de  cette  représentation  que  Voltaire  impro\isa 
les  vers  suivants,  sur  la  sarabande  d'Issé. 

Charmante  Issé,  vous  nous  faites  entendre, 
Dans  ces  beaux  lieux,  les  sons  les  plus  flatteurs; 

Ils  vont  droit  à  nos  cœurs  : 
Lcibuitz  n'a  point  de  monade  plus  tendre  ; 
Newton  n'a  point  d'XX  plus  enchanteurs. 


RARES  TALENTS  D'EMILIE.  143 

(\r  celui  de  Zirphé  dans  Zelindor1.  Elle  joua  encore  mieux,  s'il 
est  possible,  le  rôle  de  Fanchon  dans  les  Originaux,  comédie 
de  M.  de  Voltaire,  faite  et  jouée  précédemment  à  Cirey.  Ce 
rôle  semblait  avoir  été  fait  exprès  pour  elle;  sa  vivacité,  son 
enjouement,  sa  gaieté  s'y  montraient  d'après  nature.  Ses  ta- 
lents dans  toutes  ces  pièces  étaient  fort  bien  secondés  par  ceux 
de  M.  le  vicomte  de  Chabot,  de  MM.  le  marquis  d'Asfeld,  le 
comte  de  Croix,  le  marquis  de  Courtanvaux,  etc.  D'autres  sei- 
gneurs tenaient  bien  leur  place  dans  l'orchestre  avec  quelques 
musiciens  venus  de  Paris.  Des  ballets  furent  exécutés  par  les 
premiers  sujets  de  l'Opéra,  et  M.  de  Courtanvaux,  excellent 
danseur,  se  faisait  encore  remarquer  à  côté  d'eux.  On  y  vit, 
au  nombre  des  danseuses,  mademoiselle  Guimard,  à  peine  âgée 
de  treize  ans,  et  qui  commençait  à  faire  parler  de  ses  grâces  et 
de  ses  talents 8. 

1 .  «  Mon  aimable  sylphe,  écrivait  Voltaire  à  Moncrlf,  vous  auriez  été 
conlcnt  ;  madame  du  Châtelet  a  chanté  Zirphé  avec  justesse,  l'a  joué 
avec  noblesse  et  avec  grâce;  mille  diamants  faisaient  son  moindre  or- 
nement. »  Lettres  inédites  (Didier,  1857),  t.  I,  p.  170.  Lettre  de 
Voltaire  à  Moncrif.  On  a  mis  le  millésime  17  48.  Nou3  pensons  que 
c'est  une  erreur;  toutefois,  madame  du  Chàtelet,  bientôt  après,  jouait 
Issé  à  la  cour  de  Lunéville,  et  peut-être  aussi  Zelindor  ;  et  alors  il 
se  pourrait  qu'il  fut  question  des  succès  de  la  marquise  en  Lorraine. 

2.  Longchamp  et  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paris,  1826), 
t.  Il,  p.  150.  Nous  n'avons  guère  fait  ici  que  copier,  mol  pour  mot, 
le  long  récit  de  ce  séjour  forcé  à  Sceaux,  dans  nos  Cours  galantes, 
t.  IV,  p.  298-308.  Nous  avons,  toutefois,  à  rectifier  une  assertion 
qu'autorisaient  les  plus  fortes  apparences.  En  fouillant  dans  les  Re- 
gistres des  Baptêmes  de  la  paroisse  de  Bonne-Nouvelle,  année  1743, 
p.  29,  nous  avions  rencontré  à  la  date  du  26  décembre,  la  naissance 
■If  «  Marie-Madeleine  Guimard  fille  de  Fabien  Guimard,  inspecteur 
des  manufactures  de  toile  de  Véron  ,  en  Dauphin'-.  »  Nous  pensâmes 
avoir  mis  la  main  sur  l'acte  de  baptême  de  la  moderne  Terpsichore. 
Mais  ce  n'était  point  notre  Guimard.  Celle  dont  il  est  ici  question  naquit 
trois  ans  plus  tard,  en  17  40.  Elle  était  tille  naturelle  d'un  Juif  appelé 
Bernard  et  d'une  femme  Morelle.  Guimard  ou  Guimarre  n'était,  d'ail- 
leurs, qu'un  nom  de  guerre,  comme  avaient  l'habitude  d'en  prendre 
les  demoiselles  de  l'Opéra.  Bibliothèque  impériale.  Manuscrits.  F.  R. 
11358.  Journal  de  police  de  Marais,  t.  1,  p.  240,  241,  242;  du  16 
octobre  1700.  Mais  que  la  Guimard  fût  née  en  1743  ou  1746,  on 
conviendra  qu'elle  s'y  prenait  un  peu  tût,  en  17  17,  pour  faire  parler 


144  BILLETS  D'ENTRÉE. 

C'était  madame  de  Malause  qui  avait  fait  à  la  prin- 
cesse la  galanterie  de  l'opéra.  «  Madame  la  duchesse 
du  Maine  a  de  toul  temps  aimé  qu'on  lui  donnât  des 
fêtes  chez  elle,  »  nous  dit  le  duc  de  Luynes.  Mais,  si 
ce  goùt-là  n'était  point  passé  avec  l'âge,  elle  avait  pris 
en  aversion  la  cohue ,  et  ne  vit  pas  d'un  bon  œil  l'af- 
fluence  de  gens  qui  assiégea  le  château  et  la  salle  de 
spectacle.  Ce  ne  fut  pas  sans  se  faire  tirer  l'oreille 
qu'elle  consentit  à  une  seconde  représentation  où  la 
foule  ne  lui  fut  pis  plus  épargnée  qu'à  la  première.  Elle 
déclara  alors  que  l'on  ne  joueraitplus  que  descomédies, 
sans  que  cette  décision  remédiât  beaucoup  à  l'incon- 
vénient qu'elle  pensait  éviter,  ce  qui  la  fâcha  sérieuse- 
ment. Les  billets  d'entrée,  distribués  sans  la  consulter, 
n'étaient  pas  faits  pour  restreindre  un  concours  déjà 
trop  énorme  de  curieux.  Mais  Voltaire  voulait  être 
entendu  par  le  plus  d'oreilles  possible,  et  il  ne  s'était 
pas  trop  préoccupé  du  reste.  Voici  en  quels  termes 
ces  circulaires  étaient  conçues  : 

De  nouveaux  acteurs  représenteront,  vendredi  15  décembre, 
sur  le  théâtre  de  Sceaux,  une  comédie  nouvelle  en  vers  et  eu 
cinq  actes. 

Entre  qui  veut,  sans  aucune  cérémonie;  il  faut  y  être  à  six 
heures  précises  et  donner  ordre  que  son  carrosse  soit  dans  la 
cour  à  sept  heures  et  demie,  huit  heures.  Passé  six  heures,  la 
porte  ne  s'ouvre  à  personne1. 

Madame  du  Maine,  qui  n'avait  pas  été  consultée 
pour  la  rédaction,  voulut  voir  les  billets  et  les  trouva 

de  ses    grâces  et  de  ses  talents,  comme  l'avance  Longchamp,  dont 
e'esl  là  une  des  nombreuses  méprises. 

i.  bu.-  de  Luvnes,  Mémoires,  t.  VIII.  |j.  :].'.:;. 


BRUITS   RIDICULES.  145 

«  indécents  par  rapport  à  elle  »  Mais  ces  billets  cava- 
liers sont  des  modèles  de  convenance  auprès  de  ceux 
que  la  chronique  prêtait  trop  gratuitement  à  Yoltaire  et 
à  son  amie.  «  Madame  du  Chàtelet  et  Voltaire,  nous 
dit  d'Argenson,  ont  perdu  les  entrées  de  la  cour  de 
Sceaux,  à  cause  des  invitations  qu'ils  faisoient  à 
leurs  pièces.  Il  y  a  cinq  cents  billets  d'invitation  où 
Voltaire  offroit  à.  ses  amis  ,  pour  plus  agréable  enga- 
gement, qu'on  ne  verroit  pas  la  duchesse  du  Maine  '.  » 
Mais  le  moyen  d'admettre  que  Yoltaire,  après  le  ser- 
vice que  venait  de  lui  rendre  la  princesse,  pût  avoir 
l'idée  de  l'insulter  aussi  grièvement;  ou,  si  c'était  par 
pur  badinage,  comment  eût-il  pu  se  croire  assuré  du 
silence  de  cinq  cents  invités?  D'après  cette  note  de 
d'Argenson,  les  deux  amis  eussent  été  mis  à  la  porte 
de  Sceaux,  où  l'on  verra  le  poëte,  après  la  mort  de 
la  marquise,  venir  faire  sa  cour  comme  devant.  Chassé 
pour  une  telle  offense,  la  porte  pouvait-elle  lui  être 
rouverte?  Cela  n'est  pas  soutenable.  Ce  qui  est  dans  la 
vraisemblance,  c'est  un  certain  mécontentement  de  la 
part  de  la  duchesse,  qui  le  laissa  bien  un  peu  voir, 
car  elle  n'était  pas  femme  à  se  trop  contenir,  mécon- 
tentement qui  n'alla  pas  toutefois  jusqu'à  une  rupture 
et  encore  moins  à  un  éclat  scandaleux.  Loin  de  faire 
allusion  à  rien  de  pareil,  Longchamp  dit,  au  contraire, 
que  l'on  se  quitta  fort  satisfaits  les  uns  des  autres. 

Ce  dernier  rapporte  ici  un  petit  incident  qui  appelle 
notre  contrôle.  Voltaire  avait  dû,  à  la  prière  de  la  du- 
chesse ,  lire  aux  hôtes  de  Sceaux  qui  se  réunissaient 

I.  Marquis  d'Argenson,  Mémoires  (Jannet),  t.  III,  p.  190  ;  21  dé- 
cembre 17  47. 


146  ZADIG. 

dans  le  grand  salon  du  château,  en  attendant  le  dîner, 
les  contes  dont  elle  avaiteula  première  confidence.  Ces 
chefs-d'œuvre  mignons  furent  trouvés  adorables  :  quelle 
rare  flexibilité  dans  ce  poëte,  qui  pouvait  passer  en  se 
jouant  de  Mérope  à  Babouc  et  Zadig  '  /  On  exigea  de  lui 
la  promesse  de  les  mettre  au  jour,  à  son  retour  à  Paris, 
et  ce  fut  aussi  par  quoi  il  débuta.  Comme,  avant  tout, 
il  cédait  aune  gracieuse  importunité,  il  avait  décidé  de 
ne  laisser  jouir  le  public  de  cette  nouveauté  qu'après 
en  avoir  donné  les  prémices  à  la  volière  de  Sceaux , 
ainsi  que  l'on  appelait  jadis  la  cour  de  madame  du 
Maine.  Mais  cela  n'était  pas  aussi  facile  qu'on  pourrait 
le  penser,  avec  l'avidité  des  libraires,  même  en  faisant 
imprimer  pour  son  compte  propre  et  à  ses  frais.  Vol- 
taire convient  avec  Prault  d'un  tirage  à  mille  exem- 
plaires, et  livre  tout  aussitôt  la  première  moitié  de  Zadig, 
transcrite  sur  des  cahiers  détachés,  dont  le  dernier  se  ter- 
minait avec  la  fin  d'un  chapitre  ;  durant  la  composition 
et  la  correction  de  ces  cahiers,  il  trouverait  largement 
le  temps  de  revoir  et  de  parfaire  l'autre  partie.  Après 
avoir  reçu  les  épreuves  et  apprécié  ce  que  rendait  le 
manuscrit,    l'auteur  appelle  un  libraire   de  Rouen, 

1.  Disons  que  Voltaire,  dans  Zadig,  n'y  est  que  pour  sa  forme 
spirituelle  et  charmante.  Le  fond  est  emprunté  à  l'anglais  Thomas 
Parnell,  qui  l'a  emprunté  aux  homélies  d'Albert  de  Padoue,  mort 
en  1713,  lequel  en  a  trouvé  le  germe  dans  nos  fabliaux.  Litlré, 
Etudes  sur  les  Barbares  et  le  Moyen  âge  (Paris,  Didier,  1867), 
p.  392.  Même  remarque  pour  le  joli  conte  de  Micromégas  dont  l'idée 
première  appartient  à  l'auteur  du  Voyage  dans  la  lune,  Cvrano  de 
Bergerac,.  .Mais,  avant  Voltaire,  Fonlenelle  dans  ses  Mondes  et  Swift 
dans  ses  Voyages  de  Gulliver  s'étaient  inspirés  de  l'œuvre  de  ce  fou 
original.  BuUetindu  Bibliophile  (Teehener,  novembre  1835),  addition 
au  21e  Bulletin,  p.  39.  Bibliographie  des  Fous,  par  Charles  Nodier. 


DEUX  LIBRAIRES  DUPÉS.  147 

nommé  Machuel,  que  ses  affaires  avaient  amené  à 
Paris,  et  lui  fait  le  même  conte  qu'à  Prault  ;  seulement, 
prétextant  le  remaniement  des  premiers  chapitres  du 
livre,  il  lui  demande  de  commencer  l'impression  par 
la  dernière  moitié,  ce  qui  fut  accepté  et  s'exécuta  à  la 
lettre.  Le  poète,  ainsi  nanti  de  tout  l'ouvrage,  l'envoya 
immédiatement  au  brocheur,  et  en  fit  faire  un  petit  bal- 
lot de  deux  cents  exemplaires  pour  madame  du  Maine 
et  son  monde.  Les  deux  libraires  apprirent  vite  l'appa- 
rition de  Zadig,  sur  lequel  ils  avaient,  chacun  de  leur 
côté,  leurs  visées  ;  ils  allèrent  trouver  M.  de  Voltaire  et 
se  plaignirent  avec  l'amertume  de  gens  qu'on  dévalise. 
Celui-ci  leur  déclara  tout  net  ses  motifs  ;  mais  il  ne 
■voulut  pas  non  plus  qu'ils  eussent  trop  à  regretter 
d'avoir  été  devinés  ;  il  joignit  à  ce  qu'il  leur  devait  pour 
frais  d'impression  une  gratification  de  nature  à  les 
consoler  de  ce  petit  échec  et  la  permission  désormais 
d'imprimer  et  de  publier  respectivement  les  parties 
qui  leur  manquaient,  ce  qu'ils  firent  en  toute  dili- 
gence. Beuchot,  déclare  ne  connaître  aucune  édi- 
tion de  Zadig  confirmant  le  récit  de  Longchamp l;  et 
notre  sentiment  est  que  cette  historiette,  si  elle  a  quel- 
que raison  d'être,  doit  avoir  trait  à  une  tout  autre  pu- 
blication. En  tous  cas,  Zadig  (pas  plus  que  les  autres 
contes,  qu'il  fait  remonter,  d'après  celui-ci,  à  1746, 
quand  c'est  en  1747  qu'ils  durent  être  composés,  s'ils 
le  furent  à  Sceaux),  ne  peut  avoir  été  imprimé  au  plus 
tôt  avant  le  commencement  de  1748  ,  puisque  Voltaire 
ne  quitta  pas  le  château  de  madame  du  Maine  avant 

1.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (P.euchot),  t.  XXXIII,  p.  vi. 


148  TROUPE  DES  CABINETS. 

les  derniers  jours  de  décembre.  Et,  s'il  faut  en  croire 
Durival,  ce  ne  fut  point  à  Paris,  mais  à  Nancy,  chez 
Leseure,  que  parut,  en  juillet,  ce  conte  charmant, 
l'une  des  plus  ravissantes  et  spirituelles  créations  de 
ce  génie  universel  auquel  semblaient  être  ouvertes 
toutes  les  routes  et  toutes  les  carrières  '. 

V Enfant  prodigue  avait  été  désigné  pour  être  joué 
dans  les  cabinets.  Il  fut  représenté,  le  samedi  30  dé- 
cembre, devant  le  roi,  sinon  par  les  premiers,  du 
moins  par  les  plus  illustres  acteurs  du  royaume.  Ma- 
dame de  Pompadour  faisait  Lise.  Le  duc  de  Chartres 
jouait  le  rôle  de  Randon;  M.  de  Croissy,  deFiérenfat; 
le  duc  de  Lavallière,  d'Euphémon  le  père  ;  M.  de 
Nivernais,  d'Euphémon  fils,  et  le  marquis  de  Gontaut, 
de  Jasmin.  Madame  de  Brancas  représentait  la  baronne 
de  Croupillac  et  madame  de  Livry  Marthe.  Le  duc  de 
Chartres,  le  duc  de  Nivernais  et  M.  de  Gontaut  s'en 
tirèrent  en  comédiens  consommés.  Les  deux  pre- 
miers, qui  aimaient  le  théâtre  avec  passion,  avaient 
plus  que  des  talents  d'amateurs,  qu'ils  développèrent 
encore  par  une  constante  pratique.  Le  duc  d'Orléans 
passa,  en  effet,  sa  vie  sur  les  planches  de  ses  théâtres 
de  Yillers-Cotterets  et  de  Bagnolet 2,  où  il  tenait  les 
rôles  de  Gilles  avec  un  naturel  et  une  bonhomie  qui  ne 

1.  Durival,  Description  de  la  Lorraine  et  du  Barrois  (Nancy,  17  78), 
t.  I,  p.  196.  Collé  dit  de  son  cùlé,  en  novembre  17  48,  qu'il  vient  de 
lire  Zadifj  «  Petit  romande  M.  de  Voltaire  qui  paroit  depuis  environ 
trois  mois,  »  ce  qui  nous  ramènerait  à  l'édition  de  Nancy,  manifes- 
tement la  première.  Journal,  t.  I,  p.  '2(i,  novembre  1748. 

2.  Ils  étaient  loin  d'être  ses  seuls  théâtres;  on  jouait  encore  la 
comédie  à  sa  petite  maison  de  la  rue  Cadet,  aux  faubourgs  Saint- 
Martin  et  du  Roule,  à  Saint-Cloud  et  au  Raincy. 


E.NTRÉES  ACCORDÉES  AUX  AUTEURS.  149 

sentaient  nullement  leur  prince  du  sang.  Quant  à  Niver- 
nais, qui  avait  joué  la  comédie  sur  le  théâtre  de  ma- 
dame de  Yillemur,  à  Chantemerle,  avec  la  jolie  nièce  de 
Tourneheim,  il  allait,  dans  le  Méchant,  faire  preuve 
d'une  supériorité  telle  que  Gresset souhaita  que  Roséli, 
l'acteur  chargé  du  rôle  de  Yalère  à  la  Comédiefrançaise, 
se  modelât  sur  lui  et  s'assimilât  les  diverses  nuances 
de  son  jeu  '.  V Enfant  prodigue  eut  un  plein  succès 
que  le  poète  ne  connut  qu'après  ;  car  l'on  n'appelait 
point  aux  répétitions  les  auteurs  des  ouvrages  déjà 
joués  sur  les  théâtres  publics.  Il  eût  été  juste,  pour- 
tant, de  fournir  à  ces  derniers,  en  échange  du  plaisir 
dont  on  leur  était  redevable  ,  l'occasion  de  recevoir  du 
prince  un  mot  d'éloge  et  d'encouragement.  Madame 
de  Pompadour,  qui  le  sentit,  leur  obtint  cette  grâce 
légitime  ;  elle  leur  fit  accorder  en  outre  leurs  entrées  à 
ces  représentations,  qui  eurent  longtemps  le  roi  pour 
unique  spectateur,  ce  qu'elle  se  hâta  d'apprendre  à 
Yoltaire  par  un  billet  charmant2.  Celui-ci  devait  bien  à 
une  aussi  chaleureuse  amie  un  remercîment  au  niveau 
de  ses  bontés  ;  il  lui  adressa  tout  aussitôt  les  vers  sui- 

1.  Laujon,  OEuvres  choisies  (Paris,  1S11),  t.  I,  p.  70. 

2.  Laujon  dit  à  fort  que  ce  lut  à  la  seconde  représentation  de 
l'Enfant  prodigue  que  Voltaire  eut  ses  entrées.  L'EnJcml  prodigue  ne 
fui  joué  qu'une  fois  dans  toute  la  durée  des  représentations  des 
petits  appartements.  11  allait  l'être  le  4  mars  17  48,  lorsque  la  mort 
tragique  du  comte  de  Coigny  fit  tout  contremander.  Duc  de  Luynes, 
Mémoires,  t.  VIII,  p.  4G5.  Le  perruquier  des  menus  plaisirs,  Notrelle, 
s'exprime  ainsi  à  ce  propos,  dans  l'un  de  ses  mémoires  :  «  Ce  jour-là, 
dans  le  moment  qu'on  éloit  prêt  à  jouer  et  que  les  acteurs  étaient 
coéffés  et  préparés,  il  y  a  eu  contre-ordre.  Mais  comme  l'ouvrage 
a  été  fait  et  que  Notrelle  a  été  pour  cela  à  Versailles,  il  espère  passer 
en  compte  ce  qui  suit.  »  Bibliothèque  de  l'Arsenal.  Manuscrits. 
B.  L.  F.  47.  Costumes  des  théâtres  des  petits  appartements,  f.   11. 


150  MADRIGAL. 

vants  qui  n'étaient  pas,  il  le  pensait  du  moins,  de 
nature  à  déplaire  : 

Ain-^i  donc  vous  réunissez 
Tous  les  arts,  tous  les  goûts,  tous  les  talents  de  plaire  : 

Pompadour,  vous  embellissez 

La  cour,  le  Parnasse  et  Cythère. 
Charme  de  tous  les  cœurs,  trésor  d'un  seul  mortel, 

Qu'un  sort  si  beau  soit  éternel  ! 
Que  vos  jours  précieux  soient  marqués  par  des  fêtes! 
Que  la  paix  dans  nos  champs  revienne  avec  Louis! 

Soyez  tous  deux  sans  ennemis, 

Et  tous  deux,  gardez  vos  conquêtes1. 

Madame  de  Pompadour  devait  être  et  fut  très-flattée  ; 
et  l'on  conçoit  qu'elle  ne  garda  pas  à  l'auteur  un  secret 
qu'il  ne  lui  demandait  point  et  qui  n'eût  pas  fait  son 
affaire.  Les  vers  étaient  jolis  ;  le  poëte  avait  associé  son 
royal  amant  aux  éloges  qu'il  donnait  à  la  maîtresse; 
qui  l'eût  put  trouver  mauvais?  Voltaire  était  bien 
tranquille  et  n'avait  pas  le  plus  léger  doute  sur  l'effet 
que  produirait  son  madrigal. 

Il  avait  cru  de  si  bonne  foi  ne  pas  excéder  les  licences  qu'au- 
torise la  poésie,  que,  pour  laisser  le  temps  d'examiner  et  mieux 
saisir  tout  le  mérite  de  son  hommage,  il  l'avait  adressé  un  jour 
avant  de  venir  s'assurer  de  la  sensation  qu'il  avait  produite.  Il 
voulait  par  là  se  ménager  la  double  jouissance  et  d'en  recevoir 
des  remercimenls,  et  de  profiter  pour  la  première  fois  des  en- 
trées qu'il  devait  au  succès  de  son  Enfant  prodigue.  Il  n'ar- 
riva de  Paris  que  le  même  jour  où  le  jugement  qu'on  avait  fait 
de  ses  vers  ne  s'était  pas  encore  répandu.  J'étais  à  diner  chez 
M.  de  ïournehem,  qui  ne  savait  rien  du  motif  qui  lui  amenait 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchol),  t.  XIV,  p.  390.  A  ma- 
dame de  Pompadour  qui  venait  de  jouer  la  comédie  aux  petits  appar- 
tements. Nous  donnons  ces  vers  tels  qu'ils  se  trouvent  dans  les  Œuvres 
complètes.  Mais  ce  n'est  pas  la  première  version,  qu'il  faut  aller  cher- 
cher dans  les  Œuvres  de  Laujon  (Paris,  1811),  t.  I,  p.  86. 


VOLTAIRE  CHEZ   TOUR.NEHEM.  loi 

ce  nouveau  convive.  «  Vite,  dit  notre  Amphitrion,  le  diner  de 
M.  de  Voltaire!  »  On  ne  le  fit  pas  attendre,  et  ce  qui  me  parut 
singulier,  son  diner  se  bornait  à  sept  à  huit  tasses  de  café  à 
l'eau  et  deux  petits  pains1.  Cela  ne  l'empêcha  pas  de  défrayer 
la  société  par  nombre  de  saillies  piquantes.  Je  me  rappelle 
qu'on  vint  à  parler  de  l'impôt  qu'on  venait  d'établir  sur  les 
cartes2,  qu'il  approuvait  très-fort,  et  qui  lui  donna  lieu  de  citer 
nombre  de  projets  sur  le  luxe,  tous,  disait-il,  plus  importants 
l'un  que  l'autre,  et  faits  pour  fixer  l'attention  du  gouverne- 
ment; ce  qui  annonçait  une  tète  ardente  et  féconde,  à  laquelle 
nul  objet  et  de  politique  et  d'administration  n'était  étranger. 
Après  être  sorti  de  table,  il  était  entouré  de  convives  qui  ne  se 
lassaient  pas  de  lui  faire  questions  sur  questions;  je  regrettai 
de  ne  pouvoir  être  du  nombre,  mais  c'était  le  jour  de  la  pre- 
mière représentation  d'OEyfé3,  jVtais  obligé  de  rejoindre  mon 
musicien  *  et  de  me  rendre  chez  M.  le  duc  de  la  Vallière,  pour 
qu'il  m'indiquât  le  moment  où.  je  remettrais  au  roi  le  manuscrit 
de  mon  ouvrage  \ 

1.  Voltaire  prit  toujours  du  café  dans  des  proportions  effrayantes. 
g  Un  homme  disait  à  M.  de  Voltaire  qu'il  abusait  du  travail  et  da 
café,  et  qu'il  se  tuait,  u  Je  suis  né  tué,  >  répondit-il.  »  Chamfort, 
OEuvres  (Leçon,  1852). p.  144.  Au  reste,  le  café  fut  toujours  la  grande 
ressource  des  gens  de  lettres  et  des  poètes.  Pour  échapper  aux  hor- 
reurs de  la  migraine,  l'abbé  Delille  en  prenait  jusqu'à  vingt  tasses 
par  jour.  Charles  Brifaut,  OEuvres  (Paris,  1858),  t.  1,  p.  220.  Récita 
d'un  vieux  parrain  à  son  jeune  filleul. 

2.  Nous  avons  recherché  la  date  de  cet  impôt  que  Laujon  dit  éta- 
bli depuis  peii  de  jours.  Il  faut  remonter  à  plus  de  quatorze  mois 
de  là  pour  trouver  cette  ordonnance  sur  les  cartes.  «  21  octobre 
1740.  Déclaration  qui  ordonne  ce  qui  doit  être  fait  pour  la  percep- 
tion du  droit  établi  sur  les  carte3  par  celle  du  1G  février  17  45.  » 
Archives  impériales.  0-90.  Registre  du  secrétariat  de  la  maison  du 
Roy,  de  l'année  17  iG,  p.  2G2. 

3.  Comme  OEalé  fut  représentée,  pour  la  première  fois,  sur  le 
théâtre  des  petits  appartements,  le  1-3  janvier  174  8,  la  date  précise 
de  cette  petite  scène  se  trouve  naturellement  établie. 

4.  La  Garde.  II  avait  alors,  tout  au  plus,  vingt  ans.  Le  succès 
d'ÛEglé  ne  lui  en  valut  pas  moins  la  place  de  maître  d'orchestre  de 
L'Opéra,  fonction  que  l'on  détacha  de  celles  de  ses  directeurs,  Rebcl  et 
Francœur. 

5.  Laujon,  OEuvres  choisies  (Paris,  1811;,  1.  I,  p.  89,  90. 


152  COTERIE  DE  LA  REINE. 

Ce  madrigal,  dont  bientôt  chacun  eut  des  copies, 
souleva  l'indignation  plus  ou  moins  sincère  de  tout 
un  parti.  Voltaire  ne  pouvait  être  le  protégé  de  ma- 
dame de  Pompadour  sans  avoir,  du  même  coup,  pour 
ennemis  les  serviteurs  de  la  reine.  Marie  Leczinska,  si 
peu  reine,  si  peu  influente  qu'elle  fût,  réunissait  au- 
tour d'elle  un  groupe  respectueux  de  fidèles,  groupe 
peu  nombreux,  mais  avec  lequel  il  fallait  compter. 
Madame  de  Luynes  et  la  duchesse  de  Tallard,  la  pre- 
mière dame  d'honneur  de  la  reine,  la  seconde  gouver- 
nante des  enfants  de  France,  étaient,  et  par  leurs 
charges  et  par  leur  austérité,  les  deux  personnages  les 
plus  considérables  et  les  plus  écoutés  de  la  triste  Ma- 
jesté. Cette  petite  cour  ne  laissait  pas  de  préoccuper 
Louis  XV.  11  savait  que  l'opinion  lui  était  favorable  et 
il  saisissait  avec  empressement  les  occasions  de  l'apai- 
ser par  quelque  grâce ,  quelque  marque  d'estime 
et  de  condescendance.  Les  vers  à  la  marquise , 
où  il  était  si  incongrûment  question  de  ses  con- 
quêtes ,  parurent  aux  gens  de  la  reine  le  comble  de 
l'audace  et  de  l'insolence.  En  effet,  que  formulaient- 
ils,  sinon  des  souhaits  indécents,  et  une  opposition 
plus  indécente  encore  entre  les  conquêtes  du  roi  en 
Flandre  et  la  conquête  de  sa  propre  personne  par  sa 
maîtresse?  S'était-il  jamais  rencontré  pareille  impu- 
dence et  si  monstrueuse  effronterie?  Le  poëte  Roi,  que 
l'impunité  de  ses  attaques  enhardissait,  répondit  à  ce 
madrigal,  qui  avait  le  tort  de  dévoiler  les  faiblesses 
royales,  par  une  épigramme  sentencieuse  dont  le  sens, 
noyé  dans  dix  vers  des  plus  flasques,  est  complet  dans 
les  quatre  suivants  : 


AFFECTION   DU   ROI   POUR  MESDAMES.  153 

Les  amours  des  rois  et  des  dieux 
Ne  sont  pas  faits  pour  le  vulgaire... 
Respecter  leur  goût  et  se  taire, 
Est  ce  qu'on  peut  faire  de  mieux1. 

Dès  la  première  heure.  Marie  Leczinska  s'était  ren- 
fermée dans  une  dignité  sans  emphase,  sans  grimaces, 
silencieuse  et  sereine,  se  soumettant  à  son  sort  avec 
une  résignation  qui  n'était  pas  exempte  de  grandeur. 
Pour  arriver  à  leurs  fins,  les  ennemis  de  la  marquise 
durent  donc  se  faire  d'autres  auxiliaires.  Louis  XY 
aimait  fort  ses  filles,  qu'il  allait  voir  chaque  soir  dans 
leur  appartement.  La  favorite  n'avait  pas  songé  à  dé- 
tourner le  père  de  cette  douce  habitude;  sans  doute 
n'y  eût-elle  point  réussi,  et  la  tentative,  en  tous  cas, 
eût  été  périlleuse.  C'était  pourtant  là  le  foyer  le  plus 
actif  des  petites  manœuvres  ourdies  contre  elle.  La 
circonstance  parut  favorable.  Mesdames,  stimulées  par 
leur  entourage,  laissèrent  percer  le  ressentiment  d'un 
outrage  qui  atteignait  la  majesté  royale  aussi  bien  que 
la  dignité  du  mari  et  du  père.  «Elles  l'entourèrent, 
redoublèrent  de  caresses,  et  profitèrent  de  ces  épan- 
chements  mutuels  pour  l'amener  à  sentir  la  nécessité 
d'éloigner  de  lui  un  auteur  qui  venait  d'ajouter  aux 
premiers  toits  qu'elles  lui  connaissaient,  en  se  per- 
mettant des  vers  scandaleux  que  S.  M.  ne  pouvait 
laisser  impunis,  sans  prouver  que  la  gloire  était  moins 
intéressante  pour  sa  personne  que  sa  maîtresse2...  » 

1.  Barbier,  Journal  (Charpentier),  t.  IV,  p.  281,  282;  janvier 
17  48.  Celle  épigramme,  ainsi  que  la  réplique  de  Yollaire,  se  trouve 
également  dans  un  Recueil  de  pièces  curieuses,  tant  en  vers  qu'en  prose 
(Bibliothèque  de  l'Arsenal.  Manuscrits.  B.  L.  305),  t.  V,  f.  535  à  538. 

2.  Laujon,  Œuvres  choisies  (Paris,  1811),  t.  I,  p.  87. 

9. 


IÏM  PRÉTENDUS  VERS  A  LÀ  DAUPHIN  E. 

On  se  demande  en  quels  termes  des  filles  purent  faire 
entendre  à  leur  père  d'aussi  dures,  d'aussi  inconceva- 
bles vérités  dans  leur  bouche;  et  ce  ne  serait  pas,  à 
coup  sûr,  l'incident  le  moins  caractéristique  de  cette 
étrange  époque  où  le  sens  moral  avait  déserté  chacun, 
les  gens  austères  aussi  bien  que  les  libertins,  une  fille 
née  sur  les  marches  du  trône  aussi  bien  que  la  fille 
grossière  dont  les  sentiments  ne  pouvaient  être  qu'au 
niveau  des  exemples  et  des  conseils  de  son  obscur 
milieu  ' . 

Mais,  à  ce  premier  grief,  il  faudrait  joindre  l'envoi 
à  madame  la  Dauphine  de  vers  dont  la  philosophie  dé- 
gagée n'eût  pas  été  prise  en  meilleure  part  : 

Souvent  la  plus  belle  princesse 
Languit  dans  l'âge  du- bonheur... 

Nous  parlons  ici  d'après  la  rumeur  commune.  Le 
bruit  se  répandit  dans  Paris  de  l'indignation  du  roi 
qui  s'était  attribué  le  premier  vers  de  la  deuxième 
stance  : 

Souvent  même  un  grand  roi  s'étonne, 

et  de  la  mesure  de  rigueur  qui  en  fut  la  suite.  L'avocat 
Barbier  n'a  garde  de  ne  pas  consigner  celte  aventure 
dans  son  journal;  mais  il  n'est  pas  le  seul  à  la  recueillir, 
et  on  la  trouve  dans  la  plupart  des  mémoires  du 
temps  ~.  L'arrêt  ne  fut  connu  de  la  marquise  qu'après 

1.  «  M.  le  Dauphin  et  Mesdames,  nous  dit  d'Argenson,  n'appellent 
plus  madame  de  Pompadour  que  maman  p ,  ce  qui  n'est  pas  d'en- 
fants bien  élevés.  »  29  décembre  1748.  Mémoires  (Jannet),  t.  III, 
p.  234. 

2.  Barbier,  Journal  (Charpentier),  t.  IV,  p.  279  (janvier  1748). 
—  Bibliothèque  de  l'Arsenal.  Manuscrits.  B.  L.  135.  Recueil  de  pièces 


VOLTAIRE   EXILÉ.  155 

sa  signification,  à  ce  que  rapporte  Laujon,  qui,  lui,  ne 
fait  aucune  allusion  à  ces  prétendus  vers  adressés  à  la 
Dauphine,  et  attribue  pleinement  la  disgrâce  du  poëte 
au  malencontreux  madrigal  que  nous  avons  cité. 

Le  roi  était  faible;  l'exil  de  Voltaire,  fut  signé  avant  que  ma- 
dame de  Pompadonr  pût  le  savoir.  Elle  l'apprit  avec  quelque 
surprise  ;  mais  elle  avait  trop  d'esprit  pour  ne  pas  sentir  le  dan- 
ger de  s'opposer  à  celte  disgrâce.  Quoique  sa  faveur  parût 
assurée,  elle  n'ignorait  pas  qu'elle  lui  avait  fait  beaucoup  d'en- 
nemies, et  c'eût  été  le  moyen  sûr  d'aigrir  les  plus  dangereuses. 
Elle  dissimula  donc  le  chagrin  qu'elle  ressentait  intérieurement 
de  la  dis.-'ràce  de  son  protégé;  elle  s'accusa  même  d'en  être 
cause,  par  la  publicité  qu'elle  avait  donnée  à  des  vers  que  leur 
auteur  n'avait  destinés  qu'à  être  lus  par  elle;  ce  qui  fit  que  la 
reine  et  la  famille  royale,  qui  craignaient  qu'elle  n'opposât  son 
crédit  au  leur,  lui  surent  gré  de  n'y  avoir  pas  mis  d'obstacle, 
et  le  dirent  publiquement.  Le  roi  avait  paru  trop  flatté  de  l'em- 
pressement de  sa  favorite  à  s'entourer  des  talents  célèbres,  pour 
se  dissimuler  la  peine  qu'il  venait  de  lui  causer;  et,  pour  con- 
soler l'affligée,  il  la  nomma,  quelque  temps  après,  surintendante 
de  la  maison  de  la  reine,  qui  ne  s'en  plaignit  pas1. 

Laujon  écrivait  ces  lignes  en  1811,  plus  de  soixante 
ans  après  ces  petits  événements  de  palais,  qu'il  n'avait 
d'ailleurs  connus,  comme  tout  le  monde,  que  par  des 
commérages  peu  sûrs,  bien  que  son  titre  de  poëte  des 
cabinets  lui  ouvrît,  parfois  le  sanctuaire.  Ainsi,  à  l'en 
croire,  la  résignation  de  bonne  grâce  de  la  favorite  lui 
valut,  à  quelque  temps  de  là,  la  charge  de  surinten- 
dante. Laujon  confond,  c'est  la  charge  de  dame  du 

curieuses,  tant  en  \ers  qu'en  prose,  f.  584  à  587.  L'annotateur  ano- 
nyme dit  expressément  :  «  Il  (Voltaire;  fut  exilé  pour  cette  pièce, 
dans  laquelle  le  roi  crut  se  reconnoîlre.  »  —  Journal  de  Monsieur 
(janvier  1779),  p.  105,  10G. 

1.  Laujon,  OEuvres  choisies  (Paris,  181 1;.  t.  I,  p.  87,  88. 


156  PEU  DE  SURETE   DES  CHRONIQUEURS. 

palais  de  la  reine  qu'il  veut  dire;  mais  cette  place,  à 
laquelle  elle  ne  parvint  qu'au  grand  scandale  de  ceux 
qui  n'avaient  été  déjà  que  trop  choqués  du  tabouret  et 
des  honneurs  de  duchesse  (1752),  elle  ne  l'obtenait 
qu'en  1756  (7  février),  huit  ans  après  le  petit  dégoût 
qu'on  lui  fait  subir,  assez  gratuitement  peut-être.  Il 
devait  y  avoir,  il  y  eut  sans  doute  quelque  chose  de 
vrai  clans  ces  rumeurs,  n'eussent  été  que  le  méconten- 
tement, l'indignation  de  la  coterie  de  la  reine  et  de 
Mesdames  ;  mais  tout  cela,  probablement,  se  borna-t-il 
à  ce  grondement  sourd  qui  n'est  pas  encore  la  tem- 
pête, bien  que  le  plus  souvent  elle  le  suive.  Ce  qui 
donna  à  ces  bruits  d'exil  une  certaine  apparence,  c'est 
que  le  poëte  s'éloignait  de  Paris  à  cette  même  époque 
pour  retourner  à  Cirey,  comme  nous  l'apprend  M.  de 
Luynes  :  «Elle  est  partie  (madame  du  Chàtelet)  au 
commencement  de  cette  année  pour  aller  dans  ses 
terres  de  Champagne  avec  madame  la  marquise  de 
Boufflers  et  M.  de  Voltaire,  et  de  là  elle  est  allée  à  la  cour 
du  roi  de  Pologne  '.  »  Remarquons,  en  passant,  que 
le  duc  de  Luynes  ne  dit  mot  ni  du  mauvais  effet  du 
madrigal  de  Voltaire  ni  de  la  disgrâce  qu'il  lui  mérita. 
Quant  à  l'inculpé,  il  sait  les  propos  qui  courent 
sur  son  compte,  et  il  s'en  explique,  à  deux  rencontres, 
en  homme  qui  n'admet  pas  que  ces  sottises  trouvent 
créance  dans  l'esprit  de  gens  raisonnables.  «Je  ne 
peux  donc,  mes  divins  anges,  sortir  de  Paris  sans  être 
exilé!...  Moi,  une  lettre  à  madame  la  Dauphine!  Non, 
assurément.   Il  est  bien  vrai  que  j'ai  écrit  quelque 

].  Duc  de  Luynes,   Mémoires,  t.  VIII,  p.  455;  février  1748.  — 
BarLier,  Journal  (Charpentier),  l.  IV,  p.  281. 


A  QUI   ÉTAIENT  ADRESSÉS  CES  VERS.  157 

chose  à  une  princesse  qui ,  après  la  reine  et  madame 
la  Dauphine,  est,  dit-on,  la  plus  aimable  de  l'Europe. 
Il  y  a  plus  d'un  an  que  cette  lettre  fut  écrite,  et  je  n'en 
avais  donné  de  copie  à  personne,  pas  même  à  vous  l...r. 
D'Argental  savait  évidemment  tout  cela;  mais  on  n'écri- 
vait pas  à  d'Argental  pour  qu'il  gardât  sa  lettre  en 
poche,  et  cette  petite  explication  était  destinée  à  faire  son 
chemin  à  travers  la  ville.  Mêmes  détails,  plus  circon- 
stanciés, dans  ce  billet  au  président  Hénault  :  «J'ai 
appris,  monsieur,  dans  cette  cour  charmante,  où  tout 
le  monde  vous  regrette,  que  j'étais  exilé  ;  vous  m'avoue- 
rez qu'à  votre  absence  près,  l'exil  serait  doux.  J'ai 
voulu  savoir  pourquoi  j'étais  exilé.  Des  nouvellistes  de 
Paris,  fort  instruits,  m'ont  assuré  que  la  reine  était 
très-fâchée  contre  moi.  J'ai  demandé  pourquoi  la  reine 
était  fâchée,  on  m'a  répondu  que  c'était  parce  que 
j'avais  écrit  à  madame  la  Dauphine  que  le  Cavagnol 
est  ennuyeux.  Je  conçois  bien  que,  si  j'avais  commis 
un  pareil  crime,  je  mériterais  le  châtiment  le  plus  sé- 
vère; mais,  en  vérité,  je  n'ai  pas  l'honneur  d'être  en 
commerce  avec  madame  la  Dauphine.  Je  me  suis  sou- 
venu que  j'avais  envoyé,  il  y  a  plus  d'un  an,  quelques 
méchants  vers  à  une  autre  princesse  très-aimable,  qui 
tient  sa  cour  à  quelque  quatre  cents  lieues  d'ici2...  » 
Cette  princesse  très-aimable  et  la  plus  aimable  de 
l'Europe  après  la  reine  et  la  Dauphine,  n'était  autre 
que  la  princesse  Ulrique,  à  l'adresse  de  laquelle,  en  fin 

1.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LV,  p.  1 7 G.  Letlre 
de  Voltaire  à  d'Argental  ;  Lunéville,  14  février  174S. 

2  Ibid.,  t.  LV,  p.  178.  Lettre  de  Voltaire  au  président  Hénault; 
de  Lunéville. 


io8  DÉPART   POUR   LA   CHAMPAGNE. 

de  compte,  les  stances  sont  restées  parmi  les  œuvres  du 
poète  l.  Voltaire,  dans  sa  lettre  au  président,  fait  allu- 
sion au  bruit  qui  courait  de  la  colère  de  la  reine  à  son 
égard,  pour  avoir  médit  du  Cavagnul;  le  madrigal  à 
madame  dePompadour  eût  été  pourtant  un  motif  plus 
sérieux  de  lui  en  vouloir,  bien  qu'il  ne  semble  pas 
soupçonner  que  Ton  dût  avoir  contre  lui  la  moindre 
cuise  de  froideur.  Mais  dans  les  passes  difficiles,  telle 
fut,  telle  sera  la  tactique  de  toute  sa  vie  :i'accuse-t-on 
d'être  l'auteur  du  Puero  régnante,  aussitôt  de  répon- 
dre que  c'est  bien  à  tort  qu'on  lui  attribue  les  J'ai  vu, 
acceptant  d'avance  les  plus  terribles  châtiments  s'il  est 
pris  en  flagrant  délit  de  mensonge. 

ML  de  Luynes  semble  dire  que  madame  du  Châ- 
telet  et  Voltaire  partirent  pour  la  Champagne  avec  ma- 
dame de  Boufflers.  Longchamp  ne  souffle  mot  de  ce 
tiers  aimable,  et  c'est  bien  en  tête-à-tète  que  les 
deux  amis  comblèrent,  non  sans  aventures,  la  notable 
distance  qui  les  séparait  de  leur  paradis  de  Cirey. 
La  marquise  n'aimait  voyager  que  la  nuit,  et  ce  fut, 
vers  les  neuf  heures  du  soir  qu'ils  s'installèrent  dans 
un  carrosse  chargé  à  l'excès  de  malles  et  de  boîtes. 
La  terre  était  couverte  de  neige  et  il  gelait  très-fort; 
c'était  tenter  le  ciel,  surtout  à  une  époque  où  les  meil- 
leures routes  devenaient,  avec  l'hiver,  impraticables. 
Longchamp  avait  été  dépêchépour  préparer  les  relais. 
Une  poste  avant  Nangis,  l'essieu  vient  à  casser,  et  la 
lourde  voiture  de  rouler  sur  le  pavé  avec  un  fracas  hor- 
rible. Des  cris  aigus  se  font  entendre;  c'est  Voltaire 

I.  Voltaire,  Œuvres  compléta  (Beucliolj,  t.  XII.  p.  523. 


CARROSSE   BRISÉ.  159 

qui  n'est  pas  étouffe  encore,  mais  qui  étouffe  sous  le 
poids  de  madame  du  C.hàtelet,  de  la  femme  de  cham- 
bre, de  tout  ce  monde  de  paquets  et  de  cartons.  Enfin. 
on  parvint  à  le  débarrasser.  Mais  il  fallait  relever  lu 
voiture,  et.  comme  les  deux  postillons  et  les  deux  la- 
quais n'y  suffiraient  pas,  un  postillon  fut  envoyé  vers 
le  village  le  plus  voisin  ;  l'on  ne  pouvait  verser  plus  mal 
à  propos;  un  pied  de  neige  dérobait  le  sol.  La  mar- 
quise et  Voltaire  s'établissent  sur  les  coussins,  et,  faute 
de  mieux,  se  mettent  à  contempler  le  firmament.  Il 
était  pur,  les  étoiles  étincelaient,  l'horizon  était  décou- 
vert; voila  nos  deux  philosophes  qui  oublient  le  criti- 
que de  leur  situation  et  s'évertuent  à  disserter,  en  gre- 
lottant, sur  la  nature  et  le  cours  des  astres.  Il  y  aurait 
sans  doute  un  délicieux  tableau  à  faire  avec  cela  :  le 
carrosse  étendu  sur  le  flanc,  les  bagages  jonchant  le 
chemin,  les  chevaux  debout,  se  secouant  piteusement, 
tandis  que  les  hommes  soufflent  dans  leurs  doigts  et 
tentent  de  se  dégourdir  en  battant  des  jambes  ;  et,  de 
l'autre  côté,  le  couple  scientifique,  assis  sur  des  car- 
reaux de  velours  d'Utrecht,  le  nez  au  vent  et  ne  re- 
grettant au  monde  que  des  télescopes.  Cette  scène 
n'est-elle  pas  charmante?  Mais  le  renfort  arrive,  la  voi- 
ture est  dégagée  et  raccommodée  par  quatre  paysans 
que  l'on  avaitarrachés  de  leur  lit  et  auxquels  on  donna 
douze  francs.  Ceux-ci  se  retirèrent  en  murmurant.  On 
les  laissa  dire  et  l'on  ne  songea  plus  qu'à  continuer  sa 
route.  Mais  à  peine  avait-on  fait  cinquante  pas,  que  la 
machine  se  détraquait  de  nouveau;  il  fallut  bien  rap- 
peler les  ouvriers.  Ils  ne  voulurent  rien  écouter  et  re- 
fusèrent de  rebrousser  chemin.  Un  instant  les  vova- 


160  HALTE  A   LA  CHAPELLE. 

geurs  craignirent  d'être  contraints  de  coucher  là  à  la 
belle  étoile,  faute  de  secours.  Enfin,  l'on  fit  entendre 
raison  aux  récalcitrants,  non  pas  sans  leur  promettre 
de  les  payer  plus  généreusement,  ce  qui  eut  lieu  en 
effet.  Mais  la  divine  Emilie  n'eût-elle  pas  bien  mérité 
que  ces  rustres  réalisassent  leurs  menaces  et  la  mis- 
sent à  même  de  poursuivre  tout  à  son  aise  et  pour  le 
reste  de  la  nuit  ses  observations  astronomiques? 

ANangis,  on  soumit  le  véhicule  fortement  endom-: 
mage  à  une  révision  moins  sommaire.  L'essieu  fut  ré- 
paré ;  mais  la  caisse  était  en  mauvais  état,  et,  pour 
éviter  de  nouveaux  accidents,  on  se  décida  à  gagner  au 
pas  la  Chapelle,  un  château  à  trois  lieues  au-dessus  de 
cette  ville,  appartenant  à  M.  de  Chauvelin.  Ils  trouvè- 
rent sur  la  route,  fort  inquiéta  leur  sujet,  Longchamp 
qui  n'était  pas  non  plus  arrivé  à  destination  sans  en- 
combre. Mais,  présentement,  tout  était  oublié.  Les 
survenants,  réchauffés  par  un  de  ces  feux  dont  nos 
cheminées  étroites  ne  sauraient  donner  l'idée,  faisaient 
honneur  à  une  table  abondamment  fournie,  et  ga- 
gnaient ensuite  leurs  lits,  dont  l'insomnie  et  les  fati- 
gues de  cette  nuit  passée  en  plein  air  glacé  leur  fit  ap- 
précier les  délices.  Deux  jours  furent  consacrés  à  con- 
solider la  caisse  de  la  voiture,  et  l'on  se  remit  en  route 
le  troisième,  pour  arriver  sans  autre  émotion  au  châ- 
teau de  Cirey. 

Encore  fallut-il  s'accommoder,  prendre  pied,  mettre 
toute  chose  en  ordre,  car  le  concierge  n'avait  pas  été 
prévenu.  Mais  l'installation  se  fit  vite.  Madame  de 
Chainpbonin,  à  laquelle  on  écrivit,  accourut  avec  une 
nièce.  Toute  la  noblesse  du  voisinage,  bientôt  infor- 


SÉJOUR  A  CIREY.  161 

mée,  se  piqua  d'émulation  ;  elle  n'eut  d'ailleurs  qu'à 
se  louer  des  châtelains  qui,  décidés  à  ne  pas  se  mor- 
fondre dans  la  solitude,  firent  tout  pour  les  retenir  en 
les  associant  à  leurs  divertissements  et  à  leurs  plaisir.-;. 
Ces  divertissements,  on  en  sait  la  nature.  C'était  la  co- 
médie, et  puis  encore  la  comédie.  Madame  du  Châtelet 
elle-même  composait  des  farces,  des  proverbes,  dans 
lesquels  chacun  jouait  son  personnage,  et  une  partie 
des  journées  était  employée  à  étudier  et  à  répéter  ses 
rôles.  Madame  de  Grafigny  nous  a  déjà  initié  à  cette 
existence  de  Cirey  qui  n'était  pas  toujours  si  remplie 
et  si  dissipée.  «  Les  soirées  se  passaient  aussi  d'une 
manière  fort  gaie  et  fort  amusante,  raconte  Long- 
champ.  Ce  qui  n'était  pas  le  moins  plaisant  pour  les 
spectateurs,  c'est  que  les  acteurs  y  jouaient  parfois 
leurs  propres  ridicules  sans  s'en  apercevoir.  Madame 
du  Châtelet  arrangeait  des  rôles  à  ce  dessein  ;  elle  ne 
s'épargnait  pas  elle-même,  et  se  chargeait  souvent  de 
représenter  les  personnages  les  plus  grotesques.  Elle 
savait  se  prêter  à  tout,  et  réussissait  toujours.  Les  gens 
de  sa  maison  y  étaient  aussi  employés,  quand  cela  était 
nécessaire,  et  j'y  ai  quelquefois  figuré  comme  les 
autres  '...  »  C'est  Longchamp  qui  nous  donne  ces  dé- 
tails; il  nous  dit  que  ce  séjour  à  Cirey  dura  quatre 
mois.  11  ne  se  trompe  pas,  au  bas  mot,  de  moins  de 
trois  grands  mois;  car  Voltaire,  que  nous  avons  vu 
dîner,  le  \  3  janvier,  chez  Tournehem,  dès  le  13  février, 
datait  de  Lunéville  une  lettre  à  Marmontel;  et  Long- 


1.  Longeliaïup  tt  Wajnière,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paris,  182';,. 
t.  II,  p.  172. 


162  LA  COUR   DE  LUNÉVILLE. 

champ  prétend  en  outre  que  l'on  passa  quelque  temps 
à  Commercy. 

Le  bon  Stanislas,  quelque  religieux  qu'il  fût,  aimait 
le  plaisir;  il  aimait  autre  chose  encore,  et,  certaines 
petites  faiblesses  aidant,  sa  cour  ne  manquait  pas 
d'être  fort  agréable.  Le  règne  de  ce  débonnaire  allié 
de  l'héroïque  et  sauvage  Charles  XII,  dont  l'unique 
ambition  fut  de  se  substituer,  dans  le  cœur  reconnais- 
sant de  ses  nouveaux  sujets,  à  des  souverains  adorés, 
a  laissé  des  traces  durables  dans  les  mémoires  comme 
surle  sol  qu'il  couvrit  de  châteaux  et  d'embellissements, 
sans  pressurer  les  peuples  et  avec  ses  seuls  revenus, 
qui  n'allaient  pas  au  delà  de  deux  millions  quarante 
mille  francs  ' .  Il  y  aurait  tout  un  livre  charmant  à 
écrire  sur  ce  petit  royaume  que  le  prince  polonais  te- 
nait en  viager  et  d'une  façon  purement  nominale, 
puisque  la  puissance  effective  était  toute  aux  mains 
d'un  intendant  français,  et  où  il  ne  s'était  guère  réservé 
que  le  droit  de  faire  des  heureux;  sur  cette  cour  mi- 
croscopique (plutôt  un  salon  qu'une  cour),  mais  qui 
toutefois  ne  sera  pas  plus  exempte  que  Versailles  de 
chiffonneries  et  d'intrigues. 

Lunéville,  durant,  ces  quelques  années  enchantées, 
sera  un  centre  tout  français,  aussi  français,  aussi  poli, 
aussi  lettré  que  la  société  de  Sceaux,  entre  autres  ;  qui 
aura  ses  grands  seigneurs,  ses  grandes  dames  spirituel- 
les et  galantes,  son  confesseur  influent,  sa  maîtresse  en 
titre,  ses  poètes  et  ses  artistes  en  renom.  L'étape  de 
Yoltaire  et  de  madame  du  Châtelet  près  de  Stanislas 

1.  Duc  de  Luynes,  Mémoires,  t.  VI,  p.   100;  1.  X,  p.  341. 


EFFORTS  DE  STANISLAS.  163 

seral'époque  la  plus  brillante,  le  moment  éblouissant  du 
règne  de  ce  prince-philosophe,  auquel  on  avait  enlevé 
le  souci  de  la  politique;  et,  dans  la  viederécrivain,  une 
date  moins  considérable  sans  doute  mais  inlîniment 
plus  souriante  que  ce  séjour  à  Postdam  et  à  Berlin  qu'al- 
lait couronner  la  captivité  de  Francfort.  Les  premiers 
temps  n'avaient,  été  ni  sans  difficultés  ni  sans  dégoûts 
pour  le  roi  de  Pologne.  Il  s'était  trouvé  en  face  d'un 
peuple  gémissant  sur  la  retraite  de  ses  maîtres  et  l'in- 
dépendance du  pays  condamné  dès  lors  à  devenir  une 
province  française;  circonstances  peu  propres  à  un 
accueil  enthousiaste.  On  lui  a  reproché  d'avoir  tout  fait 
pour  dissiper  ces  regrets  injurieux,  jusqu'à  anéantir 
systématiquement  tout  ce  qui  pouvait  être  un  rappel 
glorieux  du  passé.  Enlra-t-il  tant  de  machiavélisme 
dans  ce  noble  désir  d'être  aimé  ?  C'est  ce  que  nous 
nous  refusons  à  croire;  et  si  les  vieux  édifices  furent 
démolis  pour  être  remplacés  par  des  monuments  splen- 
nides,  n'en  accusons  que  l'envie  de  faire  de  Nancy  un 
petit  Versailles,  ce  qui  était  alors  l'idéal  pour  les  sou- 
verains de  tous  grades  qui  rêvaient  une  capitale  '.Mais 
enfin  la  bonhomie,  la  parfaite  candeur,  la  bienveillance 
du  nouveau  duc,  ses  efforts  incessants  pour  changer  la 


1.  «  Ces  destructions  et  reconstructions  tirent  tant  d'impre>sionsur 
certains  Lorrains,  raconte  M.  Noël,  que  la  famille  de  Mouchetle-Revaud, 
potier  d'élain,  qui  avait  une  maison  (irès  de  Don-Secours,  fit  murer 
ses  fenêtres,  et  ne  pril  plus  de  jour  que  de  son  jardin,  le  tout  pour 
n'avoir  pas  continuellement  sous  les  veux  celte  profanation  de  notre 
gloire  nationale.  Cette  maison  passa  ensuite  à  divers  particuliers,  qui 
n'ont  point  rétabli  les  jours.  Dans  mon  enfance,  elle  subsistait  encore 
dans  cet  étal  et  on  me  l'a  montrée.  »  Noël,  Mémoires  pour  servir  ù 
l'histoire  de  Lorrniuc[Suncy.   LSi  0-5 1;,  t.  I,  p.  2'2'i. 


164  SON   PORTRAIT. 

prévention,  l'hostilité  en  reconnaissance  et  en  affection, 
triomphèrent  de  l'indifférence  on  delà  malveillance  de 
ses  sujets.  Lorsque  le  président  Hénault,  à  son  voyage 
de  Plombières  de  1746,  alla  lui  rendre  ses  hommages, 
Stanislas  avait  pris  racine;  ce  n'était  plus  un  étran- 
ger pour  les  Lorrains,  c'était  déjà  un  ami,  un  protec- 
teur, un  père. 

Nous  regrettons  tous  les  jours  de  n'avoir  pas  vu  Henri  IV  : 
Eh!  il  n'y  a  qu'à  aller  à  Lunéville,  à  Einville  ',  à  la  Malgrange, 
et  on  le  trouvera  là.  Ce  prince  est  d'une  conversation  raison- 
nable et  gaie,  dit  à  tous  moments  les  choses  les  plus  plaisantes, 
raconte  juste,  voit  bien,  et  d'ailleurs  a  l'imagination  la  plus 
féconde  et  la  plus  agréable,  comme  vous  en  avez  pu  juger 
vous-même  en  voyant  toutes  ses  maisons,  en  visitant  toutes  les 
singularités  de  la  Malgrange,  car  elles  ne  finissent  point,  et  cela 
est  bien  augmenté  depuis  que  vous  n'y  avez  été.  Comme  cela 
n'est  point  du  tout  bâti  à  notre  mode,  à  la  fin  la  peur  m'a  pris 
d'être  en  Turquie;  mais  je  fus  rassuré  en  voyant  dans  le  bois 
une  figure  de  saint  François  à  la  place  de  celle  de  Mahomet. 
Entre  cent  choses  que  l'on  m'a  racontées  de  ce  prince,  il  faut 
que  je  vous  en  dise  une  qui  est  bien  plaisante,  et  qui  ressem- 
ble comme  deux  gouttes  d'eau  à  Henri  IV.  Un  homme  qui  avoit 
été  à  la  cour  du  duc  de  Lorraine  dans  un  emploi  vint  se  pré- 
senter dans  les  commencements  au  roi  de  Pologne  pour  lui 
demander  à  être  replacé.  «Et  quelle  charge  aviez-vous?  dit  le 
roi.  —  Sire,  j'étois  grand  maître  des  cérémonies.  — Eh!  fi,  fi, 
monsieur,  je  ne  permets  seulement,  pas  que  l'on  me  fasse  la 
révérence  2.  » 

1.  Ou  Ainville.  Voir  la  description  détaillée  de  celte  maison  de 
plaisance,  dans  les  Mémoires  du  duc  de  Luijnes,  t.  VI,  p.  107,  108; 
octobre  1  7  44. 

2.  11  avait,  toutefois,  sa  maison  montée  sur  le  pied  d'un  véritable 
souverain,  moins  par  ostentation  que  pour  faire  des  positions  à  la 
noblesse  de  Lorraine  plus  illustre  qu'opulente  et  aux  grands  seigneurs 
polonais  qui  s'élaient  al  tachés  à  sa  fortune.  Au  fond,  c'était  l'homme  le 
plus  simple  et  qui  affectionnait  le  plus  la  simplicité.  «  Il  y  a  quelques 
années,  il  avoit  coutume  de  se  promener  par  tout  le  pays  dans  une 


BÉBÉ.  165 

Vous  avez  sans  doute  ouï  parler  d'un  prodige  qui  est  à  cette 
cour:  c'est  un  enfant  de  dix-neuf  pouces,  bien  proportionné, 
d'un  joli  visage,  âgé  de  cinq  ans,  qui  passe  sous  une  chaise 
comme  M,,,e  de  Clermont  passerait  sous  la  porte  Saint-Denis.  Il 
est  méchant  et  veut  tout  briser.  Apparemment  que  son  âme 
s'impatiente  d'être  si  à  l'étroit,  ou  plutôt  ce  pourrait  bien  être 
celle  de  Goliath  que  l'on  auroit  mise  en  pénitence.  Pour  vous 
donner  une  idée  de  sa  taille,  on  le  met  dans  la  boite  d'un  tric- 
trac, assis  et  les  jambes  étendues,  et  il  lui  reste  encore  assez 
de  place  dans  cette  moitié  de  trictrac  pour  y  jouer  avec  des 
dames  qu'il  met  en  pile.  Que  dites-vous  de  sa  bête  de  mère  qui 
fait  dire  des  messes  pour  qu'il  grandisse?  Le  roi  de  Pologne  l'a 
pris  à  lui,  et  lui  a  donné  toutes  sortes  d'habits,  mais  celui  où 
il  m'a  paru  le  mieux,  c'est  en  hussard  1... 

On  voit  qu'il  est  question  de  Bébé  2,  le  nain  du 
roi  de  Pologne  ,  qui  avait  plus  d'importance  qu'il  n'é- 
tait gros  à  cette  cour  tant  soit  peu  frivole ,  dont  il  fai- 
sait les  délices,  nous  dit  Fréron.  Ce  grand  person- 
nage, qui  tenait  dans  une  boîte  de  trictrac,  n'eut 
d'autre  berceau  que  l'intérieur  d'un  sabot.  Sa  mère 
était  sans  doute  peu  avisée  dans  les  vœux  qu'elle 
adressait  au  ciel  ;  elle  recevait  du  roi  une  pension  con- 
sidérable qu'elle  ne  devait  qu'à  la  très-petite  taille  de 
ce  ciron,  d'ailleurs  très-bien  proportionné,  doué  de 

calèche  :  il  n'avoit  qu'un  seul  page  avec  lui  dans  ses  courses,  et  il  se 
plaisoit  à  fumer  clans  une  grande  pipe  à  la  turque  de  six  pieds  de 
long.  Comme  on  lui  représentoil  à  ce  sujet,  qu'il  exposoit  sa  personne 
«  Eh!  qu'ai-je  à  craindre,  dit  il,  ne  suis-je  pas  au  milieu  de  mes 
«  enfans.'  »  Lettre  inédile  de  madame  dePompadour,  1 702.  Propriété 
de  M.  Noël,  de  Nancy. 

1.  Duc  de  Luynes,  Mémoires,  t.  VII,  p.  403.  Lettre  du  président 
Hénaull;  à  Ilkirscb,  ce  12  juillet  1746. 

2.  Nicolas  Ferri ,  né  le  1  4  octobre  1141,  à  Plaine,  village  de  la 
principauté  de  Salm.  Il  pesait  douze  onces,  quand  il  vint  au  monde. 
Damai,  Description  de  la  Lorraine  et  du  Barrois  (Nancy,  1778;,  t.  I 
p.  249. 


tôt)  exiguïté  de  son  cerveau. 

beau*  yeux,  d'une  jolie  bouche,  d'un  teint  blanc, 
d'un  ovale  gracieux  :  «  une  petite  miniature  humaine 
très-agréable.»  Mais  était-ce  bien  une  créature  hu- 
maine, cette  poupée  que  Ton  servait  parfois  à  table  dans 
un  pâté,  et  qui  se  perdait  un  jour  au  milieu  d'un  pré 
dont  l'herbe  avait  pour  lui  les  proportions  d'une  haute 
futaie  '  ?  On  en  pouvait  douter:  en  vain  chercha-t-oa 
à  lui  apprendre  à  lire  et  à  écrire,  et  encore  plus  vaine- 
ment son  catéchisme.  «  lia  un  nain,  écrivait  madame 
de  Pompadour  en  parlant  de  Stanislas,  qui  est  un  pro- 
dige et  fait  mille  espiègleries  pleines  d'esprit,  quoiqu'on 
ne  puisse  lui  faire  comprendre  qu'il  y  a  un  Dieu  2.  » 
Son  cerveau  trop  exigu  ne  pouvait  renfermer  plus  d'une 
idée  à  la  fois  ;  une  idée  s'y  trouvait  même  le  plus  sou- 
vent trop  à  l'étroit  et,  pour  qu'il  la  contînt,  il  fallait 
qu'elle  fût  émondée  de  toute  période  incidente.  Mais 
il  dansait  à  ravir,  sautillait  sur  la  table  comme  un 
oiseau  sans  rien  renverser,  et  allait  caresser  tout  le 

1.  Année  littéraire  [l'.h't),  t.  VI,  p.  332,  333,  334;  (1160),  t.l, 
p.  208,  209.  —  Dulens,  Mémoires  d'un  veyageurqui  se  repose  (Paris, 
Bossante,  ISOG,,  t.  I,  p.  370,  371.  — Bébé,  servi  à  table  dans  un 
pâté,  était  une  singularité  bouffonne  qui  n'était  pourtant  pas  sans  an- 
técédent. Nous  lisons  dans  un  recueil  manuscrit,  à  la  date  du  30  oc- 
tobre 1GSG  :  «  On  a  t'ait  voir  au  roy  un  bout  d'homme  de  10  pouces  de 
liant,  la  taille  contrefaite  el  tes  jambes  de  travers,  né  en  Basse-Bretagne 
et  âgé  de  30  ans.  Personne  ne  s'estoil  encore  avisé  d  ■  l'amener  icy. 
il  esloil  111e  d'éco'.e.  11  l'ut  présenté  à  S.  M.  dans  un  bassin  d'argent 
couvert  d'une  serviette,  et  quand  elle  fut  ôtée.  il  fit  une  profonde 
révérence,  et  dit  au  roy  :  Sire,  V.  M.  voit  le  plus  petit  de  ses  sujets 
qui  a  l'honn€iir  de  lui  faire  la  révérence.  On  le  verra  icy  avant  la 
foire  Si-Germain  pour  une  petite  pièce;  et  les  valets  de  pied  ne  l'ont 
point  eu  comme  ils  espéroient.  »  Bibliothèque  impériale.  Manuscrits. 
Supp.  Fr.  10,205.  Lettres  historiques  et  anecdoii<i>ies. 

2.  Lettre  inédite  de  madame  de  Pompadour,  que  nous  venons  de 
citer. 


BUT  DU  VOYAGE  EN  LORRAINE.  167 

monde.  C'aura  été  le  dernier  nain  à  titre  d'office  '. 
Quelle  fut  la  cause  déterminante  de  ce  voyage  de 
Voltaire  et  de  la  marquise  à  Lunéville?  Les  du  Châtelet 
étaient  une  des  plus  anciennes  maisons  de  Lorraine  : 
Dom  Calmet  a  fait  un  gros  livre  in-folio  pour  prouver 
leur  illustration,  d'ailleurs  incontestée.  Il  est  vrai  que 
la  situation  financière  du  marquis  était  loin  d'être  en 
rapport  avec  une  origine  qui  se  perdait  dans  la  nuit 
des  temps ,  et  rien  n'est  plus  difficile  que  de  porter  un 
beau  nom  avec  une  fortune  réduite.  Voltaire  était  un 
bon  pensionnaire,  qui  ne  demandait  pas  mieux  de  re- 
connaître généreusement  l'hospitalité  des  seigneurs  de 
liiey;  on  lui  devait,  en  outre,  l'arrangement  d'un 
procès  au  succès  duquel  il  s'était  consacré  avec  une 
abnégation  dont  il  faut  bien  lui  savoir  gré.  Mais  une 
charge  et  des  pensions,  même  après  ce  résultat  heu- 
reux, n'eussent  eu  rien  de  surabondant;  et  madame 
du  Châtelet  songeait  à  obtenir  pour  son  mari  quel- 
que commandement  en  Lorraine.  Longchamp  raconte 
que,  les  sachant  si  près  de  lui,  le  roi  de  Pologne  leur 
avait  fait  dire  combien  il  serait  heureux  de  les  avoir, 
elle  et  le  poëte ,  à  sa  cour.  Ces  avances  faisaient  trop 
le  compte  de  madame  du  Châtelet  pour  qu'elle  n'y  ré- 
pondit point.  Quant  à  Voltaire,  ses  intérêts  comme  sa 
vanité  s'arrangeaient  à  merveille  d'un  séjour  à  Luné- 

1.  Disons  à  ce  propos,  qu'à  la  cour  même  du  roi  Stanislas,  en 
1"<;<>,  un  jeune  gentilhomme  polonais,  de  vingt-huit  pouces,  du 
nom  deBorwslaski,  se  produisait,  à  la  suite  de  la  comtesse  Humiescka, 
parente  du  roi  et  grand  porte-glaive  de  la  couronne.  Voir  le  MémaSre 
efuoijc  à  l'Académie  des  sciences  par  le  comte  de  Tressan  (Leprieur, 
1*00,.  Bébé  mourut  à  Nancy,  le  9  mai   17Gi,  à  l'âge  de  vingt-trois 


168  LE   P.    MENOUX. 

ville  :  il  passait  pour  être  chassé  de  Versailles  par  l'in- 
fluence de  la  reine  et  de  son  entourage  ;  quel  plus 
concluant  démenti  qu'un  voyage  et  une  ovation  à  la 
cour  du  père  de  Marie  Leczinska  !  Et  puis ,  n'allait-il 
pas  partout  où  allait  la  divine  Emilie?  «  Pour  moi,  je 
ne  suis  qu'une  petite  planète  de  son  tourbillon.  »  A  en 
croire  l'auteur  de  la  Eenriade ,  des  démarches  d'une 
tout  autre  nature  eussent  été  faites  auprès  de  la 
marquise ,  pour  la  décider  à  venir  à  Lunéville. 


Cirey  est  sur  les  confins  de  la  Lorraine;  le  roi  Stanislas  tenait 
alors  sa  petite  et  agréable  cour  à  Lunéville.  Tout  vieux  et  tout 
dévot  qu'il  était,  il  avait  une  maîtresse:  c'était  madame  la 
marquise  de  Boufflers.  Il  partageait  son  âme  entre  elle  et  un 
jésuite  nommé  Menou ,  le  plus  intrigant  et  le  plus  hardi  prêtre 
que  j'aie  jamais  connu.  Cet  homme  avait  attrapé  au  roi  Sta- 
nislas, par  les  importunitésde  sa  femme,  qu'il  avait  gouvernée, 
environ  un  million,  dont  partie  fut  employée  à  bâtir  une  ma- 
gnifique maison  pour  lui  et  pour  quelques  jésuites  dans  la  ville 
de  Nancy.  Cette  maison  était  dotée  de  vingt-quatre  mille  livres 
de  rente,  dont  douze  pour  la  table  de  Menou,  et  douze  pour 
donner  à  qui  il  voudrait. 

La  maîtresse  n'était  pas,  à  beaucoup  près,  si  bien  traitée. 
Elle  tirait  à  peine  alors  du  roi  de  Pologne  de  quoi  avoir  des 
jupes;  et  cependant  le  jésuite  enviait  sa  portion,  et  était 
furieusement  jaloux  de  la  marquise.  Ils  étaient  ouvertement 
brouillés.  Le  pauvre  roi  avait  tous  les  jours  bien  de  la  peine, 
au  sortir  de  la  messe,  à  rapatrier  sa  maîtresse  et  son  confes- 
seur. 

Enfin  notre  jésuile  ayant  entendu  parler  de  madame  du 
Châtelet,  qui  était  très-bien  faite,  et  encore  assez  belle,  ima- 
gina de  la  substituer  à  madame  de  Boufflers.  Stanislas  se  mêlait 
quelquefois  de  faire  d'assez  mauvais  petits  ouvrages  :  Menou 
crut  qu'une  femme  auteur  réussirait  mieux  qu'une  autre  auprès 
de  lui.  Et  le  voilà  qui  vient  à  Cirey  pour  ourdir  cette  belle 
trame  :  il  cajole  madame  du  Châtelet,  et  nous  dit  que  le  roi 
Stanislas  sera  enchanté  de  nous  voir  :  il  retourne  dire  au  roi 


LA  MARQUISE   DE   BOUFFLERS.  16!) 

que  nous  brûlons  d'envie  de  venir  lui  faire  notre  cour.  Sta- 
nislas recommande  à  madame  de  Boufflers  de  nous  amener. 

Et  en  effet,  nous  allâmes  passer  à  Lunéville  toute  l'année 
1749  '.  11  arriva  tout  le  contraire  de  ce  que  voulait  le  révérend 
père.  Nous  nous  attachâmes  à  madame  de  Boufflers;  et  le  jé- 
suite eut  deux  femmes  à  combattre  2. 

Tout  cela  n'est  pas  sérieux ,  et  cette  fable  ne  tient 
pas  debout.  Ce  qui  est  croyable,  c'est  l'envie  sans 
doute  du  confesseur  d'éloigner  la  favorite.  Mais  son- 
ger à  chasser  madame  de  Boufflers  ,  aimable  et  excel- 
lente femme,  d'un  commerce  doux  et  facile  ,  pour  lui 
substituer  une  femme  hautaine,  impérieuse,  qui  n'eût 
eu  rien  de  plus  pressé  que  de  se  servir  de  ses  qualités 
supérieures  pour  écarter,  annihiler  tout  ce  qui  eût  es- 
sayé de  rivaliser  d'omnipotence  avec  elle  !  Aussitôt 
qu'il  fallait  subir  une  maîtresse,  si  mal  que  fût  avec  elle 
le  P.  Menoux,  mieux  valait  cent  fois  madame  de  Bouf- 
flers que  madame  du  Châtelet  et  que  toute  autre.  Et 
vraiment  le  père,  que  l'on  nous  dit  si  adroit,  si  rusé, 
serait  allé  faire  à  Cirey  une  école  par  trop  étrange,  con- 
venons-en, et  sur  laquelle,  pour  l'admettre,  on  sou- 
haiterait d'autres  témoignages  que  ceux  qui  nous 
viennent  de  Voltaire. 

Fille  du  prince  de  Craon,  mère  du  spirituel  abbé, 
chevalier,  puis"  marquis  de  Boufflers  l'auteur  du  char- 
mant conte  d'Aline),  madame  de  Boufflers  avait  suc- 
cédé à  la  comtesse  de  Limanges,  dame   d'honneur 

1.  Voltaire  confond  l'année  17  49  avec  l'année  17  48.  Ce  qu'il  ra- 
conte là  dut,  en  lous  cas,  précéder  le  premier  voyage  à  Lunéville,  qui 
eut  lieu  en  février  1748. 

2.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  XL,  p.  82,  83.  Mé- 
moires pour  servir  à  l'histoire  de  M.  de  Voltaire,  écrits  par  lui-même. 

m.  10 


170  MÛT   DE   M.    DE   LA  GALAIZIÈRE. 

de  la  reine  de  Pologne.  Après  la  mort  de  Catherine 
Opalinska,  quoique  sans  titres  désormais,  elle  de- 
meura à  la  cour  du  roi  qui,  malgré  ses  soixante-six 
ans  et  sa  dévotion,  avait  bien  quelques  faiblesses  et 
des  retours  terrestres.  La  jeune  femme,  avant  d'entrer 
si  intimement  dans  l'affection  du  prince,  avait  été 
au  mieux  avec  son  chancelier,  et  ces  nouveaux  liens 
n'avaient  point,  disait-on,  amené  de  changement  no- 
table dans  les  relations  de  la  marquise  et  de  M.  de  la 
Galaizière.  Stanislas  ne  l'ignorait  pas;  mais  la  société 
de  madame  de  Boufflers  lui  était  douce,  et  la  peur  d'une 
rupture,  la  peur  du  ridicule  l'empêchèrent  sans  doute 
d'en  témoigner  son  chagrin  trop  vivement.  Cependant 
une  allusion,  un  mot  piquant  avertissaient  parfois 
les  deux  complices  que  l'on  n'était  pas  leur  dupe. 

Il  y  a  quelques  années,  raconte  Collé,  que  ce  gros  roi,  allant 
à  la  toilette  de  cette  dame,  la  louoit  tant  qu'il  pouvoit  sur  la 
beauté  de  ses  bras,  la  couleur  de  ses  cheveux,  la  blancheur  de 
sa  gorge,  etc.  La  dame,  excédée  de  ces  fadeurs  royales,  lui 
dit  :  Eh  bien!  mon  prince,  ne  m'épargnerez-vous  pas?  ne  me 
fertz-vous  pas  grâce  du  moindre  compliment  ;  est-ce  là  tout?  — 
Xon,  madame,  répondit  le  roi,  ce  n'est  pas  tout,  mai*  mon  chan- 
celier vous  dira  le  reste.  M.  de  la  Galaizière,  qui  étoit  présent, 
eut  la  hardiesse  et  ia  fatuité  de  dire  :  Je  m'en  charge,  mon 
prince1. 


1.  Collé,  Journal  (Paris,  1805),  t.  I,  p.  hk;  décembre  1748. 
Chamfort  qui,  lui  aussi,  n'est  pas  un  chroniqueur  très-sûr,  sub- 
stitue à  madame  de  Boufllers  sa  sœur,  madame  de  Bassompierre. 
s  Madame  de  Bassompierre,  vivant  à  la  tour  du  roi  Stanislas,  était  la  maî- 
tresse connue  de  M.  de  la  Galaizière,  chancelier  du  roi  de  Pologne.  Le 
roi  alla  un  jour  chez  elle,  et  prit  avec  elle  quelques  libertés  qui  ne  réus- 
sirent pas  :  «  Je  me  tais,  dit  Stanislas;  mon  chancelier  vous  dira  le 
reste.  »  Chamfort,  OEuvres  (Leeou,  1852),  p.  35.  Au  moins,  de  cette 
façon,  est-ce  vraisemblable  et  charmant;  et  Chamfort  se  tromperait 


LA  DAME  DE  VOLUPTÉ.  171 

Le  mot  du  roi  est  plaisant;  celui  de  M.  de  la  Galai- 
zière  serait  grossier ,  si  l'on  ne  sentait  trop  l'apport 
malheureux  du  chroniqueur. 

M.  de  Tressan  (est-ce  bien  lui?)  nous  a  laissé  un 
portrait  de  la  marquise  qui  rend  encore  moins  vrai- 
semblable la  prétendue  démarche  de  Menoux  auprès 
de  madame  du  Châtelet. 

Elle  parloit  peu,  lisoit  beaucoup,  non  pour  s'instruire,  non 
pour  former  de  plus  en  plus  son  goût;  mais  elle  lisoit  comme 
elle  jouoit,  pour  s'exempter  de  parler.  Ses  lectures  s'étoient 
bornées  à  peu  de  livres  qu'elle  relisoit  souvent.  Elle  ne  rete- 
noit  pas  tout;  mais  il  en  résultoit  néanmoins  pour  elle,  à  la 
longue,  une  source  de  connoissances  d'autant  plus  précieuses, 
qu'elles  prenoient  la  forme  de  ses  idées.  Ce  qui  en  transpiroit 
ressembloit  en  quelque  sorte  à  un  livre  décousu,  si  l'on  veut, 
mais  partout  amusant,  auquel  il  ne  manquoit  que  les  pages 
inutiles  '. 

Madame  de  Boufflers,  à  laquelle  on  avait  donné  le  sur- 
nom de  «Dame  de  Volupté,  »  qui  convenait  si  bien  à  sa 
nonchalance,  à  son  sybarisme,  était  une  épicurienne 
dans  la  large  acception  du  mot.  Aimer,  se  laisser 
vivre,  tel  était  pour  elle  le  double  secret  de  la  vie.  Elle 
s'est  peinte  dans  cette  épitaphe  : 

Ci-git,  dans  une  paix  profonde  , 

sur  la  femme,  que  nous  parierions  pour  lui,  quant  au  fond.  Le  mol, 
en  tous  cas.  avait  fait  proverbe,  et  Louis  XV,  recommandant  à  ma- 
dame du  Hausse! .  une  de  ces  maîtresses  obscures  comme  il  en  eut 
plus  d'une  sous  le  règne  de  madame  de  Pompadotir,  lui  disail,  en 
linissant  :  «  Vous  aurez  bien  soin  de  l'accouchée,  n'est-ce  pas?... 
c'est  une  très-bonne  enfant,  qui  n'a  point  inventé  la  poudre,  et  je 
m'en  lie  à  vous  pour  la  discrétion  ;  mon  chancelier  vous  dira  le  reste.  » 
Madame  du  Hausset,  Mémoires  (Collection  Barrière),  t.  III.  p.  79. 

1  Comte  d'Haussomille.  Histoire  de  In  réunion  de  la  Lorraine  « 
la  France  (Paris.  Lévy,   1859).  t.  IV,  p.  517. 


172  ACCUEIL  EMPRESSÉ. 

Cette  dame  de  Volupté, 
Qui,  pour  plus  «rande  sûreté. 
Fit  son  paradis  dans  ce  monde  '. 

Quelle  raison  autre  qu'un  motif  de  conscience  eût 
pu  pousser  un  confesseur  à  chasser  une  maîtresse  in- 
dolente ,  que  la  moindre  intrigue  eût  effrayée ,  et  qui 
ne  demandait  qu'à  jouir  le  plus  doucement  possible 
des  années  que  le  ciel  lui  réservait?  Encore  une  fois, 
Voltaire  a  voulu  nous  en  donner  à  garder. 

Ce  dernier  et  madame  du  Châtelet  furent  reçus  à 
bras  ouverts  par  cette  petite  cour  oisive,  avide  de 
plaisirs  et  de  fêtes,  dont  ils  allaient  devenir  la  provi- 
dence. Le  poëte  ,  toujours  souffrant ,  languissant ,  fut 
l'objet  des  attentions  de  son  royal  hôte.  La  marquise 
eut  aussi  sa  part  et  sa  grande  part  de  caresses ,  de 
prévenances  et  de  distinctions  flatteuses.  Elle  devint 
tout  d'abord  l'amie  de  madame  de  Boufûers,  aisée  à 
conquérir,  et  qui  ne  négligea  rien  pour  lui  rendre  ce 
séjour  agréable.  «  Madame  du  Châtelet  se  trouve  si 
bien  ici,  écrit  Voltaire  à  d'Argental,  que  je  crois 
qu'elle  n'en  sortira  plus  2.  »  Le  bruit  des  triomphes 
lyriques  de  la  divine  Emilie  à  Sceaux  avait  transpiré 
jusqu'en  Lorraine  ;  elle  joua  sur  le  théâtre  de  Luné- 

1.  Aimer  fut  en  effet  son  unique  souci.  Vers  ses  soixante  ans, 
elle  disail  à  son  fils,  qu'elle  avait  beau  faire,  qu"elle  ne  pouvait  de- 
venir dévote,  qu'elle  ne  concevait  pas  même  comment  on  pouvait  aimer 
Dieu,  aimer  un  être  que  l'on  ne  connaissait  point.  «  Oh  !  non,  disoit- 
elle,  je  n'aimerai  jamais  Dieu.  —  Ne  répondez  de  rien,  lui  répliqua  le 
chevalier;  si  Dieu  se  faisoit  homme  une  seconde  fois,  vous  l'aimeriez 
sûrement.  »  Collé,  Journal  (Paris,  1807),  t.  111,  p.  41;  mai  1763. 

2.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LV,  p.  177.  Lettre 
de  Voliaire  à  d'Argental;  à  Lunéville,  le  14  février  1748. 


EMPLOI  DES  JOURNÉES.  173 

ville,  avec  la  comtesse  de  Lutzelbourg,  l'opéra  d'/sse, 
qui  obtint  un  tel  succès  que  Stanislas  le  voulut  enten- 
dre deux  fois  encore  '.  Puis,  vint  le  tour  de  Mérope, 
où  Ton  pleura  «  tout  comme  à  Paris,  »  et  où  lui, 
Voltaire,  s'oublia  au  point  «  d'y  pleurer  comme  un 
autre.  »  Partout  et  constamment  des  fêtes.  Mais  le 
charme  de  cette  vie,  c'était  la  liberté,  le  sans-façon,  le 
peu  de  souci  de  l'étiquette.  On  se  contraignait  mé- 
diocrement, même  sur  les  choses  que  n'eût  point  ap- 
prouvées la  débonnaire  Majesté.  Les  jours  se  passaient 
en  grande  partie  dans  un  kiosque  (une  vraie  curiosité) 
à  jouer  ou  à  deviser,  le  lansquenet  et  l'amour  étant  une 
des  principales  occupations  de  la  cour  de  Lorraine  2. 
Au  nombre  des  gentilshommes  au  service  de  Stanis- 
las, se  faisait  remarquer,  et  par  son  amabilité  et  par 
sa  bonne  mine,  un  jeune  officier  à  qui  M.  de  Beauvau 
venait  de  donner  une  compagnie  dans  son  régiment 
des  gardes  lorraines  ;  on  a  nommé  M.  de  Saint-Lam- 
bert. Peu  favorisé  de  la  fortune  ,  le  marquis  avait ,  en 
revanche,  tous  les  avantages  extérieurs  qui  attirent  les 
succès,  et  les  qualités  d'esprit  qui  les  fixent.  Il  faisait 
déjà  de  jolis  vers  de  société  ;  par  la  suite,  le  mal  empi- 
rera, et  ce  ne  seront  plus  des  bouquets  à  Chloris,  mais 
des  poëmes  descriptifs.  Disons,  en  tous  cas,  qu'il  dut 
moins  aux  uns  et  aux  autres  les  bonnes  grâces  des 
dames  qu'à  la  séduction  de  sa  personne  et  de  ses  ma- 


1.  Duc  de  Luynes,  Mémoires,  t.  VIII,  p.  ib5;  février  1748. — 
Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchoti,  t.  LV,  p.  182.  Lettre  de  Vol- 
taire à  madame  d'Argental  ;  à  Lunéville,  le  25  février  17*8. 

2.  Ibid.,  t.  LV,  p.  184.  Lettre  de  Voltaire  à  madame  de  Cham- 
Lonin  ;  Lunéville. 

10. 


174  M.  DE  SAINT-LAMBERT. 

nières.  La  postérité ,  qui  a  peine  à  lui  pardonner  son 
triomphe  sur  les  deux  plus  beaux  génies  de  leur 
temps,  s'obstine  à  ne  pas  comprendre  cet  engouement 
des  femmes  pour  ce  poëte  à  la  glace.  Les  contempo- 
rains, plus  justes,  ont  laissé  de  lui  un  portrait  avanta- 
geux et  qui  rend  excusables  les  préférences  dont  il  fut 
l'objet.  «  Saint-Lambert ,  nous  dit  Marmontel ,  avec 
une  politesse  délicate,  quoique  un  peu  froide  ,  avait 
dans  la  conversation  le  tour  élégant  et  fin  qu'on 
remarque  dans  ses  ouvrages.  Sans  être  naturellement 
gai,  il  s'animait  de  la  gaieté  des  autres;  et  dans  un  en- 
tretien philosophique  et  littéraire ,  personne  ne  causait 
avec  une  raison  plus  saine,  ni  avec  un  goût  plus  ex- 
quis *...  »  Madame  Suard,  qui  le  connut  plus  tard, 
constate  ce  charme  extérieur ,  ces  qualités  brillantes, 
tout  en  convenant  qu'il  ne  se  mettait  en  dépense  qu'à 
bon  escient:  «  M.  de  Saint-Lambert  ne  plaisoit  dans  la 
société  qu'à  ceux  qui  lui  plaisoient  à  lui-même,  llavoit, 
pour  tout  ce  qui  lui  étoit  indifférent,  une  politesse 
froide  qu'on  pouvoit  quelquefois  confondre  avec  le 
dédain  ;  mais  quand  il  recevoit  ses  amis  dans  sa  jolie 
solitude  d'Aubonne,  près  de  Sanois,  on  ne  pouvoit 
être  plus  animé  et  plus  aimable  2...  »  Pour  ce  qui  est 
de  sa  causerie  et  de  son  esprit,  il  nous  en  est  resté  un 
échantillon,  grâce  à  madame  d'Épinay  qui,  dans  ses 
Mémoires ,  a  recueilli  une  étrange  conversation  entre 
lui,  Duclos,  un  prince  (qu'on  ne  désigne  pas  autre- 

1.  Martnonlel,  OEuvres  complètes  (Delin),  t.  I,  p.  178.  Mémoires, 
liv.  VI. 

2.  Essais  de  Mémoires  sur  M.  Suard  (Paris,  Didot,  1820),  p.  63. 
—  Garât,  Mémoires  (Paris,  1829),  t.  I,  p.  351,  352. 


LE   ROI   NE   L'AIME  POINT.  17.'. 

ment,  mais  qui  pourrait  bien  être  le  prince  de  Beauvtu) 
et  mademoiselle  Quinault,  à  la  table  de  laquelle  on  se 
trouvait.  La  jeune  femme  ne  lui  est  pas  moins  favo- 
rable que  Marmontel  ;  elle  lui  trouve  infiniment  d'es- 
prit et  autant  de  goût  que  de  délicatesse  et  de  force 
dans  les  idées1.  Il  n'est  pas  jusqu'à  Jean-Jacques,  qui 
ne  reconnaisse  à  son  rival  «de  l'esprit,  des  vertus,  des 
talents  2.  »  Le  revers  de  la  médaille  sera  beaucoup  de 
sécheresse  et  de  personnalité,  mais  sous  des  dehors 
affectueux,  une  apparente  sensibilité  dont,  sans  doute, 
comme  on  verra ,  il  faudra  bien  rabattre  dans  l'inti- 
mité, sans  que  le  charme  cesse,  sans  que  celle  qui  en 
souffre  veuille  rompre  sa  chaîne. 

Lorsque  Voltaire  et  la  marquise  arrivèrent  à  Luné- 
ville,  le  brillant  officier  semblait  fort  assidu  auprès  de 
madame  de  Boufflers,  assez,  en  somme,  pour  inquiéter 
le  roi  qui  l'avait  pris  en  grippe.  11  n'est  pas  probable, 
toutefois,,  quoi  qu'en  dise  Longchamp  3,.  que  cette  pe- 
tite bergerie  fût  très-avancée,  même  suffisamment  en- 
gagée pour  intéresser  le  cœur,  tout  au  moins  l'amour- 
propre  de  madame  de  Boufflers.  Autrement  on  ne 
comprendrait  guère  que  les  bonnes  relations  des  deux 
amies  ne  se  fussent  pas  ressenties  d'un  changement 
de  front  que  toute  femme  pardonne  malaisément. 

Cet  homme,  qui  allait  entrer  si  despotiquement  dans 

1.  Madame  d'Épyiav,  Mémoires  (Charpentier,  1805).  I.  1,  p.  21G 
à  227. 

2.  Rousseau,  OEuvres  complètes  (Pari*,  Dupont,  1821,,  t.  XV. 
p.  207.  Confessions,  part.  Il,  liv.  IX  var.  «  ...  des  vertus  et  des  plus 
rares  talents.  » 

3.  Longchamp  el  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paris,  182G/. 
t.  II,  p.  17i,  Ho. 


176  VOYAGE  AVORTÉ. 

la  vie  de  madame  du  Châteletavait,  très-jeune  alors,  sup- 
plié madame  de  Grafîgny,  dans  le  temps  du  voyage  de 
celle-ci  à  Cirey,  de  lui  en  ouvrir  les  portes.  La  négociation 
n'était  pas  sans  difficulté.  Les  gens  frivoles  effrayaient 
fort  et  l'on  avait  peur  d'avoir  à  charmer  leur  inutilité. 
On  avait  donné  tout  cela  à  entendre  à  l'excellente  femme, 
qui  avait  parlé  de  manière  à  dissiper  toute  inquiétude 
et  à  faire  succéder  la  curiosité  à  l'appréhension.  «C'est 
beaucoup  que  la  dame  vous  souhaite,  mande-t-elle  au 
petit  saz/^dans  une  lettre  à  son  cher  Panpan,  d'autant 
qu'elle  craint  les  visites  ;  mais  dès  que  je  lui  ai  eu  assuré 
que  vous  sauriez  lire  et  rester  dans  votre  chambre,  elle 
n'a  plus  fait  que  vous  désirer  :  elle  veutavoir  le  temps  de 
travailler;  mais  le  soir  elle  est  charmante  '.  »  Elle  joi- 
gnait à  ses  instructions  la  recommandation  de  repasser 
les  Ménechmes,  un  des  rôles  de  Saint-Lambert,  et  aussi 
d'apprendre  le  rôle  de  Guzman  :  «  Yous  ferez  grand 
plaisir  pour  Ahire.  »  Ainsi,  on  le  voit,  l'accès  était  ou- 
vert, et  les  mesures  prises  pour  plaire  et  être  agréé.  Qui 
empêcha  ce  voyage?  Peut-être  bien  la  brouille  et  le  dé- 
part de  madame  de  Grafîgny.  Et  ce  ne  fut  que  dix 
ans  après  que  le  hasard  le  mit  en  présence  de  la 
belle  Emilie. 

1.  Madame  de  Grafigny,  Me  privée  de  Voltaire  et  de  madame  du 
Chûtelet  (Paris,  1 8 2 0 j ,  p.  1 1  G.  Cetle  lettre  doit  être  du  20  décembre 
17  38,  comme  l'indique  la  mention  d'une  lettre  à  Maupertui»  de  ce 
jour. 


MADAME   DU   CHATELET    ET    SAINT-LAMBERT.   -  LA    COUR 
DE  LORRAINE  —  LUNÉVILLE  ET  OOMMERCY. 


Qui  pourrait  décider  quelles  conséquences  eut  dans 
les  destinées  de  chacun  ce  voyage  avorté?  Voltaire, 
alors  encore,  était  aimé,  et  madame  du  Châtelet, 
protégée  par  sa  tendresse,  n'eût  vu  sans  doute  dans 
le  futur  auteur  des  Saiso?is  qu'un  enfant  aimable, 
bien  élevé,  un  jeune  nourrisson  des  Muses  qu'il  n'y 
avait  pas  à  comparer  à  l'auteur  de  la  Henriade  et  de 
Zaïre  '.  Mais  tout  était  bien  changé,  et  il  s'en  fallait, 
hélas!  que  la  marquise  ressentît  pour  ce  dernier  cette 
affection  passionnée  des  premières  années.  Était-ce 
bien  sa  faute  à  elle  seule?  Elle  en  convient  elle-même 
avec  une  rare  franchise,  elle  avait  un  tempérament 
de  feu  qui  devait  mal  s'accommoder  de  la  nature  très 
et  trop  calme  du  poète-philosophe.  Elle  aima  Voltaire 
avec  toute  la  fougue  et  tous  les  élans  de  son  organi- 
sation emportée,  et  on  doit  lui  tenir  compte  de  son 
opiniâtreté,  malgré  le  peu  de  retour  et  la  tiédeur  de 

1 .  Né  à  Nancy,  le  2 G  décembre  17  1G,  Saint-Lambert  n'avait  guère 
que  vingt  et  un  ans,  en  17  38. 


178  UN  AMANT  TRANSI. 

cet  amant  transi.  Frédéric  écrivait  à  celui-ci  :  «  Vous 
vous  formalisez  de  ce  que  je  vous  crois  de  la  passion 
pour  la  marquise  du  Châtelet;  je  pensais  mériter  des 
remerciements  de  votre  part  de  ce  que  je  présumais 
si  bien  de  vous.  La  marquise  est  belle,  aimable;  vous 
êtes  sensible,  elle  a  un  cœur;  vous  avez  des  senti- 
ments ,  elle  n'est  pas  de  marbre  ;  vous  habitez  en- 
semble depuis  dix  années.  Youdriez-vous  me  faire 
croire  que  pendant  tout  ce  temps-là  vous  n'avez  parlé 
que  de  philosophie  à  la  plus  aimable  femme  de  France? 
Ne  vous  en  déplaise,  mon  cher  ami,  vous  auriez  joué 
un  bien  pauvre  personnage  *,»  Mais  c'était  le  per- 
sonnage que  l'on  jouait,  depuis  longtemps  déjà.  Vol- 
taire était  un  singulier  successeur  au  duc  de  Richelieu. 
C'était  le  triomphe  de  l'esprit  sur  les  sens-,  mais  on  a 
tort  de  croire  morts  ceux  qui  ne  sont  qu'endormis  ;  et 
Voltaire,  si  perspicace,  semblait  par  trop  oublier  que, 
pour  être  savante  et  géomètre,  l'on  n'en  était  pas  moins 
femme.  En  un  mot,  madame  du  Châtelet  donna  plus 
d'amour  qu'on  ne  lui  en  rendit,  et  fut  loin  de  trouver 
dans  son  amant  un  foyer  aussi  ardent.  Longtemps , 
cette  faute,  cet  oubli  demeurèrent  impunis,  et  la  vic- 
time souffrit,  sans  songer  à  chercher  autour  d'elle  un 
consolateur. 

J'ai  reçu  de  Dieu,  il  est  vrai,  une  de  ces  âmes  tendres  et 
immuables  qui  ne  savent  ni  déguiser,  ni  modérer  leurs  pas- 
sions, qui  ne  connoissenl  ni  L'affaiblissement  ni  le  dégoût,  et 
dont  la  ténacité  sait  résister  à  tout,  même  à  la  certitude  de 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LIV,  p.  458,  4  5U. 
Lettre  de  Frédéric  à  Voltaire;  à  Posldain,  le  7  auguste  1742,  en  ré- 
ponse à  la  lellre  de  celui-ci,  de  juillet. 


NATURE  ARDENTE  DE  LA  MARQUISE.        1 70 

d'être  pas  aimée;  mais  j'ai  été  heureuse  pendant  dix  ans  par 
l'amour  de  celui  qui  avoit  subjugué  mon  âme,  et  ces  dix  ans, 
je  les  ai  passés  tête  à  tète  avec  lui,  sans  aucun  moment  de 
dégoût  et  de  langueur;  quand  l'âge,  les  maladies,  peut-être 
aussi  la  satiété  de  la  jouissance,  ont  diminué  son  goût,  j'ai  été 
longtemps  sans  m'en  apercevoir  :  j'aimois  pour  deux  ;  je  pas- 
sois  ma  vie  entière  avec  lui  ;  et  mon  cœur,  exempt  de  soupçons, 
jouissoit  du  plaisir  d'aimer  et  de  se  croire  aimé.  Il  est  vrai  que 
j'ai  perdu  cet  état  si  heureux,  et  que  ça  n'a  pas  été  sans  qu'il 
m'en  ait  coûté  bien  des  larmes. 

Il  faut  de  terribles  secousses  pour  briser  de  telles  chaînes  : 
la  plaie  de  mon  cœur  a  saigné  longtemps.  J'ai  eu  lieu  de  me 
plaindre,  et  j'ai  tout  pardonné;  j'ai  été  assez  juste  pour  sentir 
qu'il  n'y  avoit  peut-être  au  monde  que  mon  cœur  qui  eût  cette 
immuabilité  qui  anéantit  le  pouvoir  du  temps;  que  si  l'âge  et 
les  maladies  n'avoient  pas  entièrement  éteint  ses  désirs,  ils 
auroient  peut-être  encore  été  pour  moi,  et  que  l'amour  me 
lauroit  ramené  enfin;  que  son  cœur,  incapable  d'amour,  m'ai- 
moit  de  l'amitié  la  plus  tendre,  et  m'auroit  consacré  sa  vie.  La 
certitude  de  l'impossibilité  du  retour  de  son  goût  et  de  sa  pas- 
sion ,  que  je  sais  bien  qui  n'est  pas  dans  la  nature,  a  amené 
insensiblement  mon  cœur  au  sentiment  paisible  de  l'amitié,  et 
ce  sentiment,  joint  à  la  passion  de  l'étude,  me  rendoil  assez 
heureuse. 

.Mais  un  cœur  si  tendre  peut-il  être  rempli  par  un  sentiment 
aussi  paisible  et  aussi  faible  que  celui  de  l'amitié!  Je  ne  sais  si 
on  doit  espérer,  si  on  doit  souhaiter  même  de  tenir  toujours 
cette  sensibilité  dans  l'espèce  d'apathie  à  laquelle  il  a  été  diffi- 
cile de  l'amener  '... 

On  sent  là  une  âme  qui  vibre,  qui  souffre,  qui  s'in- 
digne de  ne  pas  trouver  une  affection  égale  à  la  sienne. 
Voltaire  était  sans  doute  le  dernier  amant  qui  convînt 
à  cette  nature  ardente,  dont  les  sens  voulaient  être  ai- 
més, eux  aussi,  car  il  faut  bien  dire  les  choses  telles 
qu'elles  sont;  et  nous  verrons  la  marquise  elle-même 

1.  Lettres  inédites  de  madame  du  Cluitelet  à  d'Arqental  (Paris, 
1800),  p.  3G9,  370,  37  1.  Réflexions  sur  le  Bonheur. 


180  LES  LETTRES  DE  VOLTAIRE. 

s'en  expliquer  très-nettement  dans  une  situation  déci- 
sive. Le  poète  était  sincèrement  attaché  à  madame  du 
Chàtelet,  dont  l'empire  sur  lui  était  excessif,  bien  qu'il 
se  cabrât  à  tout  instant  et  pour  des  vétilles.  Mais,  si 
l'amie  n'avait  pas  trop  à  se  plaindre,  il  en  était  tout 
différemment  de  l'amante.  Ce  qu'il  est  juste  de  recon- 
naître, ce  qui  ressort  manifestement  des  confidences 
de  la  pauvre  femme,  c'est  qu'elle  se  cramponna  en 
désespérée  à  une  affection  insuffisante,  et  que  si  elle 
accepta  d'ailleurs  ce  qu'elle  avait  vainement  cherché 
en  lui,  ce  ne  fut  qu'après  un  violent  combat,  une  lutte 
acharnée  et  des  années  de  constance. 

On  n'imagineroit  pas,  dit  l'abbé  de  Yoisenon,  que  dans  des 
lettres  d'amour  on  s'occupât  d'une  autre  divinité  que  de  celle 
dont  on  a  le  cœur  plein,  et  qu'on  fit  plus  d'épigrammes  contre 
la  religion  que  de  madrigaux  pour  sa  maîtresse1.  Voilà  cepen- 
dant ce  qui  arrivoit  à  Voltaire.  MŒe  du  Chàtelet  n'avoit  rien  de 
caché  pour  moi;  je  restois  souvent  tête  à  tète  avec  elle  jusqu'à 
cinq  heures  du  matin,  et  il  n'y  avoit  que  l'amitié  la  plus  vraie 
qui  faisoit  les  frais  de  nos  veilles.  Elle  me  disoit  quelquefois 
qu'elle  étoit  entièrement  détachée  de  Voltaire.  Je  ne  répondois 
rien;  je  tirois  un  des  huit  volumes  (des  lettres  manuscrites  de 
Voltaire  à  la  marquise,  lettres  qu'elle  avoit  divisées  en  huit 
beaux  volumes  in-quarto),  et  je  lisois  quelques  lettres.  Je  re- 
marquois  des  yeux  humides  de  larmes  :  je  renfermois  le  livre 
promptement,  en  lui  disant  :  vous  n'êtes  pas  guérie.  La  dernière 
année  de  sa  vie ,  je  fis  la  même  épreuve  :  elle  les  critiquoit  ; 


1.  On  a  cité  l'échantillon  suivant  comme  donnant  la  mesure  des 
Lillets  galants  de  Voltaire  :  «  Voici  le  4  2e  jour  que  je  n'ai  rien  de 
loi  :  multiplie  les  minutes  par  les  42,  et  tu  auras  le  nombre  de  mes 
supplices.  »  Michel,  Biographie  historique  et  généalogique  des  hommes 
marquants  de  l'ancienne  province  de  Lorraine,  p.  142.  Mais  il  faudrait 
Lien  des  Lillets  pareils  pour  former  les  huit  gros  volumes  in-quarto 
dont  parle  Voisenon. 


PREMIÈRE   RENCONTRE.  181 

je  fus  convaincu  que  la  cure  étoit  faite.  Elle  me  confia  que 
Saint-Lambert  avoit  été  le  médecin  ». 

Longchamp,  qui  nous  dit  que  ce  fut  à  ce  voyage  que 
la  marquise  vit  Saint-Lambert  pour  la  première  fois, 
ne  semble  pas  se  douter  qu'ils  n'eussent  plus  rien  à 
s'apprendre,  quand  ils  se  séparèrent. 

Il  existe  une  lettre  d'Emilie,  sans  date,  qu'on  a  crue 
de  la  fin  de  1748,  probablement  écrite  du  mois  de  mai, 
car  il  y  est  question  de  la  Saint-Stanislas  qui,  cette 
année,  se  célébrait  le  mercredi  8.  Cette  épître  diffuse, 
incohérente,  où  la  défiance  se  mêle  à  l'ivresse,  est  cu- 
rieuse; elle  précise,  sans  y  songer,  le  point  de  départ  de 
cet  amour  impétueux  qui  n'a  pas  eu  d'enfance  et  qui 
déjà  la  consume.  «  le  ne  puis  me  repentir  de  rien,  puis- 
que vs  m'aimez;  c'est  à  moi  que  ie  le  dois;  si  ie  ne  vs 
avois  parlé  chés  M.  de  la  Galaizière,  vs  ne  m'aimeriez 
point.  le  ne  sais  si  ie  dois  m'applaudir  d'un  amour  qui 
tenoit  à  si  peu  de  chose  ;  ie  ne  sais  si  ie  n'eusse  pas 
bien  fait  de  laisser  à  votre  amour-propre  le  plaisir 
qu'il  trouvoit  à  ne  plus  m'aimer.  C'est  à  vs  à  décider 
toutes  ces  questions...  » 

Ainsi,  c'est  chez  le  chancelier  de  Lorraine,  qu'un 
mot,  une  interpellation,  ont  fait  éclater,  du  moins  elle 
le  croit,  une  passion  qui,  faute  de  cette  occasion,  en 
eût  sans  doute  trouvé  mille  autres.  Madame  du  Chàte- 
letse  contraignit  plus  que  sa  nature  et  un  tel  entraîne- 
ment semblaient  le  lui  permettre,  puisque  Longchamp 
ne  soupçonna  rien.  Mais  l'abandon,  dans  le  tète-à-tête,  la 
tendresse,  Les  élans,  et  aussi  les  appréhensions,  la  peur, 

I.  Voisenon,  Œuvres  complètes  (Pari:?,  1*81;,  t.  IV,  p.  181,  182. 
III.  11 


182  ANXIÉTÉS. 

les  refroidissements,  le  dépit  de  ne  pas  toujours  sentir 
celui  qu'on  aime  à  la  hauteur  de  sa  propre  exaltation, 
emplissent  ces  moments  privilégiés -et  trop  courts. 
Saint-Lambert  est  parfois  quelque  peu  embarrassé  de- 
vant cette  affection  impérieuse,  prête  à  tout  donner, 
mais  qui  trouve  naturel  et  équitable  de  passer  avant  et 
par  dessus  tout.  Il  songeait  à  faire  un  voyage  en  Italie, 
comme  plus  tard  il  songera  à  un  voyage  en  Angleterre, 
et  aura  certaines  visées  pour  sa  carrière,  autant  de 
choses  auxquelles  il  faudra  renoncer.  «  Sauf  cette 
preuve  d'amour,  que  vs  m'avés  fort  reproché  d'exiger, 
lui  dit-elle,  à  propos  de  cette  excursion  projetée  au- 
delà  des  monts,  ie  ne  croirois  pas  que  vous  m'aimes; 
i'attache  à  ce  mot  bien  d'autres  idées  que  vous,  i'ay 
bien  peur  qu'en  disant  les  mêmes  choses  ns  ne  ns 
entendions  pas.  Cependant ,  quand  ie  pense  à  la  con- 
duite que  vs  avés  eue  avec  moi  à  Nanci,  à  tout  ce  que 
vs  m'avez  sacrifié,  à  tout  l'amour  que  vs  m'avés  mar- 
qué, ie  me  trouve  injuste  de  vs  dire  autre  chose  sinon 
que  ie  vs  aime;  ce  sentiment  efface  tous  les  autres  '.  » 
L'on  est  réduit,  cela  se  conçoit,  aux  conjectures. 
Au  moins  cette  lettre  détermine -t-elle  et  le  point  de 
départ  de  leur  liaison  et  l'abandon  sans  réserve  avec  le- 

1 .  Cabinet  de  M.  Feuillet  de  Conches.  Lettres  autographes  de  madame 
du.  Chûtelel  à  Saint-Lambert.  Lellre  43  ;  à  Bar-le-Due,  jeudi  matin.  Nous- 
devons  la  communication  de  cette  précieuse  correspondance  à  la  par- 
faite obligeance  du  savant  et  brillant  auleur  des  Causeries  d'un  Curieux, 
qui,  tout  en  se  réservant  de  la  publier  un  jour,  nous  a  permis,  avec- 
une  rare  bonne  grâce,  d'en  détacher  quelques  citations  qui  pussent 
préciser  des  dales  ou  des  faits  douteux  et  éclairer  ces  deux  physio- 
nomies si  importantes  dans  nos  éludes.  Qu'il  veuille  bien  en  recevoir 
ici  tous  nos  remerciments,  et  croire  que  noire  reconnaissance  n'est 
point  au-dessous  d'une  telle  bienveillance  et  d'une  telle  générosité. 


LA   BOITE  AUX   LETTKES   D  EMILIE.  183 

quel  la  marquise  se  livrait.  Le  cœur  de  la  femme  qui 
aime  a  toujours  dix-huit  ans,  et  celui  de  madame  du 
Châtelet,  pour  sa  part,  avait  retrouvé  cette  jeunesse, 
cette  verdeur  du  premier  âge.  Nous  avons  vu  ses 
billets  à  Saint-Lambert,  à  bordure  dentelée  de  rose  ou 
de  bleu  ;  leur  boîte  aux  lettres  était  la  harpe  de  madame 
de  Boufflers  dans  les  trous  de  laquelle  on  les  glissait,  et 
où  le  marquis  venait  les  chercher,  lorsque  tout  le  monde 
avait  quitté  le  salon.  L'on  n'était  pas  d'ailleurs  embar- 
rassé pour  faire  naître  les  occasions  d'être  ensemble. 
«  Il  fait  un  temps  charmant,  écrit  la  marquise,  ie  ne  peux 
iouïr  de  rien  sans  vs,  ie  vs  attcns  pour  aller  doner  du 
p  iiu  à  mes  cignes  et  me  promener.  Yenés  chez  moi 
des  que  vs  serés  habile.  Vs  monterés  ensuite  à  cheval 
si  vs  foulés.  »  Une  autre  fois,  e'est  Kmilie  qui  rend 
visite  à  Saint-Lambert,  à  la  dérobée,  en  prenant  par 
les  bosquets.  «  le  volerai  chés  vs  des  que  l'aurai  soupe. 
M*  B  madame  de  Boufflers)  se  couche,  elle  est  char- 
mante, et  ie  suis  bien  coupable  de  ne  lui  avoir  pas 
parlé,  mais  ie  vs  adore  et  il  me  semble  que  quand  on 
aime,  on  n'a  aucun  tort.  »  Tous  ces  microscopiques 
poulets  respirent  la  passion  la  plus  vraie,  la  plus  em- 
portée, la  plus  folle,  une  passion  qui  ne  laissera  pas 
de  paraître  souvent  excessive  au  futur  chantre  des 
Saisons. 

La  correspondance  de  Voltaire  est  pauvre  à  cette 
époque,  et  il  était  assez  difficile  d'établir  combien  de 
temps  celui-ci  et  la  docte  Emilie  restèrent  à  la  cour 
de  Lorraine.  Cependant  les  renseignements  ne  font 
pas  complètement  défaut;  cette  lettre,  entre  autres,  de 
la  marquise  à  dom  Cal  met,  datée  du  4  mars,  dans 


184  DON   CALMET. 

laquelle  elle  témoigne  au  savant  père  le  regret  de  ne 
l'avoir  pas  vu,  à  son  passage  à  Lunéville  :  «  Nous  allons 
demain  à  la  Malgrange.  M.  de  Voltaire  compte  vous 
aller  voir  au  retour  et  le  roy  compte  qu'il  vous  ramè- 
nera1... »  Voltaire,  qui  traitera  un  peu  gaillardement 
l'érudition  du  père,  est  plein  de  politesse  pour  lui;  il 
a  la  bonne  envie  de  l'aller  relancer  dans  son  abbaye  de 
Senones,  si  le  savant  religieux  veut  bien  le  lui  per- 
mettre, et  d'y  passer  quelques  semaines  avec  lui  et  ses 
livres  ;  et  pour  peu  qu'il  eût  cellule  chaude,  un  potage 
gras,  une  tranche  de  mouton  et  des  œufs,  il  serait  le 
plus  heureux  homme  de  la  terre.  «  Je  serai  un  de  vos 
moines,  ce  sera  Paul  qui  ira  visiter  Antoine 2.  »  Vrai- 
semblablement, cette  petite  retraite  scientifique  de- 
meura à  l'état  de  projet,  Antoine  ne  reçut  point  la 
visite  de  Paul;  mais  ce  n'était  que  projet  ajourné, 
comme  on  le  verra  plus  tard. 

L'illustre  couple  dut  faire  merveille  durant  cette 
recrudescence  de  fêtes  qu'amène  le  carnaval,  et  il  n'y 
eut  qu'à  se  louer  sans  doute  de  la  verve,  de  l'entrain, 
de  l'esprit  inventif  des  deux  amis.  Mais  le  carême,  la 
semaine  sainte,  en  chassant  les  plaisirs,  faisaient  de 
ceux-ci  des  non-valeurs,  pour  parler  comme  madame  de 
Staal.  Ils  étaient,  en  outre,  gens  bien  plutôt  à  scanda- 
liser qu'à  édifier  leur  prochain  ;  et,  s'il  fallait  prendre 
au  sérieux  un  commérage  que  d'Argenson  enregistre 

1.  Charavay,  Catalogue  d'autographes,  du  jeudi  7  décembre  1 8G5  ; 
p.  56,  n°  399.  Lettre  de  madame  du  Chàlelet  au  rév.  père  Calmel; 
Lunéville,  4  mars  17  48. 

5.  Voltaire,  OEuires  complûtes  (Beuchot).  I.  LV,  p.  174.  Lettre 
de  Voltaire  à  dom  Calmet;  de  Lunéville,  13  février  17  48. 


L'AUMONIER  DE  STANISLAS.  1*5 

sans  plus  d'examen,  leur  abstention  de  tous  devoirs  re- 
ligieux eût  été  très-mal  vue  par  le  roi  de  Pologne  : 
«  On  annonce  que  le  roi  Stanislas  a  exigé  à  sa  cour 
que  Voltaire  et  madame  du  Châtelet  fissent  à  l'avenir 
leurs  pàques.  Ce  sera,  dit-on,  de  la  besogne  bien 
faite1.  »  Stanislas  aimait  à  ce  qu'on  fît  son  devoir,  et, 
doucement,  à  l'occasion,  il  savait  semoncer  son  monde. 
Un  jour,  l'abbé  Porquet,  dont  l'esprit  l'amusait,  lui 
reprochait  de  n'avoir  encore  rien  fait  pour  lui.  «Mais, 
mon  cher  abbé,  lui  répondit  le  roi,  il  y  a  beaucoup 
de  votre  faute 5  vous  tenez  des  discours  très-libres; 
on  prétend  que  vous  ne  croyez  pas  en  Dieu;  il  faut 
vous  modérer  ;  tâchez  d'y  croire  )  je  vous  donne  un  an 
pour  cela2.  »  Cette  anecdote  peut  être  vraie,  moins  le 
tour,  que  nous  soupçonnons  appartenir  en  totalité  à 
Chamfort.  Stanislas  était  l'indulgence  même,  et  tolé- 
rant comme  un  philosophe  qu'il  était.  L'abbé  Porquet 
en  est  bien  la  preuve.  Ce  dernier  suivit-il  le  conseil  du 
roi  et  s'amenda-t-il?  Il  faut  le  croire,  puisque  Stanislas 
finit  par  le  nommer  son  aumônier,  sur  les  instances 
réitérées  de  madame  de  Boufflers.  Mais,  la  première 
fois  que  l'abbé  en  dut  remplir  les  fonctions  à  table,  il 
ne  put  arriver  à  dire  le  Benedicite* ;.  Quant  à  Voltaire, 
quant  à  madame  du  Châtelet,  à  coup  sûr,  rien  ne  leur 

1.  Marquis  d'Argenson,  Mémoires  (Jannel),  t.  II,  p.  177,  178; 
6  juillet  17  40.  11  y  a  là  une  erreur  manifeste;  Voltaire  et  madame 
du  Châtelet  étant  allés  pour  la  première  fois  à  la  cour  de  Stanislas, 
en  17  48,  seule  année  qui  puisse  être  attribuée  à  cette  douteuse  anec- 
dote, car  ils  se  trouvaient  l'un  et  l'autre  à  Paris,  à  Pàques  17  49. 

2.  Chamfort,  OEuvres  (Lecou,  1852),  p.  98. 

3.  La  Harpe,  Correspondance  littéraire  (Paris,  1804),  t.  111, 
p.  281,  282. 


186        DÉPART  DE  MADAME  DU  CHATELET. 

fut  demandé,  et  les  pâques  ne  furent  point  mises 
comme  condition  obligatoire  d'un  prochain  séjour  à 
Lunéville. 

Pâques,  en  1748,  nous  mène  au  14  avril.  Sepassa- 
t-il,  pour  la  petite  cour,  à  Nancy  ou  à  Lunéville?  On 
voit,  par  la  lettre  de  madame  du  Châtelet  à  Saint- 
Lambert,  qu'elle  dut  faire  vers  ce  temps  au  moins  une 
apparition  à  Nancy.  Emilie,  à  son  grand  regret,  avait 
pris  congé  du  roi  pour  retourner  à  Cirey  un  peu  avant 
la  Saint-Stanislas,  et  quittait  la  capitale  du  duché 
fin  avril.  Elle  était  de  retour  chez  elle,  dès  le 
Ier  mai,  comme  nous  l'apprend  un  billet  de  ce  jour 
adressé  au  jeune  marquis1.  Elle  était  partie  seule, 
laissant  derrière  elle  Voltaire,  qui  était  moins  néces- 
saire à  son  cœur;  car  celui-ci  mandait  de  Lunéville  à 
madame  de  Champbonin,  qu'il  n'attendait  qu'un  mot 
de  sa  divine  amie  pour  aller  la  rejoindre.  Sa  lettre  est 
sans  date  ;  mais  il  y  parle  d'une  bataille  imminente 2,  et 
cette  bataille  ne  saurait  être,  de  ce  côté,  qu'un  enga- 
gement sous  les  murs  de  Maastricht,  que  nous  assié- 
gions. L'armée  des  alliés  devait,  en  effet,  songer  à  se- 
courir la  place,  et  le  maréchal  de  Saxe  avait  pris  ses 
mesures  dans  cette  prévision.  Mais,  malgré  l'insistance 
du  duc  de  Cumberland  qui  voulait  qu'on  attaquât,  le 
stathouder  répondit  qu'il  ne  fallait  pas  à  la  fois  perdre 
hommes  et  ville  3,  et  Maastricht  capitulait  dans  les  pre- 


1 .  Cabinet  de  M.  Feuillet  de  Conches.  Lettres  autographes  de  madame 
du  Châtelet  a  Saint-Lambert.  Lettre  4  0  ;  de  Cirey,  1er  tuai. 

2.  Voltaire,   OEuvres   complètes   (Beuchot),   t.  LV,  p.    183,  18i. 
Lettre  de  Voltaire  à  madame  de  Champbonin  ;  Lunéville. 

3.  Darbier,  Journal  (Charpentier),  t.  IV,  p,  295;  avril  17  48. 


LETTRE   INCOHÉRENTE.  187 

niiers  jours  de  mai.  La  lettre  de  Voltaire  à  gros  chat 
pourrait  bien  être  du  4  ou  du  5;  et,  comme  il  an- 
nonce son  départ  prochain,  il  ne  dut  guère  prolonger 
son  séjour  au  delà.  Longchamp  semble  dire  que  l'on 
retourna  directement  à  Taris;  cette  lettre  indique,  au 
contraire,  assez  nettement,  un  temps  d'arrêt  à  Cirey, 
qui,  du  reste,  ne  put  être  que  fort  court.  La  marquise 
eût  bien  voulu  mettre  à  profit  cette  complète  solitude 
et  passer  ces  quelques  jours  en  tète-à-tête  avec  Saint- 
Lambert,  qu'elle  supplie  à  deux  reprises  d'accourir, 
ne  fût-ce  que  pour  la  convaincre  qu'elle  a  tort  de  trem- 
bler, de  s'alarmer  sur  la  solidité  de  son  affection. 

Toutes  mes  défiances  de  votre  caractère,  toutes  mes  résolu- 
tions contre  l'amour  n'ont  pu  me  garantir  de  celuy  que  vsm'avés 
inspiré,  le  ne  cherche  plus  à  le  combattre,  ien  sens  l'inutilité, 
le  tems  que  iai  passé  avec  vs  à  Nanci  l'a  augmenté  à  un  point 
dont  ie  suis  étonnée  moi-même.  Mais  loin  de  me  le  reprocher, 
ie  sens  un  plaisir  extrême  à  vs  aimer,  et  c'est  le  seul  qui  puisse 
adoucir  votre  absence.  le  suis  bien  contente  de  vs  quand  nous 
sommes  tète  à  tète;  mais  ie  ne  le  suis  point  de  l'effet  que  vs 
a  fait  mon  départ.  Ys  connoissés  les  goûts  vifs,  mais  vs  ne 
connoissés  pas  encore  l'amour.  le  suis  sûre  que  vs  serés  au- 
jourd'hui plus  gai  et  plus  spirituel  que  iamais  à  Lunéville,  et 
cette  idée  m'aftli;_'e  indépendamment  de  toute  inquiétude... 

Cette  lettre  est  pleine  d'inconséquences,  elle  ne  se  ressent 
que  trop  du  trouble  que  ^s  avés  mis  dans  mon  âme;  il  n'est 
plus  tems  de  le  calmer,  l'attends  votre  première  lettre  avec 
une  impatience  qu'elle  ne  remplira  peut-être  point;  iai  bien 
peur  de  l'attendre  encore  après  l'avoir  reçue.  Mandés-moi 
surtout  comment  vous  vous  portés.  le  me  reproche  cette  nuit 
que  vs  avés  passée  sans  vs  coucher.  Si  vs  en  êtes  malade,  vs 
ne  me  le  manderés  point,  le  voudrois  savoir  si  vs  avés  essuvé 
bien  des  plaisanteries,  et  cependant  ie  voudrois  que  vs  ne  me 
parlassiés  que  de  vs;  mais  surtout  parlés  moi  de  vos  arrange- 
mens,  ie  vs  attendrai  à  Cirey,  n'en  doutés  pas... 


188  ARRIVÉE  A  VERSAILLES. 

Une  lettre  de  madame  du  Châtelet  à  son  amant  sem- 
blerait indiquer  qu'il  se  rendit  à  son  appel.  Quoiqu'il 
en  soit,  Voltaire  et  son  amie  étaient  installés  à  Versailles, 
dès  le  15  mai.  Emilie,  de  loin  comme  de  près,  n'a 
qu'une  idée,  qu'une  préoccupation  ;  les  lettres  ne  lui 
coûtent  pas,  elle  en  accable  Saint-Lambert.  Dans  ces 
billets,  tour  à  tour  tendres,  amers,  passionnés,  éplorés, 
n'allez  chercher  autre  chose  qu'elle  et  lui  ;  et,  s'il  y 
est  question  du  prochain,  comptez  bien  que  ce  n'est 
que  par  rapport  à  eux.  Ainsi  la  marquise  parle  d'un 
poëme  des  Saisons,  auquel  l'abbé  de  Bernis  travaillait 
et  que  l'on  disait  fort  avancé,  tout  comme  si  Saint- 
Lambert  ne  se  fût  pas  attelé  au  même  sujet.  Il  a  été 
fait  mention  plus  haut  d'un  voyage  projeté  en  Italie, 
auquel  on  avait  renoncé  à  cause  d'elle;   elle  sent  la 
grandeur  du  sacrifice  et  en  remercie  son  amant  avec 
effusion  :    «  Ys  n'allés  point  en  Toscane  et  n'y  allés 
point  pr  moi,  non  ie  ne  puis  trop  vs  aimer  mais  aussi 
ie  vs  iure  qu'il  est  impossible  de  vs  aimer  davantage  ' .  » 
Mais  ces  ivresses,  ces  éclairs  de  bonheur  font  place  à 
plus  d'un  souci.  Ce  n'est  pas  assez  des  querelles,  des 
bouderies,  de  reproches  qui  vont  à  l'aigre,  de  toutes 
ces  chiffonneries  qu'une  bonne  parole  sait  ensuite  effa- 
cer; des  ennuis  d'une  autre  nature,  et  tout  aussi  me- 
naçants pour  eux,  viennent  se  mêler  à  ces  factices  agi- 
tations. M.  du  Châtelet  ambitionnait  depuis  longtemps 
un  emploi  auprès  du  roi  de  Pologne  ;  il  croyait  y  avoir 
tous  les  droits,  et  sa  femme,  encore  moins  que  lui, 


1 .  Cabinet  de  M.  Feuillet  de  Conches.  Lettres  autographes  de  madame 
du  Châtelet  à  Saint-Lambert.  Lettre  48;  du  23  mai  1748. 


M.   DE   BERCHENY.  189 

n'eût  admis  ni  refus  ni  faux-fuyant.  Malgré  l'accueil 
et  la  réelle  bienveillance  du  prince,  la  négociation  était 
épineuse  et  le  succès  n'était  rien  moins  qu'assuré. 
M.  du  Chàtelet  avait  un  concurrent  redoutable,  et  par 
son  mérite  et  par  l'affection  que  lui  portait  Stanislas. 
Mais  la  marquise  n'était  pas  d'humeur  à  capituler  de- 
vant de  telles  considérations  :  «Si  M.  de  Berchini  a  le 
commandement,  s'écrie-t-elle ,  il  est  impossible  que 
M.  du  Chàtelet  ni  moi  remettions  le  pied  en  Lorraine, 
tant  qu'il  durera,  il  n'y  a  ni  charge  ni  bienfaits  qui 
puisse  effacer  le  dégoût  de  voir  un  Hongrois  son 
cadet  comander  à  sa  place  et  rien  ne  le  doit  faire 
suporter.  Mon  amitié  pour  M.  de  Y.  sufiroit  seule 
pour  me  rendre  cette  idée  insuportable ,  jugés  ce 
qu'elle  doit  faire  sur  moi  quand  ie  songe  quei'y  aurois 
passé  ma  vie  avec  vs  et  que  ns  aurions  encore  eu  des 
voïages  de  Cirey  par  dessus  le  marché  '.  » 

M.  de  Bercheny2,  ce  Hongrois,  sur  le  compte  duquel 
on  s'exprime  sans  plus  de  façons,  était  le  fils  de  ce  Ber- 
cheny, si  fameux  dans  les  troubles  de  la  Hongrie  et  la 
résistance  armée  de  ce  peuple  contre  les  entreprises  de 
Léopold.  Les  hussards  de  Bercheny,  dont  il  était  colo- 
nel, ont  laissé  une  réputation  de  bravoure  qui  subsiste 
encore,  et  le  nom  de  leur  chef  vivra  autant  que  nos  fastes 
militaires.  Le  roi  de  Pologne  connaissait  le  comte  de 
vieille  date,  il  l'honorait  d'une  amitié  particulière,  et 

1 .  Cabinet  de  M.  Feuillet  de  Conches.  Lettres  autographes  de  madame 
du  Chàtelet  à  Saint-Lambert.  Lettre  49  ;  5  juin  17  48.  Il  est  encore 
question  de  celte  affaire  du  commandement  dans  les  lettres  5  0  (bis) 
et  53  du  recueil. 

2.  Berkeny  ou  Bercheny  (Ladislas-Ignace,  comte  de  Bercsény), 
magnat  de  Hongrie,  né  à  Ëperies,  en  Hongrie. 

11. 


1!»0  HEUREUSE  SOLUTION. 

dédirait  fort  lui  en  donner  des  marques.  M.  du  Chàtelet 
avait  pour  lui  l'ancienneté,  et  la  hautaine  Emilie  ne  com- 
prenait point  les  hésitations  du  prince;  il  y  a  traces  de 
ces  perplexités  dans  la  correspondance  de  Voltaire.  «  Ma- 
dame du  Chatelet,  écrit  le  poète  à  d'Argental,  a  essuyé 
mille  contre-temps  horribles  sur  ce  commandement 
de  Lorraine.  Il  a  fallu  livrer  des  combats,  et  j'ai  fait 
cette  campagne  avec  elle.  Elle  a  gagné  la  bataille,  mais 
la  guerre  dure  encore  l.  »  Les  choses,  en  effet,  s'apai- 
seront et  s'arrangeront.  Stanislas  ne  voulait  que  con- 
tenter tout  le  monde,  et  s'il  tenait  fort  à  Bercheny,  il 
ne  tenait  pas  moins  k  ne  pas  s'aliéner  des  gens  qui 
apportaient  tant  d'agrément  dans  sa  petite  cour  et  qu'il 
espérait  y  fixer.  L'expédient  dont  il  usera  pour  se  tirer 
d'affiires  était  le  plus  efficace,  s'il  n'était  pas  le  moins 
coûteux,  et  la  marquise  dut  lui  en  savoir  gré,  car  c'était 
un  triomphe  signalé  qu'elle  remportait  sur  les  idées 
d'économie  du  bon  roi.  Il  créa  pour  le  marquis  une 
charge  de  grand  maréchal  des  logis  de  sa  maison,  avec 
deux  mille  écus  d'appointements.  Mais  cette  nomina- 
tion ne  fut  publiée  qu'en  novembre2.  Quant  à  Berche- 
goy,  Stanislas  l'attachera  également  à  sa  personne3; 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  137.  Lettre 
de  Voltaire  à  d'Argental;  le  10  juin  17  48: 

2.  Duc  de  Lmnes,  Mémoires,  t.  IX,  p.  128;  du  dimanche  24  no- 
vembre 17  ï&.  «  Vous  savez  bien  que  mon  sort  est  dëeidé,  éemail  la 
marquise  à  d'Argental,  à  la  date  du  17  novembre  17  18  :  on  réforme 
le  commandement  île  Lorraine.  Je  ne  puis  trop  me  louer  des  bontés 
du  roi  de  Pologne  à  cette  occasion,  et  assurément  je  lui  serai  attachée 
toute  ma  \ie.  »  Lettres  inédites  de  madame  du  Chatelet  à  d'Argental 
(Paris,  1800),  p.  285;  Lunéville,  17  octobre  1748. 

3.  Il  était  grand  écuyer  de  Lorraine,  conseiller-chevalier  d'honneur 
de  la  cour  souveraine  du  duché,  gouverneur  de  Commeivy,  seigneur 
deLuzancy,  Cuurcelles,  etc.,  etc.,  iloreri  (Paris,  1759),  t.  II,  p.  :}73. 


LES   VISITANDINES    DF.   ftEAORE.  191 

et,  plus  tard,  lorsque  celui-ci  aura  conquis  par  l'éclat 
des  services  le  bâton  de  maréchal  (1758),  son  maître 
ne  fera  pas  un  voyage  à  Versailles  sans  aller  loger  chez 
cet  ancien  ami,  à  sa  terre  de  Lusancy,  dans  le  diocèse 
de  Meaux1.  Revenons  à  Voltaire. 

C'est  à  cette  date  qu'il  faut  placer  une  anecdote 
plaisante,  qui  allait  mettre  l'auteur  profane  en  bonne 
odeur  dans  le  couvent  d'une  ville  où,  par  contre,  Piron 
avait  peu  d'amis.  Dans  les  communautés  de  filles  aussi 
bien  que  dans  les  collèges,  les  solennités  théâtrales 
étaient  alors  fort  à  la  mode,  et  il  n'y  avait  point  de 
distribution  de  prix  ou  de  fêtes  de  mère-abbesse,  sans 
que  l'on  ne  jouât  ou  Polyeuc le,  ou  Esther,  ou  Al/talie, 
ou  Aèsalon,  corrigés,  émondés  et  transformés  pour  les 
besoins  de  la  cause  et  à  la  taille  des  interprètes.  La 
fête  de  la  supérieure  de  la  Visitation  de  Saint-Martin, 
à  Beaune,  était  proche  ;  il  fallait  faire  un  choix.  Dans 
l'impossibilité  de  tomber  d'accord,  on  convint  que  le 
sort  en  déciderait.  Ce  fut  la  Mort  de  César  qui  sortit 
la  première  du  cornet.  Si  le  sujet  était  sombre,  en 
revanche,  il  n'y  avait  là  que  des  rôles  d'hommes,  et, 
conséquemment,  point  d'intrigue  amoureuse.  On 
eût  souhaité,  toutefois,  quelque  chose  somme  un  com- 
pliment à  la  vénérable  héroïne  de  la  fête,  où  l'on  eût 
rappelé  avec  ses  vertus  le  pieux  amour  qu'elle  inspirait 
à  tous  les  cœurs.  Mais  Beaune  n'avait  que  ses  ânes  et 
pas  de  poètes,  et  l'on  ne  savait  à  quel  saint  se  vouer, 
quand  une  religieuse  sortit  tout  le  petit  troupeau  de 
peine.  Cette  nonne,  en  son  nom  madame  de  Truchis 

1.  DucdeLuvnesJ.VémoiY^s,t.XYI,p..3h";,3SS:jeucli  1  0 mars  17-58. 


192  LEUR  REQUÊTE  A  VOLTAIRE. 

de  la  Grange,  proche  parente  de  madame  du  Châtelet, 
n'ignorait  pas  que  sa  cousine  était  en  grande  intimité 
littéraire  avec  Fauteur  de  Jules  César  :  que  ne  s'adres- 
saient-elles au  poète  lui-même?  à  coup  sûr  il  n'aurait 
pas  le  courage  de  les  refuser.  Un  e  belle  lettre,  pleine 
de  caresses  et  d'innocentes  flagorneries,  fut  écrite, 
séance  tenante,  et  couverte  de  vingt -trois  signatures. 
Elle  fut  adressée  tout  aussitôt  à  Voltaire,  qui  trouva, 
avec  raison,  la  démarche  ridicule  et  ne  se  préoccupa 
pas  davantage  de  la  requête  des  saintes  filles.  Mais  la 
marquise  les  prit  en  pitié  et  insista  tant  auprès  de 
Voltaire,  qu'il  dut  céder.  On  lui  apporte  du  papier, 
une  plume,  et  il  se  met  à  l'œuvre,  debout,  à  l'angle 
d'une  cheminée.  Les  vingt  vers  de  ce  prologue  ne  lui 
coûtèrent  pas  dix  minutes,  ainsi  que  le  petit  mot  de 
lettre  qu'il  y  joignit.  Ce  qui  distingue  cela,  à  part  l'ai- 
sance, c'est  l'orthodoxie.  11  s'agissait  de  faire  tenir  à 
de  jeunes  nonnes  le  langage  qui  leur  convenait,  et  Vol- 
taire s'y  prêta  avec  une  bonne  grâce  et  une  bonhomie 
charmantes;  il  finissait  même  son  épître  à  madame  de 
Truchis,  en  la  priant  de  vouloir  bien  intercéder  pour 
lui  «  auprès  du  maître  de  nos  pensées x  1  » 

1.  Longchamp  el  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paris,  1820], 
t.  II,  p.  191-194.  —  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beucliot),  t.  LV, 
p.  185,  180.  Lettre  de  Voltaire  à  madame  de  Truchis  de  la  Grange  ; 
à  Paris.  7  juin  1748;  Longcliamp,  comme  toujours,  fait  confusion 
quant  aux  époques  ;  il  dit  que  ces  vers  furent  faits  au  moment  où  on 
allait  partir  pour  le  second  voyage  de  Lunéville.  La  lettre  de  Voltaire 
est  à  la  date  du  7 ,  le  poêle  ne  dut  quitter  que  le  28  ;  il  y  a,  de  compte 
fait,  entre  la  composition  de  ces  vers  et  le  départ  pour  la  Lorraine, 
vingt  et  un  jours  d'intervalle.  Tout  cela  ne  fait  rien  sans  doute  au  fond 
des  choses,  mais  indique  la  nécessité  d'être  en  règle  avec  un  annaliste 
dont  la  mémoire  n'est  ni  des  plus  sûres  ni  des  plus  fidèles. 


L'ABBÉ   DR   CHAUVELIN.  193 

Sémiramis,  depuis  longtemps  déjà,  était  aux  mains 
des  comédiens,  les  rôles  distribués.  Mais  les  deux 
anges  n'étaient  pas  à  Paris,  ils  étaient  à  Plombières. 
Madame  d'Argental  avait  eu  besoin  des  eaux,  son 
mari  l'y  avait  accompagnée,  et  Sémiramis  ne  s'en 
était  pas  mieux  trouvée,  car  d'Argental  était  un  oracle 
à  la  Comédie  française.  Cependant  les  répétitions  se 
suivaient,  et  le  poète  sortit  de  Tune  d'elles  dans  l'en- 
chantement. «  M.  l'abbé  de  Chauvelin,  mandait-il  au 
comte,  peut  vous  dire  des  nouvelles  d'une  répétition 
de  Sémiramis,  les  rôles  à  la  main.  Tout  ce  que  je  dé- 
sire, c'est  que  la  première  représentation  aille  aussi 
bien.  Us  ne  répétèrent  pas  Mérope  avec  tant  de  chaleur, 
ils  m'ont  fait  pleurer  ;  ils  m'ont  fait  frissonner  '.  »  Cet 
abbé  de  Chauvelin,  dont  il  est  question  ici,  était  un 
amoureux  frénétique  de  théâtre  ;  il  ne  bougeait  pas 
des  foyers  de  la  Comédie,  et  avait,  comme  d'Argental, 
sa  haute  voix  au  chapitre.  Aussi  Voltaire  lui  écrivait-il 
de  Commercy,  quelques  jours  avant  la  bataille  :  «Yoici, 
je  crois,  mes  deux  anges  gardiens  de  retour  à  Paris  : 
vous  avez  donc  la  bonté  de  faire  le  troisième.  Je  vous 
rends  de  très-humbles  actions  de  grâces;  cela  est 
bien  beau  de  protéger  les  orphelins.  Le  père  de  Sémi- 
ramis mourrait  de  peur  sans  vous  2.  » 

Voltaire  et  madame  du  Châlelet  quittèrent  Paris  le 
28  juin  3  pour  se  rendre  directement  à  Commercy  où 


1.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beuehot),  t.  LV,  p.   191.  Lettre 
de  Voltaire  à  d'Argental;  le  27  juin  1748. 

2.  lbid.,    t.  LV,  p.    107.  Lettre  de  Voltaire  à  l'abbé  Chauvelin; 
àCommerci,  ce  12  août  174  8. 

3.  lbid.,  t.   LV,  p.  191.  Lettre  de  Voltaire  à  d'Argental;   le  27 


l'»i  CH\LONS-SUR-MARNE. 

se  trouvait  alors  le  roi  de  Pologne.  Stanislas  avait  té- 
moigné le  désir  de  les  y  avoir,  et  la  marquise,  qui 
avait  obtenu  ce  qu'elle  sollicitait,  se  croyait  engagée 
d'honneur  à  donner  au  prince  cette  marque  dé  recon- 
naissance et  d'attachement '.  Quant  au  poëte,  qu'é- 
lait-il  autre  que  le  satellite  de  cet  astre  pérégrinant  ? 
«Il  faut  qu'elle  aille,  dans  quelque  temps,  à  Commerci, 
je  vais  donc  aussi  à  Commerci.  »  L'on  s'était  muni  de 
vivres  pour  éviter  toute  halte;  mais,  arrivée  à  Chàlons- 
sur-Marne,  Emilie,  se  sentant  légèrement  indispo- 
sée, fît  arrêter  devant  l'auberge  de  la  Cloche  et  de- 
manda un  bouillon.  En  apprenant  que  c'était  pour  la 
marquise  du  Châtelet,  l'hôtesse  vint  elle-même ,  une 
serviette  sous  le  bras,  une  assiette  de  porcelaine  à  la 
main,  avec  un  couvert  d'argent  et  une  écuelle  égale- 
ment d'argent  contenant  le  consommé,  et  tout  cela 
avec  des  respects,  des  démonstrations  à  n'en  plus  fi- 
nir. Le  bouillon  pris,  Longchamp  demande  ce  qu'il 
est  dû.  «  Un  louis,  »  répond  la  trop  honnête  femme. 
On  jeta  les  hauts  cris.  Mais  celle-ci  répondit  qu'on  ne 
marchandait  jamais  chez  elle  et  que  c'était  un  prix  à 
ne  rien  rabattre.  Grand  débat  entre  elle  et  madame 
du  Châtelet.  Mais  rien  ne  fait.  Jusque-là  Voltaire  s'é- 

juin  1 7  i S .  Le  départ  fut  avancé  d'un  jour;  car  madame  du  Châtelet 
l'annonçait  à  Saint-Lambert  pour  le  samedi  29  dans  une  lettre  datée 
du  1 9  du  même  mois.  Cabinet  de  M.  Feuillet  de  Conches.  Lellres  auto- 
graphes de  madame  duChâlelet  à  Saint -Lambert.  Lettre  56;  du  mer- 
credi 19  juin  17  48. 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beucliot),  t.  LV,  p.  187.  Lettre 
de  Voltaire  à  d'Argental;  le  10  juin  1748.  —  Lettres  inédites  de 
madame  du  Châtelet  à  d'Argental  (Paris,  1S0G),  p.  275;  Nancy,  19 
juin  1749.  Cette  date  est  fautive,  comme  le  prouve  la  seule  indication 
de  Nancy.  C'est  29  au  lieu  de  19,   qu'il  faut  lire. 


L'HOTESSE   DE    LA  CLOCHE.  193 

tait  tu  ;  il  prit  alors  la  parole  et  essaya  de  faire  com- 
prendre à  l'ogresse  ce  que  ses  exigences  avaient 
d'exorbitant.  Mais  celle-ci,  probablement  parce  qu'elle 
sentait  toute  la  force  de  son  argumentation,  au  lieu 
de  discuter,  commença  à  se  fâcher  et  à  élever  la  voix. 
En  un  clin  d'œil,  la  voiture  de  la  marquise  était  en- 
tourée d'un  populaire  nombreux  qui,  sans  trop  être 
renseigné,  se  rangeait  du  côté  de  l'aubergiste  de  la 
Cloche.  Le  rassemblement,  à  la  longue,  avait  pris  les 
proportions  d'une  émeute  ;  Voltaire  vit  bien  qu'il  ne 
serait  pas  le  plus  fort  et  qu'il  fallait  se  résiguer.  C'était 
dur,  pourtant.  Longchamp  paya,  et  l'on  partit,  non 
sans  être  quelque  peu  hué.  «  Madame  du  Châtelet, 
ajoute  le  narrateur,  jura  bien  que,  telle  fatigue  qu'elle 
eût  à  essuyer  dans  la  suite,  en  voyageant  sur  la  route 
de  Paris  en  Lorraine,  jamais  elle  ne  s'arrêterait  dans 
cette  maudite  ville,  et  le  bouillon  de  Chàlons-sur- 
Marne  ne  fut  point  oublié  sur  ses  tablettes  '.  » 

Voltaire  ,  qui  était  arrivé  une  première  fois  malade , 
ne  débarquait  pas  ,  cette  fois  encore  ,  dans  un  état  de 
santé  meilleur  ;  aussi  se  proclame-t-il  l'un  des  plus 
malheureux  êtres  pensants  qui  soient  dans  la  nature  : 
on  l'a  empaqueté  pour  Commercy,  et  il  y  est  agonisant 
comme  à  Paris  2.  Mais  c'est  l'antienne  éternelle,  et 
cette  agonie-là,  qui  le  mènera  si  loin,  n'entrave  heu- 
reusement ni  ses  travaux  ni  ses  plaisirs.  L'apparte- 
mentdestinéà  lamarquise,  composé  deplusieurspièces, 

1.  Longchamp  et  Wagniùre,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paris.  182G), 
t.  II,  p.  195,  I9G,  197. 

2.  Voltaire,  Œuvres  complètes  'Beuchol),  t.  LV,  p.  193.  Letlre 
de  Voltaire  au  comte  d'Argensoii;  à  Commerci,  ce  19  juillet  17  18. 


196  INVITATION   FAITE  AUX  ANGES. 

se  trouvait  dans  l'aile  gauche,  au  rez-de-chaussée,  les 
croisées  donnant  sur  la  grande  cour.  Celui  du  poëte, 
plus  petit ,  était  situé  dans  la  même  aile,  au  second 
étage,  etavait  vue  surlesjardins.  Les  deux  amis  étaient 
venus  avec  l'idée  d'un  séjour  d'un  mois  ou  deux, 
après  quoi  ils  comptaient  bien  regagner  leur  Eldorado 
de  Cirey.  Madame  du  Châtelet  se  faisait  fête  d'y  rece- 
voir les  deux  anges,  au  mois  d'août,  à  leur  retour  de 
Plombières,  qui  n'était  qu'à  dix-sept  lieues  de  là  '. 
Mais  le  prince  ne  l'entendit  pas  ainsi  ;  il  tenait  ses 
hôtes  et  il  les  garderait.  Il  y  avait  un  moyen  de  tout 
arranger,  et  Voltaire  fut  chargé  de  transmettre  au 
ménage  d'Argental.les  souhaits  de  la  débonnaire  Ma- 
jesté. 

Plus  de  Cirey,  mes  chers  anges;  madame  du  Châtelet  joue 
le  Double  veuvar/e^et  l'opéra.  On  ne  peut  se  soustraire  un  mo- 
ment à  ces  importantes  occupations.  Nous  avons  représenté 
au  roi  de  Pologne,  comme  de  raison,  qu'il  fauttout  quitter  pour 
monsieur  et  madame  d'Argental.  Il  a  bien  été  obligé  d'en  con- 
venir; mais  il  est  jaloux  et  il  veut  que  vous  préfériez  Com- 
merci  à  Cirey.  Il  m'ordonne  de  vous  prier  de  sa  part  devenir  le 
voir.  Vous  serez  bien  à  votre  aise,  il  vous  fera  bonne  chère; 
c'est  le  seigneur  de  château  qui  fait  assurément  le  mieux  les 
honneurs  de  chez  lui.  Vous  verrez  son  pavillon  avec  des  co- 
lonnes d'eau,  vous  aurez  l'opéra  ou  la  comédie,  le  jour  que 
vous  voudrez3... 

Mais  tout  cela  ne  put  avoir  lieu,  et  la  santé  de  la 
comtesse  ne  lui  permit  pas  de  se  mêler  à  cette  cour 

1.  Lettres  inédites  de  madame  du  Châtelet  à  d'Argental  (Paris, 
1806),  p.  27  5.  Lettre  déjà  citée. 

2.  Comédie  de  Dufrény. 

3.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beucliot),  t.  LV,  p.  195,  196. 
Leltre  de  Voltaire  à  d'Argental  ;  à  Commerci,  le  2  août  1748. 


VOLTAIRE  SE  MULTIPLIE.  197 

trop  avide  de  divertissements  et  de  fêtes  pour  une 
convalescente.  «  Je  vous  assure,  écrivait  madame  du 
Châtelet  au  mari ,  que  c'a  été  une  grande  privation 
pour  moi.  Le  plaisir  déjouer  le  Sylphe  et  une  très- 
jolie  comédie  ne  m'en  a  point  consolée,  surtout  quand 
j'ai  pensé  que  vous  auriez  pu  être  témoin  de  tout 
cela  '...  »  Mais  ce  retour  direct  servait  au  moins  les 
intérêts  de  Sémiramis,  dont  les  répétitions  se  conti- 
nuaient, et  qui  avait  bon  besoin  de  la  présence  et  des 
conseils  de  ce  tuteur  officieux  et  expérimenté. 

Comme  Voltaire  et  madame  du  Châtelet  nous  l'ap- 
prennent, les  divertissements  se  succédaient  avec  une 
sorte  d'emportement,  à  la  cour  de  Commercy.  «  On  a  de 
tout  ici,  hors  du  temps  ;  il  est  vrai  que  les  vingt-quatre 
heures  ne  sont  pas  de  trop  pour  répéter  deux  ou  trois 
opéras  et  autant  de  comédies2.  »  Pour  le  poëte,  c'était 
à  qui  en  tirerait  le  plus;  madame  de  Boufflerslui  com- 
mandait des  petits  vers  qui  ne  se  faisaient  pas  attendre. 
Le  portrait  de  dom  Calmet  était  sans  légende  ;  il  troussait 
un  madrigal  pour  mettre  au  bas.  Autres  vers  adressés 
au  roi,  en  lui  offrant  un  exemplaire  de  la  Eenriade. 
Devant  tant  d'aisance  ,  on  ne  pouvait  être  importun  ; 
Stanislas  prie  Voltaire  de  lui  paraphraser  le  fiât  lux, 
et  celui-ci,  au  lieu  d'improviser  ,  se  contentant  pour 
cette  fois  de  se  souvenir,  de  ressusciter,  à  deux  mots 
près,  les  quatre  vers  du  P.  Lemoine  2.  Tout  ce  monde, 
qui  touchait  à  peine  la  terre,  ne  pouvait  être  indiffé- 

1.  Lettres  inédites  de  madame  du  Châtelet  à  d'Argental  (Paris, 
180C),  p.  27C  ;  Lunéville,  20  août  1748. 

2.  Uurival,  Description  de  la  Lorraine  et  du  Barrois  (Nancy, 
1779),  t.  IV,  p.  35,  38. 


lf>8  ÉCLIPSE   DE  SOLEIL. 

cent  à  ce  qui  se  passait  au  ciel.  Nous  avons  vu,  il  y  a 
bien  des  années,  Voltaire  et  la  société  de  Vaux-Villars 
prendre  le  soleil  en  flagrant  délit  d'étrangeté  et  suivre 
le  phénomène  avec  des  lunettes  d'opéra  '.  Le  25  juil- 
let, au  matin,  toute  la  cour  observait  une  superbe 
éclipse  de  soleil,  de  neuf  doigts,  qui  devait  être  cen- 
trale à  Berlin  2.  Au  reste,  Louis  XV,  à  Compiègne, 
employait  toute  sa  matinée  à  pareille  contemplation, 
avec  l'appui  de  MM.  de  Thury  et  de  la  Condamine, 
qu'on  avait  mandés  pour  la  circonstance3. 

Mais  les  plaisirs  de  la  petite  cour  devaient  être  for- 
cément suspendus  par  le  voyage  du  roi  de  Pologne 
qui  songeait  à  passer  quelques  jours  à  Trianon.  N'é- 
tait-ce pas  le  cas  de  profiter  de  cet  intervalle  de  liberté 
pour  aller  surveiller  les  dernières  répétitions  et  assister 
à  la  représentation  de  Sémiramis?  Dès  le  20  août, 
madame  du  Châtelet  annonçait  le  voyage  de  son  ami 
à  d'Argental  comme  chose  arrêtée.  Durival  dit  que 
Voltaire  partit  de  Luné  ville  le  26  avec  Stanislas,  qui 
arrivait  le  29  à  Trianon,  le  jour  même  de  la  représen- 
tation de  Sémiramis.  Longchamp,  au  contraire,  le 
fait  se  diriger  vers  Paris,  en  chaise  de  poste,  sans  autre 
suite  que  son  secrétaire,  et  bien  avant  le  prince,  puis- 
qu'il trouva  le  temps  de  s'arrêter  trois  jours  à  la  maison 

1.  Voltaire,  OEmres  complètes  (Beuchol),  t.  LI,  p.  64,  C5.  Lettre 
(II-  Voltaire  à  Fontenelle;  à  Villars,  juin  1721.  — Fontenelle,  OEuvres, 
complètes  (éd.  Belin),  t.  III.  p.  203.  Réponse  de  Fontenelle  à  Vol- 
taire. 

2.  Durival,  Description  de  la  Lorraine  et  du  Barrais  (Nancy,  177  9), 
t.  I,  p.  196. 

3.  Due  de  Luynes,  Mémoires,  t.  IX,  p.  G9  ;  Compiègne,  vendredi 
2G  juillet  1748. 


RIVALITÉ   DE   VOLTAIRE    ET   PE   CRÉBILLON.  190 

de  campagne  de  l'évêque  de  Châlons,  Choiseul-Reau- 
pré,  et  deux  autres  jours  à  Reims,  chez  M.  de  Pouilli, 
où  il  ne  parvint  qu'après  avoir  essuyé,  à  mi-chemin, 
le  plus  terrible  orage1. 

Voltaire,  irrité  d'entendre  appeler  l'auteur  d'Airée 
etThyestc  le  Sophocle  du  siècle,  sachant  d'ailleurs  que 
certaines  gens,  et  parmi  eux  Marivaux,  disaient  que, 
devant  le  génie  de  CrébiDon,  devait  pâlir  et  s'éclipser 
tout  son  bel  esprit2,  avait  juré  de  ne  pas  laisser  debout 
une  de  ses  pièces  et  de  démontrer,  jusqu'à  l'évidence 
la  plus  brutale,  la  distance  qui  les  séparait  l'un  de 
l'autre,  en  refaisant  successivement  toutes  les  tragédies 
du  vieux  poète.  On  a  reproché  à  Voltaire,  comme 
une  mauvaise  action,  un  procédé  odieux,  cette  guerre 
acharnée  où  il  fut  le  plus  fort  de  beaucoup,  mais  où, 
malgré  une  supériorité  manifeste,  il  se  vit  discuté,  dé- 
chiré, avec  une  mauvaise  foi  dont  le  mobile  était  moins 
l'admiration  que  l'on  éprouvait  pour  son  rival  que  la 
haine  implacable  que  lui  avaient  vouée  ses  ennemis.  En 
réalité,  rien  de  plus  permis,  rien  de  plus  légitime  que 
ces  luttes  qu'on  retrouve  avant  lui,  et  dont  l'histoire 
de  notre  théâtre  est  remplie 3.  Corneille  et  Racine,  pour 

1.  Stanislas  ne  fut  pas,  non  plus,  sans  s'arrêter  en  chemin;  il  fit, 
sur  sa  roule,  trois  ou  qualre  visites,  entre  autres  à  M.  de  Meuse,  dans 
sa  terre  de  Sorrey.  et  passa  toute  une  journée  à  Cornmercy.  Duc  de 
Luynes,  Mémoire*,  t.  IX,  p.  80. 

2.  Marmontel ,  Œuvres  complûtes  (Bdin,  1819),  t,  1,  p.  133. 
Mémoires,  liv.  IV.  —  La  Harpe,  Cours  de  littérature  (Paris,  Dupont, 
Î825),  t.  X,  p.  93  ;t.  XII,  p.  03. 

3.  Avant  les  Sémiramis  de  Créhillon  et  de  Voltaire,  notre  théâtre 
en  avait  déjà  représenté  trois  avec  des  fortunes  diverses  :  la  première 
de  De^fontaines  (1G3T  ou  1047);  la  seconde  de  Gilbert  (1046);  la 
troisième  de  madame  de  Goniez  (1716). 


200  ADMIRATION  PEU  SINCÈRE. 

souscrireau  caprice  d'une  grande  princesse,  traiteront 
tous  deux  le  sujet  de  Tite  et  Bérénice;  et  l'on  sait  quel 
fut  le  victorieux.  Racine  verra  à  son  tour  opposer 
une Iphigéniekson  Iphigénie,  une  Phèdre  à  sa  Phèdre. 
Et  il  n'aura  pas  été  le  seul  à  s'attaquer  au  génie  de 
Corneille.  Voltaire  fera  un  OEdipe  après  l'auteur  de 
Cinna,  Longepierre  une  Médée.  Dans  le  procédé  de 
Voltaire,  il  entre  sans  doute  autre  chose  que  de  l'ému- 
lation ;  il  prétend  se  venger  et  il  se  venge  tout  à  la  fois 
de  ceux  que  ses  succès  désespèrent  et  de  Crébillon,  dont 
il  n'a  pas  eu  à  se  louer.  Si  cet  antagonisme  date  de  loin, 
les  deux  rivaux,  jusqu'à  la  fin,  se  verront  et  se  feront 
amitié.  «  Je  menai,  hier,  M.  de  Crébillon  chez  M.  le  duc 
de  Richelieu,  écrit  Voltaire  à  son  ancien  camarade  Cide- 
ville  en  août  1731  :  il  nous  récita  des  morceaux  de  son 
Catilina,  qui  m'ont  paru  très-beaux.  11  est  honteux 
qu'on  le  laisse  dans  la  misère  !...  »  Et  ce  Catilina  est 
le  même  que  Voltaire  refera  plus  tard,  et  qu'on  allait 
jouer  en  décembre!  Une  année  après,  l'auteur  de  la 
Henriade  écrivait  à  Moncrif  :  «  Si  vous  rencontrez 
dans  votre  palais  (le  palais  du  comte  de  Clermont,  dont 
Moncrif  était  alors  secrétaire  de  commandements), 
Rhadamiste  et  Palamède,  ayez  la  bonté,  je  vous  prie, 
de  lui  dire  des  choses  bien  tendres  de  la  part  de  son 
admirateur2.  »  On  sait  ce  qu'il  faut  croire  de  cette 
tendresse,  et  quel  cas  Voltaire  faisait  de  ce  génie  sau- 
vage, abrupte,  inégal.  Le  refus  d'approbation  de 
Mahomet  est  son  grand  grief  contre  Crébillon,  qui  dé- 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LI,  p.  23  4.  Lettre  de 
Voltaire  à  Cideville  ;  19  août  17  31. 

2.  Ibid.,  t.  LI,  p.  2G4.  Lettre  de  Voltaire  à  Moncrif;  mars  1732. 


DÉMARCHE  AUPRÈS  DU    LIEUTENANT   DE  POLICE.       201 

clara,  en  qualité  de  censeur,  la  pièce  inacceptable  ;  et 
il  ne  le  lui  pardonna  point.  Ce  qu'il  ne  lui  pardonna 
pas  davantage,  ce  fut  d'avoir  à  partager  avec  lui  les 
faveurs  de  madame  de  Pompadour,  qui  bientôt  même 
inclinera  du  côté  de  l'auteur  de  Catilina,  plus  par 
politique  peut-être  que  par  entraînement.  On  lui  op- 
posait ce  poète  rocailleux,  incorrect,  barbare,  que  l'on 
affectait  de  considérer  comme  notre  troisième  tra- 
gique ;  il  saurait  démasquer  l'envie  et  prouver  qu'entre 
l'auteur  d' 'Electre  et  lui  il  y  avait  des  abîmes  ! 

Encore  fallait-il  être  joué.  Il  prendra  d'abord  ses 
sûretés  contre  les  chicanes  de  l'auteur  de  la  première 
Sémiramis,  qui  n'avait  que  trop  de  facilités  pour  en- 
traver le  représentation  de  la  seconde.  Au-dessus  de 
l'approbation  des  censeurs,  il  y  avait  celle  du  lieute- 
nant de  police;  Yoltaire  adresse  à  celui-ci  une  belle 
lettre  où  il  manifeste  confidentiellement  ses  appréhen- 
sions. Il  peut  s'alarmer  à  tort;  mais,  atout  événement, 
il  en  appelle  à  l'équité,  à  la  haute  bienveillance  du  ma- 
gistrat. «Permettez,  lui  écrivait-il,  qu'en  partant  pour 
Commerci,  je  remette  la  tragédie  de  Sémiramis  entre 
vos  mains  et  que  je  vous  demande  votre  protection 
pour  elle.  On  la  représentera  pendant  mon  absence  (il 
ignorait  alors  qu'il  assisterait  à  la  première  soirée).  Je 
commence  par  la  soumettre  à  votre  décision,  non-seu- 
lement comme  à  celle  du  magistrat  de  la  police,  mais 
comme  aux  lumières  d'un  juge  très-éclairé.  M.  Cré- 
billon,  commis  par  vous  à  l'examen  des  ouvrages  du 
théâtre,  a  fait  autrefois  une  tragédie  de  Séjniraynis,  et 
peut-être  ai-je  le  malheur  qu'il  soit  mécontent  que 
j'aie  travaillé  sur  le  même  sujet.  Je  lui  en  ai  pourtant 


202  IMPARTIALITÉ   DE  LA  FAVORITE. 

demandé  la  permission,  et  je  vous  demande  à  vous, 
monsieur,  votre  protection,  m'en  remettant  à  vos 
bontés  et  à  votre  prudence  '.  »  M.  Berrier  répondit  le 
plus  obligeamment  du  monde,  et  l'action  de  Crcbillon 
se  borna  à  la  suppression  de  quelques  vers.  Voltaire 
estima  que  c'était  encore  trop,  et  n'eut  de  repos,  comme 
on  le  verra,  qu'après  avoir  fait  restituer  les  passages 
retranchés. 

Pour  l'instant,  la  favorite  ne  faisait  point  pencher 
la  balance  d'un  côté  plus  que  de  l'autre;  et,  si  Cré- 
billon  devait  avoir  les  honneurs  d'une  impression  au 
Louvre,  Voltaire  n'eut  à  se  plaindre,  à  l'égard  de  5e- 
mh'amis,  ni  du  roi  ni  de  sa  maîtresse.  11  est  vrai  que 
ce  dernier  n'est  pas  homme  à  se  laisser  oublier  et  à  ne 
point  réchauffer  au  besoin  le  zèle  de  ses  amis.  «  J'ai 
écrit  à  M.  le  duc  deFleury,  à  madame  de  Pompadour. 
Il  nous  faut  les  secours  du  roi;  mais,  mon  ange,  il 
nous  faut  le  vôtre.  Ecrivez  bien  fortement  à  M.  le  duc 
d'Aumont2...»  Mais  de  quoi  s'agit-il  donc?  On  trouve  le 
mot  de  l'énigme,  notamment  dans  ces  quelques  lignes 
d'une  lettre  à  La  Noue  :  «  J'apprends  que  M.  le  duc 
d'Aumont  nous  fait  donner  une  décoration  digne  des 
bontés  dont  il  honore  les  arts,  et  digne  de  vos  talents. 
Cette  distinction,  que  les  acteurs  méritent,  me  rend  en- 
core plus  timide  et  plus  méfiant  sur  mon  ouvrage.  11 
serait  bien  triste  de  faire  dire  que  le  roi  a  placé  sa  magni- 
ficence et  ses  bontés  sur  un  ouvrage  qui  ne  le  méritait 


1.  Léouzon  Leduc,  Eut  les  sur  la  Russie  (Amyot),  \>.  -4  15.  4  46. 

2.  Voltaire,  OEuore»  complètes  (Beuchot),  t.  LV,    p.     191.   Leltre 
de  Yollaire  à  d'Argenlal  ;  le  27  juin  1748. 


ENCOMBREMENT   RIDICULE   DE   LA  SCÈNE.  203 

pas  '.  »  Effectivement,  Louis  XV  avait  déclaré  qu'il  se 
chargeait  de  la  dépense  du  spectacle,  en  considération 
de  feu  madame  la  Dauphiue,  pour  qui  la  pièce  avait  été 
faite'-2,  et  il  avait  donné  cinq  mille  francs  pour  une  dé- 
coration qui  ne  devait  pas  être  du  goût  de  cette  foule 
chamarrée  encombrant  le  théâtre.  Voltaire  eût  voulu 
aux  grands  mouvements  scéniques  marier  les  splen- 
deurs du  spectacle,  et  il  s'exprime  avec  amertume  sur 
les  entraves  qu'il  rencontra  et  dont  il  ne  put  que  bien 
insuffisamment  triompher. 

Vn  des  plus  grands  obstacles  qui  s'opposent,  sur  notre  théâ- 
tre, à  toute  action  grande  et  pathétique,  est  la  foule  des  spec- 
tateurs confondue  sur  la  scène  avec  les  acteurs  :  cette  indé- 
cence se  fit  sentir  particulièrement  à  la  première  représentation 
de  Sémiramis.  La  principale  actrice  de  Londres,  qui  était  pré- 
sente à  ce  spectacle,  ne  revenait  point  de  son  étonnement  ;  elle  ne 
pouvait  concevoir  comment  il  y  avait  des  hommes  assez  en- 
nemis de  leurs  plaisirs  pour  gâter  ainsi  le  spectacle  sans  en 
jouir.  Cet  abus  a  été  corrigé  dans  la  suite  aux  représentations 
de  Sémiramis,  et  il  pourrait  aisément  être  supprimé  pour 
jamais  3. 

Ces  plaintes  n'étaient  que  trop  fondées,  et  l'on  se 
demande  en  effet  comment,  chez  un  peuple  qui  se 
choque  plus  d'un  ridicule,  qu'il  ne  jouit  d'une  beauté 
de  sentiment,  on  souffrit  si  longtemps  la  révoltante 
absurdité  de  spectateurs  étages  sur  la  scène  qu'ils 

t.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beucliot),  t.  LV,  p.  19  i,  195. 
Lettre  de  Voltaire  à  Lanoue;  à  Commerci,  ce  27  juillet  17  48. 

2,  Clément,  Les  Cinq  années  littéraires  ou  nouvelles  littéraires  des 
années  11  48-1752  (La  Haye,  17  54),  t.  I,  p.  128.  Paris  15  août  et 
10  septembre  17  48.  Au  lieu  de  cinq  mille  francs,  Clément  élève  à 
huit  ou  dix  mille  le  chiffre  alloué  parle  roi. 

3.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beucliot),  t.  V,  p.  4  85.  Disserta- 
tion sur  la  tragédie  ancienne  et  moderne,  seconde  partie. 


20i  LE   TOMBEAU   DE  NINUS. 

étranglaient,  les  uns  assis  sur  des  gradins,  les  autres 
debout  au  fond  du  théâtre  et  le  long  des  coulisses, 
entravant  le  jeu  des  acteurs  par  leur  seule  présence, 
quand  ce  n'était  point  par  des  familiarités  qui  les 
distrayaient  de  leur  rôle,  ou  même  des  brutalités  et 
d'inqualifiables  violences.  N'avait-on  pas  vu  le  marquis 
de  Sablé,  aux  trois  quarts  ivre,  s'élancer  sur  Dancourt 
et  le  rouer  de  coups,  pour  un  couplet  de  Y  Opéra  de  vil- 
lage qu'il  s'était  stupidement  appliqué  '  ?  Des  scandales 
de  cette  force  étaient  rares  sans  doute;  mais  que  d'ou- 
vrages compromis  par  le  contact  des  acteurs  et  des 
actrices  avec  cet  essaim  de  petits-maîtres,  dont  la  ga- 
lanterie était  la  grande  affaire  et  qui  se  souciaient 
médiocrement  de  l'œuvre  que  l'on  jouait  ! 

Ne  parlons  que  de  Sémiramis.  Le  premier  soir,  le 
théâtre  se  trouvait  tellement  obstrué,  qu'à  peine  les 
comédiens  pouvaient  se  mouvoir.  À  la  scène  du  tom- 
beau de  Ninus,  la  sentinelle,  qui  ne  voyait  de  pas- 
sage suffisant  même  pour  un  fantôme,  se  mit  à  crier 
tout  haut:  «Messieurs,  place  à  l'ombre,  s'il  vous 
plaît,  place  à  l'ombre2!  »  Toujours  est-il  que,  pour 
être  naïve,  la  recommandation  n'en  avait  pas  moins  sa 
raison  d'être,  et  que  l'on  ne  pouvait  blâmer  le  brave 
grenadier  que  d'un  excès  de  zèle,  bien  que  cet  excès 
de  zèle  faillît  perdre  la  pièce.  Voltaire,  qui,  lui,  n'avait 
pas  trouvé  la  chose  si  plaisante,  se  hâta  dès  le  len- 


1.  Biographie  générale  (Didot),  t.  XII,  p.  902.  Voir  notre  article 
sur  Dancourt. 

2.  Paris,  Versailles  et  les  provinces  au  XVIIIe  siècle  (Paris,  1817), 
t.  I,  p.  9.  Cela  rappelle  aussi  le  mot  de  Milhridate,  mourant,  apporté 
à  grand'peine,  à  travers  la  scène  envahie  :  «  Pardon,  messieurs  !  n 


GÉNÉROSITÉ   DU   COMTE   DE   LAURACUAIS.  205 

demain  de  prier  le  lieutenant  de  police  de  vouloir  bien 
ordonner  qu'on  plaçât  deux  exempts  sur  le  théâtre, 
«  pour  faire  ranger  une  foule  de  jeunes  Français  qui 
ne  sont  guère  faits  pour  se  rencontrer  avec  des  Baby- 
loniens. » 

J'ai  été  instruit,  monsieur,  lui  répondait  aussitôt  le  magis- 
trat, de  la  grande  foule  qu'il  y  a  eu  sur  le  théâtre  jeudi,  et  qui 
a  pu  gêner  la  représentation.  .Mais  quel  remède  apporter  au 
moment  même!  Lorsque  les  spectateurs  sont  entrés  et  placés, 
peut-on  les  faire  sortir,  et  par  qui  commencer?  L'abus  pro- 
vient du  trop  grand  nombre  de  billets  que  les  comédiens  dis- 
tribuent. D'ailleurs,  les  billets  de  théâtre  n'étant  pas  différents 
des  places  principales,  tout  le  monde  préfère  le  théâtre  et  veut 
y  être,  parce  qu'on  se  communique  plus  facilement  que  dans 
les  ioges.  Je  viens  de  charger  l'exempt  de  parler,  de  ma  part, 
aux  comédiens,  et  de  se  concerter  avec  eux  pour  prendre,  de 
très-bonne  heure,  de  justes  précautions  pour  ne  point  laisser 
entrer  plus  de  monde  qu'il  ne  faut  au  théâtre1. 

T.e  remède  à  tout  cela,  c'eût  été  de  débarrasser  la 
scène.  Mais,  avec  les  années,  l'abus  s'était  changé  en 
droit;  si  le  jeu  des  acteurs  souffrait  de  cet  encom- 
brement, leur  bourse  s'en  accommodait,  et,  pour  faire 
place  nette,  il  eût  fallu  antérieurement  les  indemniser. 
Ce  fut  le  spirituel  et  frivole  Lauraguais,  le  dernier  des 
Brancas,  qui  eut  le  mérite  d'une  transformation  que 
l'on  aura  à  attendre  onze  ans  encore  (1759)  :  elle 
devait  coûter  douze  mille  livres  au  comte,  dont  les 
dépenses  n'eurent  pas  toujours  un  aussi  digne  emploi. 
«  Je  suis  le  marguillier  de  cette  paroisse,  »  avait-il 
coutume  de  dire.  Cette  action,  en  tout  cas,  valait  à 
elle  seule  bien  des  tragédies,  au  moins  comme  les 

1.  Léouzon  Leduc,  Etudes  sur  la  Russie  (Amvol),  p.  4  52,  4  53. 
ni.  12 


200  LES  SOLDATS  DE  CORBULO.X. 

siennes  ;  et  son  nom  vivra  dans  l'histoire  de  notre 
théâtre  pins  sûrement  par  cette  générosité  intelligente 
que  par  une  Ch/temnestre,  qui  n'est  pas  à  ressusciter 
pour  son  honneur. 

La  représentation  de  Sémiramis  devait  offrir  toutes 
les  émotions  d'une  véritable  bataille.  Chacun  avait  pris 
ses  mesures  :  l'auteur  pour  faire  réussir,  les  ennemis 
pour  faire  tomber  la  pièce.  Ces  derniers,  en  tête  des- 
quels marchait  Piron,  qui  ne  pardonnait  pas  à  Voltaire 
ses  succès1,  mêlés  aux  «  soldats  de  Corbulon,  »  comme 
Voltaire  appelait  les  partisans  de  Crébillon,  étaient  bien 
déterminés  à  ne  laisser  rien  passer,  à  profiter  du 
moindre  prétexte  pour  couler  à  fond  l'esquif  du  poète2. 
Mais  ils  avaisnt  affaire  à  un  homme  qui  ne  s'endormait 
pas  et  était  de  vieille  date  rompu  à  ces  luttes.  Voltaire 
avait  accaparé  la  majeure  partie  du  parterre;  il  pouvait 
disposer  de  quatre  cents  billets,  et  il  les  avait  distribués 
à  ses  féaux,  aussi  disciplinés  que  le  camp  ennemi  et 
commandés  par  des  capitaines  dévoués,  tels  que  Thié- 
riot,  Dumolard,  Lambert,  de  Mouhi,  et  le  chevalier  de 

1.  «  ...Vous  voies  que  M*  Piron  n'est  point  trop  ami  de  .Ur  de 
Voltaire;  je  le  soupçonnerois  même  tant  soit  peu  de  s'imaginer  être 
son  rival.  »  Clément,  Les  Cinq  années  littéraires  (Laliaye,  17  54), 
t.  1,  p.  13-3.  Paris,  20  septembre  1748. 

2.  Dès  le  mois  de  mai,  Vauvenargues  écrivait  à  Voltaire  :  «  Vos 
ennemis  répandent  dans  le  monde  qu'il  n'y  a  que  votre  premier  acte 
qui  soil  supportable,  et  que  le  reste  est  mal  conduit  et  mal  écrit.  On 
n'a  jamais  été  si  horriblement  déchaîné  contre  vous  qu'on  l'est  depuis 
quatre  mois.  Vous  devez  vous  attendre  que  la  plupart  des  gens  de 
lettres  de  Paris  feront  les  derniers  efforts  pour  faire  tomber  votre 
pièce.  Le  succès  médiocre  de  la  Princesse  de  Navarre  et  du  Temple  de 
la  Gloire  leur  fait  déjà  dire  que  vous  n'avez  plus  de  génie...  »  Vol- 
taire, OEuvrcs  complètes  (tieuchol),  t.  LV,  p.  115.  Lettre  de  Vauve- 
nargues  à  Voltaire;  à  Paris,  lundi  malin,  mai. 


LE   CHEVALIER   DE   LA   MORLIÈRE.  207 

La  Murlière,  que  nom  érosions  dû  ciler  le  premier, 
mi  son  importance  et  la  terreur  de  son  nom1. 

Il  est  difticile,  à  l'heure  qu'il  est,  de  se  rendre  compte 
de  l'influence  que  ce  La  Murlière  eut  longtemps  à  la 
Comédie  française.  C'était  une  puissance  contre  la- 
quelle il  n'y  avait  point  à  lutter  :  il  n'était  de  succès  que 
ceux  qu'il  permettait.  Toute  pièce  condamnée  par  lui 
était  une  pièce  morte.  «  Il  s'était  fait,  nous  dit  Suard, 
un  jargon  hardi  et  singulier,  qui  avait  une  sorte 
d'éclat.  Avec  une  physionomie  commune,  il  avait  dans 
le  maintien  et  les  manières  je  ne  sais  quoi  qui  ne 
l'était  pas.  Ce  qui  frappait  particulièrement  dans  son 
air  et  dans  son  ton,  c'était  l'audace.  Toute  sa  littéra- 
ture se  bornait  à  la  connaissance  du  théâtre  et  des 
romans...  »  A  part  la  passion,  à  part  l'intérêt  (car  il 
mettait  tous  les  auteurs  à  contribution,  et  celui  qui 
ut  de  s'y  soustraire  pouvait  compter  sur  une 
chute  inévitable2),  c'était  un  bon  juge  :  la  terreur  en 
avait  fait  un  juge  sans  appel. 

Dès  qu'il  paraissait,  ajoute  Suard,  un  cercle  de  néophytes 
se  formait  autour  de  lui;  affable  avec  dignité,  il  accueillait 
l'un  d'un  coup  d'oeil,  faisait  rougir  d'une  vanité  modeste  celui  à 
qui  il  adressait  la  parole,  les  endoctrinait  tous...  Un  ton  moitié 
d'homme  du  monde,  moitié  d'homme  de  lettres,  donnait  un 
certain  poids  à  ses  paroles;  et  je  ne  sais  quel  ordre  étranger 
dont  ii  cachait  avec  soin  la  croix  et  étalait  avec  le  même  soin 
le  cordon3  complétait  le  charme...  Le  jour  d'une  première 
représentation  était  un  jour  de  bataille;  le  café*  était  le  quar- 

1.  Longchamp  nomme  aussi  Delamarre,  mort  dès  17  42. 

2.  Favart.  Mémoires  ot  Correspondances  (Paris,  1308,,  t.  II,  p.  21, 
22.  Lettre  de  Favart  au  ooaile  Ue  Uurazzo.   \~('<2,  15  août. 

3.  Le  cordon  de  l'ordre  du  Christ, 
i.  Le  café  l'rocope. 


208  TERREUR  QU'IL  INSPIRAIT. 

tier  général;  on  s'y  réunissait  pour  concerter  le  plan  des  ma- 
nœuvres. La  troupe  du  chevalier  de  La  Morlière  était  composée 
de  volontaires  et  de  soudoyés;  il  commandait  ceux-ci  et  diri- 
geait ceux-là1,  mais  les  premiers  étaient  ceux  sur  qui  il  comp- 
tait le  plus... 

Au  moment  de  la  représentation,  il  ralliait  sa  troupeau  café, 
se  rendait  de  bonne  heure  au  parterre  avec  elle,  attirait  l'at- 
tention de  tout  ce  qui  l'environnait,  en  parlant  haut,  en  citant 
des  vers,  en  contant  des  anecdotes  scandaleuses,  en  répandant 
des  préventions  pour  ou  contre  la  pièce  et  l'auteur.  Il  flattait 
certains  auditeurs  par  des  remarques  obligeantes,  prenait  pour 
juges  ceux  qui  paraissaient  plus  difficiles  à  manier,  intimidait 
les  faibles  par  des  sarcasmes.  S'il  protégeait  la  pièce,  il  était 
bien  sûr  qu'elle  serait  critiquée  par  les  pédans,  mais  qu'elle 
plairait  aux  gens  de  goût,  comme  ceux  à  qui  il  avait  l'honneur 
de  parler  :  en  voulait-il  à  l'auteur,  tout  le  monde  savait  que 
les  études  de  procureurs  et  de  notaires  étaient  désertes,  et  que 
toute  la  bazoche  était  soudoyée  pour  applaudir.  Le  clerc  de 
procureur  qui  était  près  de  lui  rougissait  et  n'avait  garde 
d'applaudir,  de  crainte  d'être  reconnu.  Pendant  la  pièce,  il 
donnait  haut  le  signal  d'applaudir  ou  de  murmurer;  et  les  échos 
qu'il  avait  répandus  avec  art  aux  différents  coins  de  la  salle,  y 
répondaient  fidèlement.  Il  avertissait  ses  voisins  d'un  beau  vers 
qui  allait  partir,  ou  tenait  une  épigramme  prête  pour  atténuer 
l'effet  d'un  trait  applaudi. 

Comme  on  était  un  peu  contrarié  sur  la  liberté  de  huer  et  de 
siffler  ce  qui  déplaisait,  il  s'était  fait  une  manière  de  bâiller 
éclatante  et  prolongée,  qui  produisait  le  double  effet  de  faire 
rire  et  de  communiquer  le  même  mouvement  au  diaphragme 
de  ses  voisins.  Un  jour,  la  sentinelle  l'avertit  de  ne  pas  faire 
tant  de  bruit  :  «  Comment,  mon  ami,  lui  dit-il,  vous  qui  paraissez 
un  homme  de  sens  et  qui  avez  l'habitude  du  spectacle,  est-ce 
que  vous  trouvez  cela  beau?  —  Je  ne  dis  pas  cela,  lui  répondit  le 
soldat  un  peu  adouci,  mais  ayez  la  bonté  de  bâiller  plus  bas*.» 

Voltaire  avait  déjà  sur  les  bras  trop  d'ennemis  pour 


1 .  Favart  prétend  qu'il  avait  à  sa  solde  plus  de  cent  cinquante 
conspirateurs. 

2.  Suard,  Mélamje  de  littérature  (Paris,  1804),  t.  I,  p.  347  à  350. 


SUCCÈS  DISPUTÉ.  209 

dédaigner  l'aide  de  ce  condottiere,  qu'il  fallaitavoir  pour 
soi  ou  contre  soi;  La  Morlière,  qui  d'ailleurs  était  loin 
encore  de  ce  despotisme  souverain  qu'il  lit  peser  si 
longtemps  sur  les  auteurs,  les  comédiens  et  le  public 
même  ',  se  mit  de  la  meilleure  grâce  au  service  de 
l'auteur  de  Sémiramis,  et  il  prit  le  commandement 
de  son  camp  volant.  Tout  cela  sans  doute  ne  fait  pas 
honneur  à  Voltaire,  même  si  on  lui  tient  compte  des 
inimitiés,  des  basses  jalousies  avec  lesquelles  il  était 
aux  prises.  On  lui  voudrait  un  autre  entourage  et 
d'autres  prôneurs,  en  admettant  que  le  mérite  ne 
puisse  se  passer  de  pareils  soutiens.  Longchamp,  par- 
fois terrible  dans  ses  indiscrétions,  avoue  qu'il  eut  sa 
part  de  billets  à  distribuer  et  qu'il  les  plaça  en  bonnes 
mains,  «  c'est-à-dire  capables  de  bien  claquer  et  à  pro- 
pos. »  Malgré  cela,  de  faux  frères  avaient  réussi  à  se 
glisser  dans  le  troupeau,  et  leurs  bâillements  caracté- 
ristiques durent  détonner  avec  l'enthousiasme  bruyant 
des  amis.  En  somme,  cette  première  représentation 
fut  loin  d'obtenir  un  succès  décisif.  La  décoration, 
pour  laquelle  on  s'était  mis  en  frais,  fit  peu  d'effet.  Les 
trois  premiers  actes  semblèrent  froids,  le  tonnerre 
que  l'on  prodiguait  au  troisième  et  au  cinquième  paru 
une  nouveauté  d'un  médiocre  bonheur;  le  quatrième 
acte,  le  plus  fort  de  la  pièce,  et  sur  lequel  l'auteur 
avait  fondé  les  plus  grandes  espérances,  échouait, 
comme  on  l'a  vu,  devant  la  naïveté  du  grenadier  de 
faction  et  les  éclats  de  rire  de  la  salle.  Si  les  applau- 

1.  Les  Sottises  du  temps  ou  Mémoires  pour  servir  à  l'histoire  géné- 
rale et  particulière  du  genre  humain  (Lahaye,  1754),  t.  I,  p.  154, 
155,  156.  Paris,  ce  8  mars  17  54. 

12. 


210  VOLTAIRE   ET    LE   PRICNE   DE   WURTEMBERG. 

dissements  du  parterre  empêchèrent  la  chute  de  l'ou- 
vrage, au  moins  n'y  eut-il  pas  lieu  de  chanter  victoire. 
«  J'ai  trouvé  la  pièce  mauvaise,  nous  dit  Collé;  mais 
c'est  du  mauvais  Voltaire.  Je  n'en  ferais  pas  autant, 
ni  M.  l'ahbé  Le  Blanc  non  plus.  »  Voltaire  était  à  son 
poste;  il  y  était  si  bien,  que  Collé  nous  raconte  un 
dialogue  entre  le  poëte  et  M.  de  Whtemberg,  qu'il 
tenait,  il  est  vrai,  de  seconde  main,  précieux  comme 
impertinence,  si  l'on  avait  toutes  les  même-  raisons 
que  l'auteur  de  Dupuis  et  Desronais  de  ne  pas  révo- 
quer en  doute  la  véracité  de  son  ami  Dutartre. 

Après  la  pièce,  Dutartre  passa  dans  le  foyer,  et  vit  Voltaire 
qui  se  débattait  avec  le  prince  de  Wurtemberg,  pour  ne  pas 
aller  diner  chez  lui  à  Versailles,  quelques  jours  après.  .Mais, 
lui  disoit  le  prince,  a  ne  venez-vous  pas  souvent  à  Versailles, 
«  n'allez-vous  pas  quelque  fois  faire  votre  cour  au  roi? — Ma  foi, 
«  mon  prince,  répondit  Voltaire,  voulez-vous  que  je  vous  dise, 
«  je  n'y  vais  plus;  on  ne  peut  le  voir  qu'  son  petit  lever.  Cet 
«  homme  (ce  sont  ses  termes  en  parlant  du  roi  dans  un  foyer) 
«  se  lève  tantôt  à  dix  heures,  tantôt  à  deux  heures,  une  autre 
«  fois  à  midi;  on  ne  peut  compter  sur  rien;  moi  je  lui  ai  dit  : 
«  Sire,  quand  Voire  Majesté  voudra  de  moi,  elle  aura  la  bordé 
«  de  me  donner  ses  ordres.  »  Si  c'étoit  un  autre  que  Dutartre1 
qui  m'eût  dit  ce  fait,  que  l'on  lui  eût  conté,  et  qu'il  ne  l'eût 
pas  entendu  lui-même,  je  ne  le  croirois  pas  vrai,  parce  qu'il 
n'est  pas  vraisemblable.  Peut-on  être  aussi  bète  avec  autant 
d'esprit2! 

1.  Quel  était  ce  Dutartre?  >>ous  trouvons  un  M.  Dutartre  «  ancien 
notaire  »  servant  au  poëte  une  rente  de  deux  mille  trois  cents  livres, 
dans  une  énuinération  de  rentes  dont  Voltaire  cédait  à  sa  nièce  le 
revenu  durant  quatre  années,  pour  l'indemniser  de  ce  qu'elle  avait 
apporlé  en  plus  dans  l'acquisition  des  terres  de  Ferney,  Prégny,  Cliam- 
brési.  Sei  ail-ce  notre  Dutartre?  L'acte  dans  lequel  nous  avons  puisé 
ce  détail  est  à  la  date  du  8  février  1770,  et  pa^sé  à  l'étude  de 
M'   Nicod,  notaire  royal  au  bailliage  de  Gex  et  domicilié  à  Versoix. 

2.  Collé.  Journal  (Paris,  1805),  t.  1,  p.  3;  septembre  17  ift. 


LE  CAFÉ   PROCOI'E.  211 

Voltaire,  qui  savait  bien  que  Sémiramis  n'avait 
point  obtenu,  comme  Mérope,  un  de  ces  succès  de- 
vant lesquels  il  n'y  a  qu'à  s'incliner,  toujours  disposé 
à  se  corriger,  et  voulant  à  tout  prix  connaître  ce  que 
l'on  pensait  de  sa  pièce,  s'avisa,  à  la  seconde  représen- 
tation, d'un  étrange  expédient  pour  surprendre  dans 
toute  sa  bonne  foi  et  sa  malice  l'opinion  du  public.  Il 
emprunte  à  l'abbé  de  Yillevieille  toute  sa  défroque,  se 
coiffe  d'une  énorme  perruque  sans  poudre,  sous  la- 
quelle sa  grêle  et  maigre  figure  disparaissait  presque 
en  totalité,  et  que  surmontait  un  chapeau  à  trois  cornes 
à  demi  rabattues.  Ainsi  attifé,  il  prend  le  chemin  du 
café  Procope,  s'installe  dans  un  coin,  demande  une 
bavaroise,  un  petit  pain  et  la  gazette,  et  attend  la  fin 
de  la  représentation,  qui  fut  le  signal  de  l'envahisse- 
ment de  «  l'antre  »  par  un  flot  de  poètes,  d'auteurs 
dramatiques,  de  journalistes  et  d'amateurs.  De  quoi 
se  fùt-on  entretenu  ,  si  ce  n'eût  été  de  la  pièce  nou- 
velle, si  ce  n'eût  été  de  Sémiramis?  La  discussion 
commence,  la  pauvre  tragédie  est  attaquée.,  défen- 
due, reprise  à  nouveau,  épluchée,  retournée  sur  tous 
les  sens,  rudement  parfois.  «  Pendant  ce  temps-là, 
M.  de  Voltaire,  nous  dit  Longchamp,  les  lunettes  sur  le 
nez,  la  tête  penchée  sur  la  gazette,  qu'il  feignait  de 
lire,  écoutait  les  débats,  profitait  des  observations  rai- 
sonnables, souffrait  beaucoup  d'en  entendre  de  fort 
absurdes  sans  pouvoir  les  relever,  ce  qui  lui  donnait 
de  l'humeur.  C'est  ainsi  que,  pendant  une  heure  et 
demie,  il  eut  le  courage  et  la  patience  d'entendre  rai- 
sonner et  bavarder  de  Sémiramis  sans  dire  un  mot. 
Enlin,  tous  ces  prétendus  arbitres  de  la  renommée  des 


212  SÉMIRAMIS  PREND  ENFIN   LE  DESSUS. 

auteurs  s'étant  retirés  sans  s'être  convertis  les  uns 
les  autres,  M.  de  Voltaire  sortit  aussi,  prit  un  fiacre 
dans  la  rue  Mazarine  et  rentra  chez  lui  à  onze  heures1 . . .» 
Ce  qui  ferait  douter  de  l'aventure,  c'est  le  silence,  la 
modération,  la  longanimité  de  Voltaire  rongeant  son 
frein,  une  heure  et  demie  durant,  sans  qu'il  y  parût; 
car  l'on  s'attend,  à  tout  instant,  à  le  voir  s'élancer 
de  sous  l'immense  perruque  du  bon  abbé. 

La  vie  littéraire  n'est  pas  la  plus  douce  des  vies, 
si  elle  est  la  plus  brillante.  Voltaire  l'éprouvait  bien. 
Il  avait  mis  toutes  ses  complaisances  dans  ce  dernier- 
né;  le  succès  de  Sémiramis  eût  été  pour  lui  plus 
qu'un  succès,  il  eût  affirmé  d'une  manière  irrévocable 
sa  supériorité  sur  l'auteur  de  la  première  Sémiramis 2, 
puisque  cette  supériorité  était  encore  à  établir  aux 
yeux  de  certaines  gens.  Mais  il  était  fort  loin  d'un  pa- 
reil résultat  ;  et,  aux  troisième  et  quatrième  représen- 
tations, le  public  n'était  pas  vaincu.  L'ouvrage  prit 
enfin  le  dessus  et  obtint  quinze  représentations  fort 
courues,  qu'interrompit  seul  le  voyage  de  Fontaine- 
bleau. Piron  s'avisa  de  composer  en  chanson  une  sorte 
de  compte  rendu  de  la  pièce,  dont  il  faisait  ressortir 
toutes  les  imperfections  et  les  inhabiletés 3.  Il  ne  pou- 

1.  Longchamp  et  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paris,  182G), 
t.  II,  p.  213,  214. 

2.  Sémiramis,  de  Crébillon,  fut  jouée,  pour  la  première  fois,  le 
10  avril  1717. 

3.  Mémoires  pour  servir  à  l'histoire  de  M.  de  Voltaire  (Amsterdam, 
1785),  IIe  part.  p.  207.  C'est  à  propos  de  Sémiramis,  que  les  arias 
ont  reproduit  ce  petit  dialogue  entre  Voltaire  et  Piron;  le  premier 
demande  au  second  ce  qu'il  pense  de  sa  pièce  :  «  Vous  voudriez  bien 
que  je  l'eusse  faite,  lui  dit  Piron.  —  Je  vous  aime  assez  pour  cela, 
eût  répondu  Voltaire.  »  Les  deux  poêles,  à  cette  date,  ne  se  parlaient 


CRÊBILLON  A  CHOISY.  213 

vait  plus  articuler  le  nom  de  Voltaire  de  sang-froid. 
Collé  le  rencontre  dans  l'amphithéâtre  à  la  quatrième 
représentation  (le  mercredi  4);  l'auteur  de  Gustave 
l'aborde  en  déclamant  ces  deux  vers  d'une  significa- 
tion transparente  : 

Catilina  s'avance,  on  va  le  voir  paraître. 

Tyran,  descends  du  trône,  et  fais  place  à  ton  maître! 

Effectivement,  le  même  jour,  Crébillon  était  allé,  à 
Choisy,  lire  son  Catilina  à  madame  de  Pompadour. 
Le  roi ,  sans  se  montrer,  l'entendit  tout  du  long  et  en 
fut  enchanté  :  on  pressa  l'indolent  poëte  d'achever  ce 
chef-d'œuvre  depuis  vingt  ans  sur  le  métier,  et  dont 
le  triomphe  ne  semblait  pas  douteux.  Tant  qu'elle  l'a- 
vait pu,  la  marquise  avait  dispensé  en  toute  égalité 
ses  faveurs  ;  mais  elle  devait  être  débordée  par  les  en- 
nemis de  Voltaire  qui,  d'ailleurs,  n'avait  dans  le  roi 
qu'un  protecteur  contraint  et  forcé,  auquel  son  esprit, 
ses  saillies,  sa  familiarité,  ses  airs  dégagés  étaient 
odieux.  Catilina  réaliserait-il  les  espérances  qu'il 
laissait  concevoir?  C'est  ce  qu'un  avenir  prochain  allait 
décider.  Voltaire  avait  donc  plus  d'un  motif  d'être  sou- 
cieux. Joignez  à  ces  dégoûts  ceux  qui  lui  vinrent  des 
comédiens.  Pour  un  conseil  qu'un  poëte  est  toujours 
en  droit  de  donner  à  qui  se  charge  de  l'interpréter, 
Sarrazin  lui  avait  répondu  avec  la  dernière  insolence. 
Quatre  ou  cinq  comédiens,  peu  satisfaits  de  leur  rôle, 
lui  refusaient  le  salut.  La  Noue ,  qui  avait  joué  avec 
tant  de  zèle  Mahomet,  à  Lille,  ne  se  gênait  pas  pour 

guère,  et  Voltaire,  en  tout  cas,  n'était  pas  assez  naïf  pour  attendre 
un  compliment  de  l'auteur  de  Gustave. 


21  f  INGRATITUDE   DES   COMÉDIENS. 

dire  le  plus  de  mal  de  Séminnnis.  «  En  un  mot,  je  n'ai 
essuyé  d'eux  que  de  l'ingratitude  et  de  l'insolence. 
Permettez,  je  vous  en  prie,  que  je  ne  sacrifie  rien  de 
mes  droits  pour  des  gens  qui  ne  m'en  sauraient  au- 
cun gré,  et  qui  en  sont  indignes  de  toutes  façons  *.  » 
Il  ressort  de  là  ce  qu'on  savait  déjà,  qu'à  moins  de 
mécontentements,  Voltaire  abandonnait  ses  droits 
d'auteur  aux  comédiens,  comme  les  bénéfices  qui  pou- 
vaient lui  revenir  de  ses  livres  aux  libraires  et  aux 
gens  de  lettres  nécessiteux.  Et,  s'il  lient  à  faire  sentir 
qu'il  est  blessé,  l'argent  passera  cette  fois  encore  en 
petits  cadeaux  à  l'adresse  de  mesdemoiselles  Dumesnil 
et  Ciairon ,  et  de  l'acteur  Grandval. 

Le  duc  de  Luynes  cite  un  fait  qui  à  lui  seul  eût  suffi 
pour  brouiller  le  poëte  avec  ses  interprètes.  «  Tout  le 
monde  ,  dit-il,  convient  qu'il  y  a  de  très-beaux  vers. 
On  ne  convient  pas  de  même  sur  le  succès  de  cette 
pièce  ;  et  l'on  parle  surtout  de  deux  vers  que  les  ac- 
teurs mêmes  vouloient  retrancher;  Voltaire  a  obtenu 
qu'on  les  laissât  dans  la  pièce  2.  »  Mais,  s'ils  se  prê- 
tèrent à  cette  tracasserie  du  vieux  tragique,  l'obstacle, 
comme  on  l'a  constaté  plus  haut,  vint  de  Crébillon.  Il 

1.  Voltaire,  Œuvres  complètes  BeuehoL,  t.  LV,  p.  201.  Lnttre 
de  Voltaire  à  d'Argenlal  ;  à  la  Malgrange,  le  1  octobre  17  4  8.  On  peut 
être  curieux  de  savoir  quel  cadeau  il  eut  fait  en  leur  abandonnant  ses 
droits  d'auteur.  Nous  avons  relevé  avec  soin  ra  pnrt  sur  chaque  re- 
cette, et  nous  avons  trouvé  que  les  quinze  premières  représentations 
et  les  six  de  la  reprise  formaient  un  total  de  300';  livres.  La  première 
représentation  de  Sémiramis,  la  plus  forte,  lui  rapporta  290  livres; 
la  neuvième,  la  plus  faible,  n'arriva  qu'à  7  8  livres.  Archives  de  la 
Comédie  française.  Registre  de  l'année  1748. 

2.  Duc  de  Luynes,  Mémoires,  t.  IX,  p.  94;  du  dimanche,  lô  sep- 
tembre 17  48. 


SUPPRESSION    DE    LA  CENSURE.  215 

s'agit  de  la  scène  entre  Assur  et  Sémiramis,  au  second 
aotr.  Et  le  distique  incriminé,  dont  l'extraction  avait 
nécessité  la  suppression  d'un  assez  bon  nombre  d'au- 
tres, est  sans  doute  celui-ci: 

.A h!  ne  vous  formez  plus  de  craintes  inutiles1, 
C'est  par  la  fermeté  qu'on  rend  les  dieux  faciles. 

Mais  Voltaire  n'était  pas  homme  à  passer  sous  ces 
fourches  caudines.  La  crainte  d'importuner  ne  l'arrêtait 
guère,  lorsque  de  tels  intérêts  étaient  en  jeu,  et  il  ne 
recula  point  devant  de  nouvelles  démarches  auprès  du 
bienveillant  M.  Berrier.  «  Je  vous  prie,  monsieur,  lui 
écrivait-il  aussitôt,  de  vouloir  bien  permettre  qu'on  ré- 
cite quelques  vers  que  M.  de  Crébillon  a  retranchés  et 
qui  sont  absolument  nécessaires.  Je  vous  en  fais  juge. 
Si  le  personnage  chargé  de  ces  vers  ne  les  débite  pas, 
Sémiramis,  qui  lui  réplique,  ne  répond  plus  conve- 
nablement ;  et  ce  disparate  gâte  un  endroit  essentiel  à 
l'ouvrage.  Tous  trouverez  ci-joint  les  vers  en  ques- 
tion; je  vous  prie  de  me  les  renvoyer  approuvés  de 
votre  main,  afin  que  l'acteur  puisse  les  réciter.  Je  vous 
demande  bien  pardon  de  ces  bagatelles,  mais  vous 
entrez  dans  les  petites  choses  comme  dans  les 
grandes.  »  Voltaire  obtint  la  réintégration  des  disgra- 
ciés, comme  cela  ressort  d'un  billet  du  lieutenant 
de  police  en  réponse  à  sa  lettre.  «  Quant  à  l'endroit 
de  votre  pièce  où  la  censure  a  retranché  quelques  vers, 
je  parlerai  aux  comédiens,  pour  tâcher  d'arranger  les 

1.  Ce  vers  est  une  première  version,  le  voici  tel  que  le  poëte  l'a 
rcronilu,  en  dernier  lieu,  moins  faible  et  aussi  plus  scabreux,  vu  la 
dalc  : 

Ah  !  ne  consultez  point  d'oracles  inutiles... 


216  BIENVEILLANCE  DU   LIEUTENANT  DE  POLICE. 

choses  à  votre  satisfaction.  Au  surplus,  elle  doit  être 
remplie  par  le  succès  qu'elle  a  eue.  Recevez-en  mon 
compliment  que  je  vous  fais  de  tout  cœur.  11  y  a 
longtemps  que  vous  êtes  accoutumé  aux  applaudisse- 
ments, et  je  me  suis  toujours  fait  un  plaisir  de  les  pré- 
venir dans  le  public  '.  »  On  ne  pouvait  mieux  dire  et 
mieux  faire,  et  Voltaire  eût  eu,  certes,  mauvaise  grâce 
à  ne  se  pas  trouver  satisfait. 

I.  Ldouzon  Leduc,  Etudes  sur  la  Russie  (Amyot),  p.  44G,  447. 


VI 


SEMIRAMIS.   -   LES    SOLDATS    DE    CORBULON.  —VOLTAIRE 
MALADE  A  CHALONS.   -  LETTRE   A   LA  REINE. 


Tout  en  mesurant  son  voyage  au  voyage  du  roi  de 
Pologne,  Voltaire  était  parti  seul,  il  retourna  seul. 
Stanislas  prenait  congé  de  son  gendre  et  de  sa  fille, 
le  mardi  10  septembre;  ainsi  fit  le  poëte,  quenoustrou- 
vons  le  \2,  à  Chàlons,  dans  un  état  à  faire  pitié.  Les 
courses,  les  émotions  du  théâtre  lui  avaient  donné  la 
fièvre  ;  il  eût  eu  besoin  de  repos  et  de  soins;  mais  le 
moyen,  dans  cette  fournaise  où  les  fatigues  corporel- 
les étaient  sans  doute  les  moindres,  pour  cetle  âme  qui 
usait  le  fourreau?  Ses  amis  eussent  voulu  le  retenir; 
il  résista  à  tout  ce  qu'on  put  lui  dire,  laissant  ceux-ci 
dans  une  inquiétude  que  l'événement  allait  justifier. 
L'on  chemina  sans  encombre  jusqu'à  Château-Thierry, 
où  la  fièvre  le  reprit  de  plus  belle  et  le  mit  dans  un 
état  de  prostration  alarmant.  Cependant, on  poursuivit 
jusqu'à  Chàlons.  Voltaire,  à  bout  de  forces,  pouvait  à 
peine  parler.  On  dut  le  porter  à  la  poste  et  le  mettre 
au  lit.  Longchamp,  qui  se  demandait  si  ce  n'était  pas 
le  début  d'une. maladie  grave,  effrayé  de  la  responsa- 
bilité qui  pesait  sur  lui,  fit  avertir  l'évêque  et  l'inten- 

iii.  13 


218  VOLTAIRE   MALADE  A  CHALONS. 

dant  (Lepeletier  de  Beaupré),  avec  lesquels  son  maître 
était  dans  les  meilleurs  termes.  Ceux-ci  accoururent  et 
le  pressèrent  d'accepter  une  hospitalité  moins  som- 
maire chez  l'un  ou  chez  l'autre.  Mais  il  répondit  qu'il 
était  déjà  mieux  et  qu'un  peu  de  calme  et  de  sommeil 
suffirait  pour  le  tirer  d'affaire.  Malgré  cette  assurance 
l'intendant  lui  envoya  son  médecin;  le  malade  le  reçut 
avec  politesse  et  le  laissa  formuler  son  ordonnance, 
bien  déterminé  à  ne  rienfaire  de  ce  qu'elle  prescrirait. 
Il  n'avait  touché  à  aucun  aliment  depuis  Paris.  Vers  la 
nuit,  Longchamp  lui  offrit  un  bouillon  qu'il  accepta; 
mais  à  peine  le  porta-t-il  à  ses  lèvres.  Illui  dit  alorsd'une 
voix  mourante  «de  ne  le  point  abandonner  et  de  rester 
près  de  lui  pour  jeter  un  peu  de  terre  sur  son  corps 
quand  il  serait  expiré.  »  La  nuit  fut  très-mauvaise ,  il 
eut  le  transport,  et,  lorsque  lendemain  le  prélat  et  l'in- 
tendant vinrent  le  voir,  il  leur  parut  au  plus  mal.  Il 
continuait  à  ne  vouloir  prendre  quoi  que  ce  fût,  sauf 
de  légères  infusions  de  thé  et  de  l'ëau  panée.  Il  devint 
si  faible,  nous  dit  encore  Longchamp,  qu'il  ne  s'aidait 
plus  en  lien  et  pouvait  à  peine  remuer  ses  membres. 
Six  jours  s'écoulèrent  ainsi,  à  la  poste  de  Chàlons, 
entre  la  vie  et  la  mort.  Tout  affaissé  qu'il  fût,  Voltaire 
se  préoccupait  encore  de  sa  Sémiramis,  du  Cali- 
lina  de  Crébillon,  du  Demjs  de  Marmontel,  du  libraire 
Prault  et  de  Zadig.  Soit  qu'il  ne  veuille  pas  effrayer 
son  monde,  soit  que  Longchamp  exagère  (ce  qui  lui 
arrive  bien  quelquefois)  le  poète  ne  semble  pas  se 
croire  en  danger.  Il  est  malade,  il  est  épuisé,  il  n'en 
laisse  point  soupçonner  davantage.  «Je  ne  peux  pas 
vous  écrire  de  ma  main,  mes  divins  anges,   dictait-il, 


LE  SOUPER  DE  LONGCHAMP.  219 

le  12,  à  l'adresse  du  ménage  d'Argental;  j'ai  la  fièvre 
bien  serrée  à  Chàlons  ;  je  ne  sais  plus  quand  je  pourrai 
partir.  »  Et,  après  avoir  parlé  de  ses  affaires  et  de  celles 
de  ses  amisavec  cette  présence  d'esprit  qu'on  n'a  guère 
à  deux  doigts  de  la  mort,  il  finissait,  comme  il  avait 
commencé,  en  manifestant  la  crainte  de  se  voir  retenu 
quelques  jours  parla  maladie.  «  Je  vais  mettre  un  V 
au  bas  de  cette  lettre,  c'est  tout  ce  que  je  puis  faire, 
car  je  n'en  peux  plus  l.  » 

Le  soir  du  sixième  jour,  Voltaire  dit  à  son  secrétaire 
de  faire  tous  les  préparatifs  pour  partir  de  Chàlons,  où 
il  ne  voulait  pas  mourir.  En  effet,  le  lendemain  matin 
celui-ci  le  portait  dans  sa  chaise  et  l'y  installait  de  son 
mieux;  et  ils  arrivèrent  ainsi,  sans  autre  accident,  à 
Nancy,  à  la  fermeture  des  portes.  L'on  arrêta  à  la  poste 
de  la  ville,  et  le  malade,  épuisé,  fut  étendu  dans  un 
bon  lit,  où  son  fidèle  serviteur  lui  fit  apprêter  un  excel- 
lent bouillon  qu'il  parut  prendre  avec  plaisir.  Ce  der- 
nier, à  peu  près  à  jeun,  commanda  pour  son  compte 
un  copieux  souper.  La  verve  avec  laquelle  il  expédiait 
les  morceaux  frappa  le  moribond,  qui  ne  put  s'empê- 
cher de  murmurer  :  a  Que  vous  êtes  heureux  d'avoir 
un  estomac  et  de  digérer  !  »  En  effet,  après  avoir  dé- 
pêché- la  moitié  d'une  éclanche  de  mouton  et  une 
entrée,  Longchamp  allait  se  trouver  aux  prises  avec 
deux  grives  et  une  douzaine  de  rouges-gorges  qui  ne 
semblaient  pas  l'épouvanter.  Il  s'avisa  de  demander  à 
son  maître  s'il  ne  sentait  pas  l'envie  de  l'imiter.  Celui- 
ci  se  laissa  tenter,  et  mangea  deux  de  ces  petites  bêtes 

1.  Vollaire,  OEnvres  complètes  (Beuchol),  t.  LV,  p.  199.  Lettre  de 
Voltaire  à  d'Argental,-  à  Chàlons,  ce  12  septembre  17  48. 


■220  MADAME  DU   CHATELET  A   PLOMBIÈRES. 

avec  appétit;  il  but  d'un  trait  un  verre  de  vin  coupé 
d'un  tiers  d'eau,  après  quoi  il  décida  que  l'on  se  remet- 
trait en  route  le  lendemain  matin  pour  Lunéville,  et 
s'arrangea  pour  dormir  de  son  mieux.  Ce  sommeil, 
contrairement  à  ses  plans,  se  prolongea  jusqu'à  trois 
heures  d'après-midi  ;  mais  quand  il  se  réveilla  il  se 
trouva  beaucoup  plus  dispos.  Deux  heures  après,  ils 
remontaient  en  voiture  et  arrivaient  le  soir  à  Lunéville, 
où  la  vue  et  les  soins  de  madame  du  Châtelet  et  quel- 
ques jours  de  calme  vinrent  aisément  à  boutd'une  ma- 
ladie avortée  causée  par  l'agitation,  les  tracasseries,  les 
inquiétudes  de  toute  espèce  qui  l'avaient  assailli  durant 
son  court  séjour  à  Paris. 

Le  départ  de  Stanislas  avait  dispersé  la  petite  cour. 
Madame  du  Châtelet  et  madame  de  Boufflers  étaient 
allées  prendre  les  eaux  de  Plombières,  où  le  besoin 
seul  d'un  traitement  les  pouvait  appeler,  car  rien  n'était 
moins  agréable,  moins  réjouissant  qu'un  pareil  séjour. 
«  Ns  sommes  ici  logés  corne  des  chiens,  mande  Emilie 
à  Saint-Lambert,  mais  ie  ne  sais  pas  quand  ns  en  parti- 
rons, i'ay  toujours  espérance  que  ce  sera  lundi...  ie  me 
suis  levée  à  6  heures  auiourd'hui  pr  la  fontaine,  mais 
cela  ne  m'arrivera  plus1.  »  Nous  n'avons  pas  oublié  la 
maussade  description  que  nous  a  fait  Voltaire  de  cet 
antre  pierreux  qu'il  visita  deux  années  de  suite  (1729  - 
1730);  et  l'endroit  ne  s'était  pas  sensiblement  embelli  et 
amande  depuis.  «le  crains  que  le  travail,  écrit  encore  la 
marquise,  ne  me  manque,  car  ie  travaille  \  0  heures  par 

1.  Cabinet  de  M.  Feuillet  de  Conches.  Lettres  autographes  de  mu- 
dame  du  Châtelet  à  Saint-Lambert.  Lettre  56  (bis);  vendredi,  au  ma- 
tin, à  Plombières. 


INCOMMODITÉS  DU   LIEU.  221 

iour  et  ie  n'avois  pas  compté  être  si  longtems.  Dieu 
sait  quand  cela  finira,  il  eût  été  impossible  que  \s  y 
vinssiés  ;  premièrement  touty  est  d'une  chereté  affreuse, 
et  cela  vous  auroit  ruiné,  de  plus  on  est  logé  cinquante 
dan-;  une  maison,  l'ai  un  fermier  général  qui  couche  à 
côté  de  moi,  us  ne  sommes  séparés  que  par  une  tapi- 
serie,  et  quelque  bas  qu'on  parle,  on  entend  tout  ce 
qu'on  dit,  et  quand  quelqu'un  vient  vs  voir  tout  le 
monde  le  sait,  et  vs  voit  jusque  dans  le  fond  de  votre 
chambre  '.  »  Le  lieu  était  peu  propice  aux  amoureux, 
qui  ne  devaient  pas  être  les  derniers  à  en  reconnaître 
les  désagréments  et  les  ennuis;  et  madame  du  Chàtelet 
eut  raison  de  se  refuser  à  ce  que  le  marquis  la  suivit, 
s'il  se  trouva  dans  le  cas  de  le  lui  offrir,  car  son  ser- 
vice ne  lui  permettait  pas  de  se  transporter  toujours 
où  il  eût  le  mieux  aimé  être.  Nous  pensons  aussi , 
quelque  besoin  qu'elle  pût  avoir  des  eaux,  que  madame 
du  Chàtelet  ne  se  résigna  à  ce  voyage  que  par  con- 
descendance et  pour  accompagner  madame  de  Bouf- 
fi'rs.  Cette  dernière  était  à  ménager,  et  Emilie  le 
sentait  si  bien,  qu'elle  se  faisait  avec  elle  souple  et  con- 
ciliante, malgré  certains  dégoûts  qu'elle  n'eût  pas  sup- 
portés en  toute  autre  situation.  Elle  ne  dut  donc  pas 
s'éioigner  volontairement,  et  sa  passion  lui  eût  fait,  à 
coup  sûr,  négliger  le  soin  de  sa  santé,  si  c'eût  été  l'u- 
nique considération  qui  l'eût  appelée  à  Plombières. 

Elle  se  soulngeait  de  l'absence  en  écrivant  à  son 
amant  des  lettres  d'amour  où  la  tendresse  faisait  place 
à  tout  instant  aux  reproches,  aux  récriminations  cha- 

1.  Colleclion  Feuillet  de  Conclie?,  Lettres  autographes  de  madame 
du  Chàtelet  à  Saint-Lambert.  Lettre  58;  samedi  matin. 


222  MENACES   DE  RUI'TURE. 

grines.  «  En  vérité  ie  relis  votre  lettre,  la  troisième 
page  est  bien  ridicule,  bien  offensante  pr  moi,  bien  peu 
tendre,  ie  ne  sais  pas  s'il  ne  faudroit  pas  mieux  n'être 
point  aimée  que  de  l'être  par  quelqu'un  qui  se  reproche 
de  vs  aimer  '...  »  Encore  une  fois  Saint-Lambert,  qu  i 
voulait  et  prenait  ses  aises  en  amour  comme  ailleurs, 
tout  en  sentant  une  véritable  affection  pour  la  mar- 
quise, était  souvent  excédé  de  ces  emportements,  et, 
dans  ces  moments-là,  il  ne  dissimulait,  lui  non  plus, 
ni  sa  lassitude  ni  son  aigreur.  Nous  n'avons  aucune  de 
ses  réponses,  mais  les  lettres  de  la  marquise  nous  en 
donnent  parfois  la  substance.  La  dernière  phrase  de 
celle  que  nousvenons  de  citer  suffirait  pour  nous  édifier 
sur  ces  petits  moments  de  crise  où  l'amant  mettait, 
comme  on  dit,  le  marché  à  la  main.  Mais  ces  indications 
se  retrouvent  à  plus  d'un  endroit.  Dans  une  lettre  de 
date  antérieure,  elle  lui  reproche  de  lui  avoir  fait  en- 
tendre très-clairement  qu'il  ne  l'aimait  plus,  qu'il  ne 
voulait  plus  L'aimer,  qu'il  se  repentait  de  l'avoir  aimée 2 . 
La  menace  d'une  rupture,  la  perspective  d'une  sépara- 
tion irrévocable,  tels  semblent  avoir  été  les  grands 
moyens  de  Saint-Lambert  pour  dompter  son  monde. 
Le  séduisant  marquis  n'en  usera  pas  autrement,  dans 
la  suite,  avec  madame  d'Houdetot,  qui,  elle  aussi,  tout 
en  s'humiliant,  tout  en  implorant,  ne  cachera  pas  sa 
pensée  et  reprochera  à  son  amant  de  n'avoir  payé  un 

1.  Cabinet  de  M.  Feuillet  de  Conchos.  Lettres  autographe»  tir  ma- 
dame du  Chiitclet  à  Saint-Lambert.  Lettre  57  ;  le  vendredi,  à  7  lieurus 
du  soir,  à  Plombières. 

2.  Ibid.,  Lettres  autographes  de  madame  du  Chùielel  à  Saint-Lam- 
bert. Lettre  51;  de  Paris,  le  1 G  juin  17  48. 


UNE   LETTRE  DE   MADAME   D'HOUDETOT.  223 

attachement  sans  bornes  que  par  une  tendresse  insuf- 
fisante et  essentiellement  personnelle.  Elle  lui  écrivait, 
en  proie  à  un  désespoir  où  se  révèlent  encore  la  dou- 
ceur et  la  grâce  de  cette  nature  exquise  : 

La  dernière  foi  que  je  vous  vis,  je  vous  prié  de  ne  plus  me  voir, 
je  sentois  que  votre  vue  entretiendrait  en  moi  des  sentimens 
qu'il  m'est  important  d'éteindre,  mais  dans  le  cruel  estât  où  vous 
m'avez  réduit,  le  plus  affreux  de  mon  malheur  est  de  ne  vous 
voir  pas.  Ne  craignez  point  que  je  vous  fasse  des  reproche,  je 
scai  combien  ils  seroient  inutil,  je  me  plains  plus  de  moi  que 
de  vous.  Si  mes  yeux  n'avoient  pas  été  si  cruellement  fermée, 
si  ma  passion  moins  folle  m'avoit  permis  de  réfléchir  sur  vos 
démarches,  de  vuir  combien  vous  étiez  insensible  à  ce  que  je 
faisois  pour  vous,  vous  n'auriez  pas  eu  besoin  de  m'annonce!- 
votre  inconstance.  Mais  tel  étoit  mon  aveuglement  que  je  ne 
vous  voyois  que  comme  je  désirois  que  vous  fusiez.  Je  ne  vous 
demande  plus  de  la  tendresse,  mais  pour  avoir  cessé  d'être 
amans  avons-nous  renoncé  au  plaisir  d'être  amis?  Ayez  pitié 
de  l'état  où  je  suis,  je  ne  veux  que  vous  voir  avant  de  partir. 
Cette  complaisance  ne  vous  engage  à  rien,  puisque  mon  ab- 
sence vous  délivre  de  l'embarras  d'en  avoir  davantage  '. 

Mais  ces  nuages,  pour  madame  d'Houdetot  comme 
pour  madame  du  Châtelet,  se  dissipaient  vite,  et  la  ré- 
conciliation suivait  de  très-près  la  crise.  Quoi  qu'il  en 
soit,  le  voyage  à  Plombières  ne  devait  être  originaire 
ment  que  de  quatre  jours;  une  légère  indisposition 
de  madame  de  Boufflers  les  retint  dix  jours  dans  cet 
«  infernal  séjour,  »  qu'elles  quittèrent  le  6  septembre  2. 
Elles  étaient  donc  de  retour  depuis  une  semaine,  ou 
peu  s'en  fallait,  lorsque  Voltaire  reparut  à  Lunéville. 

1.  Cabinet  de  M.  Feuillet  de  Conches.  Lettres  autographes  de  Sainl- 
Lambert  à  madame  d'Houdetot.  Lettre  21. 

2.  Lettres  inédites   de  madame  du  Cltàtelet  à  d'Argental  (Paris, 
1800},  p.  283;  Plombières,  5  septembre  1748. 


224  PARODIE  DE  SKMIRAMIS. 

Ce  calme,  cette  parfaite  quiétude  qu'il  retrouvait  à 
la  cour  d'un  prince  débonnaire  n'exigeant  de  ses  hôtes 
que  de  se  mettre  à  leur  aise,  ne  devait  pas  être  de 
longue  durée.  La  nouvelle  arrive  que  les  Italiens  pré- 
paraient une  parodie  de  Sémiramis.  Voltaire  gardait 
la  chambre  ;  il  fait  demander  aussitôt  une  audience  par- 
ticulière à  Stanislas  qui  le  vient  trouver,  écoute  ses 
doléances,  donne  son  assentiment  à  une  lettre  des  plus 
pathétiques  adressée  à  la  reine  sa  fille,  et  se  charge 
même  de  la  faire  parvenir  et  de  l'appuyer  fortement. 
C'est  sur  la  pitié  de  la  princesse,  son  inépuisable  bonté 
et  même  sa  piété  (ce  qui  était  assez  plaisant  en  sem- 
blables cas),  que  l'on  s'en  repose  du  soin  d'empêcher 
une  telle  infamie. 

Daignez  considérer,  madame,  que  je  suis  domestique  du  roi 
et  par  conséquent  le  vôlre;  mes  camarades  les  gentilshommes 
du  roi,  dont  plusieurs  sont  employés  dans  les  cours  étrangères, 
et  d'autres  dans  des  places  très-honorables,  m'obligeront  à  me 
défaire  de  ma  charge,  si  j'essuie  devant  eux  et  devant  toute  la 
famille  royale  un  avilissement  aussi  cruel.  Je  conjure  Votre 
Majesté,  par  la  bonté  et  par  la  grandeur  de  son  âme,  et  par  sa 
piété,  de  ne  pas  me  livrer  ainsi  à  mes  ennemis  ouverts  et  ca- 
chés, qui,  après  m'avoir  poursuivi  par  les  calomnies  les  plus 
atroces,  veulent  me  perdre  dans  une  flétrissure  publique.  Dai- 
gnez envisager,  madame,  que  ces  parodies  satiriques  ont  été 
défendues  à  Paris  pendant  plusieurs  années. 

Faut-il  qu'on  les  renouvelle  pour  moi  seul,  sous  les  yeux  de 
Votre  Majesté!  Elle  ne  souffre  pas  la  médisance  dans  son  cabi- 
net; l'autorisera-t-elle  devant  toute  sa  cour?  Non,  madame; 
votre  cœur  est  trop  juste  pour  ne  pas  se  laisser  toucher  par 
mes  prières  et  par  ma  douleur,  et  pour  faire  mourir  de  douleur 
et  de  honte  un  ancien  serviteur,  et  le  premier  sur  qui  sont  tom- 
bées vos  bontés  '... 

1.  Voltaire,  OEuvrcs  complètes  (Beuchol),  t.  LV,  p.  204.  Le  lire  de 
Voltaire  à  Mûrie  Leczinska  ;  10  octobre  17  4  8. 


DÉFAITE   DE   LA   REINE.  225 

Voltaire  évoquait  là  des  souvenirs  bien  anciens,  et 
ils  étaient  loin  ces  temps  où  la  jeune  reine  pleurait  à 
Marianne,  riait  à  Y  indiscret  et  l'appelait  :  «  Mon  pauvre 
Voltaire1.  »  Us  étaient  passés  et  bien  passés  ces  jours 
de  bienveillance  ;  et  la  pieuse  Marie  ne  voyait  plus,  dans 
ce  dernier,  qu'un  écrivain  irréligieux,  indigne  en  tout 
point  de  sa  protection,  l'auteur  récent  d'un  conte  abo- 
minable, Zadig,  dont,  au  reste,  on  repoussait  opiniâ- 
trement la  paternité2.  Voltaire  comptait,  toutefois, 
beaucoup  sur  les  recommandations  du  roi  de  Pologne, 
et  il  fut  fort  désappointé  du  refus  de  la  reine,  qui  fit 
répondre  qu'elle  ne  se  mêlait  ni  du  choix  ni  de  l'exclu- 
sion des  pièces  de  théâtre,  que  c'était  une  loi  qu'elle 
s'était  faite,  même  pour  les  opéras  que  l'on  jouait  dans 
ses  concerts,  et  qu'en  aucun  cas  elle  ne  s'en  était  dé- 
partie3. Voltaire  eût  pu  opposer  à  cette  fin  de  non- 
recevoir  la  conduite  toute  différente  de  Sa  Majesté 
dans  une  circonstance  identique.  Au  Fontainebleau 
de  1732,  le  duc  de  Mortemart,  ayant  voulu  faire  jouer 

1 .  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  Ll,  p.  158,  159.  Lellre 
de  Voltaire  à  Thiériot ;  à  Fontainebleau,  ce  17  octobre  1725. 

2.  Ibid.,  t.  LV,  p.  208.  Lettre  de  Voltaire  à  d'Argenlal  ;  à  Com- 
merci,  le  10  octobre.  —  Lettres  inédites  de  madame  du  Châtclet  à 
d'Argenlal  (Paris,  180C),  p.  285;  Lunéville,  17  octobre  17  4S.  —  Ce 
qui  rendait  abominable  ce  conte  si  charmant,  c'était  l'intention  sour- 
noise, l'allusion  perfide.  «  l'eu  de  personnes,  dit  Duvernet,  s'aper- 
çurent que  dans  ce  roman,  sous  le  nom  de  Yebor,  le  plus  sot,  le  plus 
fanatique  et  le  plus  dangereux  des  archimages,  se  trouve  le  portrait 
du  théalin  Boijer,  son  persécuteur.  Par  ce  portrait  odieux  et  ressem- 
blant, le  philosophe  se  vengeoit  de  six  ans  de  tribulations,  que  ce 
moine  luiavoit  l'ait  éprouver.  »  Duvernet,  la  Vie  de  Voltaire  (Genève, 
178G),  p.  135. 

3.  Duc  de  Luynes,  Mémoires,  t.  IX,  p.  1 1 G  ;  vendredi  1er  no- 
vembre 17  48. 

13. 


2-2G  DÉMARCHES   SUR   DÉMARCHES. 

la  critique  de  Marianne  par  les  comédiens  italiens,  au 
moment  où  ceux-ci  allaient  entrer  en  scène,  la  reine 
s'était  levée  et  avait  quitté  le  spectacle  au  grand  éba- 
hissement  de  toute  la  cour  et  au  grand  triomphe  de 
l'auteur,  que  ce  dénoùment  ne  devait  pas  contribuer 
à  rendre  modeste  *, 

Ce  serait  bien  peu  connaître  le  poète  que  de  pense r 
qu'il  s'en  tint  à  cette  unique  démarche.  En  même 
temps  qu'il  s'adressait  à  la  reine,  il  écrivait  à  madame  de 
Pompadour  et  faisait  parler  à  celle-ci  par  Montmartel. 
«  J'écris  à  madame  d'Aiguillon,  et  j'offre  une  chan- 
delle à  M.  de  Maurepas.  J'intéresse  la  piété  de  madame 
la  duchesse  de  Villars  (la  piété  !  il  y  tient),  la  bonté  de 
madame  de  Luynes,  la  facilité  bienfaisante  du  prési- 
dent Hénault,  que  je  vous  prie  d'encourager.  Je  presse 
M.  le  duc  de  Fleuri  ;  je  représente  fortement,  et  sans  me 
commettre,  à  M.  le  duc  de  Gèvres,  des  raisons  sans  ré- 
plique, et  je  ne  crainspas  qu'il  montre  ma  lettre,  qu'il 
montrera  2...  »  E-t-ce  bien  tout?  Il  y  a  encore  le  duc 
d'Aumont,  auprès  duquel  d'Argentalest  supplié  d'agir; 

1.  Bibliothèque  impériale,  Manuscrits.  F.  R.  24,415.  Correspon- 
dance du  président  Bottliier,  t.  VII,  f.  G  13.  Lettre  de  Marais  au  pré- 
sident; à  Paris,  ee  28  octobre  1732.  Voltaire  fait  allusion  à  des  tra- 
casseries qu'il  a  eu  à  essuyer  «  au  sujet  d'une  mauvaise  comédie  que 
j'ai  empoché,  dit-il,  d'être  représentée,  »  dans  sa  lettre  à  mademoi- 
selle de  Lubert,  datée  du  29  octobre,  et,  conséquemment,  écrite  le 
lendemain  même  de  l'épître  de  Marais  à  Bouhier.  11  en  est  aussi  ques- 
tion dans  une  aulre  lettre  à  Formont.  de  novembre,  mais  sans  quan- 
tième. S'il  constate  son  triomphe,  il  ne  spécifie  rien,  et  ses  sons-en- 
tendus, tout  en  indiquant  qu'il  ae  passa  quelque  chose,  ne  suffisent 
pas  pour  nous  assurer  de  l'exactitude  parfaite  d'une  anecdote  que 
Marais  ne  sut  que  par  le  bruit  public. 

2.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LV,  p.  205,  20G. 
Lettre  de  Voltaire  à  d'Argental;  à  Commerci,  le  10  octobre  17  iS. 


ARGUMENTS   DÉCISIFS.  227 

il  y  a  Bernis  dont  on  attend  les  instances  chaleureuses 
devers  sa  protectrice;  il  y  a  M.  Berner,  il  y  a  toute  la 
terre. 

Les  démarches  auprès  de  Berrier  sont  des  plus 
pressantes.  D'Àrgental  écrit  à  celui-ci,  comme  manda- 
taire de  son  ami  absent,  une  lettre  d'une  argumenta- 
tion serrée,  à  laquelle  il  n'est  pas  bien  sur  qu'il  ait  prêté 
autre  chose  que  son  nom  '.  Berrier,  de  répondre  que 
l'on  prêche  un  converti  et  qu'il  est  plein  de  bon  vou- 
loir, mais  que  ses  bonnes  intentions  peuvent  être  anni- 
hilées par  des  ordres  supérieurs2.  Voltaire,  que  ces  assu- 
rances inquiétaieut  plus  qu'elles  ne  le  tranquillisaient, 
s'adresse  directement  au  magistrat  et  invoque  son 
appui  au4iom  des  intérêts  les  plus  sacrés,  au  nom  de 
son  honneur,  au  nom  de  tout  un  corps  qu'où  humiliait 
dan?  sa  personne  et  dont  il  n'aurait  plus  qu'à  se  sé- 
parer. Ce  sont  là  de  très-spécieux  arguments,  et  il 
n'était  pas  besoin  qu'on  leur  en  adjoignît  d'autres  qui 
n'avaient  rien  de  fondé  et  de  réel,  du  moins  a-t-on 
tout  lieu  de  le  penser. 

Les  bonlés  dont  vous  m'honorez,  monsieur,  poursuivait-il, 
m'enhardissent  à  ne  vous  rien  cacher,  et  je  vous  avouerai  que 
je  traite  actuellement  d'une  charge  honorable  que  je  n'aurai 
certainement  pas,  si  je  suis  aussi  avili  aux  yeux  du  roi,  dont 
je  suis  le  domestique  et  pour  qui  j'avais  fait  Sëmiramis,  Une 
de  mes  nièces  est  prête  à  se  marier  à  un  homme  de  condition 
qui  ne  voudra  point  un  oncle  vilipendé.  Vous  savez  comme 

1.  Léouzon  Leduc,  Eludes  sur  In  Bussie  (Amyot),  p.  457,  458. 
Lettre  de  d'Argental  à  M.  Berner;  à  Paris,  ce  mercredi  27  sep- 
tembre 1  7  tS. 

2.  Ibid..  p.  469,  4G0.  Réponse  du  lieutenant  de  police  à  d'Ar- 
gental; Paris,  le  27  septembre  17  48. 


228  ROUERIE  INNOCENTE. 

tous  les  hommes  pensent,  et  quelles  suites  ont  toutes  les  choses 
auxquelles  on  attache  du  mépris  et  du  ridicule.  Il  est  très- 
probable  que  cette  niaiserie  aurait  un  effet  funeste  pour  ma 
fortune  et  pour  ma  famille'... 

Cette  nièce,  du  prochain  mariage  de  laquelle  il  est 
ici  question,  ne  saurait  être  que  madame  Denis,  car 
madame  de  Fontaine  ne  perdra  son  mari  que  plus  tard, 
en  175G.  Nous  croirons  aisément  aux  aspirations  ma- 
trimoniales de  l'aînée  des  demoiselles  Mignot,  qui  eût 
convolé  sans  trop  de  répugnances  à  de  nouvelles 
noces,  malgré  les  regrets  sincères  que  lui  avait  laissés 
la  perte  de  M.  Denis.  Disons,  toutefois,  que  nous 
n'avons  trouvé,  à  cette  date  nulle  trace  de  pareils  pro- 
jets. Mais,  quant  à  cette  «  charge  honorable  »  dont 
Voltaire  prétend  traiter,  qu'il  ne  nomme  pas,  dont  il 
ne  traitera  point,  nous  avouons  que  rien  ne  nous 
paraît  moins  sérieux.  C'était  là  une  petite  finesse,  une 
rouerie  innocente,  qui  ne  faisait  de  tort  à  personne 
et  qu'on  pouvait  se  permettre  sans  trop  de  remords. 
Dix  ans  auparavant,  il  usait  de  la  même  machine  de 
guerre,  «  un  établissement  assez  avantageux,  »  pour 
apitoyer  un  prédécesseur  de  Berrier,  M.  Hérault,  que 
le  poëte  eût  souhaité  plus  chaud  à  le  servir2.  Le 
magistrat  répondait,  quatre  jours  après,  qu'il  ferait  de 
son  mieux  et  que,  quand  il  serait  vrai  qu'on  voulût  se 
relâcher  sur  le  fait  des  parodies,  le  théâtre  et  même  la 
patrie  devaient  trop  à  M.  de  Voltaire  pour  que  l'on 
commençât  par  lui  «  à  se  déranger  des  maximes  qu'on 

1.  Léouzon  Leduc,  Etudes  sur  la  Russie  (Amyot),  p.  401.  Lettre 
de  Voltaire  à  Berrier;  àCommerei,   ce  20  octobre  1748. 

2.  Ibid.,  p.  402.  Lettre  de  Voltaire  à  M.  Hérault;  ce  27  octobre 
1738. 


9ÉMIRAMIS  A   FONTAINEBLEAU.  229 

s'était  proposé  de  garder1.  »  C'était  parler  comme 
Voltaire;  restait  à  savoir  si  le  bienveillant  lieutenant 
de  police  serait  écouté.  La  question  fut  tranchée  par 
la  favorite,  qui  manda  à  l'auteur  par  Montmarlel  «que 
le  roi  était  bien  éloigné  de  vouloir  lui  faire  la  moindre 
peine.  »  Et  M.  de  Fleuri  donna  l'ordre  de  retirer  la 
parodie  qui  ne  fut  point  jouée  à  la  cour. 

La  tragédie  Sémiramis  fut  représentée,  le  jeudi 
24  octobre,  sur  le  théâtre  de  Fontainebleau  et  y  fut 
assez  bien  reçue,  nous  dit  le  duc  de  Luynes,  qui,  tout 
circonspect  qu'il  est,  témoigne  d'une  médiocre  bien- 
veillance pour  le  poëte.  Ce  dernier  se  flattait  que  la  dé- 
fense s'étendrait  à  la  ville,  et  que  les  parodiâtes  en  se- 
raient pour  leurs  frais.  On  se  demande  pourquoi  tant 
de  mouvement,  d'inquiétudes,  de  ténacité,  de  démar- 
ches désespérées?  Œdipe,  Zaïre,  Alzire  n'avaient- 
ils  pas  été,  avant  Sémiramis,  justiciables  des  Irai- 
teaux  de  la  Foire?  et  n'était-ce  pas  une  prétention 
exorbitante  et  presque  inhumaine  de  vouloir  empêcher 
ces  petites  scènes  de  vivre  en  paix  de  leur  innocente 
industrie?  Sans  doute  Voltaire,  et  nous  le  savons  de 
reste,  a  l'épiderme  singulièrement  sensible;  mais  il 
n'était  pas  le  premier  qui  eût  fait  intervenir  l'autorité 
en  semblable  occurrence.  Boileau,  si  agressif,  ne  s'é- 
tait pas  montré  en  son  temps  plus  disposé  à  se  laisser 
bafouer,  et  avait  usé  de  son  crédit  pour  empêcher  la 
représentation  de  la  Satyre  des  Satyres,  de  Boursault, 
qui  n'était  pourtant  qu'une  réplique  à  ses  attaques 2. 

1.  Léouzon   Leduc,   Etudes  sur  la  Bussie  (Amyot),  p.  4G2,  4G3. 
Lettre  de  M.  Berner  à  Voltaire;  Paris,  le  24  octobre  1748. 

2.  Ed.  Fournicr,  La  T 'alise  de  Molière  (Dentu,  18G8),  p.  80,  8 1,82. 


230  QUITTE  POUR  LA  PEUR. 

Pour  revenir  à  Yoltaire,  il  n'avait  gagné  qu'une  pre- 
mière manche.  La  parodie  de  Sémiramis  avait  été 
écartée  à  la  cour,  mais  on  la  donnerait  à  Paris,  et  la 
malignité  n'y  perdrait  rien.  Le  poète,  dans  sa  détresse, 
avait  écrit  la  lettre  «  la  plus  respectueuse,  la  plus  sou- 
mise, la  plus  tendre  »  à  M.  de  Maurepas,  malgré  le 
peu  de  faveur  qu'il  devait  attendre  de  celui-ci;  il  lui 
fut  répliqué  sèchement  et  durement  que  la  parodie  se- 
rait jouée  '.  Les  ducs  de  Fleuri  et  d'Aumont,  débordés, 
ne  répondirent  que  par  des  faux-fuyants.  Yoltaire  en 
devait  néanmoins  être  quitte  pour  la  peur.  Au  demeu- 
rant, l'influence  de  M.  de  Richelieu2  et  un  mot  de  ma- 
dame de  Pompadour  sauvèrentà  l'impressionnable  écri- 
vain un  chagrin  qui  n'avait  de  sérieuses  conséquences 
que  dans  son  imagination  surexcitée  3.  Que  devaient  lui 
importer,  en  somme,  tous  ces  bourdonnements  d'in- 
sectes ,  et  n'était-ce  pas  avoir  de  la  sensibilité  à  re- 
vendre que  de  s'attrister  de  quelques  critiques  au  gros 
sel  fondées  parfois,  et  dont  il  finissait  par  tenir  compte, 
tout  en  enrageant? 

1.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LV,  p.  215.  Lellre 
de  Voltaire  à  d'Argenlal;  Lunéville,  le  30  octobre  1748. 

2.  Lettres  inédites  de  madame  du  Cliàtelet  â  d'Argent  al  (Paris, 
1806),  p.  288.  «  Je  suis  sûre,  lui  mande-t-elle,  de  M.  de  Richelieu, 
et  que  la  parodie  ne  sera  pas  jouée.  »  Cirey,  13  janvier  17  49. 

3.  Celte  farce,  qui  fut  imprimée  à  Amsterdam  (Pierre  Marteau, 
1749),  était  deMontigny.  L'indication  des  personnages  donnera  l'idée 
de  ce  qu'elle  pouvait  être.  Ce  sont  Sémiramis,  l'Exposition,  le  Dénoue- 
ment, l'Intérêt,  la  Pitié,  la  Cabale,  le  Remords,  la  Décoration,  l'ombre 
du  grand  Corneille;  plusieurs  Beautés,  troupe  de  Défauls.  Le  marquis 
de  Lucliet  prétend  que  la  foire  eut  aussi  sa  parodie  sous  le  titre  de 
Zorarnis.  Cela  n'a  été  ni  joué  ni  imprimé;  il  faut  bien  croire  pour- 
tant à  l'existence  de  cette  petite  pièce  dont  Lucliet  cite  quelques  vers 
qui  ne  sont  pas  trop  mal  tournés,  eu  égard  au  genre  et  au  lieu. 


PETITS   NUAGES.  231 

Le  moment  e?t  venu  d'entrer  plus  particulièrement 
dans  l'intimité  de  la  cour  de  Lorraine  où  Voltaire  et 
son  amie  passèrent,  sans  désemparer,  la  seconde  quin- 
zaine de  septembre,  tes  mois  d'octobre  et  de  novembre, 
et  la  première  moitié  de  décembre.  Sauf  une  appari- 
tion d'un  jour  ou  deux  à  la  Malgrange,  au  commence- 
ment d'octobre,  l'on  ne  quitta  point  Lunéville,  où  les 
plaisirs,  les  tètes  se  succédèrent  avec  une  continuité 
implacable.  «  Depuis  que  je  suis  ici,  écrivait  madame 
du  C.hâtelet,  je  n'ai  fait  que  jouer  l'opéra  et  la  comé- 
die. Votre  ami  nous  a  fait  une  comédie  en  vers  et  en 
un  acte  qui  est  très-jolie,  et  que  nous  avons  jouée  pour 
notre  clôture1.  J'ai  joué  aussi  l'acte  du  feu  des  Élé- 
ments, et  je  voudrais  que  vous  y  eussiez  été;  car,  en 
vérité,  il  a  été  exécuté  comme  à  l'Opéra2.  » 

La  pauvre  marquise  avait  pourtant  plus  d'un  souci. 
Il  fallait  dissimuler,  cacher  sa  joie,  son  bonheur.  - 
emportements,  ses  angoisse-.  Madame  de  Boulflers 
avait  des  moments  de  bouderie  et  de  mauvaise  humeur 
que  cette  dernière  était  bien  forcée  de  subir,  à  moins  de 
casser  lès  vitres.  Nous  avons  déjà  indiqué  ces  nuages, 
dont  il  est  plus  d'une  fois  question  dans  les  lettres  à 
Saint-Lambert.  Il  y  avait  entre  elles  deux  comme  un 
malentendu  qui  les  empêchait  l'une  et  l'autre  de  se 
livrer  au  penchant  de  leur  cœur,  a  l'aime  vs  injustices, 
écrivait  Emilie  à  son  amant,  car  i'aime  tout  de  vs, 
mais  ie  n'aime  point  celles  de  M.  B.  (madame  de  Bouf- 

1.  Probablement  La  Femme  qui  a  raison,  que  Voltaire  mit  ensuite 
en  trois  actes. 

2.  Lettres  inédites   de  madame  du  Cliàleld    à  d'Argental     l'aii*. 
180G).  p.  280,  287  ;  Lunéville,  30  novembre  il  48. 


232  MAUSSADE   DÉCOUVERTE. 

fiers)  ;  ic  fais  ce  que  ie  puis  pr  les  détruire,  ie  lui  ai 
fait  répéter  son  rôle  ce  matin  i'ay  été  ches  elle  ie  la 
crains  parce  quelle  peut  ns  séparer1...  »  À  quoi  attri- 
buer cette  sorte  d'hostilité  de  la  part  d'une  femme 
qui  était  toute  indolence  et  toute  bienveillance  ?  Crai- 
gnait-elle pour  son  influence  auprès  du  vieux  roi, 
qui  en  était  arrivé  à  ne  plus  se  passer  de  Voltaire 
ni  de  la  docte  Uranie?  Ces  moments  d'humeur,  quelle 
qu'en  fût  la  raison,  n'étaient  que  passagers,  et  l'on 
en  venait  aisément  à  bout  avec  de  la  patience,  de  la 
douceur,  de  l'adresse  et  une  obstination  affectueuse. 
Hélas  !  lorsqu'elle  se  plaignait  des  petites  injustices 
de  la  favorite,  la  marquise  ne  soupçonnait  pas  quel 
terrible  orage  son  imprudence  allait  provoquer,  et 
quelle  étrange  situation  elle  allait  faire  à  chacun.  On 
pressent  où  il  nous  va  falloir  en  venir,  et  de  quelle 
aventure  scabreuse  notre  maligne  étoile  nous  con- 
stitue l'historien. 

Un  soir,  à  Commercy,  durant  le  bref  séjour  qu'y  fit 
la  cour,  dans  la  première  moitié  d'octobre,  Voltaire, 
qui  ne  soupçonnait  rien,  entre  chez  son  amie  sans  être 
annoncé.  Il  aperçoit  M.  de  Saint-Lambert  et  la  mar- 
quise dans  une  posture  abandonnée  qui  dénotait  par 
trop  d'intimité.  A  cette  vue,  il  ne  se  possède  plus,  il 
éclate,  il  accable  d'injures  l'infidèle.  Mais  il  est  inter- 
rompu par  Saint-Lambert  qui,  loin  de  se  déconcerter, 
se  met  tout  à  la  disposition  de  l'outragé.  Si  Voltaire 
s'était  jadis  montré  très-décidé  à  jouer  sa  vie  avec  le 


I .  Cabinet  de  M.  Feuillet  de  Conçues,  Lettres  autographes  de  madame 
du  Cliùtekt  à  Saint-Lambert.  Lettre  05. 


FUREUR  DE  VOLTAIRE.  233 

chevalier  de  Rohan,  il  était  jeune  alors  et  il  avait  subi 
une  de  ces  offenses  qui  donneraient  du  cœur  au  moins 
intrépide.  Mais,  à  l'époque  où  nous  sommes,  il  avait 
cinquante-quatre  ans,  et,  à  cet  âge-là,  ce  serait  un 
ridicule  de  plus  de  se  battre  pour  la  trahison  d'une 
maîtresse.  Quant  au  marquis,  il  abusait  un  peu,  ce 
nous  semble,  de  ses  trente  et  un  ans.  Quoi  qu'il  en  soit, 
Voltaire  quitte  la  place,  rentre  chez  lui  furieux,  et  com- 
mande àLongchamp  de  tout  préparer  pour  son  départ. 
Longchamp,  ne  comprenant  rien  à  cette  fuite,  va  pren- 
dre sous  main  les  ordres  de  madame  du  Châtelet,  qui 
lui  dit  de  gagner  du  temps  sous  un  prétexte  ou  sous 
un  autre.  Mais  le  poëte  semblait  résolu  à  déloger,  quels 
que  fussent  les  obstacles.  La  marquise,  épouvantée 
d'une  pareille  détermination  et  voulant  l'empêcher  à 
tout  prix,  se  rendit  près  de  lui.  Il  était  couché.  Elle 
alla  s'asseoir  sur  le  pied  de  son  lit  :  et,  comme  Long- 
champ  n'était  pas  encore  sorti,  elle  adressa  la  parole 
au  poëte  en  anglais,  répétant  un  nom  d'amitié  «  qu'elle 
lui  donnait  ordinairement  en  cette  langue.  » 

Mais  ils  sont  seuls,  et  les  deux  interlocuteurs  vont 
reprendre  leur  idiome  naturel,  sans  se  douter  que  l'in- 
discret serviteur  écoutât  leur  entretien  à  travers  un 
mur  très-mince.  Madame  du  Châtelet,  en  vraie  femme 
qu'elle  était,  commença  par  soutenir  à  Voltaire  qu'il 
avait  la  berlue.  Mais  il  était  comme  M.  Orgon  :  il  avait 
vu,  et  bien  vu,  et  trop  vu.  Alors  madame  du  Châtelet 
avoua  tout  sans  sourciller  :  leurs  tempéraments  à  tous 
deux  étaient  fort  différents  ;  mais,  puisque  la  santé  de 
Voltaire  le  condamnait  au  repos,  ne  valait-il  pas  mieux 
qu'il  fût  remplacé  par   un  ami  que  par  tout  autre? 


234  LOGIQUE  ÉTRANGE. 

«Ah!  madame,  répliqua  Voltaire,  vous  aurez  toujours 
raison  ;  mais,  puisqu'il  faut  que  les  choses  soient  ainsi, 
du  moins  qu'elles  ne  se  passent  point  devant  mes 
yeux1.  »  Madame  du  Châtelet  n'avait  pas^  on  en  con- 
viendra, l'argumentation  timide;  elle  arrivait  au  fait 
sans  s'embarrasser  dans  les  broussailles  des  circonlocu- 
tions, des  adoucissements  et  des  atténuants.  Et  que  l'on 
ne  prenne  pas  cela  pour  une  impudence  en  dehors  du 
possible;  c'est  tout  bonnement  de  l'ingénuité  cyni- 
que, cette  absence  totale  de  sens  moral  qui,  comme 
on  l'a  déjà  indiqué,  fut  la  lèpre  de  cette  époque  que 
la  satiété  et  l'abus  avaient  amenée  à  la  négation  de 
tout.  A  moins  d'être  la  dernière  des  misérables,  il  n'est 
pas  une  femme  tombée  qui  osât  alléguer  les  excuses 
que  donne  tout  naturellement,  tout  naïvement  à  Vol- 
taire madame  du  Châtelet.  Autre  temps,  autres  mœurs. 
Et  il  faut  bien  qu'il  en  soit  ainsi,  pour  que  l'outragé, 
au  lieu  d'écraser  la  coupable  sous  son  infamie,  se 
sente  ébranlé,  convaincu  par  cette  logique  étrange. 
Pour  demeurer  équitable  envers  madame  du  Châtelet, 
on  a  bon  besoin  de  se  reporter  à  ce  siècle  déjà  inin- 
telligible pour  la  génération  qui  l'a  suivi.  Il  y  a  eu  des 

1 .  Cela  rappelle  un  dialogue  de  même  nature  entre  Fontenelle  el  une 
mailresse  infidèle.  Averti  de  la  trahison  de  la  dame,  le  galant  auteur  de 
la  Pluralité  des  Mondes  se  transporte  chez  elle  plein  de  fureur  et  l'ac- 
cable des  plus  violents  reproches.  «  Fonlenelle,  répond  celle-ci  après 
l'avoir  laissé  dire,  lorsque  je  vous  pris,  c'était  le  plaisir  que  je  cher- 
chais: j'en  trouve  plus  avec  un  autre,  est-ce  au  moindre  plaisir  que 
je  dois  donner  la  préférence  ?  Soyez  juste  et  répondez-moi.  —  Ma  toi, 
repartit  le  philosophe,  vous  avez  raison;  el  si  je  ne  suis  plus  voire 
amant,  je  peux  du  moins  rester  votre  ami.  »  Delort,  Histoire  de  In 
détention  des  philosophes  à  la  Bastille  et  à  Yincennes  (Paris,  1829), 
t.  Il,  p.  139. 


VOLTAIRE   PARDONNE.  23.» 

galantes  en  tous  les  temps;  disons  plus,  les 
ses  mœurs  ont  toujours  été  le  caractère  din- 
des classes  désœuvrées,  et  les  pages  les  plus 
de  Brantôme  et  de  Bussy-Rabutin  sont  bien 
des  indiscrétions  que  des  calomnies  sans  fon- 
dement aucun;  mais,  à  nulle  époque,  l'on  ne  mani- 
festa ce  suprême  dédain  de  toute  retenue  et  de  toute 
deur. 

dame  du  Châtelet,  après  avoir  calmé  Voltaire, 
,  lui  dit  de  n'y  plus  songer,  et  se  retire.  Elle 
ompli  que  la  moitié  de  sa  tâche  :  il  lui  fallait 
de  Saint-Lambert,  qui  se  considérait  comme 
elle  n'y  parvint  pas  sans  quelque  peine, 
eux  marquis  se  laissa  fléchir,  il  finit  par  re- 
ître  que  l'âge  de  M.  de  Voltaire  commandait  des 
égards,  et  sa  maîtresse  obtint  qu'il  ferait  une  démarche 
conciliatrice.  Le  lendemain  s-oir,  l'auteur  des  Saisons 
se  présente  chez  son  rival;  il  est  reçu  :  il  balbutie  avec 
embarras  quelques  phrases  d'excuse,  mettant  les  ex- 
pressions un  peu  vives  qui  lui  étaient  échappées  sur  le 
compte  d'une  émotion,  d'un  trouble  très-concevable. 
Voltaire  ne  lui  en  laisse  pas  dire  davantage,  il  lui  serre 
les  mains,  l'embrasse  avec  une  touchante  bonhomie: 
•  ftfoD  enfant,  lui  dit-il,  j'ai  tout  oublié,  et  c'est  moi 
qui  ai  eu  tort.  Vous  êtes  dans  l'âge  heureux  où  l'on 
aime,  où  l'on  plaît;  jouissez  de  ces  instants  trop 
courts  :  un  vieillard,  un  malade  comme  je  suis,  n'est 
plus  fait  pour  les  plaisirs.  » 

Voltaire  a,  de  temps  à  autre,  dans  sa  vie  de  ces  mo- 
ments-là.  En  dehors  de  ses  irritations  et  d>_-  ses  haines 
littéraires,  il  est  plein  de  mansuétude;  il  pardonne  ai- 


236  LÉGÈRETÉ  DE  SON   CARACTÈRE. 

sèment,  et  des  rechutes  ne  lassent  ni  sa  générosité  ni 
sa  miséricorde.  Le  lendemain,  on  soupa  en  commun 
chez  madame  de  Boufflers,  et  l'on  parut  ne  plus  songer 
des  deux  parts  à  cet  orage  qui  s'était  dissipé  sans 
catastrophe.  Le  poëte-philosophe,  bien  qu'il  jouât 
dans  tout  cela  le  rôle  sacrifié,  trouva  qu'il  y  avait  là 
matière  à  comédie.  11  se  mit  à  rimer  un  petit  acle  dont 
il  supprima  plus  tard  le  manuscrit.  Il  paraîtrait,  toute- 
fois, que  quelques  vers  ont  été  transportés  dansAT«?m?e, 
qu'il  composa  peu  de  temps  après  à  Commercy  :  il 
est  à  regretter  que  cet  étrange  morceau  ait  été  anéanti. 
Pas  le  moindre  ressentiment  n'était  resté  dans  sa 
pensée.  Il  s'était  résigné,  il  avait  pardonné,  il  s'était 
accommodé  de  la  félonie.  Pouvait-il  se  montrer  plus 
sensible,  plus  impitoyable  que  dans  sa  jeunesse;  et  sa 
longanimité  passée  à  l'égard  de  mademoiselle  de  Livry 
et  du  petit  Génonville  ne  lui  faisait-elle  pas  une  obli- 
gation de  l'indulgence  et  de  la  mansuétude?  À  quel- 
ques jours  de  là,  en  une  élégante  épître  au  président 
Hénault,  il  proclame  sa  vie  la  plus  agréable  et  la  plus 
enviable  des  vies,  au  sein  de  cette  cour  sans  courtisans, 
entre  Boufflers  et  Emilie1.  Quant  à  Saint-Lambert,  il 
lui  adresse,  comme  à  La  Faluère,  une  de  ces  pièces 
charmantes,  d'un  tour  inimitable,  anacréontique  sans 
cynisme,  aussi  facile  et  plus  châtiée  que  les  meilleures 
de  l'abbé  de  Chaulieu. 

Tandis  qu'au-dessus  de  la  terre, 
Des  aquilons  et  du  tonnerre, 


I.   Voltaire,  OEuvres  complètes   (Beuchot),   t.  XIII,   p.  192,  193, 
194  ;  Ëpîlre  au  président  Hénault;  Ltinéville,  novembre  1748. 


ÉPITRE  A  SAINT-I.AMBERT.  237 

La  belle  amante  de  Newton, 
Dans  les  routes  de  la  lumière 
Conduit  le  char  dePhaéton, 
Sans  verser  dans  cette  carrière, 
Nous  attendons  paisiblement,   * 
Près  de  l'onde  castalienne, 
Que  notre  héroïne  revienne 
De  son  voyage  au  firmament; 
Et  nous  assemblons  pour  lui  plaire, 
Dans  ces  vallons  et  dans  ces  bois, 
Les  fleurs  dont  Horace  autrefois 
Faisait  des  bouquets  pour  Glycère. 
Saint-Lambert,  ce  n'est  que  pour  toi 
Que  ces  belles  fleurs  sont  écloses  : 
C'est  ta  main  qui  cueille  les  roses, 
Et  les  épines  sont  pour  moi... 

Dans  l'heureux  printemps  de  tes  jours 
Du  dieu  du  Pinde  et  des  amours 
Saisis  la  faveur  passagère  : 
C'est  le  temps  de  l'illusion  ; 
Je  n'ai  plus  que  de  la  raison  : 
Encore,  hélas!  n'en  ai-je  guère. 

Mais  je  vois  venir  sur  le  soir  ', 
Du  plus  haut  de  son  asphélie, 
Notre  astronomique  Emilie, 
Avec  un  vieux  tablier  noir9 
Et  la  main  d'encre  encor  salie. 
Elle  a  laissé  là  son  compas, 
Et  ses  calculs,  et  sa  lunette; 
Elle  reprend  tous  ses  appas  : 
Porte-lui  vite  à  sa  toilette 
Ces  fleurs  qui  naissent  sous  tes  pas, 

1.  Cette  transition  rappelle  un  peu  celle  de  l'Épître  de  l'abbé  de 
Chaulieu  au  chevalier  de  bouillon,  qui  est  un  modèle  du  genre.  1704. 
Chaulieu,  OEuvres   Lahaye,  17  7  7),  t.  II,  p.  7. 

2.  Madame  de  Grafigiiv  écrivait  à  Panpnn,  à  propos  de  madame  du 
Chàlelet  :  «  ...elle  est  plus  négligée  que  moi,  c'est  beaucoup  dire, 
et  plus  mal  tenue...  »  Elle  parle  ailleurs  de  son  grand  tablier  de 
taffetas  noir.  Vie  privée  de  Voltaire  et  de  madame  du  Chàlelet  (Paris, 
1820),  p.  4,  91. 


2538  VOLTAIRE   GAGNAIT   UN   AMI. 

Et  chante-lui  sur  ta  musette 

Ces  beaux  airs  que  l'amour  répète, 

Et  que  Newton  ne  connut  pas. 

A  part  ce  que  ce  morceau  a  de  grâce  aisée,  il  y  règne 
un  désintéressement,  une  absence  de  toute  prétention, 
un  renoncement  aux  droits  les  mieux  acquis,  qui  ne 
sont  pas  communs  et  que  l'âge  n'explique  point  ;  car 
le  vieillard  (et  Test-on  à  cet  âge?)  ne  se  désintéresse 
guère,  tant  s'en  faut,  des  biens  dont  il  ne  saurait  jouir. 
Mais  Voltaire,  dans  l'amour,  ne  vit  jamais  que  l'union 
de  deux  cœurs ,  quelque  chose  non  pas  de  différent 
mais  de  plus  chaud  que  l'amitié.  La  première  ardeur 
passée,  son  bon  sens,  son  égoïsme  peut-être,  parlait 
plus  haut  que  la  vanité  blessée.  Rompre  c'était  tout 
perdre,  une  intimité  de  quinze  années  basée  sur  la  su- 
périorité de  l'esprit  et  du  caractère,  sur  un  attache- 
ment réciproque  qui,  quoique  ayant  changé  de  na- 
ture, n'en  était  pas  moins  très-sincère  et  très-profond. 
Est-ce  que  lui,  tout  le  premier,  l'aimait  de  la  même 
façon  qu'autrefois?  Et,  s'il  était  forcé  de  reconnaître, 
sinon  un  affaiblissement,  au  moins  une  transformation 
dans  ses  sentiments,  serait-il  bien  reçu  à  blâmer  chez 
elle  ce  qu'il  constatait  en  lui?  En  perdant  une  maîtresse, 
Voltaire  ne  perdait  rien,  s'il  conservait  l'amie.  Il  se  con- 
quérait, de  plus,  un  ami  avec  lequel  les  relations  seront 
des  plus  courtoises,  même  un  prôneurquine  marchan- 
dera point  la  louange  et  l'enthousiasme,  et  ira  jusqu'à 
proclamer  l'auteur  de  Zaïre  et  de  Métope  : 

Vainqueur  des  deux  rivaux  qui  régnaient  sur  la  scène  ; 

ce  qui  devait  attirer  au  chantre  des  Saisons  cette  bou- 
tade de  Gilbert  : 


l/.N   DISTIQUE  DE  GILBERT.  239 

Saint-Lambert,  noble  auteur,  dont  la  mu«e  pelante 
Fait  des  vers  trop  vantés  par  Voltaire  qu'il  vante. 

Voltaire,  en  effet,  écrivait,  de  son  coté,  à  Frédéric,  à  la 
date  du  17  mars  1749  : 

Je  me  porte  trop  mal  pour  envoyer  des  vers  à  "Sotre  Ma- 
jesté, mais  en  voici  qui  valent  mieux  que  les  miens,  lis  sont 
d'un  capitaine  dans  les  tardes  du  roi  Stanislas;  ils  sont  adres- 
sés au  prince  de  Beauvau.  L'auteur,  nommé  Saint-Lamberl, 
prend  un  peu  ma  tournure,  et  L'embellit.  Il  est  comme  vous, 
<ire,  il  écrit  dans  mon  Lroût.  Vous  êtes  tous  deux  me?  i 
en  poésie;  mais  les  élèves  sont  bien  supérieurs  par  l'esprit  au 
pauvre  vieux  maître  poète1. 

Tout  cela  n'était-il  pas  préférable,  encore  une  fois,  à 
une  rupture  qui  eût  plongé  l'amant  trahi  dans  l'aban- 
don le  plus  absolu?  Mais,  pour  aussi  sainement  rai- 
sonner, il  fallait  un  tempérament  à  part,  il  fallait  avoir 
médiocrement  à  compter  avec  cette  partie  de  nous,  la 
plus  exigeante  comme  la  moins  estimable,  et  que 
Xavier  de  Maislre  appelle  si  expressivement  mais  si  in- 
congrûment «  la  bête.  »  Madame  de  Tenein  disait  à 
Fontenelle,  qui  ne  s'en  formalisait  point,  en  lui  posant 
la  main  sur  la  poitrine  :  «  Ce  n'est  pas  un  cœur  que 
vous  avez  là,  c'est  de  la  cervelle  comme  dans  la  tête.  » 
Tout  n'était  pas  cervelle  dans  le  cœur  de  Voltaire,  mais 
la  cervelle  y  entrait  pour  un  bon  tiers,  sinon  plus.  En 

1.  Son  enthousiasme  ne  se  bornait  pas  à  si  peu,  et  allait,  à  l'oc- 
casion, jusqu'aux  voies  de  fait.  «  Il  voulait  terminer  militairement 
avec  M.  Clément,  qui  n"a  pas  ménagé  le  poêle,  la  querelle  que  le  zèle 
de  sa  défense  ava;t  engagée,  »  lisons-nous  dans  une  note  relative  à 
une  demande  de  pension  à  laquelle  il  fut  répondu  négativement. 
Tecuener,  Bulletin  du  Bibliophile  (ISG1),  XVe  s-îrie.  p.  ô3i.  Liai 
des  gens  de  lettres  demandant  des  pensions  (vers  17 8G). 


240  ARRESTATION    DU    PRÉTENDANT. 

matière  aussi  scabreuse,  c'est  déjà  beaucoup  d'indi- 
quer, ne  fût-ce  que  du  doigt.  Il  était,  toutefois,  indis- 
pensable que  l'on  ne  se  méprît  point  sur  cet  étrange 
compromis,  que  les  mœurs  n'eussent  pas  seules  ex- 
pliqué. 

Cette  étape  à  Commercy  ne  fut  que  de  quelques 
jours,  et,  dès  le  17  octobre  (peut-être  plus  tôt),  l'on 
était  de  retour  à  Luné  ville.  Là,  comme  à  Sceaux,  Vol- 
taire, toujours  facile,  malgré  le  danger  de  pareilles  confi- 
dences, donnait  les  prémices  de  ses  travaux  à  son  royal 
hôte  et  aux  grands  seigneurs  de  sa  cour.  Il  poursuivait 
avec  ardeur  son  histoire  de  la  guerre  de  1741.  L'épi- 
sode relatif  aux  dernières  infortunes  de  la  maison  de 
Stuart  était  terminé  '  -,  il  le  lut  avec  une  profonde  émo- 
tion qui  gagna  l'assemblée  :  les  propres  infortunes  de 
Stanislas,  le  souvenir  des  dangers  qu'il  avait  courus, 
prêtaient  à  ce  tableau,  déjà  si  pathétique,  un  intérêt 
indicible.  L'auteur  avait  à  peine  achevé,  qu'on  apporte 
des  lettres  de  Paris.  Par  une  étrange  coïncidence,  ces 
papiers  annonçaient  au  prince  l'arrestation  du  Préten- 
dant à  la  sortie  de  l'Opéra,  sur  l'ordre  du  roi,  et  en 
conséquence  du  traité  conclu  avec  l'Angleterre  (10  dé- 
cembre 1748).  On  avait  cédé  en  cela  à  la  rigueur  des 
temps,  et  le  prince  Edouard  eût  peut-être  dû  recon- 
naître notre  hospitalité  passée  en  sauvant  au  pays,  qui 
avait  été  si  longtemps  le  refuge  de  sa  famille  et  de  lui, 
la  honte  d'une  mesure  imposée  par  une  nécessité  im- 
placable. Ce  service,  le  ministère  l'avait  imploré;  mais 


1.  Voltaire,  OEuvres   complètes  (Beucliot),  t.  XXI,  p.  199  ï  236. 
Précis  du  siècle  de  Louis  XV,  chapitres  XXIV,  XXV. 


INDIGNATION    DE  VOLTAIRE.  241 

le  proscrit,  en  dépit  des  ordres  du  roi  son  père,  dé- 
clara qu'il  ne  céderait  qu'à  la  violence,  et  il  fallut  se 
résoudre  à  le  faire  arrêter  et  conduire  de  force  à  Vin- 
cennes,  puis  hors  des  limites  du  royaume  '. 

Stanislas,  raconte  Longchamp,  ayant  fait  part  de  cette  nou- 
velle aux  personnes  qui  étaient  près  de  lui  :  ô  ciel  !  s'écria  aus- 
sitôt M.  de  Voltaire,  est-il  possible  que  le  roi  souffre  cet  affront, 
et  que  sa  gloire  subisse  une  tache  que  toute  l'eau  de  la  Seine  ne 
saurait  lacer!  La  compagnie  entière  parut  affectée  d'une  pro- 
fonde douleur.  M.  de  Voltaire,  en  rentrant  chez  lui,  jeta  de 
dépit  ses  cahiers  dans  un  coin,  renonçant  à  continuer  cette 
histoire.  Je  l'ai  vu  rarement  affecté  d'une  impression  aussi 
forte  qu'en  ce  moment.  Il  oublia  ce  travail  pendant  plusieurs 
années,  et  ne  le  reprit  qu'à  Berlin,  à  la  demande  du  roi  de 
Prusse;  et  ce  fut  plus  tard  encore,  quand  il  se  fut  établi  à  Fer- 
oey,  qu'il  en  fit  entrer  une  partie  dans  le  précis  du  siècle  de 
Louts  XV2. 

Quoi  qu'il  en  soit,  cette  exécution  indigna.  De  telles 
rigueurs  envers  un  prince  dans  l'infortune,  un  descen- 
dant d'ailleurs  de  Henri  IV  à  un  plus  proche  degré 
même  que  Louis  XV,  parut  un  acte  aussi  révoltant  que 
lâche.  L'opinion  publique  ne  se  gêna  pas  pour  s'affir- 
mer de  la  façon  la  plus  catégorique  ;  et  le  poëte  Des- 
forges, l'auteur  d'une  Lettre  critique  sur  la  tragédie 
de  Sémiramis,  ne  craignait  pas  de  faire  courir  cette 
sanglante  satire  qu'il  allait  expier  par  six  années 
de  captivité  (juin  1750  à  juin  1736)  dans  la  cage  de  fer 
du  Mont  Saint-Michel. 

1.  Duc  (le  Luynes,  Mémoires,  t.  IX,  p.  117  à  152,-  mercredi  11 
décembre  17  18.  —  Barbier,  Journal  (Charpentier),  I.  IV,  p.  329  ; 
décembre  17  43.  —  Aniédée  Pichot,  Histoire  de  Charles-Edouard 
(Paris,  Amyol,  1815-1840  ,  t.  II,  p.  319-351. 

2.  Lont-'cliamp  et  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paris,  182G), 
t.  Il,  p.  225. 

m.  H 


■2M  ASSERTION   ERRONÉE  DE  LONGCHAMP. 

Peuple  jadis  si  fier,  aujourd'hui  si  serviie, 

Des  princes  malheureux  vous  n'êtes  plus  l'asile  '.« 

À  Lunéville,  cette  nouvelle  devait  impressionner 
douloureusement.  Le  prince  Edouard  avait  des  amis 
près  du  roi  de  Pologne,  notamment  la  princesse  de 
Talmond  (une  Jablonowska),  «  extrêmement  amie  du 
prince2,  »  nous  dit  le  duc  de  Luynes,  qui,  quoique 
fixée  en  France,  avait  conservé  d'étroites  relations  à 
la  cour  de  Lorraine.  Quant  à  ce  petit  récit  arrangé  et 
trop  bien  arrangé  par  Longchamp,  le  soin  de  la  mise 
en  scène  nous  semble  avoir  quelque  peu  nui  aune  vé- 
rité très-judaïque  des  faits.  Cette  nouvelle  de  l'arresta- 
tion de  Charles-Edouard  succédant  à  la  lecture  émou- 
vante des  infortunes  légendaires  de  cette  maison 
poursuivie  par  une  destinée  implacable,  est  une  de  ces 
rencontres  fortuites  dont  le  roman  s'accommode  plus 
que  l'histoire.  Il  nous  est  plus  difficile  encore  d'admet- 
tre cette  brusque  détermination  de  ne  plus  travailler  à 
des  annales  désormais  souillées  par  une  lâcheté  désho- 
norante pour  le  pays  comme  pour  le  souverain  qui  y 
avait  consenti.  La  petite  scène  que  rapporte  Longchamp 

1.  Cette  pièce  est  généralement  attribuée  ;\  Desforges.  Cependant 
Morellet  nous  dit  que  l'abbé  Sigorgne,  accusé  d'en  être  l'auteur,  fut 
arrêté  et  dut  expier  à  la  Bastille  un  crime  dont  le  vrai  coupable  était 
l'abbé  Bon,  maître  de  quartier  à  Sainte-Barbe.  Morellet,  Mémoires 
(Paris,  1821),  1. 1,  p.  13,  14.  D'après  les  recherches  qu'il  nous  a  été 
donné  de  faire,  la  pièce  reste  à  Desforges.  Quant  à  Sigorgne,  arrêté 
a  la  même  occasion,  avec  quatorze  autres,  il  est  accusé  d'avoir  dicté 
à  un  abbé  Guyard  des  vers  qui  commencent  ainsi  :  «  Quel  est  le  triste 
soit  des  malheureux  François!...  »  Archives  de  la  police.  Notes  sur 
les  prisonniers  de  la  Bastille,  année  1749.  B.  C20,  G44.  Voir  aussi 
la  Bastille  dévoilée  (Paris,  1789),   l'e  livraison,  p.   108. 

2.  Duc  de  Luynes,  Mémoires,  t.  IX,  p.  30;  14  mai  1748. 


MAISON   DE   PLAISANCE   DK  M.    DK  CHALONS.  2.13 

devait  se  passer  le  12  ou  le  13  décembre;  et,  le  24  du 
même  mois,  Voltaire  mandait  à  Cideville  :  «  J'ai  presque 
achevé  l'histoire  de  cette  maudite  guerre  qui  vient 
enfin  de  finir  par  une  paix  que  je  trouve  très-glorieuse, 
puisqu'elle  assure  la  tranquillité  publique...  Je  vous 
attends  à  Paris  pour  vous  montrer  tout  cela1.  »  Comme 
on  le  voit,  le  travail  était  achevé  ou  peu  s'en  fallait  ; 
encore  quelques  coups  de  pinceau  et  il  était  terminé. 
Mais  nulle  allusion  à  une  interruption  dictée  par  un 
sentiment  d'humiliation  patriotique. 

Madame  du  Châtelet  avait  des  intérêts  qui  la  rappe- 
laient à  Cirey  :  un  maître  de  forges  sortant,  un  autre 
prenant  possession,  des  bois  à  visiter,  des  contestations 
à  terminer  et  qui  nécessiteraient,  avec  d'autres  petits 
soins,  l'emploi  de  tout  le  mois  de  janvier2.  Il  était 
convenu  que  l'on  passerait  les  fêtes  de  Noël  chez  elle, 
et  l'on  dut  prendre  congé  de  Stanislas  et  de  sa  cour, 
vers  le  20  décembre.  Voltaire  et  la  marquise  montent  en 
chaise  et  arrivent  à  Châlons,  à  huit  heures  du  matin. 
Ils  se  souvenaient  trop  bien  de  l'hospitalité  de  la  Cloche 
pour  s'y  exposer  désormais,  etils  se  firent  conduire  à  la 
maison  de  plaisance  de  l'évêque,  leur  ami  commun, 
pour  lui  dire  un  simple  bonjour;  car  ordre  fut  transmis 
aux  postillons  d'amener  au  plus  tard  les  relais  à  neuf 
heures  et  demie.  Un  fermier  s'étant  présenté,  le  règle- 
ment ne  fut  ni  difficile  ni  long,  et,  pour  tuer  le  temps, 
Emilie  propose  à  la  compagnie  de  faire  une  partie 


1.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beucliol,,  t.  LV,  p.  22".  Lettre  de 
Vollaire  à  Cideville;  à  Loisei,  le  2i  décembre  1748. 

2.  Lettres   inédites  de  madame   du   Cliàlelet  «   d'Argeutal  (F';ui-. 
180C),  p.  288.  Cirey,  lj  janvier  17 19. 


244  UNE   JOUEUSE   OBSTINÉE. 

de  comète  ou  de  crtvagnole.  L'offre  est  acceptée.  A 
neuf  heures  et  demie,  on  vient  la  prévenir  que  la 
voiture  est  attelée,  elle  n'en  tient  compte.  Après  une 
attente  indéfinie,  les  postillons  à  bout  de  patience  me- 
nacent de  remmener  leurs  chevaux.  Ils  sont  pris  au 
mot,  et  l'on  convient  que  Tonne  remontera  en  chaise 
qu'après  le  dîner,  à  deux  heures.  Le  jeu  avait  re- 
commencé de  plus  belle,  et  il  n'y  avait  guère  d'appa- 
rence que  madame  du  Châtelet  fût  plus  disposée  que 
le  malin  à  s'arracher  aux  délices  de  la  comète.  Le  temps 
était  horrible ,  la  pluie  cinglait  au  nez  des  postillons 
faisant  tapage  avec  leur  fouet  dans  l'espérance  d'être 
entendus;  mais  la  divine  Emilie,  qui  était  en  perte, 
n'était  pas  femme  à  se  retirer  sans  avoir  obtenu  sa  re- 
vanche, et  une  autre  partie  s'engagea.  Pour  apaiser 
ceux-ci,  on  leur  dit  de  dételer  et  de  mener  leurs  bêles 
dans  les  écuries  de  Monseigneur,  et  qu'ils  n'auraient 
rien  perdu  à  être  complaisants.  Madame  du  Châtelet 
était  encore  au  jeu  à  huit  heures  !  Toutefois,  il  fallut 
bien  interrompre;  ils  prirent  congé  del'évêque  et  con- 
tinuèrent leur  route,  Voltaire  peu  content  de  cette 
halte  démesurée,  la  marquise  regrettant  que  les  heures 
passassent  si  vite  et  que  la  journée  fût  sitôt  achevée1. 
Ils  étaient  à  Cirey  le  24  décembre2.  L'intention  des 

1.  Longchamp  el  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paria,  1826), 

I.  II,  p.  220,  227. 

2.  Les  Œuvres  complètes  (Beucliolj,  t.  LV,  p.  227,  renferment 
une  lettre  de  Voltaire  à  Cideville,  datée  de  Loséi,  pies  de  Bar, 
le  24  décembre;  et  Ips  Lettres  inédiles  (Didier,  1857),  t.  1,  p.  170, 
en  contiennent  une  autre  à  d'Argenlal,  datée  de  Cirey,  même  jour. 
Cela  inspirerait  des  soupçons  sur  l'exactitude  de  la  date  de  l'une  ou 
l'autre  des  deux  épîlres,  si  l'on  ne  savait  Voltaire  homme  à  écrire  à 
toutes  les  étapes  et  dans  l'intervalle  d'un  relai   de  poste.   Loisei  se 


TERRIBLE   RÉVÉLATION.  24r> 

deux  amis  était  bien  de  passer  l'hiver  à  Paris  ;  mais  la 
nécessité  qui  devait  les  retenir  tout  un  grand  mois 
dans  cette  solitude  enchantée  était  de  celles  auxquelles 
on  se  résigne  sans  trop  de  mérite.  Lors  même  qu'elle 
n'eût  pas  eu  quelques  raisons  de  compter  sur  la  visite 
de  Saint-Lambert,  la  marquise  n'était  nullement  em- 
barrassée de  l'emploi  du  temps.  Son  retour  à  la  foi  new- 
tonienne  ne  s'était  pas  effectué  sans  componction  et  sans 
remords,  et  elle  n'avait  pas  cru  pouvoir  mieux  expier 
et  réparer  ses  erreurs  qu'en  se  vouant  à  la  traduction  du 
livre  des  Principes  de  Newton,  dont  Voltaire  nous 
parait  enthousiasmé.  «Elle  vient  d'achever,  mande-t-il 
à  d'Argental,  une  préface  de  son  Newton,  qui  est  un 
chef-d'œuvre  '.»  Il  en  écrit  autant,  et  dans  les  mêmes 
termes,  au  président  Hénault2.  L'ouvrage,  toutefois, 
n'était  pas  tellement  terminé,  quoi  qu'il  en  dise,  que 
l'auteur  n'eût  encore  à  y  revenir,  à  éplucher  et  à  re- 
manier, durant  de  longues  journées,  sous  l'aile  d'un 
savant  qui  ne  marchandera  pas  les  séances. 

Mais  cette  paix,  cette  sérénité  sont  inopinément 
troublées  par  la  menace  d'un  événement  auquel  on  ne 
songeait  guère  et  qui  fut  un  véritable  coup  de  foudre.. 
Depuis  quelques  jours,  Voltaire  remarquait  l'air  sou- 
cieux, sombre  de  la  marquise;  il  l'interroge,  la  presse, 
lui  arrache  son  secret  :  madame  du  Châtelet  était  en- 


trouve  à  deux  lieues  el  demie  de  Bar-le-Duc  ;  le  eomle  de  Lomonl, 
Frère  puîné  du  marquis  du  Châtelet  y  avait  un  château,  ce  qui  explique 
la  station  des  deux  voyageurs  dans  ce  village. 

t.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot  .  t.  LV.  p.  23f>.  Lettre  de 
Voltaire  à  d'Argental;  à  Cirey,  le  21  jamier  17  19. 

2.  lbid.,  t.  LV.  p.  238.  Lettre  de  Voltaire  au  président  Hénault. 

14. 


246  GRAVITÉ  DE   LA  SITUATION. 

ceinte1.  Le  poète,  à  cette  nouvelle,  dissimule  son 
propre  chagrin  pour  reconforter  son  amie,  dont  on 
comprend  aisément  les  angoisses  et  même  le  désespoir. 
Il  était  naturel  que  l'auteur  de  tout  le  mal  fût  appelé  à 
y  porter  remède,  encore  bien  qu'il  n'y  pût  guère.  On 
écrit  à  Saint-Lambert  de  venir  en  toute  hâte,  et,  trois 
jours  après,  il  accourait  à  Cirey.  Que  faire?  Quel  parti 
prendre?  Cela  était  assez  grave,  ce  nous  semble,  quoi- 
que le  concours  de  Voltaire,  en  pareille  circonstance, 
eût  bien  aussi  son  coté  comique.  Au  reste,  ce  côté-là 
n'échappa  point  aux  trois  amis,  qui  oublièrent  un 
instant  les  autres  faces  de  la  situation  pour  en  rire  de 
leur  mieux.  Il  n'y  avait  pas  lieu  de  songer  à  tenir  la 
grossesse  de  la  marquise  cachée  ;  toute  la  question 
était  donc  de  savoir  comment  elle  s'avouerait,  et  à  quel 
père  on  donnerait  l'enfant  :  «  Qu'à  cela  ne  tienne,  eût 
dit  Voltaire,  nous  le  mettrons  au  nombre  des  œuvres 
mêlées  de  madame  du  Chàtelet.  »  Le  mot  est  joli2; 
mais  il  ne  tranchait  pas  la  difficulté.  Au  surplus,  n'y 
avait-il  point  deux  issues  :  l'enfant  ne  pouvait  être  qu'à 
M.  du  Chàtelet;  restait  à  le  lui  faire  accepter.  Depuis 
une  quinzaine  d'années  et  plus,  les  époux  avaient  cessé 
d'habiter  ensemble  ;  et,  tout  accommodant  que  fût  le 

1.  D'après  une  letlre  que  nous  citerons  plus  loin,  elle  devait  l'être 
des  premiers  jours  de  décembre;  et,  par  conséquent,  elle  dut  s'aper- 
cevoir de  son  état  presque  aussitôt  après  son  arrivée  à  Cirey. 

2.  Disons  que  nous  croyons  médiocrement  à  celte  saillie  qui  ap- 
partiendrait tout  autant  à  Frédéric,  comme  cela  ressort  d'une  letlre 
de  lui  à  Aigarolli,  dalée  de  Postdam,  le  12  septembre  11  18.  «  La 
du  Chàtelet  est  accouchée  d'un  Ihre.  et  l'on  attend  encore  l'enfant  ; 
peut-être  que.  par  distraction,  elle  oubliera  d'accoucher,  ou,  si  l'em- 
bryon parait,  ce  sera  des  œuvres  mêlées.  »  OEuvres  complètes  de 
Frédéric  le  Grand    Berlin.  Prends.),  t.  XVIJI,  p.  C6. 


COMÉDIE   PEU    ÉDIFIANTE.  247 

marquis,  il  était  douteux  qu'il  ne  parût  pas  au  moins 
surpris  de  ce  surcroît  de  famille.  Ce  dernier  était  alors 
à  Dijon  ;  il  tut  convenu  qu'on  lui  écrirait  de  venir.  On 
mettait  en  avant  la  menace  d'un  procès  que  sa  pré- 
sence pouvait  empêcher;  on  lui  parlait  aussi  d'u ne- 
somme  d'arpent  qui  l'attendait,  et  destinée  à  subvenir 
aux  dépenses  de  la  campagne  prochaine.  M.  du  Châ- 
telet  fait  diligence;  il  est  reçu  par  Voltaire,  Saint- 
Lambert  et  la  marquise,  à  bras  ouverts,  fêté,  caressé 
comme  il  ne  l'avait  jamais  été.  On  pressent  quelle 
comédie  va  se  jouer,  comédie  fort  peu  édifiante,  et 
que,  moins  courageux  que  Longchamp,  nous  ne  ferons 
qu'indiquer.  Qu'il  suffise  de  savoir  que  M.  du  Chàtelet 
donna  pleinement  dans  le  piège  et  prit  au  sérieux  ces 
grandes  démonstrations  de  tendresse,  ce  retour  con- 
jugal qui  avait  lieu  un  peu  sur  le  tard. 

Trois  semaines  et  plus  s'étaient  ainsi  écoulées  dans  une  sorte 
d'enchantement,  lorsque  madame  du  Chàtelet  déclara  à  son 
mari  que,  d'après  certains  signes,  elle  avait  lieu  de  se  croire 
enceinte.  A  cette  nouvelle,  M.  du  Chàtelet  pensa  s'évanouir  de 
joie;  puis  se  ranimant,  il  saute  au  cou  de  son  épouse,  l'em- 
brasse et  va  conter  ce  qu'il  vient  d'apprendre,  à  tous  ses  amis 
qui  étaient  dans  le  château.  Chacun  l'en  félicita,  et  alla  faire 
part  à  madame  la  marquise  de  l'intérêt  qu'il  prenait  à  leur 
satisfaction  mutuelle.  La  nouvelle  se  répandit  bientôt  dans  les 
villages  circonvoisins.  Des  gentilshommes,  des  gens  de  loi,  de" 
gros  fermiers  vinrent  en  faire  compliment  à  M.  du  Chàtelet.  Il 
les  recevait  tous  à  merveille.  Peut-être  était-il  flatté  en  secret 
de  leur  faire  voir  qu'il  pouvait  être  encore  de  service  ailleurs 
qu'à  la  guerre.  Cela  donna  lieu  à  de  nouvelles  réjouissances  à 
Cirey'.T. 

Ces  précautions  prises,  rien  n'obligeait  plus  M.  du 

1.  Longchamp  et  Wagaière,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paris,  1820), 
t.  II,  p.  234,  235. 


248  VOLTAIRE  ET  LA  MARQUISE  A  PARIS. 

Châtelet,  qui  regagna  son  corps1.  M.  de  Saint-Lam- 
bert, rappelé  par  son  service,  retourna  de  son  côté  à 
Lunéville,  tandis  que  Voltaire  et  la  marquise  se  diri- 
geaient vers  Paris,  où  nous  les  trouvons  installés, 
dès  le  17  février2.  Le  poëte  y  débarquait  fort  souffrant, 
aux  trois  quarts  agonisant,  s'il  faut  l'en  croire,  et 
n'attendant  son  salut  que  d'une  livre  de  vraies  pilules 
de  Stahl,  qu'il  priait  sans  façon  le  roi  de  Prusse  de  lui 
envoyer,  sous  l'enveloppe  de  M.  de  La  Reynière,  ou, 
comme  jadis,  par  les  sieurs  Mettra. 

Sire,  ce  n'est  pas  le  tout  d'être  roi,  et  d'être  un  grand  homme 
dans  une  douzaine  de  genres,  il  faut  secourir  les  malheureux 
qui  vous  sont  attachés.  Je  suis  arrivé  à  Paris  paralytique,  et  je 
suis  encore  dans  mon  lit.  Vespasien  guérit  bien  un  aveugle; 
vous  valez  mieux  que  lui.  Pourquoi  ne  me  guérissez-vous  pas? 
Je  n'ai  encore  trouvé  rien  qui  me  fit  plus  de  bien  que  les  v  raies 
pilules  de  Stahl,  et  nous  n'en  avons  à  Paris  que  de  mal  contre- 
faites. Je  vois  bien  que  tout  mon  salut  est  à  Berlin.  Votre  Ma- 
jesté me  dira  peut-être  que  le  roi  Stanislas  est  mon  médecin,  et 
elle  me  renverra  à  lui.  Eli  bien!  sire,  je  prends  le  roi  Stanislas 
pour  mon  médecin,  et  le  roi  de  Prusse  pour  mon  sameur3. 

Quoique  moins  suivie,  leur  correspondance  allait 
toujours  son  train,  Frédéric  s'obstinant  à  l'attirer  en 

1.  Collé  cite  à  ce  propos  une  facétie  qui  caractérise  Lien  l'esprit 
de  cette  époque  sans  principes,  riant  et  s'amusant  de  tout,  et  dansant 
au  besoin  sur  une  lomLe  même,  comme  on  en  pourra  juger  à  la  mort 
de  la  pauvre  marquise.  «  ...sur  cela  quelqu'un  disoit  :  Mais  quelle 
diable  d'envie  a  donc  pris  ù  madame  du  Cluilelet  de  coucher  avec  son 
mari?  —  Vous  verre:,  répondit-on,  que  c'est  une  envie  de  femme 
çjrossc.  8  Journal  'Paris,   180,")),  t.  I,  p.  81.  Avril  1749. 

"2.  Le  roi  de  Pologne,  dans  une  lettre  dont  il  va  <*  tic  queslion  plus 
loin,  l'y  croit  établi  àèi  le  li  janvier  17  49  . 

:j.  Voltaire,  OEuvret  complètes  Ueuchot  ,  t.  LV,  p.  252,  263. 
Lettre  de  Voltaire  à  Frédéric;  Paris,  17  février  17  19. 


UN    POÈTE   ENTRE   DEUX   ROIS.  249 

Prusse,  Voltaire,  peu  pressé  au  fond  de  se  rendre  à 
ce  désir,  mais  entretenant  le  feu  sacré  et  payant  le 
prince  en  belles  paroles.  Si  le  poète  n'est  pas  à  Berlin 
et  s'il  est  à  Lunéville,  c'est  que  Lunéville  est.  près  des 
eaux  de  Plombières  et  que  l'on  ne  laisse  pas  de  proh- 
ter  de  ce  voisinage  pour  faire  durer  encore  quelques 
jours  une  malheureuse  machine  dans  laquelle  il  y  a 
une  âme  qui  est  toute  à  lui  '.  À  beau  mentir  qui  écrit 
de  loin,  et  Voltaire  n'est  pas  en  peine  pour  exagérer 
sa  faiblesse  et  ses  infirmités.  «  J'ai  une  maladie  qui 
m'a  rendu  sourd  d'une  oreille,  et  qui  m'a  fait  perdre 
mes  dents.  Les  eaux  de  Plombières  m'ont  laissé  lan- 
guissant. Voilà  un  plaisant  cadavre  à  transporter  à 
Postdam  2.  »  Notez  que  Voltaire  n'est  pas  allé  à  Plom- 
bières depuis  des  années,  et  qu'il  était,  comme  ou 
l'a  vu,  à  Paris,  lorsque  madame  du  Chàtelet  y  fit  en 
septembre  une  apparition  de  quelques  jours.  Avec 
Frédéric,  l'on  fait  bon  marché  de  Stanislas,  quoique, 
au  fond,  l'on  soit  enchanté  de  la  jalousie  et  du  dépit 
que  causent  ces  étapes  à  Commercy  et  à  Lunéville.  Il 
faut  que  Frédéric  sache  qu'il  est  au  mieux  avec  le  roi 
son  maître  et  ce  bon  roi  de  Pologne,  dont  la  cour  est 
un  séjour  enchanté.  Mais  de  quoi  ne  s'avise-t-il  pas  ? 
Il  s'imaginera  d'établir  des  relations  polies,  sinon  des 
liens  d'amitié,  entre  les  deux  souverains,  comme  cela 
ressort  notamment  de  cette  lettre  de  Stanislas  à  l'au- 
teur de   Sémiramis  :  «  Je  vous  suis  redevable,  mon 

1.  Vollaire,    OEuvres  complètes  (Ueuchol),  t.  LV,  p.  232.  Lettre 
de  Vollaire  à  Frédéric;  Cirey,  janvier  17  49. 

2.  Ibid.,  1.  LV,   p.  243.  Lettre  de  Voltaire  à  Frédéric;  à  Cirey, 
le  26  janvier  1749. 


2.'i0  LE   PHILOSOPHE   CHRÉTIEN. 

cher  Voltaire,  des  compliments  du  roi  de  Prusse,  et 
de  ceux  que  vous  lui  avez  fait  de  ma  part.  Notre 
goût  est  d'accord  sur  votre  sujet,  et  je  suis  bien 
flatté  d'avoir  les  mêmes  sentiments  qu'un  prince  que 
j'aime  et  estime  beaucoup.  C'est  à  vous  à  partager  les 
vôtres  entre  nous,  sans  exciter  notre  jalousie  '.  » 

On  voit  que  Stanislas  sait  prendre  le  ton  qu'affectent 
avec  le  poëte  les  têtes  couronnées,  au  moins  celles  qui 
ont  la  faiblesse  de  se  croire  philosophes  et  de  mettre  au 
jour  leurs  rêveries.  Philosophes  tous  deux,  Frédéric 
et  Stanislas  ne  seront  pas  de  la  même  école  ;  le  second 
est  aussi  religieux  et  aussi  croyant  que  le  premier  est 
demeuré  sceptique,  comme  l'indique  surabondamment 
le  titre  seul  de  son  livre  :  Le  Philosophe  chrétien. 
Voltaire  avait  confié  le  manuscrit  du  conte  de  Mem- 
non  au  duc  de  Lorraine,  qui  lui  envoyait  en  échange 
la  suite  de  son  Philosophe,  dont  l'auteur  de  Zaïre, 
avant  son  départ,  avait  lu  le  début.  «  Memnon  dira 
bien  qu'il  y  a  de  la  folie  à  vouloir  être  sage  ;  mais,  du 
moins,  il  est  permis  de  se  l'imaginer,  (le  Philosophe 
ne  mérite  pas  un  moment  de  votre  temps  perdu  pour 
le  parcourir,  mais  il  connaît  votre  indulgence  pour  se 
présenter  devant  vous.  Faites-lui  donc  grâce  en  faveur 
du  bonheur  qu'il  cherche  et  que  vous  lui  procurerez, 
si  vous  le  jugez  digne  de  vous  occuper  un  moment 2.  » 
Ainsi  les  rois  de  tout  grade  et  de  toute  fortune  s'in- 
clinent devant  cette  puissance  de  l'intelligence  qui,  en 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LV,  p.  24ti.  Lettre 
de  Stanislas  à  Voltaire  ;  à  Lunéville,  le  31  janvier  1 7  49. 

2.  îbid..,  I.  LV,  p.  247.  Lettre  de  Stanislas  à  Voltaire  ;  le  5 
janvier. 


STANISLAS   CONSULTE   SA   FILLE. 

tin  décompte,  vient  à  bout  des  bataillons  et  va  boule- 
verser le  vieui  monde  ;  bien  plus,  ils  sont  ses  coopé- 
rateurs  et  ses  complices.  Ils  font  et  soutiennent  des 
thèses,  selon  leurs  préjugés  et  leur  humeur,  s'en  rap- 
portant, quant  à  la  forme,  à  des  serviteurs  discrets, 
dont,  toutefois,  la  collaboration  n'est  pas  restée  un 
mystère.  Frédéric  faisait  dégrossir  sa  prose  et  ses  vers 
par  Jordan,  avant  de  les  soumettre  à  Voltaire;  il  y  au- 
rait de  la  mauvaise  grâce  à  refuser  ce  droit  à  Stanislas. 
Rousseau  veut  que  ce  soit  au  P.  Menoux  que  celui-ci 
confie  cette  mission  délicate  ';  il  est  désormais  dé- 
montré qu'elle  était  le  lot  de  son  secrétaire,  le  cheva- 
lier de  Solignac,  et  c'est  à  lui  qu'est  due  la  révision 
des  manuscrits  du  roi  de  Pologne,  recueillis  à  la  Bi- 
bliothèque de  Nancy  2.  S'il  faut  en  croire  l'auteur  de 
Zadig,  on  persuada  à  la  reine  que  Voltaire  et  madame 
du  Châtelet  n'avaient  que  trop  de  part  au  Philosophe 
chrétien;  et  ce  soupçon  seul  suffit  pour  établir  dans 
l'esprit  de  la  dévote  Marie  la  prévention  la  plus  forte 
contre  le  très-innocent  traité. 

Lorsque  j'étais  à  Luuéville,  écrivait  plus  tard  Voltaire  au 
maréchal  de  Richelieu,  le  roi  Stanislas  s'avisa  de  composer  un 
assez  nié  liocre  ouvrage,  intitulé  le  Philosophe  chrétien.  Il  en  fit 
corriger  les  fautes  de  français  par  son  secrétaire  Solignac,  et 
envoya  le  manuscrit  à  la  reine  sa  fille,  la  priant  de  lui  en  dire 
son  a\is.  Je  soupçonne  fort  celui  que  la  reine  consulta;  mais 
n'ayant  pas  de  certitude,  je  me  contenterai  de  vous  dire  que 
la  reine  manda  au  roi  son  père  que  le  manuscrit  était  l'ouvrage 
d'un  athée;  qu'on  voyait  bien  que  j'en  étais  l'auteur  et  que 

1.  J.-J.  Piousseau,  Œuvres  complètes  (Paris,  Dupont,  1824),  t.  1, 
p.  147.  Confession»,  part.  Il,  liv.  VIII. 

2.  Comte  d'Haussonville,  Histoire  de  la  réunion  de  la  Lorraine  ù 
la  France  (Paris,  Lévy,  ISGO).  t.  IV,  p.  282. 


2o2  LE  PANÉGYRIQUE  DE  LOUIS  XV. 

madame  du  Châtelet  et  moi  nous  le  pervertissions.  La  reine 
s'imagina  que  nous  étions  les  confidents  du  goût  du  roi  Sta- 
nislas pour  madame  de  Boufïïers;  que  nous  l'entraînions  dans 
l'irréligion  pour  lui  ôter  ses  remords.  Jugez  de  là  quelles  im- 
pressions elle  a  données  de  moi  à  Monsieur  le  Dauphin  et  à 
ses  filles  '... 

Un  seul  était  resté  indifférent  aux  avances  et  aux 
agaceries  du  poëte  ;  le  roi  de  France,  même  en  accor- 
dant faveurs  et  pensions,  avait  gardé  sa  froideur  et  ses 
airs  glacés.  Ce  n'avait  pas  été  faute  d'efforts  de  la  part  de 
l'auteur  du  Temple  de  la  Gloire,  qui,  malgré  le  peu 
de  succès  jusque-là  de  ses  tentatives,  avait  juré  de 
triompher  d'une  antipathie  inexplicable.  Voltaire  avait 
écrit  le  Panégyrique  de  Louis  XV,  qu'il  s'obstinait  à 
assimiler  à  Trajan  ;  il  imagina  de  le  faire  traduire  en 
quatre  langues,  latin,  anglais,  italien  et  espagnol, 
avec  l'intention  de  mettre  aux  pieds  du  roi  Très-Chré- 
tien «  ce  petit  monument  de  sa  gloire,  »  le  jour  où 
l'Académie  irait  en  corps  le  complimenter  au  sujet  de 
la  paix  2.  En  de  telles  occasions,  les  grands  corps  de 
l'État  avaient  pour  habitude  de  haranguer  le  monar- 
que ;  et  l'Académie,  depuis  longtemps,  était  en  pos- 
session des  mêmes  privilèges  3.  Ce  fut  le  maréchal  de 
Richelieu  4  qu'elle  choisit  pour  l'interprète  de  ses  sen- 
timents. Il  y  avait  là  goût  et  convenance.  Le  duc  ne 
trouva  rien  de  mieux,  à  son  tour,  que  de  charger  Voltaire 

1.  Voltaire,   OEuvres  complètes  (Beuchol),  t.   LV,  p.    403.  Lettre 
de  Voltaire  à  Richelieu;  août  17  50. 

2.  Voltaire,  Lettres  inédites  (Didier,  1857),   t.   I,  p.    179.  Lettre 
de  Voltaire  à  M.  Uerrier;  Paris,  4  février,  1749. 

3.  D'Alembert,  OEuvres   complètes  (Belin,    1818),    t.    Il,  p.    02. 
Éloge  du  président  Rose. 

4.  Richelieu  avait  été  créé  maréchal,  le  1 1  octobre  1748. 


L'ACADÉMIE  A   VERSAILLES.  253 

de  lui  composer  un  discours,  pas  trop  long,  qu'il  pût 
apprendre  et  réciter  sans  peine.  Celui-ci  s'exécuta 
avec  d'autant  plus  de  zèle  qu'il  comptait  bien  que 
Richelieu,  à  la  suite  de  sa  harangue,  ne  refuserait  pas 
de  présenter  la  polyglotte  de  son  Panégyrique^  reliée 
en  maroquin  bleu  aux  armes  royales,  avec  dentelles, 
filets  et  autres  magnificences. 

L'Académie  informée  par  une  lettre  de  M.  de  Maure- 
pas,  en  date  du  1 0  février,  qu'elle  serait  reçue  par  le  roi, 
le  vendredi  21  du  même  mois1,  se  rendait  à  l'heure 
désignée,  à  Versailles,  dans  la  galerie  du  château.  Fut-ce 
sa  sciatique  qui  le  retint,  ou  simplement  la  circonstance 
de  son  Panégyrique?  Voltaire,  quel  qu'en  soit  le  motif, 
ne  figure  pas  dans  le  chiffre  des  académiciens  présents, 
tous  considérables  soit  par  leur  notoriété,  soit  par  le 
rang  et  les  charges2.  La  députation  des  Quarante  dut 
attendre  avec  le  grand  Conseil  et  l'Université,  que  ce 
fût  son  tour  d'être  reçue.  La  galerie  était  remplie  de 
courtisans.  M.  de  Richelieu ,  qui  peut-être  repassait  men  - 
talementson  discours,  l'entend  tout  à  coup  réciter  à  ses 
côtés  :  il  avait  été  trahi,  joué  par  Voltaire,  qui  voulait 
apparemment,  en  le  prenant  au  dépourvu,  mettre  à  nu 
ce  que  pouvait  un  duc  et  pair  livré  à  ses  seules  res- 

1.  Et  non  le  25  février  comme  l'indiquent  la  Gazette  de  France 
du  1er  mars  1749,  p.  10S,  et  le  Mercure  de  France,  de  mars, 
p.  203,  qui  la  copie. 

2.  Voici  la  liste  des  membres  de  la  dépulalion  qui  s'élève  au  chiffre 
de  vingt-trois  :  le  maréchal  de  Richelieu,  le  duc  de  Saint-Aignan , 
Mirabaud,  l'abbé  d'Olivet,  le  président  Hénault,  l'abbé  Alary,  Car- 
dion,  Crébillon,  Monerif,  l'évêque  de  Mirepoix,  La  Chaussés,  Fonce- 
magne,  le  cardinal  de  Soubise.  l'abbé  Duresnel,  Marivaux,  l'évêque 
de  Baveux,  Rignon,  l'abbé  de  Remis,  l'abbé  de  la  Ville,  Duclos. 
Paulmy,  Gresset. 

m.  15 


254  BROUILLE   DE  VOLTAIRE    ET   DE   RICHELIEU. 

sources  !  Le  tour  était  sanglant.  M.  des  Granges,  maître 
des  cérémonies,  venait  chercher  les  trois  corps,  un 
peu  avant  cinq  heures,  pour  les  conduire  à  la  chambre 
du  roi  où  se  tenait  M.  de  Maurepas.  La  figure  nar- 
quoise de  ce  dernier,  si  alerte  à  saisir  le  moindre 
ridicule,  eût  inquiété  un  orateur  plus  rompu  aux 
secrets  de  la  rhétorique  que  ne  l'était  le  maréchal,  qui 
d'ailleurs  ne  se  démontait  pas  aisément.  Force  fut  bien 
d'improviser  un  compliment  qui  ne  dût  rien  à  Vol- 
taire ;  et  la  rage,  faute  d'autre  stimulant,  l'y  aida  appa- 
remment, car  nous  en  sommes  à  cet  égard  réduit  aux 
conjectures.  Après  la  harangue,  le  directeur,  selon 
l'usage,  nomma  au  roi  les  académiciens  présents'. 
C'eût  été  le  moment  d'offrir  le  Panégyrique  de 
Louis  XV.  Mais  le  petit-neveu  du  grand  cardinal 
n'était  pas  d'humeur,  plus  que  son  oncle,  à  pratiquer 
le  pardon  des  injures,  et  il  n'eut  rien  de  plus  pressé, 
lorsqu'on  se  fut  séparé,  que  de  retourner  à  l'auteur 
l'exemplaire  royal,  avec  un  mot  acerbe  où  il  lui  mandait 
qu'il  s'était  sans  trop  de  peine  passé  de  sa  besogne.  On 
se  met  à  la  place  du  trop  irritable  poëte  :  il  avait  dans 
son  cabinet  une  sorte  d'apothéose  de  Richelieu  peinte 
à  la  gouache,  œuvre  de  Beaudouin;  il  l'arracha  de  son 
cadre,  piétina  dessus,  et  la  livra  aux  flammes  avec  une 
vraie  furie.  Ce  malentendu,  car  c'en  était  un,  ne  pou- 
vait toujours  durer:  les  deux  confrères  se  rencontrèrent 
dans   une   maison   tierce,  une  explication   eut  lieu. 

1.  Secrétariat  de  l'Institut.  Copie  de  la  lettre  de  M.  de  Maurepas 
et  procès-verbal  de  la  réception  de  l'Académie  par  Sa  Majesté.  Du 
vendredi,  21  février  1749.  Il  l'a 1 1 1  remarquer  que  celle  scène,  dans 
les  Mémoires  de  Loiujchump,  se  trouve  placée  à  l'année  1 7  i  S . 


ILS   SE    RACCOMMODENT.  2oo 

Madame  du  Chàtelet  avait  eu  naturellement  commu- 
nication du  discours.  La  marquise  de  Boufflers  était 
présente,  quand  on  l'apporta  a  la  divine  Emilie  qui 
achevait  sa  toilette,  avant  L'heure  de  l'Opéra,  où  elles 
devaient  aller  ensemble;  elle  eut  l'indiscrétion  d'en 
vouloir  prendre  copie,  et  l'indiscrétion  non  moins 
grande,  de  retour  chez  elle,  de  permettre  la  même 
licence  à  ses  propres  amis.  Dès  le  lendemain,  on  en 
faisait  des  lectures  dans  vingt  salons  ;  nous  savons 
le  reste.  Ces  éclaircissements  donnés,  il  n'y  avait 
plus  lieu  de  se  garder  rancune,  l'on  s'embrassa,  et  la 
paix  fut  faite.  Mais  le  discours  n'avait  point  été  pro- 
noncé, et  le  panégyrique  remis. 

Longchamp,  toutefois,  non?  a  conservé  ce  morceau 
d'éloquence,  dont  le  début  semble  annoncer  la  sincé- 
rité d'un  stoïcien1.  «  Une  voix  faible  et  inconnue 
s'élève,  mais  elle  sera  l'interprète  de  tous  les  cœurs.  Si 
elle  nel'e.-tpas,  elle  est  téméraire  :  si  elle  flatte,  elle  est 
coupable  ;  car  c'est  outrager  le  trône  et  la  patrie  que  de 
louer  son  prince  de  vertus  qu'il  n'a  pas.  »  Et  ces  pié- 

1.  Voici  ce  qu'il  est  dit  du  Panégyrique,  dans  le  Commentaire  his- 
torique :  «  Une  chose,  à  mon  avis,  singulière,  c'est  qu'il  ne  donna 
point  sous  son  nom  le  Panégyrique  de  Louis  XV,  imprimé  en  1749, 
et  traduit  en  latin,  en  italien,  en  espagnol  et  en  anglais...;  l'auteur 
ne  loue  que  par  les  faits,  et  on  y  trouve  un  ton  de  philosophie  qui 
caractérise  tout  ce  qui  est  sorti  de  sa  main.  Ce  panégyrique  était  ce- 
lui des  ofliciers  autant  que  de  Louis  XV  :  cependant  il  ne  le  présenta 
a  personne,  pas  même  au  roi.  Il  savait  bien  qu'il  ne  vivait  pas  dans 
le  siècle  de  Pélisson.  Aussi  écrivait-il  à  M.  de  Formont,  l'un  de  ses 
amis  : 

Cet  éloge  a  très-peu  d'effet  ; 

Nul  mortel  ne  m'en  remercie  : 

Celui  qui  le  moins  s'en  soucie 

Est  celui  pour  qui  je  l'ai  fait. 


256  LIBÉRALITÉ  DE  L'ÉLOGE. 

cautions  oratoires  prises,  c'est,  on  le  pense  bien,  tout 
le  contraire  qui  aura  lieu.  Non-seulement  le  successeur 
de  Louis  XIV  sera  loué  à  l'égal  des  grands  hommes 
de  l'antiquité,  mais  encore  tout  le  monde,  dans  ce  dis- 
cours, aura  sa  part  et  sa  très-large  part  d'encens.  11 
n'est  pas  jusqu'aux  deux  frères  Paris,  qui  ne  soient 
traités  en  héros.  «  Ceux  qui  ont  fait  ainsi  subsister  nos 
armées,  s'écrie  le  panégyriste,  étaient  des  hommes 
dignes  de  seconder  ceux  qui  nous  ont  fait  vaincre.  » 
Et  c'est  ainsi  que,  le  cas  échéant,  Voltaire  sait  prêter 
sur  l'avenir  ou  payer  ses  dettes  de  reconnaissance  '. 

I.  Longchamp  et  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paris,  182G), 
I.  II,  p.  180  à  1 8 i .  — OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  XLVIII, 
p.  349. 


VII 


CATILINA.  -  NEWTON  ET   SAINT-LAMBERT.   -  NANINE. 
UN  SERMON   DE   VOLTAIRE. 


Voltaire  n'avait  pas  cessé  de  retoucher,  de  refondre 
SémiramiSy  qui  reparut,  le  10  mars,  et  obtint  six 
représentations  fructueuses1.  Cette  reprise,  à  laquelle  la 
foule  se  pressa,  avait  sa  signification,  à  la  suite  des  der- 
nières représentations  fort  peu  courues  de  Catilina. 
Ce  ne  fut  point  la  faute  de  madame  de  Pompadour  si  le 
succès  ne  fut  pas  plus  grand,  car  elle  servit  chaude- 
ment le  vieux  tragique,  et  avec  un  zèle  presque 
filial.  Aussi  celui-ci  s'empressa-t-il  de  dédier  sa 
tragédie  à  celle  qui  l'avait  si  puissamment  aidé  dans 
cette  dernière  bataille.  «  Il  y  a  longtemps,  lui  disait-il, 
qu'e  le  public  vous  a  dédié  de  lui-même  un  ouvrage 
qui  ne  doit  le  jour  qu'à  vos  bontés:  heureux  si  on 
l'eût  jugé  digne  de  sa  protectrice  !  Et  qui  ne  sait  pas 
les  soins  que  vous  avez  daigné  vous  donner  pour  retirer 
des  ténèbres  un  homme  absolument  oublié?  Soins 
généreux,  qui  ont  plus  touché  que  surpris.  Que  ne 

1.  Elles  produisirent  H475  livres.  Registre  de  la  Comédie. 


258  CATILINA. 

doit-on  pas  attendre  d'une  àme  telle  que  la  vôtre1?...  » 
C'avait  été,  en  effet,  un  événement  de  cour,  que  cette 
première  représentation.  Sémiramis  avait  obtenu  de 
la  munificence  royale  une  allocation  de  fonds  affectée 
à  l'achat  des  costumes  et  à  la  splendeur  de  la  mise  en 
scène.  Catilina  ne  pouvait  être  moins  bien  traité,  et 
jamais  jusque-là  sénat  romain  n'avait  été  aussi  riche- 
ment, aussi  superbement  attifé  :  des  toges  de  toile 
d'argent  avec  des  bandes  de  pourpre  et  des  vestes  de 
toile  d'or,  avec  profusion  de  festons  et  de  diamants 
faux.  «  On  a  trouvé  ce  sénat- Là  un  peu  pomponné, 
nous  dit  Collé  auquel  nous  empruntons  ces  détails, 
mais  cela  vaut  mieux  que  s'il  eût  été  mal  vêtu,  et  en 
vieil  oripeau.  »  Toutes  les  loges  et  une  partie  des 
places  étaient  louées  depuis  trois  mois.  Madame  de 
Pompadour  avait  voulu  assister  à  la  première  repré- 
sentation ;  et  le  roi,  qui  avait  pris  Crébillon  en  grande 
affection,  disait  à  la  marquise,  du  plus  loin  qu'il 
l'apercevait  :  «  Eh  bien!  avons-nous  gagné  notre 
procès?  avons-nous  réussi?  » 

Tout  censeur  royal  qu'il  fût,  l'auteur  de  Rhadamiste 
n'entendait  pas  malice  quant  à  ses  propres  vers;  et  la 
favorite  avait  dû  réclamer  amicalement  la  suppression 
de  douze  alexandrins  dans  lesquels  elle  eut  la  modestie 
de  se  reconnaître,  bien  qu'il  ne  fût  question  que  de 
Fui  vie.  La  parole  est  à  Probus  (acte  II,  scène  première)  : 

C'est  ainsi  que  toujours,  en  proie  à  leur  délire. 
Vos  pareilles  ont  su  soutenir  leur  empire; 


1.  Catilina  de  Crébillon.  20  décembre  1748.  Dédicace  à  madame 
de  Pompadour. 


LES  ADMIRATEURS   DE   CRÉBILLON.  2SI 

Car  vous  n'aimez  jamais.  Voire  cœur  insolent 
Tend  bien  moins  à  l'amour  qu'à  subjuguer  l'amanl! 
(Ju'on  vous  laisse  régner,  tout  vous  paraîtra  juste. 
Et  vous  mépriseriez  l'amant  le  plus  auguste, 
S'il  ne  sacrifiait  au  pouvoir  de  vos  yeux 
La  justice,  les  lois,  sa  patrie  et  ses  dieux 1  ! 

cela,  en  effet,  eût  pu  prêter  à  la  malignité  et  à  l'équi- 
voque, et  mieux  valait  en  demander  le  sacrifice. 

Quoi  qu'il  en  soit,  Crébillon  avait  ses  admirateurs, 
ses  admirateurs  passionnés,  qui  l'aimaient  avec  ses 
défauts,  peut-être  pour  ses  défauts,  très-coulants  sur 
l'incorrection,  le  mauvais  goût,  les  accents  sauvages 
de  ce  poëte  tragique  auquel  on  savait  gré  de  n'être 
pas  un  bel  esprit.  Sans  doute,  au  fond  de  cet  enthou- 
siasme, qu'on  s'en  rendît  compte  ou  non,  il  y  avait 
cette  antipathie,  cette  aversion  que  Voltaire  n'inspirait 
qu'à  trop  de  gens. 

Je  suis  admirateur  sincère  de  Catilina,  écrivait  l'auteur  des 
Lettres  persanes  à  Helvétius,  et  je  ne  sais  comment  cette  pièce 
m'inspire  du  respect.  La  lecture  m'a  tellement  ravi,  que  j'ai  été 
jusqu'au  cinquième  acte  sans  y  trouver  un  seul  défaut,  ou  du 
moins  sans  le  sentir.  Je  crois  bien  qu'il  y  en  a  beaucoup,  puis- 
que le  public  lui  en  trouve  beaucoup;  et  de  plus,  je  n'ai  pas  de 
grandes  connoissances  sur  les  choses  du  théâtre.  De  plus,  il  y 
a  des  cœurs  qui  sont  faits  pour  certains  genres  de  dramatique; 
le  mien,  en  particulier,  est  fait  pour  celui  de  Crébillon  :  et 
comme,  dans  ma  jeunesse,  je  devins  fou  de  Rhadamiste,  j'irai 
aux  Petites-Maisons  pour  Catilina.  Jugez  si  j'ai  eu  du  plaisir 
quand  je  vous  ai  entendu  dire  que  vous  trouviez  le  caractère 
de  Catilina  peut-être  le  plus  beau  qu'il  y  ail  eu  au  théâtre2... 

1.  Collé,  Journal  (Paris,  1805),  t.  I,  p.  le.  Décembre  17  4  8.  — 
D'Alembert,  Œuvres  complètes  (Belin,  1821),  t.  III,  p.  5C9.  Éloge 
de  CrébiUon. 

2.  Montesquieu,  Œuvres  complètes  (Paris,  De  Bure,  1847),  p.  704. 
Lettre  de  Montesquieu  à  Helvétius  (sans  date). 


260  PROFONDE   RANCUNE   DE  VOLTAIRE. 

Ce  zèle,  ce  concours,  cet  engouement  ne  pouvaient 
qu'accroître  le  dépit,  la  profonde  rancune  d'un  rival 
qui  discernait  à  merveille  ce  qu'il  y  avait  pour  lui 
de  malveillance  dans  cet  enthousiasme.  Toutefois  le 
succès  médiocre  de  Catilina  le  calma  en  le  rassurant. 
«  La  cabale  veut  bien  crier,  écrivait-il  triomphant  à 
d'Argental,  mais  elle  ne  veut  pas  s'ennuyer,  et  il  n'y 
a  personne  qui  aille  bâiller  deux  heures,  pour  avoir  le 
plaisir  de  me  rabaisser1.  »  Mais,  loin  de  l'arrêter  dans 
son  projet  de  refaire,  l'une  après  l'autre,  les  tragédies 
de  Crébillon,  les  partis  pris  de  la  haine,  l'opposition 
systématique  à  laquelle  il  se  heurtait,  n'avaient  d'autre 
effet  que  de  raffermir  encore  cette  volonté  implacable  ; 
et,  la  colère  aidant,  en  huit  jours  il  brochera,  lui  aussi, 
un  Catilina  qui  ne  sera  pas  joué  de  sitôt,  il  est  vrai. 

On  a  fait  Voltaire  jaloux  de  tous  les  succès  et  de 
toutes  les  gloires.  Piron,  La  Chaussée  le  disent  envieux 
et  l'accusent  d'avoir  mis  tout  en  œuvre  pour  entraver 
la  fortune  de  leurs  pièces.  Voltaire  était  passionné, 
haineux;  il  n'était  pas  envieux.  Est-on  plus  charmant, 
plus  affable,  plus  désintéressé  qu'il  ne  le  fut  à  l'égard 
de  Vauvenargues,  qu'il  traitait  en  ami  et  presque  en 
maître  ?  À  l'heure  même  où  l'apparition  de  Catilina 
le  rendait  si  soucieux,  il  applaudissait,  avec  une  joie 

1.  Voltaire.  Œuvres  complètes  (Beuehot),  t.  LV,  p.  228.  Lettre 
de  Voltaire  à  d'Argental;  le  31  décembre  1748.  Disons,  toutefois, 
que  si  l'on  compare  les  dix-neuf  représentations  de  Catilina  au  dix- 
neuf  premières  de  Sémirarnis,  c'est  le  vieux  Crébillon  qui  a  l'avan- 
tage du  chiffre.  Sémirarnis  ne  faisait  que  43100  livres  de  recettes, 
quand  Catialina  allait  à  45823.  Remarquons,  néanmoins,  et  cela  est 
significatif,  que  le  succès  s'accrut,  pour  Voltaire,  avec  les  représenta- 
tions, et  que  ce  fut  tout  le  contraire  pour  Crébillon. 


ARISTOMÈNE.  261 

sincère,  au  second  succès  de  Marmonlel,  dont  il  avait 
d'ailleurs,  autant  qu'il  était  en  lui,  facilité  les  débuts. 
Le  coup  d'essai  de  celui-ci  avait  été  des  plus  heureux, 
et  l'auteur  de  Zaïre  avait  exprimé  au  jeune  poëte  la 
part  qu'il  prenait  à  l'accueil  fait  à  son  Denysl.Aristo- 
mène  ne  le  trouva  ni  moins  chaud,  ni  moins  bien- 
veillant. A  en  croire  Marmontel,  son  attitude,  à  la 
représentation,  fut  celle  d'un  père;  il  lui  parut  aussi 
tremblant,  aussi  ému  que  lui-même.  Il  avait  voulu  se 
placer  derrière  lui,  dans  sa  loge,  prêt  à  jouir  de  son 
triomphe  ou  à  le  consoler  de  sa  chute. 

Aristomène  eut  autant  de  succès  que  Denis.  Voltaire,  à  cha- 
que applaudissement,  me  serrait  dans  ses  bras...  Certainement 
personne  ne  sent  mieux  que  moi  combien,  du  côté  du  talent, 
j'étais  peu  digne  de  lui  faire  envie;  mais  le  succès  était  assez 
grand  pour  qu'il  en  fût  jaloux  s'il  avait  cette  faiblesse.  Non, 
Voltaire  avait  trop  le  sentiment  de  sa  supériorité  pour  crain- 
dre des  talents  vulgaires.  Peut-être  qu'un  nouveau  Corneille 
ou  qu'un  nouveau  Racine  lui  aurait  fait  du  chagrin:  mais  il 
n'était  pas  aussi  facile  qu'on  le  croyait  d'inquiéter  l'auteur  de 
Zaïre,  à'Alzire,  de  Mérope  et  de  Mahomet 2. 

Tout  cela  est  fort  judicieux,  et  c'est  là  un  des  argu- 
ments les  plus  concluants  que  l'on  puisse  opposer  à 
ces  accusations  de  malveillance  et  d'envie  à  l'égard  du 
premier  venu,  un  Baculard  d'Arnaud,  un  Desforges- 
Maillard,  qui  ne  se  gênent  pas,  eux,  pour  laisser  en- 
tendre que  les  circonstances  seules  ont  fait  la  supériorité 
de  l'auteur  de  la  Eenriade.  «  Si  la  fortune,  disait  ce 

1.  Voltaire,  ÛEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  173,  179. 
Lettre  do  Voltaire  à  Marmonlel,  des  ]  3  et  15  lévrier  17  48. 

2.  Marmontel,  OEuvres  complètes  (Belin),  t.  1,  p.  100.  Mémoires, 
liv.  111. 

15. 


202  ÉTRANGE   MÉPRISE   DE   MARMONTEL. 

dernier,  m'avait  donné  comme  lui  la  faculté  de  vivre 
dans  un  loisir  doux  et  commode,  j'eusse  porté  mon 
vol  peut-être  aussi  haut  que  lui1...  »  On  sait  gré  àMar- 
montel  de  reconnaître  ce  qu'il  doit  à  son  maître,  encore 
que  ses  souvenirs,  comme  à  tant  d'autres,  le  fassent 
tomber  dans  une  étrange  méprise.  Toute  cette  scène, 
qu'il  raconte  avec  tant  de  complaisance,  est  de  pure 
confusion,  nous  nous  garderons  de  dire  de  pure  in- 
vention. Nous  ne  doutons  point  que  Voltaire  ne  se  fut 
conduit  comme  il  le  fait  agir,  s'il  eût  assisté  à  cette 
première  représentation;  mais  encore  fallait-il  qu'il  s'y 
trouvât.  Aristomène  futjoué  le  mercredi,  30  avril.  Le 
soir  même,  Voltaire  écrivait  à  l'auteur  :  «  Je  suis  arrivé 
à  Paris  trop  tard  pour  être  témoin  de  vos  succès.  La 
première  chose  que  j'ai  faite  a  été  de  m'en  informer, 
et  la  seconde,  de  vous  dire  que  j'y  suis  aussi  sensible 
que  vous-même'2.  »  Deux  jours  après,  il  lui  écrivait 
encore  :  «  Je  ne  pourrai  voir  demain  le  second  jour 
de  votre  triomphe.  Je  suis  obligé  d'accompagner  ma- 
dame du  Ghâtelet,  toute  la  journée,  pour  des  affaires 
qui  ne  souffrent  aucun  délai 3.  »  Marmontel,  qui  rédi- 
geait ses  mémoires  longtemps  après  les  événements 
de  sa  jeunesse,  se  sera  trompé  de  tragédie.  Disons, 
toutefois,  que  le  temps  presse,  que  Voltaire  ne  tar- 
dera pas  à  partir  pour  la  Prusse,  et  qu'il  ne  pourra 

1.  L'Amateur  d'autographes,  1er  janvier  18G5.  ie  année,  p.  9. 
Lettre  de  Desforges-Maillard  à  M.  de  Béarnais,  professeur  au  collège 
de  l'Oratoire,  à  ISantes  ;  Le  Croisic,  21  juin  17  53. 

2.   Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  27  2.  Lettre  de 
Voltaire  à  Marmontel  ;  mercredi  au  soir  (30  avril). 

3.  lhid.,  t.  LV,  p.  274.  Lettre  de  Voltaire  àMarmontel;  vendredi 
au  soir  (2  mai). 


OH    MADRIGAL   EN    PROSE.  263 

plus  assister  qu'à  la  Çléopàire  de  Marmontel.  Nous 
savons  d'ailleurs  qu'il  s'y  trouva,  et  dans  la  loge  grillée 
de  l'auteur  '.  Par  malheur,  si  Aristomènelut  un  succès, 
ce  fut  le  dernier  du  poète ,  dont  la  Cléopàtre  fut 
accueillie,  on  le  sait,  avec  peu  de  faveur  et  même  avec 
des  risées  que  provoqua  le  trop  ingénieux  aspic  de 
Vaucanson. 

Voltaire  était-il  en  disgrâce;  sa  protectrice  avait-elle 
tourné  complètement  à  l'ennemi,  comme  les  rivaux 
s'efforçaient  de  le  faire  croire?  Non,  assurément.  L'in- 
térêt de  celle-ci,  autant  que  son  penchant,  la  disposait 
favorablement  envers  ce  dispensateur  de  la  renom- 
mée, qui  savait  si  largement  d'ailleurs  reconnaître 
les  services.  L'auteur  de  Mérope,  lorsqu'il  eut  achevé 
son  histoire  de  la  guerre  de  1741,  que  venait  clore 
le  traité  d'Aix-la-Chapelle,  s'empressa  d'en  remettre 
une  copie  à  madame  de  Pompadour,  qui  dut  sans 
doute  avoir  des  éblouissements  à  la  lecture  du  dernier 
feuillet. 

Il  faut  avouer,  disait  le  moderne  Tacite  en  finissant,  que 
l'Europe  peut  dater  sa  félicité  du  jour  de  cette  pais.  On  ap- 
prendra avec  surprise  qu'elle  fut  le  fruit  des  conseils  pressans 
d'une  jeune  dame  du  plus  haut  rang,  céièbre  par  ses  charmes, 
par  des  talens  singuliers,  par  son  esprit  et  par  une  place  en- 
viée. Ce  fut  la  destinée  de  l'Europe  dans  cette  longue  querelle, 
qu'une  femme  la  commençât,  et  qu'une  femme  la  finît;  la  se- 
conde a  fait  autant  de  bien  que  la  première  avait  causé  de 
mal,  s'il  est  vrai  que  la  guerre  soit  le  plus  grand  des  fléaux  qui 
puissent  affliger  la  terre,  et  que  la  paix  soit  le  plus  grand  des 
biens  qui  puissent  la  consoler. 


1.  Voltaire,  Lettres  inédites  (Didier,  1857),  t.   I.    p.  19?.  Lettre 
de  Voltaire  à  mademoiselle  Clairon  (mercredi  20  maij. 


264  ILLUSION   DE   LA  FAVORITE. 

Quelle  était  l'intention  de  Voltaire  en  écrivant  ces 
lignes?  Ktait-ce  une  flatterie  sans  conséquence  et  qui 
ne  l'engageait  en  rien  dans  l'avenir,  ou  était-il  alors 
résolu  à  maintenir  des  éloges  excessifs  qui  ne  pouvaient 
abuser  personne?  Nous  ne  voyons  là,  nous  autres, 
qu'une  sorte  de  madrigal  en  prose,  d'un  tour  exquis, 
aussitôt  qu'il  n'est  que  cela,  mais  qui  devait  s'effacer 
à  la  publication.  Ce  n'était  pas,  toutefois,  la  pensée  de 
la  marquise.  Duclos,  auquel  nous  empruntons  cette 
piquante  anecdote,  après  avoir  cité  le  passage  qu'on 
vient  de  lire,  ajoute  :  «  C'est  madame  de  Pompadour  qui 
me  montra  cette  histoire  manuscrite  avec  une  sorte  de 
complaisance  ;  elle  ne  doutait  pas  que  cet  article  ne  fût 
un  jour  imprimé1.  »  Quelque  illusoire  que  nous  semble 
cette  espérance,  elle  n'était  point,  on  en  conviendra, 
de  nature  à  altérer  l'attachement  de  la  favorite  pour  ce 
courtisan  si  délié.  Mais  les  circonstances  n'étaient  pas 
propices;  et,  en  dépit  des  meilleures  intentions,  devant 
le  déchaînement  de  la  cour,  l'animosité  des  princesses 
et  l'antipathie  manifeste  du  maître,  madame  de  Pom- 
padour dut  se  renfermer  dans  une  excessive  réserve. 
Au  fond,  c'était  beaucoup  déjà  de  parer  les  coups,  de 

1.  Duclos,  Œuvres  complètes  (Belin,  1821),  t.  III,  p.  4G7.  De  La- 
place,  qui  avait  eu  communication  des  papiers  de  Duclos,  avait  repro- 
duit celte  page  curieuse  dans  ses  Pièces  intéressantes  et  peu  connues, 
(Bruxelles,  17  85),  t.  l,p.  207,  208.  On  la  trouve  encore  dans  la  Gale- 
rie de  l'ancienne  cour,  t.  VIII,  p.  59.  Restait  à  savoir  jusqu'à  quel  point 
l'on  pouvait  ajouter  foi  à  une  anecdote  de  cette  nature  sur  la  simple 
affirmation  du  narrateur.  A  l'heure  qu'il  est,  il  n'est  plus  de  doute 
possible;  le  manuscrit  Pompadour  se  trouve  à  la  Bibliothèque  d'Àix, 
provenant  de  la  bibliothèque  Méjanes,  et  il  contient,  en  effet,  le  pré- 
cieux passage  tel  que  Duclos  l'avait  transcrit.  Voltaire,  OEuvres  com- 
plètes (Beuchol),  t.  XXI,  p.  i. 


UNE  DERNIÈRE  GRACE.  265 

déjouer  la  malveillance;  mais  l'auteur  de  Sémiramis 

n'était  pas  homme  à  se  contenter  d'une  protection 
couarde,  nageant  prudemment  entre  deux  eaux,  et  il 
ne  pardonna  jamais  complètement  à  la  marquise  de 
n'avoir  pas  épousé  sa  cause  comme  la  sienne  propre. 
En  somme,  si  on  le  subissait  plus  qu'on  ne  l'affection- 
nait, iî  n'était  pas  disgracié.  Il  était  même,  vers  ce 
temps,  l'objet  d'une  faveur  spéciale,  et  Louis  XV  signait 
le  brevet  qui  lui  conservait  le  titre  de  gentilhomme 
ordinaire,  après  même  qu'il  se  serait  défait  de  sa 
charge. 

Aujourd'huy  27  may,  le  roy  étant  à  Versailles  ayant  agréé 
que  le  sieur  Arrouet  de  Voltaire  l'un  de  ses  gentilshommes  or- 
dinaires et  historiographe  de  France  se  démit  de  la  charge  de 
gentilhomme  ordre  de  Sa  M  té1  a  cru  ne  pouvoir  luy  témoigner 
d'une  manière  plus  distinguée  la  satisfaction  qu'elle  ressent  de 
ses  services  et  du  zèle  avec  lequel  il  travaille  à  l'histoire  du 
règne  de  Sa  Mté  qu'en  luy  conservant  l'honneur  que  cette 
charge  luy  donnoit  d'aprocher  près  de  sa  personne,  et  à  cet 
effet  elle  luy  a  permis  et  permet  de  servir  quelquefois  près 
d'elle  pendant  le  semestre  de  janvier  et  de  se  qualifier  du  titre 
de  l'un  de  ses  gentilshommes  ordinaires  dans  tous  les  actes  qu'il 
passera2... 

Voltaire  avait  donc  témoigné  l'intention  de  se  défaire 
de  sa  charge,  comme  semblent  le  donner  à  entendre 
les  termes  mêmes  du  brevet?  Si  l'on  en  pouvait  douter, 
le  Commentaire  historique  dissiperait  toute  incertitude 
à  cet  égard,  «  C'était ,  y  est-il  dit  en  parlant  du  don 
gratuit  de  la  charge  de  gentilhomme  ordinaire  de  la 

1.  Son  successeur  fui  le  comte  Dufour. 

2.  Archives  impériales.  0-93.  Registre  du  secrétariat  du  roi,  de 
l'année  17  49,  p.  189.  Brevet  qui  conserve  le  tilre  de  gentilhomme 
ordinaire  au  S.  de  Vollaire. 


260  VIE  MONDAINE  D'EMILIE.      ' 

chambre,  an  présent,  d'environ  soixante  mille  livres, 
et  présent  d'autant  plus  agréable  que,  peu  de  temps 
après,  il  obtint  la  grâce  singulière  de  vendre  cette  place, 
et  d'en  conserver  le  titre,  le  privilège  et  1  es  fonctions  '.  » 
L'on  flaire,  toutefois,  le  dépit  dans  ce  parti  pris. 
Soixante  mille  livres,  quelle  que  fût  la  parcimonie  du 
poëte,  n'étaient  pas  une  affaire,  et,  bien  que  titres, 
fonctions  et  privilèges,  lui  fussent  conservés,  c'était 
relâcher  le  lien  qui  l'attachait  à  la  cour;  et  sans  doute 
ne  s'y  fût-il  pas  déterminé,  sans  des  mécomptes  que 
son  imagination  grandissait  encore ,  et  la  découverte 
tardive  du  peu  de  goût  qu'il  inspirait  au  maître. 

Madame  du  Châtelet  avait,  de  son  côté,  l'existence 
la  plus  remplie  et  la  plus  agitée,  allant  dans  le  monde, 
allant  à  la  cour,  pénétrant,  sans  doute  à  la  suite  de 
Voltaire,  dans  les  plaisirs  intimes  de  la  favorite.  «le 
vais  demain,  écrivait-elle  à  Saint-Lambert,  à  la  date 
du  23  février,  à  une  répétition  des  cabinets,  ie  mesne- 
rois  une  vie  fort  heureuse  si  votre  idée  ne  venoit  pas 
sans  cesse  me  faire  sentir  que  tout  cela  n'est  pas  le 
bonheur  2.  »  Non,  ce  n'était  pas  le  bonheur  ;  mais  ce 


t.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (lîeuchot),  t.  XLVIII,  p.  34  i.  Com- 
mentaire historique. 

2.  Cabinet  de  M.  Feuillet  rie  Conches.  Lettres  autographes  de  madame 
du  Chûtelet  à  Saint-Lambert.  Lettre  73;  du  dimanche,  23  février 
17  49.  —  Les  Mémoires  du  marquis  d'Argenson  (Jannet),  t.  V,  p.  33. 
contiennent  une  lettre  de  madame  du  Châtelet  écrite  de  Lunéville  au 
ministre,  le  2  mars  1 7  49. 11  y  a  là  infailliblement  erreur  d'une  année  ; 
c'est  au  2  mars  de  l'année  précédente  qu'il  faut  la  classer.  Elle  était 
bien  alors  à  Lunéville,  et  nous  connaissons  une  lettre  manuscrite  de 
celle-ci  adressée  à  dom  Calmet,  deux  jours  après,  le  4  mars  1748. 
Nous  serrons  de  trop  près  la  marquise  pour  qu'elle  nous  ait  dérobé 
une  échappée  même  de  quelques  jours;  tout,   d'ailleurs,  dans   ses 


AGITATIONS   DE  SON   AME.  2fi7 

bonheur  auquel  elle  aspirait  n'était  et  ne  pouvait  être 
qu'une  succession  d'angoisses,  de  rapides  ivresses  sui- 
vies d'emportements,  de  scènes  violentes,  quand  la 
confusion,  des  remords  trop  justifiés,  ne  venaient  pas 
déchirer  cette  âme  en  proie  à  toutes  les  émotions  et  à 
tous  les  troubles.  Cette  mère  devait-elle  oublier  qu'elle 
introduisait  dans  une  famille  dont  la  fortune  ne  valait 
pas  la  naissance,  un  membre  étranger  qui  viendrait 
voler  une  part  à  laquelle  il  n'avait  nul  droit?  Il  y  avait 
aussi  la  honte  et  le  ridicule  de  devenir  grosse  à  un  âge 
où  des  femmes  plus  jeunes  sont  déjà  grand'mères;  et 
la  pauvre  marquise  n'appréhendait  pas  faiblement  le 
moment  prochain  où  il  lui  serait  impossible  de  cacher 
son  état.  Longchamp,  pms  haut,  nous  représente 
M.  du  Châtelet  allant  proclamer  superbement  sa  pater- 
nité future.  Il  nous  le  fait,  c'est  à  croire,  plus  ridicule 
qu'il  n'était.  Il  en  eût  d'ailleurs  été  ainsi ,  que  la  mar- 
quise se  fût  sans  doute  crue  dispensée  d'apprendre  à 
madame  de  Boufflers  ce  que  ses  fermiers  connais- 
saient depuis  longtemps.  Convenons,  toutefois,  qu'elle 
eût  pu  le  faire  plus  tôt;  car,  à  cette  date,  sa  situation 
n'était  pas  plus  ignorée  à  Paris  qu'en  Champagne  et 
probablement  en  Lorraine,  et  l'on  croyait,  qui  pis  est, 
savoir  même  à  qui  il  fallait  attribuer  cette  étrange 
paternité  '. 

Eh  bien,  il  faut  donc  vous  dire  mon  malheureux  secret  sans 
attendre  votre  réponse  sur  celui  que  ie  vs  demandois,  ie  sens 


épitres  à  son  amant,  indique,  avec  l'impatience  fiévreuse  de  le  revoir, 
l'inexorable  continuité  de  la  séparation. 

1.  Collé,  Journal  (Paris,  1805),  t.  I,  p.  80,  81  ;  avril  17  49. 


268  LETTRE  A  MADAME  DE  BOUFFLERS. 

que  vs  me  le  promettrez  et  que  vs  le  garderez,  et  vs  allés  voir 
qu'il  ne  poura  pas  se  garder  encore  longtems. 

le  suis  grosse,  et  vs  imaginés  bien  l'affliction  où  ie  suis, 
combien  ie  crains  pr  ma  santé,  et  même  pr  ma  vie,  combien 
ie  trouve  ridicule  d'acoucher  à  quarante  ans  (c'est  quarante-trois 
qu'il  faut  lire)  après  en  avoir  été  dix-sept  sans  faire  d'enfant, 
combien  ie  suis  affligée  pr  mon  fils,  ie  neveux  pas  le  dire  encore 
crainte  que  cela  n'empêche  son  établissement...  Personne  ne 
s'en  doutte,  il  y  parait  très-peu,  ie  comte  cependant  être  dans 
le  4  et  ie  n'ai  pas  encore  senti  remuer,  ce  ne  sera  qu'à  4 
mois  et  demi,  ie  suis  si  peu  grosse  que  si  i'avois  quelque  élour- 
dissement  ou  quelque  incommodité,  et  si  ma  gorge  n'étoit  pas 
fort  gonflée,  ie  croirois  que  c'est  un  dérangement.  Vs  sentes 
combien  ie  comte  sur  votre  amitié  et  combien  i'en  ai  besoin 
pr  me  consoler  et  pr  maider  à  suporter  mon  état,  il  me  seroit 
bien  dur  de  passer  tant  de  tems  sans  vs  et  d'être  privée  de  vs 
pendant  mes  couches,  cependant  cornent  les  aller  faire  à  Luné- 
ville,  et  y  doner  cet  embarras-là,  ie  ne  sais  si  ie  dois  asés 
comter  sur  les  bontés  du  roi  pr  croire  qu'il  le  désirât  et  qu'il 
me  laissât  le  petit  apartement  de  la  reine  que  i'ocupois,  car  ie 
ne  pourois  acoucher  dans  l'aile  à  cause  de  l'odeur  du  fumier, 
du  bruit,  et  de  l'éloignement  de  M.  de  V.  et  de  vs,  ie  crains 
que  le  roi  ne  soit  alors  à  Comerci,  et  qu'il  ne  voulût  pas  abré- 
ger son  voiage,  i'acoucherai  vraisemblablement  la  fin  d'août, 
ou  au  commencement  de  septembre  au  plus  tard  •... 

Ainsi,  ia  divine  Emilie  expiait,  par  plus  d'une  an- 
goisse, le  bonheur  intermittent  d'aimer  et  d'être  aimée. 
Si  son  caractère  ne  la  disposait  que  trop  à  s'alarmer, 
à  voir  les  choses  en  noir,  à  se  croire  trompée,  trahie, 
abandonnée,  il  faut  dire  que  le  flegme  de  Saint-Lam- 
bert était  bien  fait  pour  désespérer  une  nature  ardente 
qui  ne  se  livrait  pas  à  demi.  Un  des  crimes  de  celui-ci, 
l'un  de  ceux  que  pardonnent  le  moins  l'exil  et  l'éloi- 

1.  Cabinet  de  M.  Feuillet  de  Conches.  Lettres  autographes  de  madame 
du  Cliùlelet  à  Saint-Lambert.  Lettre  7  5;  de  Paris,  jeudi  3  avril 
1749. 


STANISLAS  A  TRIANON.  260 

gnement,  c'était  le  peu  d'empressement  et  d'exacti- 
tude à  donner  de  ses  nouvelles.  «  le  n'ai  point  de  lettres 
de  vs  encore  aujourd'hui,  s'écrie  la  pauvre  femme, 
cela  est  abominable,  cela  est  d'une  dureté  et  d'une 
barbarie  qui  est  au  dessus  de  toute  qualification  corne 
la  douleur  ou  ie  suis  est  au  dessus  de  toute  expres- 
sion, ne  soies  pas  cependant  excédé  de  mes  lettres, 
si  ie  n'en  reçois  pas  la  première  poste,  ie  ne  vs  écrirai 
plus  '...»  Elle  en  reçut  de  tendres,  qui  l'apaisèrent 
et  la  firent  passer  de  l'extrême  emportement  à  toute 
l'allégresse  d'un  cœur  auquel  il  fallait  aussi  peu  pour 
se  rassurer  que  pour  prendre  alarme  et  entrer  en  dé- 
fiance. La  santé  de  la  marquise  pouvait,  jusqu'à  un 
certain  point,  lui  servir  d'excuse.  «  Il  est  très  vrai,  lui 
écrivait- elle  peu  après,  que  depuis  huit  jours  i'ay  été 
si  incommodée  que  i'ai  été  forcée  de  me  faire  saigner 
sans  quoi  i'aurois  eu  le  même  accident  qu'à  Comerci, 
ie  suis  donc  venue  me  faire  saigner  ici,  afin  de  pou- 
voir aller  voir  le  roi  de  P.  (Pologne)  à  Trianou  où  ie  crois 
même  que  ie  m'établirai  pendant  son  séjour  ici 2.  » 

Stanislas,  en  effet,  projetait  une  apparition  à  la  cour 
de  France  après  Pâques.  Il  y  arriva  le  14  avril,  un  peu 
avant  le  jour  où  il  était  attendu,  selon  sa  coutume  3. 
Il  descendit  directement  à  Trianon,  avec  le  duc  Ûsso- 
linski,  le  marquis  de  Boufflers  et  M.  de  la  Galaizière. 
Son  voyage  avait  pour  but,  celte  fois,  de  voir  madame 


1 .  Cabinet  de  M.  Feuillet  de  Conehes.  Lettres  autographes  de  madame 
du  Chàtelel  à  M.  de  Saint-Lambert.  Lettre  7  7. 

2.  lbid.,  Lettres  autographes  de  madame  du  Chàtelel  à  Saint-Lam- 
bert. Lettre  7'J;  de  Versailles,   le  13  avril  1749. 

3.  Duc  de  Luynes,  Mémoires,  t.  IX,  p.  385  ;  mardi  lô  avril  17hU. 


270  MADAME  DU  CHATELET  L'Y  SUIT. 

l'infante  et  l'infante  Isabelle  '.  La  divine  Emilie,  ainsi 
qu'elle  l'annonçait  à  son  amant,  alla  s'établir  près  du 
roi  de  Pologne,  à  Trianon.  Malgré  sa  position,  elle  ne 
songeait  pas  à  \ivre  absolument  en  recluse  et  ne  re- 
nonçait point  à  accorder  au  monde  les  loisirs  que  lui 
laissait  Newton.  Elle  se  fit  envoyer  une  partie  de  sa 
garde-robe,  même  ses  robes  d'été,  ce  qui  fut  mal  pris 
par  Saint-Lambert,  qui  n'avait  pas  le  droit  de  se  mon- 
trer exigeant.  Le  marquis  était  pauyre  et  très-excu- 
sable sans  doute  de  penser  à  sa  fortune.  Il  se  remuait 
fort  alors  pour  obtenir  un  régiment  de  grenadiers,  ce 
qui  eût  eu  pour  premier  résultat  de  l'éloigner.  L'om- 
brageuse Emilie  ne  l'ignorait  pas,  elle  en  mourait 
d'indignation  et  de  peur;  et  elle  ne  sut  contenir  son 
amertume  en  présence  des  reproches  égoïstes  qui  lui 
étaient  adressés  si  inopportunément. 

De  quel  droit,  s'écrie-t-elle,  osés  vs  vs  fâcher  que  ie  fasse 
venir  mes  robes  d'été,  et  exiger  que  i'acouche  en  Loraine,  vs 
qui  n'êtes  pas  sûr  de  ne  pas  quitter  la  Luraine  pr  toujours 
dans  un  mois,  et  qui  sériés  déjà  à  votre  garnison  en  Flandres 
sans  le  refus  du  p.  (prince)  de  Beauvau,  quoi  vs  êtes  asés  per- 
sonel  pr  trouver  mauvais  que  ie  ne  m'engage  pas  irrévocable- 
ment à  faire  mes  couches  à  Lunéville,  et  cela  pr  que  i'y  sois 
en  cas  que  vs  y  restiés,  et  que  ie  coure  le  risque  d'y  acoucher 
sans  vs,  peu  vs  importe  où  ie  fasse  mes  couches  si  vs  n'êtes 
pas  à  Lunéville,  vs  voulés  bien  avoir  la  liberté  de  vs  séparer 
de  moi  pr  toujours  si  c'est  votre  avantage,  mais  vs  ne  voulés 
pas  que  ie  reste  ici  quinze  jours  de  plus  si  ma  santé  ou  mes 
affaires  l'exigent,  oh!  vs  en  voulés  trop  aussi,  ie  ne  marange 
point  pr  partir  ni  le  20  ni  le  \"  de  mai  ni  jamais  que  vs  ne 
soyés  décidé  sur  ces  grenadiers,  et  votre  indécision  (que  dis-ie 


1.  Voltaire,    OEuvres  complètes  (Beuchot),    t.    LV,   p.  247,  254. 
Lettres  de  Stanislas  à  Voltaire;  des  31  janvier  et  17  février  1749. 


SÉCHERESSE    DE  SAINT-LAMBERT.  271 

votre  iadéeision,  ce  n'esl  pas  vs  qui  êtes  indécis,  puisque  vs 
les  demandés  à  cor  et  à  cris)  devroit  me  décider  si  i'avois  un 
peu  de  courage1... 

Comme  avec  Voltaire,  les  colères,  les  violences,  les 
cris  de  passion  se  succèdent,  et  cette  lettre  est  une  des 
plus  véhémentes,  des  plus  amères,  des  plus  cassantes 
du  recueil.  Mais  tout  grands  que  sont  l'emportement 
et  le  ressentiment  de  l'injustice,  on  se  souvient  à  temps 
que  l'on  aime,  que  l'existence  entière  est  dans  cet 
amour;  on  faiblit  vers  la  fin,  et  la  dernière  phase  de 
cette  sortie  virulente  est  un  aveu  de  sa  propre  fai- 
blesse. Saint-Lambert  disposait  d'elle  à  sa  plus  grande 
commodité,  elle  le  sentait  et  le  lui  reprochait  assez 
brutalemeut  même.  Mais,  des  deux,  c'était  elle  qui 
aimait  le  plus,  elle  devait  donc  en  passer,  malgré  ces 
révoltes  stériles,  par  la  volonté  de  cet  homme  d'esprit, 
que  le  cœur  n'étouffait  point.  Douze  jours  après  cette 
épître  peu  tendre,  la  pauvre  femme  n'était  pas  loin  de 
rendre  les  armes  et  semblait  s'en  remettre  à  la  magna- 
nimité du  vainqueur.  «.  Peut-être  lui  disait-elle  avec 
une  visible  confusion  d'en  tant  accorder,  serois-ie  asés 
foible  pr  vs  aimer  et  pour  acoucher  à  Luné  ville  quand 
même  vs  n'iriés  pas  à  Nanci  mais  ie  serois  malheu- 
reuse et  tourmentée  et  ie  vs  tourmenterois.  Il  n'y  a 
que  ce  sacrifice  qui  puisse  remettre  le  calme  dans  mon 
cœur  et  ie  ne  vs  vois  aucune  raison  de  me  le  refuser J.  » 

1 .  Cabinet  de  M.  Feuillet  de  Gonches.  Lettres  autographes  de  madame 
du  Chûtelet  ù  Saint-Lambert.  Lettre  80;  de  Trianon,  le  jeudi  1?  avril 
1749. 

2.  If'id.,  Lettres  autographes  de  madame  du  Chàtelel  à  Saint-Lam- 
bert. Lettre  81;  de  Trianon,  mardi  29  avril  1749. 


272  DÉPART  DU  ROI  DE  POLOGNE. 

La  marquise  profita  du  séjour  du  roi  de  Pologne  à 
Trianon  et  de  la  facilité  de  l'approcher  pour  lui  dicter 
ses  conditions.  La  débonnaire  Majesté  lui  accorda  tout 
ce  qu'elle  demanda  avec  une  grâce  qui  doublait  le 
bienfait,  et  c'en  était  un  véritable,  dans  la  situation 
particulière  où  se  trouvait  madame  du  Châtelet. 

le  vs  ai  mandé,  écrivait-elle,  quatre  jours  après  au  jeune  mar- 
quis, qu'il  me  laissoit  le  petit  apartement  de  la  reine,  il 
ferme  le  grand,  et  i'en  suis  bien  aise,  ie  n'aurai  plus  cette 
pierre  d'achopement,  on  passera  par  l'escalier  de  la  marquise 
(madame  de  Boufflers)  et  qui  rend  à  son  petit  escalier,  et  il 
m'a  promis  un  petit  escalier  dans  la  chambre  verte  pr  aller 
dans  le  bosquet,  ce  qui  me  sera  fort  utile  dans  mon  dernier  mois 
où  il  faudra  me  promener  malgré  que  i'en  aie,  ce  poura  même 
être,  tout  l'été  le  passage  du  roy  pr  venir  chés  moi,  de  son 
peron  il  n'y  aura  qu'un  pas...  Le  roy  est  plein  de  bonne  vo- 
lonté pour  ma  petite  maison,  et  la  fait  meubler  sans  que  ie  lui 
aie  demandé1. 

Après  une  halte  de  quatorze  jours,  le  roi  de  Pologne 
quitta  la  cour  de  France,  le  28  avril.  Bien  qu'une  des  let- 
tres delamarquise  que  nous  venons  de  citer,  soit  datée, 
le  29,  de  Trianon,  il  est  présumable  que  madame  du 
Châtelet,  qui  n'avait  plus  de  motif  ni  de  prétexte  d  y 
séjourner,  alla  sans  plus  de  retard  rejoindre  son  ami  à 
Paris.  Ses  études,  la  dernière  main  à  donner  à  l'intro- 
duction du  livre  de  Newton  l'y  rappelaient.  Madame 
du  Châtelet  s'était  imposé,  comme  un  devoir  auquel 
elle  n'avait  pas  le  droit  de  se  soustraire,  l'obligation  de 
ne  quitter  qu'après  avoir  achevé  un  ouvrage  qu'elle 
ne  voulait  point  laisser  ébauché  et  que  la  mort  pouvait 

1 .  Cabinet  de  M.  Feuillet  de  Conelics.  Lettres  autographes  de  madame 
du  Chùtclet  à  Saint-Lambert.  Lettre  82  ;  du  3  may  de  l'an  1749. 


l'empêcher  de  terminer.  L'idée  d'une  fin  prochaine  la 
poursuivait,  quoi  qu'elle  en  eût,  et  au  moins  lui  sem- 
blait-il prudent  de  prendre  ses  sûretés  avec  l'avenir. 
Mais  il  fallait  faire  agréer  ce  prolongement  de  séjour  à 
Saint-Lambert  qui,  encore  une  fois,  était  sincère  dans 
son  affection,  si  son  affection  ne  brillait  que  médiocre- 
ment par  l'abnégation,  le  désintéressement  et  l'immo- 
lation. Nous  l'avons  vu  plus  haut  reprocher  à  sa  maî- 
tresse de  s'être  fait  envoyer  sa  garde-robe  d'été;  main- 
tenant, c'est  ce  maudit  livre  de  Newton  l'objet  de  ses 
récriminations,  de  ses  tendres  doléances.  Il  est  vrai 
que  le  mobile  de  ces  plaintes  n'avait  rien  que  d'obli- 
geant, et  qu'il  y  eûteu  mauvaise  grâce  et  quelque  péril 
à  maltraiter  un  amant,  dont  l'impatience  dans  sa  viva- 
cité même  est  le  témoignage  le  moins  équivoque  de 
l'attachement  qu'il  nous  porte.  Mais  c'est  ainsi  que 
l'entend  la  divine  Emilie.  Elle  prend  le  ton  le  plus  in- 
sinuant, elle  s'excuse,  elle  le  supplie  de  croire  qu'elle 
souffre  autant  et  plus  que  lui  de  cet  éloignement,  et 
que,  si  elle  demeure,  quand  son  cœur  l'appelle  à  ses 
côtés,  c'est  qu'elle  obéit  à  un  devoir  d'honneur  qu'il 
comprendra  le  premier.  Au  moins  qu'il  ne  s'avise  pas 
de  penser  qu'elle  donne  ce  temps  qui  lui  appartient,  à 
la  dissipation,  au  plaisir,  aux  distractions  du  monde! 


Non.  il  n'est  pas  possible  à  mon  cœur  de  vs  exprimer  com- 
bien il  vs  adore,  l'impatience  extrême  où  ie  suis  de  me  rejoin- 
dre à  vs  pr  ne  vs  quitter  jamais...  Ne  me  reprochés  pas  mon 
Newton  i'en  suis  asés  punie,  ie  n'ai  iamais  fait  de  plus  grand 
sacrifice  à  la  raison  que  de  rester  ici  pr  le  unir,  c'est  une  be- 
sogne afreuse  et  pr  laquelle  il  faut  une  tête  et  une  santé  de 
fer,  ie  ne  fais  que  cela  ie  vs  iure,  et  ie  me  reproche  bien  le  peu 


274  COMPLÈTE  SÉQUESTRATION. 

de  tems  que  i'ai  doné  à  la  société  depuis  que  ie  suis  ici,  quand 
ie  songe  que  ie  serois  actuellement  avec  vs1... 

Mêmes  excuses  dans  cette  autre  lettre  que  nous  vou- 
drions pouvoir  reproduire  en  entier,  et  qui  éclaire 
d'une  façon  si  complète  le  peu  de  temps  qu'elle  passa 
à  Paris,  depuis  son  retour  de  Trianon. 

Mon  départ  ne  dépend  pas  absolument  de  moi,  mais  de  Gé- 
rant et  de  la  difficulté  de  ce  que  ie  fais,  j'y  sacrifie  tout,  jusqu'à 
ma  figure,  ie  vs  prie  de  vs  en  souvenir,  si  vs  me  trouvés  chan- 
gée. Savés  vs  la  vie  que  ie  mené  depuis  le  départ  du  roy,  ie  me 
levé  à  neuf  heures  quelquefois  à  huit,  ie  travaille  jusqu'à  trois, 
ie  prens  mon  café  à  trois  heures  ie  reprens  le  travail  à  quatre, 
ie  quitte  à  dix  pour  manger  un  morceau  se;ile.  le  cause  jusqu'à 
minuit  avec  M.  de  Y.  qui  assiste  à  mon  souper  et  ie  reprens  le 
travail  à  minuit  jusqu'à  cinq  heures,  quelquefois  i'attens  après 
M.  Cléraut,  et  i'emploie  le  tems  à  mes  afaires  et  à  revoir  mes 
épreuves.  Madame  du  Défaut,  31.  de  Y.  tout  le  monde  sans  ex- 
ception est  refusé  pr  souper  et  ie  me  suis  fait  une  loi  de  ne  plus 
souper  dehors  pr  pouvoir  finir.  le  conviens  que  si  i'avois  mené 
cette  vie  depuis  que  ie  suis  à  Paris,  i'aurois  fini  à  présent,  mais 
i'ai  commencé  par  avoir  beaucoup  d'afaires,  ie  me  suis  livrée 
à  la  société  le  soir,  ie  croiois  que  la  iournée  me  sufiroit,  i'ay 
vu  qu'il  falloit  ou  renoncer  à  aller  acoucher  à  Lunéville  ou 
perdre  le  fruit  de  mon  travail  en  cas  que  ie  meure  en  couche. 

...  Ma  santé  se  soutient  merveilleusement,  ie  suis  sobre,  et 
ie  me  noie  d'orgeat,  cela  me  soutient,  mon  enfant  remue  beau- 
coup, et  se  porte  à  ce  que  i'espère  aussi  bien  que  moi.... 

Il  faut  que  ie  vs  réponde  à  la  crainte  que  vs  avés  d'être  seul 
avec  M.  du  Chàtelet,  il  ne  dépend  pas  absolument  de  moi  de  vs 
en  garantir,  et  si  vs  aimés  mieux  me  voir  dix  ou  douze  jours 
plus  tard  que  de  risquer  cet  accident,  ie  n'ay  rien  à  vs  dire,  il 
me  semble  que  vs  mettes  cela  dans  la  balance,  et  vs  devés  sen- 
tir l'effet  que  cela  fait  sur  moi... 

Le  voiage  du  roi  à  Comerci  me  chagrine,  si  ie  ne  puis  pas 
partir  quand  il  partira,  il  faudra,  ie  crois,  engager  M.  du  Chû- 

1.  Cabinet  de  M.  Feuillet  de  Conçues.  Lettres  autographes  de  madame 
du  Chàtelet  ù  Saint-Lambert.  Lettre  87  ;  du  18  mai  1749. 


UNE  MÈRE  COUPABLE.  27o 

teletà  va  mener  à  Comerci,  vous  emparer  du  cite  du  cxalieux 
curé,  et  ie  ne  tarderai  pas,  i'espère  à  vs  en  faire  partir  "... 

Cette  longue  épître  finissait  par  deux  passages  ca- 
ractéristiques et  qui  en  disent  trop  par  eux-mêmes 
pour  nécessiter  d'amples  commentaires.  «  Te  ne  puis 
rien  aimer  que  ce  que  ie  partage  avec  vs,  car  ie  n'aime 
pas  Newton,  au  moins,  ie  le  finis  par  raison  et  par 
honeur,  mais  ie  n'aime  que  vs.  »  Nous  l'avons  déjà 
vue  renier  Newton,  par  cette  faiblesse  de  femme  sub- 
juguée qui  ne  peut  faire  naître  en  nous  qu'une  indul- 
gente et  sympathique  pitié.  C'est  encore  de  la  pitié, 
mais  une  pitié  d'une  tout  autre  nature,  que  nous  in- 
spire cette  mère,  dont  le  cœur  pourtant  était  loin  d'être 
fermé  à  ses  enfants,  quand  elle  ose  écrire  cette  phrase 
qui  semble  si  simple,  qui  n'est  qu'une  précaution  et 
qui  l'eût  fait  sûrement  mourir  de  remords  et  de  honte, 
s'il  lui  eût  été  possible  de  descendre  en  elle-même  : 
«  le  prie  M.  B  'madame  de  Bouftlers)  de  garder  mon  fils 
sous  prétexte  de  comédies,  il  ne  ferait  que  vous  embar- 
rasser à  Cirey 2  !  » 

Madame  du  Châtelet,  qui  passe  aisément  de  la  ten- 
dresse à  l'aigreur,  adresse  à  son  amant  un  reproche 
que  l'on  n'a  peut-être  pas  compris  suffisamment  et 
qu'il  n'est  pas  inutile  d'expliquer.  Pour  voir  plus  tôt  le 
jeune  capitaine  aux  gardes  lorraines,  elle  avait  trouvé 
un  expédient  des  plus  naturels  et  qui  eût  dû  être 
accueilli  avec  reconnaissance;   c'était  de  s'arranger 

1 .  Cabinet  de  M.  Feuillet  deConches.  Lettres  autographes  de  madame 
du  Chûtelel  à  Saint-Lambert.  Lettre  80. 

2.  Ibid.,  Lettres  autographes  de  madame  du  Châtelet  à  Saint-Lam- 
bert. Lettre  89. 


276  M.    DU   CHATELET   DANS   LE  TÈTE-A-TÊTE. 

avec  M.  du  Châtelet  pour  venir  au-devant  d'elle.  Il  n'y 
avait  pas  à  user  d'une  bien  grande  finesse;  il  paraît 
même  que  le  débonnaire  mari  en  fit  la  proposition  : 
et  la  divine  Emilie  de  s'écrier,  dans  toute  la  joie 
de  son  âme ,  à  cette  nouvelle  :  «  Mon  Dieu  !  que 
M.  du  Châtelet  est  aimable  de  vs  avoir  offert  de  vs 
amener  M  »  Le  marquis  était  brave  et  bon  homme, 
inoffensif,  complaisant,  de  mœurs  douces,  avait  de 
grands  airs  au  besoin,  comme  il  convenait  à  un  per- 
sonnage de  son  rang  et  de  sa  naissance  ;  mais,  nous  le 
savons  de  vieille  date,  son  génie  était  médiocre,  et 
madame  de  Grafîgny  ne  nous  a  pas  laissé  ignorer  le 
peu  de  cas  que  l'on  faisait  de  lui  à  Cirey.  Comme  son 
cousin  Trichâteau,  il  n'eût  pas  été  le  voisin  que  l'on 
eût  recherché  à  table  ou  dans  la  conversation,  et  il 
fallait  la  supériorité  de  la  femme  pour  faire  accepter  la 
nullité  du  mari.  «  Le  roi  n'avait  nullement  la  fureur  de 
M.  du  Châtelet,  qui  l'ennuie  tant  qu'il  veut,  »  nous  dit 
Collé,  cette  fois,  bien  renseigné.  Encore  un  coup,  le 
marquis,  homme  excellent,  n'avait  que  le  tort  très- 
grave  assurément  d'être  ennuyeux  ;  et  lorsque  sa 
femme  songea  à  se  servir  de  lui,  pour  ménager  à  son 
amant  et  à  elle  une  plus  prochaine  entrevue,  Saint- 
Lambert  ,  comme  aux  approches  des  lèvres  d'une 
boisson  trop  amère,  ne  sut  réprimer'  une  légère  gri- 
mace. Madame  du  Châtelet  dut  être  blessée,  et  elle 
estima  avec  raison  qu'elle  méritait  bien  le  sacrifice  de 
quelques  heures  et  de  quelques  jours  d'ennui.  D'ail- 


I .  Cab-net  de  M.  Feuillet  de  Couches.  Lettres  autographes  de  madame 
du  Chatelel  à  Saint-Lambert.  Lettre  87  ;  du  18  mai  1749. 


EMPLOI    DU   TEMPS.  277 

leurs  elle  était  unie  à  M.  du  Chàtelet,  et,  quelque- 
abîme  qui  sépare  deux  époux,  il  survit  une  certaine 
responsabilité  à  laquelle  on  ne  se  soustrait  point  ;  tout 
en  trompant  son  mari,  l'on  porte  encore  son  nom,  et, 
partant,  cet  homme  qui  nous  est  en  réalité  si  indifférent, 
peut  aussi  bien  encore  flatter  notre  amour-propre  que 
l'humilier.  En  somme,  la  marquise,  qui  aime  les  que- 
relles, cherche-t-elle  peut-être  chicane  au  futur  poëte 
des  Saisons  ;  et  ce  qui  nous  le  ferait  croire,  c'est  que, 
quelques  lignes  plus  loin,  dans  la  même  lettre,  elle  lui 
recommande  de  se  faire  conduire  à  Commercy  par 
M.  du  Chàtelet. 

Mais  les  détails  les  plus  intéressants  et  les  plus 
piquants  de  cette  lettre  sont,  à  coup  sûr,  ceux  qu'elle 
donne  sur  son  lever  et  son  coucher,  l'emploi  de  ses 
heures,  le  travail  opiniâtre  auquel  elle  se  livre  pour 
achever  le  plus  rapidement  cet  odieux  ouvrage  qu'elle 
ne  croirait  pas  pouvoir  abandonner  sans  se  manquer  à 
elle-même.  Mais  cette  besogne,  à  laquelle  elle  est  rivée, 
elle  ne  la  fait  pas  seule,  elle  y  est  aidée  par  un  savant  qui, 
sans  le  soupçonner,  tient  son  bonheur,  sa  vie  en  ses 
mains,  Clairaut,  pour  tout  dire,  un  ami  de  vieille  date, 
qu'elle  associait  à  Maupertuis  dans  son  affection  et  ses 
études.  Tout  l'hiver  de  1734,  durantl'éloignement  forcé 
de  Voltaire,  il  s'était  montré  des  plus  assidus  auprès  de 
la  jeune  femme,  qu'il  ne  venait  pas  voir  autant  qu'elle 
l'eût  désiré.  Cependant,  à  cette  époque  surtout,  le  cœur 
de  la  marquise  était  trop  plein  de  Voltaire,  pour  qu'il 
fût  possible  d'admettre  dans  leurs  rapports  autre  chose 
qu'un  commerce  parfaitement  innocent.  Quant  à 
lui,  loin  de  prendre  ombrage,  il  s'engoue  de  Clai- 
m.  ig 


278  CLAIRAUT. 

raut,  lui  failfète  à  Cirey  où  celui-ci  avait  eu  l'héroïsme, 
à  l'exemple  de  Maupertuis,  de  visiter  les  deux  amis  : 
«  Un  des  meilleurs  géomètres  de  l'univers,  écrit-il  à 
Thiériot,  et  sans  contredit  aussi  un  des  plus  aimables 
hommes,  quitte  Cirey  pour  Paris. 

Et  c'est  la  seule  faute  où  tomba  ce  grand  homme1.  » 

Clairaut  s'est  mis,  présentement,  a  la  disposition  de 
la  marquise  ;  elle  s'enferme  avec  lui,  et  ils  passent  une 
partie  des  journées  à  vérifier  les  calculs  et  à  poursuivre 
cette  révision  avec  le  soin,  la  sévérité,  le  scrupule 
qu'exige  un  pareil  travail.  Yoltaire  et  le  ménage  du 
Châtelet  tenaient  à  loyer  une  maison  de  la  rue  Tra- 
versière-Saint-Honoré,  «  Traversine,  »  comme  on  disait 
alors,  et  s'étaient  partagé  les  étages.  Le  poëte,  qui 
avait  son  ménage  monté,  occupait  le  premier  étage. 
Depuis  quelque  temps,  se  sentant  plus  souffrant,  il 
s'était,  selon  son  habitude,  imposé  une  diète  rigou- 
reuse, et  ne  se  soutenait  guère  qu'avec  d'abondantes 
libations  de  thé  vert.  Cette  hygiène,  qui  tendait  à 
l'isoler,  avait  sans  doute  amené  madame  du  Châtelet  à 
moins  compter  sur  lui  pour  les  repas.  Un  jour,  étant 
sorti  pour  des  courses,  il  se  trouva  en  appétit,  et 
demanda  à  souper  de  meilleure  heure.  Longchamp  fut 
dépêché,  en  conséquence,  auprès  de  la  marquise  et  de 
l'académicien  pour  les  prier  de  descendre.  Ceux-ci, 
enfoncés  dans  leurs  calculs,  requièrent  le  quart  d'heure 
de  grâce,  qui  leur  est  accordé.  Mais  la  demi-heure 

1.  Vollaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LUI,  p.  538.  Lettre 
de  Vollaire  à  Thiériot;  le  24  mars  17  39.  Vers  de  la  Mort  de  César , 
cal.  11,  scène  IV. 


ONE  SCÈNE  DE  VOLTAIRE.  271 

s'écoule,  .-ans  que  personne  ne  bouge.  Longchamp  est 
envoyé  de  nouveau,  il  frappe,  on  lui  crie  :  «  nous  des- 
cendons. »  Sur  cela,  le  poète  fait  servir,  s'assied  à  table 
et  attend.  Les  minutes  se  succèdent,  les  plats  se  figent, 
et  nulle  apparence  que  l'on  s'exécute  de  sitôt.  Il 
n'y  tient  plus.  Ce  moribond,  ce  perclus,  cet  infirme 
bondit ,  s'élance  dans  l'escalier  qu'il  enjambe  quatre  à 
quatre,  essaye  d'ouvrir  et  trouve  la  porte  fermée  à  la 
clef.  Évidemment  on  ne  voulait  point  être  dérangé.  La 
précaution  était  excessive,  et,  à  premier  examen,  elle 
peut  paraître  étrange1.  Mais,  en  dépit  des  insinuations 
de  Longchamp  qui,  d'ailleurs,  anticipe  d'une  année  sur 
les  événements  (ce  qui  n'est  pas  ici  sans  importance), 
la  marquise  et  Clairaut  alignaient  des  chiffres  en  tout 
bien  et  tout  honneur  ;  et,  lors  même  que  Voltaire  eût 
cru  devoir  prendre  en  main  la  défense  des  droits  de 
Saint-Lambert,  sa  sollicitude  et  ses  ombrages  eussent 
porté  à  faux.  Mais  Voltaire  jaloux,  après  l'épreuve 
qu'il  a  subie  et  dont  il  a  su  triompher  !  Il  n'y  a  guère 

1.  Tous  ces  Bayante  n'en  étaient  pas  moins  hommes,  avec  loules 
les  faiblesses  el  tous  les  entraînements  de  l'humanité.  La  réputation 
de  .Matiperluis  n'était  plus  à  faire  à  cet  égard,  et  Clairaut  n'était  pas 
moins  galant  que  son  colli'gue,  avec  plus  de  jeunesse.  Treize  ans  après 
(1762J  ,  il  est  vrai  ,  .Morellet  nous  le  montre  acoquiné  avec  une  demoi- 
selle G***,  qui  demeurait  chez  lui,  parce  qu'en  homme  laborieux  et 
appliqué,  il  tenait  à  avoir  sous  la  main  les  choses  dont  il  avait  besoin. 
«  C'étoït  une  assez  bonne  fille,  qui  a  tenté  depuis  de  s'empoisonner 
pour  l'amour  d'un  M.  Le  Blanc,  parce  qu'il  n'avoit  pas  voulu  l'épou- 
ser après  lui  en  avoir  fait  la  promesse;  mais  pour  se  dépiquer  elle  a 
épousé  dans  1  année  un  autre  H.  Le  Blanc,  auteur  tragique  Le  Blanc 
de  Guillet,  l'auteur  de  Mmneê  Capac  el  des  Druides ).  Klle  aimoit  alors 
Clairaut.  qui  lui  avoil  enseigné  assez  de  calcul  pour  l'aider  dans  ses 
éludes  astronomiques.  »  L'abbé  Morellet,  Mémoires  (Paris,  1821), 
t.  I,  p.  120,  121. 


280  SOUPER  SILENCIEUX. 

d'apparence.  Il  semble,  en  définitive,  s'être  chargé  lui- 
même  de  renverser  toute  interprétation  malveillante 
sur  une  intimité  purement  scientifique  : 

...  A  l'égard  du  Commentaire  algébrique,  écrivait-il  plus  tard, 
c'est  un  ouvrage  au-dessus  de  la  traduction.  Madame  du  Châ- 
telet  y  travailla  sur  les  idées  de  M.  Clairaut;  elle  y  fit  tous  les 
calculs  elle-même;  et  quand  elle  avait  achevé  un  chapitre, 
M.  Clairaut  l'examinait  et  le  corrigeait.  Ce  n'est  pas  tout;  il 
peut  dans  un  travail  si  pénible  échapper  quelque  méprise  :  il 
est  très-aisé  de  substituer  en  écrivant  un  signe  à  un  autre. 
M.  Clairaut  fesait  encore  revoir  par  un  tiers  les  calculs,  qui 
étaient  mis  au  net;  de  sorte  qu'il  est  moralement  impossi- 
ble qu'il  se  soit  glissé  dans  cet  ouvrage  une  erreur  d'inatten- 
tion; et  ce  qui  le  serait  du  moins  autant,  c'est  qu'un  ouvrage 
où  M.  Clairant  a  mis  la  main  ne  fût  pas  excellent  en  son  genre  '. 

Bien  que  l'on  eût  pu  croire  l'auteur  de  Zaïre  poussé 
par  une  Euménide,  toute  cette  fureur  n'avait  d'autre 
cause  que  l'attente  prolongée  qu'on  lui  imposait.  Il 
enfonce  la  porte  d'un  coup  de  pied,  à  la  grande  frayeur 
des  deux  algébrisants,  qui  durent  se  lever  et  le  suivre; 
et  Voltaire,  de  s'écrier  en  redescendant  l'escalier  : 
«  Vous  êtes  donc  de  concert  pour  me  faire  mourir?  » 

Ordinairement,  dit  Longchamp,  leur  souper  était  gai  et  très- 
long;  ce  jour-là,  il  fut  très-court,  on  ne  mangea  presque  point; 
chacun  d'eux,  les  yeux  fixés  sur  son  assiette,  ne  disait  mot. 
M.  Clairaut  se  retira  de  bonne  heure,  et  ne  revint  point  de 
quelque  temps  à  la  maison.  On  se  raccommoda  pourtant  à  la  fin; 
madame  du  Chàtelet,  avec  son  adresse  ordinaire,  vint  à  bout  de 
calmer  les  esprits  de  part  et  d'autre.  M.  Clairaut  revint,  on 
continua  la  révision  du  commentaire  newtonien,  et  on  ne  man- 
qua plus  de  se  trouver  avec  exactitude  au  rendez-vous  du 
souper2.  » 

1.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beachot),  t.  XXXIX,  p.  416.  Êlorje 
historique  de  madame  la  marquise  du  Chàtelet.  1752. 

2.  Longchamp  et  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paris,  1826), 
t.  11.  p.  175,  176,  177. 


LA  TASSE  CASSÉE.  281 

Voltaire  passa  une  mauvaise  nuit,  un  peu  confus 
sans  doute  de  cette  étrange  sortie.  Madame  du  Châtelet 
eût  été  en  droit  de  lui  en  garder  rancune  ;  mais  ses 
propres  torts  l'obligeaient  à  plus  d'indulgence  et  de 
mansuétude,  et  apparemment  céda-t-elle  à  une  consi- 
dération de  ce  genre,  le  lendemain  matin,  en  envoyant 
chez  le  poète  lui  demander  s'il  aurait  pour  agréable 
qu'elle  vint  prendre  son  café  avec  lui.  Sur  sa  ré- 
ponse affirmative  elle  descendait ,  un  instant  après , 
tenant  à  la  main  un  déjeuner  de  porcelaine  de  Saxe, 
qu'elle  affectionnait  particulièrement  et  qui  était  un 
bijou,  à  ne  s'en  rapporter  qu'à  la  description  sédui- 
sante que  nous  en  fait  Longchamp.  Tout  en  goûtant, 
elle  met  doucement  la  conversation  sur  la  petite  scène 
de  la  veille  et  veut  démontrer  à  son  ami  qu'il  s'est 
emporté  à  tort.  Elle  s'était  rapprochée  de  son  fauteuil; 
Voltaire,  qui  l'écoutait  assez  froidement,  se  redresse 
tout  à  coup  comme  pour  la  faire  asseoir,  et  la  heurte  , 
"  en  se  levant.  Ce  mouvement  fit  échapper  des  mains  de 
la  divine  Emilie  la  tasse  et  sa  soucoupe  qui  allèrent 
tomber  sur  le  parquet  et  se  briser  en  mille  éclats. 
Longchamp  accourt  au  bruit  et  arrive  assez  à  temps 
pour  entendre  la  marquise  décocher  à  l'auteur  de  la 
Henriade  quelques  mots  foudroyants,  en  anglais,  et 
disparaître  avec  toutes  les  marques  d'un  violent  cour- 
roux. Ici  les  rôles  changent  :  les  débris  sont  ramassés, 
examinés  avec  soin,  et  Longchamp,  dépêché  tout  aus- 
sitôt chez  La  Fresnaye,  un  bijoutier  du  Palais-Royal. 
Mais  l'on  eut  beau  fouiller  la  boutique  du  marchand, 
il  fallut  se  résigner  à  choisir  entre  ceux  qui  s'éloi- 
gnaient le  moins  du  modèle.  Cinq  ou  six  déjeuners  sont 

16. 


282  ,         RÉCONCILIATION   COUTEUSE. 

apportés  à  Voltaire,  qui  s'arrêta  au  plus  riche  et  au 
plus  coquet.  La  Fresnaye  en  demandait  dix  louis  ;  Vol- 
taire jeta  les  hauts  cris.  L'ouvrier  de  répondre  qu'en 
cédant  à  ce  prix,  son  maître  renonçait  atout  béné- 
fice. «  M.  de  Voltaire,  raconte  Longchamp,  finit 
par  compter  à  l'ouvrier  les  dix  louis,  non  sans  regret- 
ter cet  argent,  et  disant  entre  ses  dents  que  madame 
du  Châtelet  aurait  bien  dû  prendre  son  déjeuner  chez 
elle,  avant  de  descendre  chez  lui.  Cependant  il  m'en- 
voya lui  faire  des  excuses  de  sa  bouderie,  et  lui  porter 
ce  nouveau  déjeuner,  qu'elle  reçut  en  souriant.  La 
réconcilation  fut  prompte,  et  cette  petite  tracasserie 
n'eut  pas  de  suite  '.  »  Mais  cela  ne  peint-il  pas  bien 
Voltaire,  dont  on  aurait  à  raconter  cent  scènes  du 
même  genre  et  tout  aussi  réjouissantes  ? 

Voltaire,  qui  avait  toujours  deux  ou  trois  pièces  sur 
le  chantier,  qui  rêvait  à  un  Catilina  en  complotant  un 
Ores  te,  travaillait  également  à  une  comédie  emprun- 
tée à  la  Paméia  de  Richardson.  11  eût  été  désespéré  de 
laisser  derrière  lui  cette  Na?ii?ie,  qui  avait  toutes  ses. 
préférences,  et  de  quitter  Paris  sans  avoir  vu  décider 
de  son  sort.  Aussi,  tout  malingre,  tout  souffrant  qu'il 
se  dit  et  qu'il  soit,  il  remue  ciel  et  terre  pour  précipi- 
ter l'heure  de  la  représentation.  «  J'ai  fait  cent  vers  à 


1.  Longchamp  et  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paris,  182G), 
t.  II,  p.  117  à  180.  Ces  débals  entre  acheteur  el  marchand,  égale- 
ment opiniâtres  de  part  et  d'autre,  sont  fréquents  dans  la  vie  de  Vol- 
taire et  donnent  lieu  à  de  vraies  comédies.  Marmontel  cite  une  anec- 
dote de  ce  genre,  à  propos  de  l'acquisition  d'un  couteau  de  chasse, 
qui  est  la  chose  la  plus  amusante  el  la  plus  bouffonne.  Œuvres  com- 
plètes (Belin),  t.  I,  p.  136,137.  Mémoires,  liv.  IV. 


VOLTAIRE  CHEZ   MADAME  D'ARGE.NTAL.  2^3 

\<inine,  mais  je  nie  meurs  ',  »  écrit-il  à  madame 
d'Argental,  qui  partageait  avec  son  mari  la  confiance 
et  les  confidences  du  poëte.  L'emploi  n'était  pas  tout 
bénéfice  avec  un  pareil  homme,  et  avait  bien  ses  aspé- 
rités, comme  le  prouve  cette  lettre  très-curieuse  de  la 
comtesse  à  d'Argental ,  au  sujet  même  de  Nanine, 
après  une  apparition  de  Voltaire  qu'elle  lui  raconte  en- 
core sous  l'impression  de  cette  scène  moitié  tragique, 
moitié  burlesque. 

Voltaire  est  \enu  ici  à  onze  heures  du  soir,  comme  un  fu- 
rieux; il  m'a  conté  qu'il  avait  été  à  Versailles,  à  Sceaux,  chez 
les  notaires,  depuis  qu'il  était  revenu,  et  cent  choses,  avec  une 
volubilité,  prodigieuse  et  toujours  criant  qu'il  était  au  déses- 
poir. Enfin,  quand  il  a  pu  mettre  quelque  ordre  dans  ses  dis- 
cours, il  m'a  dit  que,  tout  chemin  faisant,  il  avait  fait  non- 
seulement  les  retranchements  que  vous  lui  aviez  demandés, 
mais  même  davantage,  et  que,  comme  il  ne  s'agissait  pas  seu- 
lement de  retrancher  mais  d'avoir  le  sens  commun,  en  liant  les 
choses,  qu'il  avait  fait  des  liaisons;  qu'ayant  été  à  dix  heures 
porter  à  mademoiselle  Granval  ce  qui  la  regardait,  il  l'avait 
trouvée  apprenant  une  leçon  que  vous,  qui  ne  vous  fiez  jamais 
à  lui,  lui  aviez  envoyée.  Il  m'a  demandé  d'une  voix  terrible  de 
quoi  vous  vous  mêliez;  que  cela  était  réparé  par  mademoiselle 
Granval,  qu'il  avait  vue,  mais  qu'il  fallait  qu'il  allât  réveiller 
Granval  et  mademoiselle  Dange\ille  qui  logeaient  aux  deux 
bouts  de  Paris;  qu'il  avait  fait  douze  lieues,  qu'il  était  tué, 
excédé;  qu'il  fallait  qu'il  allât  demain  matin  à  Plaisance2,  et 
qu'il  mourrait  de  la  fatigue  que  cela  allait  lui  causer;  enfin,  je 
n'ai  jamais  vu  quelqu'un  si  hors  de  lui.  Je  l'ai  calmé,  cepen- 
dant, et  tout  s'est  terminé  à  me  prier  de  vous  écrire  avant  de 
me  coucher,  qu'il  fallait  que  vous  envoyassiez  de  bon  matin 
chez  Granval  et  chez  mademoiselle  Dangeville,  et  que  vous 
leur  mandassiez  de  suivre  sa  leçon  et  non  pas  la  vôtre.  Et  puis 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  273.  Lettrede 
Voltaire  à  madame  d'Argenlal  ;  ce  vendredi  soir  (2  mai  1 7  49). 

2.  Maison  de  campagne  de  Pàris-Duverney. 


284  SA   FACILITÉ  A  S'APAISER. 

il  m'a  fait  promettre  que  je  vous  engagerais  (attendu  qu'il  ne 
peut  pas  être  à  la  comédie  avant  six  heures)  à  faire  recorder 
devant  vous  Granval,  sa  femme,  mademoiselle  Dangeville  et 
Minet  '.  La  fin  de  tout  ce  tapage  a  été  qu'il  a  ri  de  sa  fureur, 
qu'il  m'a  dit  que  l'honneur  le  faisait  mettre  en  colère  et  extra- 
vaguer,  mais  que  son  cœur  n'y  avait  point  de  part,  et  qu'il  se 
jetait  aux  genoux  de  son  ange  pour  le  remercier  de  ses  soins 
paternels;  que  pour  moi,  il  m'aimait  à  la  folie,  et  ne  saluerait 
jamais  un  fermier  général  jusqu'à  ce  que  j'eusse  cinquante  mille 
li\res  de  rentes2. 


Cette  lettre  est  charmante  3.  Voltaire  est  présent,  on 
semble  le  voir  s'emportant,  se  grisant  au  bruit  de  ses 
paroles,  gémissant,  se  lamentant,  criant  qu'on  l'assas- 
sine, y  croyant  ;  puis,  par  un  de  ces  soubresauts  sou- 
dains qui  lui  étaient  familiers,  comprenant  tout  le  ridi- 
cule de  ces  clameurs,  de  ces  larmes,  de  ces  exagéra- 
tions, se  moquant  de  lui  avec  une  bonne  humeur,  une 
gaieté  irrésistible,  et  implorant  son  pardon  avec  la 
grâce,  la  gentillesse  câline  d'un  enfant  mutin  qui  sait 
qu'on  ne  lui  gardera  pas  rancune.  Il  serait  difficile  de 
faire  un  tableau  plus  vivant  et  plus  réel.  Mais  il  res- 


1.  Souffleur  et  copiste  de  la  Comédie  française  que  Voltaire  accu- 
sait de  faire  des  copies  des  manuscrits  de  ses  pièces,  dont  il  traitait 
avec  les  comédiens  de  province. 

2.  Mélamjes  publics  par  la  Société  des  Bibliophiles  français  (Paris, 
Didot,  1822),  I.  Il,  p.  13,  14,  15.  Lettre  de  madame  d'Argental  à 
son  mauj  qui  était  allé  souper  à  la  campagne,  à  minuit.  Celte  lettre, 
qui  est  sans  date,  doit  être  de  mai  ou  de  juin  1749.  Xanine  n'est 
pas  nommée,  mais  il  ne  peut  être  question  que  d'elle,  comme  le  dé- 
montre suffisamment  sa  distribution. 

3.  Aussi  la  comtesse  élait-elle  d'un  esprit  charmant,  auquel  peut- 
flre  manquait  cette  bonhomie  qui  l'accompagne  si  raremenl,  il  est 
vrai  :  «  Sa  femme  (mademoiselle  Rose  du  Bouchet)  aurait  encore  plus 
d'esprit,  dit  le  président  Hénault,  si  elle  en  avait  moins.  »  Mémoires 
(Denlu,  1855),  p.  396. 


DÉVOUEMENT  SINCÈRE  DE   D'ARGENTAL.  285 

sort  delà,  comme  on  l'a  remarqué  plus  haut,  que  cette 
amitié,  ces  relations  n'étaient  pour  d'Argental  ni  une 
sinécure,  ni  un  emploi  du  temps  toujours  souriant. 
Une  femme  de  la  société  de  l' Ange  gardien  disait  de 
lui  «  qu'il  vivait  de  Voltaire1.  »  Au  moins,  Voltaire 
prenait-il  une  bonne  part  de  ses  journées,  et  jamais 
ministre  ne  fut  plus  occupé,  plus  affairé,  plus  absorbé. 
«  Son  admiration  pour  Voltaire,  raconte  de  son  côté 
La  Harpe,  était  un  sentiment  vrai  et  sans  aucune  osten- 
tation ;  il  adorait  ses  talents  comme  il  aimait  sa  per- 
sonne, avec  la  plus  grande  sincérité.  Il  jouissait  véri- 
tablement de  ses  confidences  et  de  ses  succès;  il  n'en 
était  pas  vain,  il  en  était  heureux,  et  de  si  bonne  foi, 
que  tous  ceux  qui  le  voyaient  lui  savaient  gré  de  son 
bonheur.  »  Ami  dévoué,  d'Argental  était  encore  un 
ami  éclairé,  un  juge  compétent,  sur  la  bienveillance 
duquel  il  n'y  avait  point  à  se  méprendre,  mais  ayant 
son  opinion  arrêtée,  et  la  défendant  en  homme  con- 
vaincu qui  croit  pouvoir  compter  sur  la  sûreté  et  la 
solidité  de  son  goût. 

Ce  n'est  pas  tout  à  fait  ainsi  que  nous  le  présente 
Marrnontel,  dont  il  avait,  en  une  circonstance,  froissé 
l'amour-propre,  et  qui  parle  de  lui  comme  de  l'ennemi 
de  tous  les  talents  en  passe  de  réussir,  comme  d'une 
nullité  minaudière,  cachant  son  peu  de  fonds,  d'idées, 
d'initiative  sous  «  des  demi-mots,  des  phrases  indé- 
cises, du  vague  et  de  l'obscurité.  »  L'auteur  de  Béli- 
saire  raconte  certaine  audition  de  Denys,  chez  made- 


1.   Lettres  inédites  de  madame  du  Châtelet   à  d'Argental  (Paris, 
1806),  p.  299.  Notice  sur  M.  d'Argental. 


286  -     INDÉPENDANCE   DE  SES   AMIS. 

moiselle  Clairon,  et  il  lui  fait  jouer  le  rôle  d'un  sot  et 
d'un  niais  \  C'est  trop  et  beaucoup  trop  en  dire  pour 
être  cru.  On  sent,  tout  au  contraire,  dans  la  Cor- 
respondance, l'influence  et  l'action  de  d'Argental  ; 
Voltaire  bataille  avec  ses  a?iges,  dispute  pied  à  pied  le 
terrain,  et  finit  rarement  par  être  d'un  autre  avis, 
malgré  les  sacrifices  et  l'ennui  des  remaniements 
qu'on  lui  impose.  Les  témoignages  fourmillent,  et 
nous  avons  eu  occasion  déjà  plus  d'une  fois  de  con- 
stater l'intervention  critique  des  deux  frères,  car  Pont- 
de-Veyle  était  presque  aussi  consulté  et  son  jugement 
n'avait  pas  moins  de  poids.  Et,  si  l'on  en  pouvait 
douter,  nous  renverrions  au  Discours  de  M.  de  Vol- 
taire en  réponse  aux  invectives  et  outrages  de  ses 
détracteurs,  soumis  à  l'avis  d'un  conseil  littéraire, 
composé  de  d'Argental,  Pont-de-Veyle  et  Thiériot, 
que  l'auteur  appelait  son  Triumvirat  ~.  Voltaire  y  est 
épluché  de  fort  près  par  le  cénacle  :  rencontre-t-on 
un  mot  impropre,  on  le  signale  ;  l'on  n'est  pas  plus 
indulgent  pour  la  passion  et  l'amertume,  et  rien  ne 
lui  est  passé  de  ce  que  Ton  croit  faux,  injuste  ou  ex- 
cessif. Ce  sont  toujours  des  amis  qui  parlent,  mais  des 
amis  sincères,  qui  ont  leur  franc-juger  et  qui  n'hési- 
tent pas  à  formuler  une  sentence  ,  même  avec  la  con- 
viction qu'elle  ne  pourra  que  contrarier  et  déplaire. 
D'Argental  était,  d'ailleurs,  un  pilier  de  théâtre,  un 
habitué  de  la  Comédie  française ,  très  au  fait  de  son 
répertoire,  très-influent  auprès  des  acteurs  qui  respec- 

1.  Marmontel,  OEuvres  complètes  (Belin),  t.  I,  p.  76,  "7.  Mémoires, 
liv.  III. 

2.  Voltaire,  Pièces  inédites  (Dîdot,   1820),  p.  115-137. 


NA.NINE.  287 

taient  en  lui  un  véritable  amateur,  un  esprit  aimable 
et  conciliant,  indispensable  trait  d'union  entre  le  poëte 
et  eux.  Et  il  y  a  loin  et  fort  loin,  sans  doute,  d'un  pa- 
reil homme  au  portrait  ridicule  et  grotesque  que  Mar- 
montel  s'est  plu  à  crayonner. 

Ce  fut  le  1G  juin  que  fut  représentée  Na?iine,  qui, 
s'il  en  fallait  croire  Collé,  étonna  plus  qu'elle  ne  fut 
goûtée.  «  Cet  auteur  prend,  nous  dit-il,  un  parti  sin- 
gulier pour  attirer  le  monde  h  ses  pièces  ;  il  paye  la 
comédie  au  public  ;  il  donne  les  deux  tiers  du  parterre 
et  des  loges  à  ses  nièces,  ou  à  quelques  autres  femmes 
de  sa  connaissance;  enfin  les  comédiens  ont  assuré  à 
Dutartre,  que  la  réussite  de  Sémiramislm  avait  coûté 
huit  cents  livres  de  son  argent,  au  delà  des  quinze 
représentations  qu'elle  a  eues  '.  »  Collé,  dont  ce  n'est 
pourtant  point  le  vice  originel,  nous  paraît  ici  bien 
naïf,  et  il  vivrait  de  notre  temps  qu'il  rougirait  un  peu 
et  de  ses  surprises  et  de  son  indignation.  Voltaire  avait 
une  foule  d'amis;  n'était-il  pas  naturel  qu'il  les  appelât 
à  ces  fêtes  de  famille,  eux  et  les  leurs,  sans  demander 
à  ces  derniers  autre  chose  que  de  rire  à  ses  comédies 
ou  de  pleurer  à  ses  tragédies?  «  Amusez-vous  donc,  si 
vous  pouvez,  à  Xanine,  écrivait-il  à  Baculard,  le  jour 
delà  seconde  représentation,  voicy  deux  billets  qui  me 
restent.  Si  vous  voulez,  d'ailleurs,  vous  trouver  chez 
Procope,  je  vous  ferai  entrer,  vous,  vos  amis,  vos  filles 
de  joye  ou  non  joye,  partout  où  il  vous  plaira  2.  »  Si 

1.  Collé,  Journal  (Paris,  1805),  t.  I,  p.  98;  juin  17  49. 

2.  Cliaravav  aîné,  Catalogne  d'autographes  du  lundi  février  1808 
(du  docteur  Michelin  de  Provins),  p.  18,  n°  193.  Lettre  de  Voltaire 
à  Baculard  d'Arnaud,  agent  du  roi  de  Prusse;  18  juin  1749. 


288  UN   MAUVAIS  VOISIN. 

Collé  tenait  ses  renseignements  le  plus  souvent  de 
Uutartre ,  il  lui  en  venait  aussi  d'ailleurs.  Laplace, 
le  traducteur  du  Théâtre  anglais ,  lui  racontait  qu'à 
la  troisième  représentation,  un  petit  ricanement  s'étant 
fait  entendre  dans  le  parterre,  Voltaire,  qui  était  aux 
troisièmes  loges.,  en  face  du  théâtre,  se  leva  et  cria 
tout  haut  :  «  Arrêtez,  barbares,  arrêtez!  »  et  que  le 
parterre  se  tut l.  Au  moins  l'anecdote  est-elle  dans  la 
vraisemblance  d'un  tel  caractère  ;  et  pareil  incident  se 
reproduira  aux  représentations  de  son  Oreste.  «11  était 
un  peu  désagréable,  nous  dit  Wagnière,  de  se  trouver 
à  côté  de  lui  aux  représentations,  parce  qu'il  ne  pou- 
vait se  contenir.  Tranquille  d'abord,  il  s'animait  insen- 
siblement; ^a  voix,  ses  pieds,  sa  canne,  se  faisaient 
entendre  plus  ou  moins.  Il  se  soulevait  à  demi  de  son 
fauteuil,  se  rasseyait;  tout  à  coup  se  trouvait  droit, 
paraissant  plus  haut  de  six  pouces  qu'il  ne  l'était  réelle- 
ment. C'était  alors  qu'il  faisait  le  plus  de  bruit.  Les  ac- 
teurs de  profession  redoutaient  même,  à  cause  de  cela, 
de  jouer  devant  lui  ~.  » 

Voltaire  n'attendit  pas  la  clôture  des  représentations 
de  Nanine.  Madame  du  Chàtelet,  qui  sûrement  en 
avait  fini  avec  Clairaut,  pressait  le  départ  et  avait  hâte 
de  quitter  Paris,  où  d'ailleurs  elle  menait  une  vie  de 
cloîtrée.  C'était  vers  Cirey  qu'ils  allaient  se  diriger, 
bien  que  l'on  fût  impatient  de  les  avoir  h.  Lunéville. 
Le  roi  de  Prusse,  qui  n'avait  pas  perdu  l'espérance  de 
l'attirer  à  Berlin,  écrivait  de  son  côté  lettres  sur  lettres 

1.  Collé,  Journal  (Paris,  1805),  1.  I,  p.  10 1;  juillet  17  4  9. 

2.  Longcharap  et  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paris,  182G), 
t.  I,  p.  51,  52.  Additions  au  Commentaire  historique. 


SOLLICITATIONS  DU    ROI   DE  PRUSSE.  289 

à  Voltaire  *,  et  faisait  agir  occultement  auprès  de  cette 
vanité  toute  féminine  sur  laquelle  le  preslige  royal 
n'avait  que  trop  de  pouvoir.  Frédéric,  malgré  les  pré- 
textes de  santé  que  l'on  faisait  valoir,  ne  se  tenait 
pas  pour  battu,  et  ne  négligeait  rien  pour  triompher  de 
ses  indécisions;  les  caresses,  les  supplications  même 
ne  lui  coûtaient  point  :  «  Sacrifiez-moi,  je  vous  prie, 
ces  deux  mois  que  vous  me  promettez.  Ne  vous  ennuyez 
point  de  m'instruira  :  si  l'extrême  envie  que  j'ai  d'ap- 
prendre et  de  réussir  dans  une  science,  qui  de  tous 
temps  a  fait  ma  passion,  peut  vous  récompenser  de 
vos  peines,  vous  aurez  lieu  d'être  satisfait...  Mandez- 
moi  précisément  le  jour  que  vous  partirez,  et  si  la 
marquise  du  Chàtelet  est  une  usurière,  je  compte 
m'arranger  avec  elle  pour  vous  emprunter  à  gages 2. . .  » 
Cette  expression  lui  plaît.  On  la  retrouve  dans  une 
lettre  de  date  antérieure,  adressée  à  Maupertuis.  «J'ai 
proposé  à  madame  du  Chàtelet  de  me  le  prêter  sur  gage; 
et  le  gage  auroit  été  un  de  mes  géomètres  à  son 
choix...  »  À  quoi  Maupertuis  répondait  :  «  Votre 
Majesté  n'auroitrien  perdu  au  choix  qu'elle  proposoit, 
et  madame  du  Chàtelet  y  auroit  gagné.  Je  ne  conçois 
pas  comment  elle  et  M.  de  Voltaire  ne  vous  ont  pas 
pris  au  mot 3 .  »   Un  mois  après  sa  lettre  au  poète, 

1.  Voltaire,  Pièces  inédites  (Didot,  1820),  p.  329.  Lettre  de  Vol- 
taire à  Thiériot;  17  mars  17 49. 

2.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Deuchot),  t.  LV,  p.  27  7,  278. 
Lettre  de  Frédéric  à  Voltaire;  le  1G  mai  17  19. 

3.  La  Beaumelle,  Vie  de  Maupertuis  (Paris,  Ledoyen ,  185G), 
P.  414,  415.  Lettre  de  Frédéric  à  Maupertuis;  à  Berlin,  3  janvier. 
Réponse  de  Maupertuis;  à  Saint-Malo,  20  février  1749.  Disons  que 
toutes  ces  lettres  de  Frédéric  à  Maupertuis  ont  été  traitées  par  La 

m.  •  17 


290  RÉSISTANCE  DE  VOLTAIRE. 

Frédéric  réitère  ses  instances  et  fait  sentir ,  quoique 
doucement,  que,  s'il  ne  se  lasse  pas  d'implorer,  il  y 
aurait  savoir-vivre  à  s'exécuter  sans  surexciter  davan- 
tage l'envie  qu'on  avait  de  le  posséder.  «  Madame  du 
Châtelet  accouche  dans  le  mois  de  septembre  ;  vous 
n'êtes  pas  une  sage-femme  ;  ainsi  elle  fera  bien  ses 
couches  sans  vous  ;  et,  s'il  le  faut,  vous  pourrez  alors 
être  de  retour  à  Paris.  Croyez,  d'ailleurs  que  les  plai- 
sirs que  l'ont  fait  aux  gens  sans  se  faire  tirer  l'oreille 
sont  de  meilleure  grâce  et  plus  agréables  que  lorsqu'on 
se  fait  tant  solliciter  '.»  Mais  Yoltaire  ne  se  laisse  point 
ébranler.  «...  Ni  M.  Bartenstin,  ni  M.  Bestuchef,  tout 
puissants  qu'ils  sont,  m  même  Frédéric  le  Grand,  qui  les 
fait  trembler,  ne  peuvent  à  présent  ni  empêcher  de 
remplir  un  devoir  que  je  crois  très-indispensable.  Je 
ne  suis  feseur  d'enfants,  ni  médecin,  ni  sage-femme, 
mais  je  suis  ami,  et  je  ne  quitterai  pas ,  même  pour 
Votre  Majesté ,  une  femme  qui  peut  mourir  au  mois 
de  septembre.  Ses  couches  ont  l'air  d'être  fort  dange- 
reuses ;  mais  si  elle  s'en  tire  bien ,  je  vous  promets, 
Sire, de  venir  vous  faire  ma  cour  au  mois  de  septembre2.» 

Beauinelle  comme  celles  de  madame  de  Mainlenon.  L'éditeur,  M.  Mau- 
rice Angliviel,  a  dû  le  reconnaître  et  l'a  fait  loyalement,  devant  l'in- 
spection des  lettres  originales  dont  IL  Feuillet  de  Conelies  est  le  pos- 
sesseur. Toutefois,  les  deux  fragments  que.  nous  venons  de  citer  ap- 
partiennent à  des  lettres  qui  ne  figurent  pas  parmi  celles  que  possède 
M.  de  Conches  ;  nous  n'avons  donc  pu  les  soumettre  à  aucun  contrôle, 
et  nous  nous  serions  gardé  de  les  reproduire,  si  la  lettre  de  Frédéric 
à  Voltaire  n'était  pas  une  preuve  que  La  Beaumelle  avait  au  moins 
respecté  les  passages  que  nous  citons. 

1.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Ueuchot),  t.  LV,  p.  280.  Lettre 
de  Frédéric  à  Voltaire;  le  10  juin  17  49. 

2.  lbid.,   t.  LV,  p.  287.  Lettre  de  Voltaire  à  Frédéric:  à  Girey, 
29  juin  1749. 


L'ABBÉ  D'ARTY.  201 

Il  fallut  bien  en  passer  par  là.  «  Après  m'avoir  donné, 
répond  le  prince,  non  sans  persiflage,  des  espé- 
rances pour  l'été  ,  vous  me  remettez  à  l'automne. 
Apparemment  qu'Apollon,  comme  dieu  de  la  méde- 
cine ,  vous  ordonne  de  présider  aux  couches  de  ma- 
dame du  Chàtelet.  Le  nom  sacré  de  l'amitié  m'impose 
silence,  et  je  me  contente  de  ce  qu'on  me  promet  '.  » 
La  veille  ou  l'avant-veille  de  leur  départ,  Voltaire 
recevait  une  étrange  visite.  L'abbé  d'Arty,  chaperonné 
par  une  de  ses  tantes  2  fort  connue  de  madame  du 
Chàtelet,  venait  implorer  du  poëte  un  service  qu'un 
docteur  en  Sorbonne  était,  ce  semble,  plus  en  pos- 
ture de  lui  rendre.  Cet  abbé,  fils  du  prince  de  Conti 
et  de  madame  d'Arty,  avait  obtenu  la  faveur  très- 
disputée  de  prononcer,  au  Louvre,  le  panégyrique  de 
saint  Louis,  devant  messieurs  de  l'Académie  française. 
C'était  une  occasion  de  se  révéler,  d'attirer  l'attention 
et  les  bonnes  grâces  de  la  cour.  Mais  encore  fallait-il 
qu'il  y  eût  sinon  à  admirer,  du  moins  quelque  chose 
à  louer  dans  ce  lieu  commun  oratoire,  roulant  inexo- 
rablement sur  la  même  donnée  et  dont  la  forme  seule 
pouvait  varier.  L'abbé,  après  trois  mois  de  labeurs,  était 
accouché  de  son  discours  ;  et  l'on  eût  bien  voulu  avoir 

1.  Voilai re,  OEuvrts  complûtes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  294,  295. 
Lettre  de  Frédéric  à  Voltaire;  à  Sans-Souci,  le  25  juilici  1749. 

2.  La  mère  de  l'abbé  était  fille  de  madame  de  Fontaine  et  de  Sa- 
muel Bernard;  ses  sœurs  étaient  Mesdames  de  Barbançois,  Dupin  et 
de  La  Touche.  Celle  des  tantes  de  M.  d'Arty  qui  devait  être  la  plus 
connue  de  madame  du  Chàtelet  et  de  Voltaire,  était,  à  coup  sûr,  ma- 
dame Dupin,  avec  laquelle  la  marquise  avait  eu  de  fréquents  rapports 
lors  de  l'acquisition  de  l'hôtel  Lambert.  Mais  aucunes  ne  prenaient 
le  titre  de  comtesse,  que  Longchamp  donne  obligeamment  au  cha- 
peron de  l'abbé. 


292  VOLTAIRE  FABRICATEUR  DE  SERMONS. 

l'avis  de  l'auteur  de  Zaïre.  Voltaire  se  retrancha  der- 
rière son  incompétence,  allégua  mille  affaires,  son 
départ  imminent  ;  il  eut  beau  dire,  madame  du  Châ- 
telet  tourna  à  l'ennemi,  et  il  dut  promettre  de  revoir 
et  même  de  retoucher  l'ouvrage  du  jeune  orateur.  Le 
soir  même,  il  parcourt  le  manuscrit  et  ne  laisse  pas 
d'être  édifié,  dès  les  premières  lignes.  11  biffe,  ilrature, 
il  efface,  chemin  faisant,  et  avec  une  telle  conscience, 
que,  lecture  achevée,  il  ne  subsistait  plus  rien  du  pa- 
négyrique de  M.  l'abbé. 

Le  lendemain,  le  jeune  d'Arty  et  sa  tante  arrivent 
pour  avoir  le  sentiment  du  poëte.  Lorsque  le  premier 
aperçut  son  manuscrit  en  pareil  état,  il  faillit  presque 
s'évanouir.  La  tante  n'était  pas  moins  désolée,  et  mêlait 
ses  larmes  aux  larmes  de  son  neveu.  Madame  du  Châ- 
telet,  qui  eût  voulu  les  sortir  de  peine,  fit  entendre 
à  Voltaire  qu'il  ne  pouvait  les  laisser  ainsi  dans  l'em- 
barras. Ces  supplications,  ces  pleurs  ne  manquèrent 
pas  de  l'émouvoir,  il  s'attendrit  avec  tout  le  monde  et 
consentit  à  tout.  Il  quittait  Paris  la  nuit  suivante; 
mais,  une  fois  à  Cirey,  il  reverrait,  remanierait,  ferait 
à  nouveau  ce  discours  qui,  pour  l'abbé,  était  et  devait 
être  un  coup  de  partie.  Voltaire,  fabiïcateur  de  ser- 
mons !  Si  cela  paraît  paradoxal ,  c'est  là  un  de  ces 
mille  traits  qui  caractérisent  un  siècle  où  tous  les  con- 
trastes se  heurtent.  Des  sermons  !  Mais  c'était  le  gagne- 
pain  de  tout  homme  de  lettres  auquel  on  savait  de  la 
verve  et  de  l'éloquence,  un  gousset  peu  garni  et  de 
grands  besoins.  On  était  philosophe,  mais  il  fallait 
vivre,  et  l'on  se  mettait,  anonymement,  au  service  de 
quelque  abbé  de  cour,  qui  avait  à  faire  ses  preuves  et 


ROUSSEAU,   DIDEROT   ET  MERCIER.  2  13 

avait  assez  de  modestie  pour  s'en  rapporter  à  autrui  du 
soin  de  confectionner  ses  homélies.  Jean -Jacques 
composera  de  la  sorte,  en  1752,  une  oraison  funè- 
bre du  duc  d'Orléans  pour  le  compte  du  même  abbé 
d'Arty1.  Diderot  écrira,  sur  commande,  pour  un  mis- 
sionnaire, six  sermons,  à  cinquante  écus  pièce2.  Mer- 
cier, le  dramaturge,  dans  sa  jeunesse,  vivait  également 
du  profit  de  sermons,  qu'un  ecclésiastiqueinconnu  lui 
payait  sur  le  taux  de  quinze  louis  chacun3.  Un  libraire 
n'eût  pas  donné  ce  prix  d'un  chef-d'œuvre.  Quoi 
qu'il  en  soit,  Voltaire  s'était  engagé  à  refaire  le  Pa- 
négyrique de  l'abbé,  et,  une  fois  à  Cirey,  il  fallut  bien 
s'exécuter.  Cela  lui  coûta  une  journée  d'un  travail 
maussade;  et,  avant  la  huitaine,  l'abbé  d'Arty  recevait 
son  discours  où  il  ne  dût  guère  se  retrouver,  car  rien 
n'y  avait  été  conservé  du  premier  travail.  On  ne  peut 
dire,  toutefois,  qu'il  n'y  mit  point  la  main. 

Dès  l'abord,  une  chose  l'arrêta  :  c'est  que  M.  de  Voltaire 
n'avait  point  observé  les  di\isions  ordinaires  aux  discours  de 
ce  genre.  M.  d'Arty  n'y  vit  rien  qui  distinguât  l'exorde,  les 
premiers  et  seconds  points,  et  la  péroraison.  C'était  un  texte 
continu.  11  crut  qu'il  ne  lui  serait  pas  difficile  d'établir  ces  divi- 
sions, et  il  ne  consulta  personne  pour  cela.  Il  n'eut  que  la  peine 
de  choisir,  à  distance  convenable,  des  phrases  ou  périodes 
dont  le  sens  indiquait  assez  naturellement  le  point  de  repos.  Il 
y  fit  des  marques,  écrivit  à  l'un  de  ces  endroits  :  Ave  Maria; 
et  c'est  là,  avec  l' Ainsi-soit-il  de  la  fin,  tout  ce  qu'il  a  mis  du 


1.  J.-J.  Rousseau,   OEuvres  complètes  (Paris,  Dupont,  1824),  1. 1, 
p.  392.  39.3;  t.  XVI,  p.  43. 

2.  Diderot,   OEuvres  choisies  (Dido),    t.   I,  p.   vu.  Sa  vie,  par 
Génin. 

3.  Mercier,  Tableau  de  Paris  (Pagnerre,  1853),  p.  vin,  îx.  Voir 
la  notice  que  nous  avons  faite,  en  tèle  de  celle  édition. 


294  RAPIDE  SÉJOUR  A  CIREY. 

sien  dans  ce  sermon  ou  panégyrique  qui  lui  a  valu  quelque 
temps  après  un  évèché1. 

Le  séjour  de  Voltaire  et  de  madame  du  Châtelet,  à 
Cirey,  fut  d'une  quinzaine  environ.  Cette  dernière 
devait  être  pressée  de  retrouver  Saint-Lambert,  et  le 
beau  temps  n'était  pas  ce  qui  les  pouvait  retenir;  car 
il  gelait  bel  et  bien  encore  les  23,  24  et  25  juin.  Le 
froid  ne  cessa  qu'au  mois  de  juillet.  Voltaire  remar- 
quait, à  ce  propos,  qu'on  parlait  beaucoup  en  Lorraine 
de  l'été  de  la  Saint-Martin,  et  que  l'on  ne  disait  rien  de 
l'hiver  de  la  Saint-Jean2.  Le  poète  et  son  amie  prirent 
le  chemin  de  Commercy,  où  le  roi  de  Pologne  se  trou- 
vait alors,  et  qu'ils  quittèrent  bientôt  pour  Lunéville, 
où  la  petite  cour  était  installée,  dès  le  21  juillet,  comme 
nous  Tapprend  une  lettre  de  Voltaire  à  cette  date  3. 

1.  Longchamp  et  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paris,  1826)y 
t.  II,  p.  236  à  245.  —  Gazette  de  France  du  3  août  1749,  p.  4*4. 
—  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchol,.  t.  XXXIX,  p.  125  el  sahr. 
Jamais  l'abbé  d'Àrty  n'a  élé  évéque.  Xous  le  voyons  figurer  sur  le 
contrat  de  mariage  d'un  de  ses  parents,  à  la  date  du  9  février  17C3, 
avec  les  titres  de  conseiller  au  grand  conseil  (qu'il  n'obtint  pas  sans 
peine  au  dire  de  d'Argenson  ,  de  prévôt  de  Favières  et  de  doyen  de 
Pontois.  Registre  des  mariages  célébrés  à  la  paroisse  Snint-Emtache. 
en  l'année  17G8,  p.  27.  —  Marquis  d'Argenson,  Mémoire»  i-'d.  Ra- 
thery),  t.  IX,  p.  ?C2;  3  mai  17  56.  Ajoutons  que  ses  mœurs  étaient 
loin  de  démentir  son  origine;  et  les  inspecteurs  de  police  nous  le 
révèlent  comme  un  abbé  galant,  allant  sur  les  brisées,  à  un  certain 
moment,  du  marquis  d'Ëlreliam,  l'amant  de  mademoiselle  Camille 
Vésian,  jeune  italienne  dont  Casanova  nous  a  fait  un  gracieux  por- 
trait dans  ses  Mémoires.  Journal  des  inspecteurs  de  M.  de  Sartines. 

Bruxelles,  1SG3),  p.  ICO;  du  16  juillet  1762. 

2.  Durival,  Description  de  la  Lorraine  et  du  Barrais  fXancy.  17 7 S), 
t.  I,  p.  198. 

3.  Voltaire,  OEuvres complètes  (Beuchol),  1.  LV,  p.  290.  Lettre  de 
Voltaire  à  madame  d'Argenlal;  à  Lunéville.  le  21  juillet  17  49. 


UN   FANTOME   DE  SOUVERAIN.  295 

Nous  l'avons  dit,  c'était  la  vie  de  château,  une  exis- 
tence de  grand  seigneur  plus  que  de  souverain,  que  l'on 
menait  à  Commercy  et  à  Lunéville.  Au  demeurant,  Sta- 
nislas (il  le  savait  et  s'y  résignait  sans  trop  d'amertume) 
n'était  qu'un  grand  seigneur,  avec  quelque  pouvoir 
sur  ses  vassaux,  mais  sans  autorité  réelle  dans  son 
royaume,  qu'administrait,  sans  lui,  et  au  besoin  contre 
son  gré,  un  intendant  dépêché  par  le  roi  de  France. 
Il  s'était,  à  l'occasion,  montré  courageux,  énergique, 
digne  de  l'amitié  de  ce  fou  sublime  qui  sortait  d'affaires 
en  périssant  à  Stralsund  ;  il  avait  vu  la  mort  de  près, 
sans  effroi,  avec  grandeur  d'âme.  Mais  il  n'était  pas 
né,  comme  Sobieski,  pour  être  un  héros  de  Plutarque, 
et  il  s'accommoda  de  la  paix,  du  calme,  du  bien-être, 
d'un  semblant  de  royauté,  lorsque  la  fortune,  lasse  de 
le  persécuter,  voulut  l'indemniser  des  traverses  passées 
en  assurant  la  tranquillité  de  sa  vieillesse. 

Ce  mot  qui  a  fait  proverbe  :  «  Mon  secrétaire  vous 
dira  le  reste  »,  saillie  des  plus  plaisantes  dans  le  sens 
où  l'entendait  Stanislas,  avec  madame  de  Boufflers,  ce 
mot  eût  pu  avoir  de  bien  autres  applications.  Le  ter- 
rible secrétaire,  qui  disait  le  reste,  qui  avait  mission 
d'achever  la  phrase  embarrassante,  disait  tout,  en 
somme,  le  commencement  aussi  bien  que  la  fin.  Com- 
ment Stanislas  eût-il  été  un  duc  de  Lorraine  effectif, 
quand  il  n'y  avait  plus  de  duché,  s'il  y  avait  encore 
des  Lorrains  qui  s'obstinaient  à  demeurer  Lorrains? 
Malgré  ce  fantôme  de  roi  et  de  duc,  le  pays  était  an- 
nexé, annexé  par  une  main  impitoyable,  un  poignet 
de  fer,  par  un  tyran,  à  l'heure  qu'il  est  encore,  en 
exécration,  mais  sans  lequel  la  Lorraine  n'eût  jamais 


296  CE  QUE  FUT  M.  DE  LA  GALAIZIÈRE. 

été  soudée  à  la  France.  Au.  point  de  vue  français , 
au  point  de  vue  de  l'unité,  M.  de  la  Galaizière  fut 
un  de  ces  instruments  qui,  comme  Richelieu,  Lou- 
vois,  savent  forcer  la  fortune;  et,  en  dépit  de  te- 
naces préventions,  il  fut  l'homme  de  son  pays,  ru- 
dement, durement,  mais  efficacement  à  une  époque 
difficile,  et  s'il  fut  le  maître  et  le  seul  maître,  il  s'en 
tira  comme  ne  s'en  serait  point  tiré,  c'est  à  croire, 
le  bon  roi  de  Pologne.  Soyons  justes  même  pour  M.  de 
La  Galaizière,  qui  fit  face  à  tout  avec  ses  seules  res- 
sources et  contint  par  sa  seule  volonté,  sa  seule  in- 
trépidité l'ennemi  extérieur  prêt  à  envahir  la  frontière 
et  l'ennemi  du  dedans  qui  l'appelait  au  moins  de  tous 
ses  vœux. 


VIII 

L'ABBÉ   P0RQUET.  -  VOLTAIRE    PRIS  PAR   FAMINE. 
COUCHES   DE   LA  MARQUISE. -SA  MORT. 


L'ambition  de  ce  roi  sans  pouvoir,  ambition  qui,  ré- 
pétons-le, lui  a  été  aigrement  reprochée,  futde  faire  date 
dans  l'histoire  de  la  Lorraine,  et,  ce  qui  est  mieux  en- 
core, dansle  cœur  reconnaissant  desLorrains.  Il  succé- 
dait à  des  princes  affectionnés,  et  il  fallait  plus  d'un  jour 
pour  qu'on  rendît  justice  à  ses  efforts.  Stanislas  aimait 
à  construire,  et  ses  bâtiments  étaient  son  passe-temps 
le  plus  doux.  La  matinée  était  régulièrement  consacrée 
à  l'examen  des  travaux,  en  compagnie  de  ses  archi- 
tectes, de  ses  peintres  et  de  ses  sculpteurs.  Les  jardins 
de  Lunéville  étaient  peuplés  de  petits  cabinets,  de 
grottes,  de  bassins.  Ces  cabinets,  il  les  distribuait  entre 
ses  courtisans  privilégiés,  auxquels  il  allait  demander 
sans  façon,  quand  la  fantaisie  lui  en  venait,  un  dîner 
improvisé,  se  contentant  le  plus  souvent  de  les  faire 
avertir  trois  heures  à  l'avance1.  Au  reste,  en  fait  de 
table,  ses  exigences  n'étaient  pas  grandes.  Le  repas 

1.  Narbonne,  Journal  des  rennes  de  Louis  XIV  et  de  Louis  XV,  de 
1701  à  17Î4  (Versailles,  18GC);  p.  578. 

17. 


298  SOCIÉTÉ  INTIME  DE  STANISLAS. 

ne  durait  jamais  plus  d'une  heure,  et  la  hâte  d'en  finir 
avec  cette  nécessité  de  la  vie  le  portait  à  avancer  tous 
les  jours  son  dîner;  ce  qui  fit  dire  à  M.  delà  Galaizière  : 
«Sire,  si  vous  continuez,  vous  finirez  par. dîner  la 
veille  l.  »  L'après-midi  se  passait  au  jeu,  en  concerts, 
en  comédies,  en  opéra.  La  comète  était  le  jeu  favori  de 
la  petite  cour,  et  on  s'y  livrait  avec  une  vraie  furie. 
Voltaire,  qu'eût  guéri  madame  du  Châtelet,  si  c'eût  été 
encore  à  faire,  gardait  rancune  à  la  comète.  «  Je  vou- 
drais, lui  écrivait  le  bon  roi,  dans  une  lettre  déjà  citée, 
à  tel  prix  que  ce  soit,  que  la  malheureuse  comète  vous 
amusât  plus  favorablement  qu'elle  n'a  fait,  et  qu'il  n'y 
ait  rien  qui  vous  ennuie  à  Lunéville.  Ma  troupe  de 
qualité  de  la  comédie,  qui  surpasse  celle  de  profession, 
y  suppléera2.  »  Cette  troupe  de  qualité,  c'était  toute  la 
société  intime  du  prince,  les  grandes  dames  et  les 
courtisans  de  sa  cour,  madame  de  Boufflers,  madame 
de  Lénoncourt,  madame  de  Lutzelbourg,  le  vicomte 
de  lîohan,  Saint-Lambert,  M.  Devaux,  l'abbé  Porquet, 
tous  gens  d'esprit  et  poètes  pour  la  plupart,  même  les 
femmes. 

Madame  de  Boufflers  faisait  agréablement  les  vers  et 
l'on  a  conservé  d'elle  un  quatrain  sur  la  mort  de  Vol- 
taire qui  n'est  pas  d'une  caillette,  et  dans  lequel  elle 
force  un  peu  ses  cordes.  Pour  l'ordinaire,  la  dame  de 
Volupté  ne  fronce  point  son  joli  sourcil  ;  la  vie  à  ses 
yeux  n'est  qu'une  plaisanterie  à  laquelle,  jusqu'à  la  fin, 
il  faut  conserver  sa  gaieté.  Elle  riait  de  tout.  Le  huitain 

1.  Chamfort,  OEuvres  ([.eeou,  1852,,  p.  14  7. 

2.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beucliol) ,  t.  LV,  p.  24G,  24*. 
Lettre  de  Stanislas  à  Voltaire;  à  Lunéville,  le  31  janvier  17  iO. 


L'ABBÉ  PORQUET.  299 

qui  suit  est  un  échantillon  et  de  sa  belle  humeur  et  de 
cette  plaisanterie  un  peu  osée  mais  que  font  accepter 
la  forme  et  le  naturel.  Nous  avons  déjà  parlé  de  cet 
abbé  Porquet,  le  précepteur  de  son  jeune  fils,  qu'elle 
avait  imposé  comme  chapelain  au  roi  de  Pologne. 
L'abbé  était  tout  un  type.  De  petite  taille  et  de  plus 
petite  santé,  il  semblait  n'avoir  que  le  souffle,  et  se 
rendait  à  cet  égard  la  justice  la  plus  stricte.  «  Je  suis 
comme  empaillé  dans  ma  peau,  disait-il;  »  d'ailleurs, 
incapable  du  moindre  excès,  même,  devant  l'eau 
claire.  C'eût  été  là  un  piètre  amant,  et  il  ne  fallait  que 
le  voir  pour  trouver  fort  innocent,  sinon  fort  conve- 
nable, l'aveu  rimé  de  la  spirituelle  Boufflers  : 

Jadis  je  plus  à  Porquet 
Et  Porquet  m'avait  su  plaire  : 
Il  devenait  plus  coquet; 
Je  devenais  moins  sévère. 

J'estimais  son  rabat, 

J'admirais  sa  perruque 

Aujourd'hui  j'en  rabats, 

Car  je  le  crois  eunuque1. 

En  revanche,  l'abbé  était  un  délicat,  un  homme  de 
goût  et  d'un  goût  exigeant,  dont  les  petits  vers,  si 
petits  qu'ils  fussent,  lui  coûtaient  un  soin  scrupuleux. 
Il  rêvait  trois  mois  un  quatrain,  nous  dit  La  Harpe. 

Saint-Lambert,  lui  aussi,  s'était  révélé  par  des 
poésies  légères  élégamment  tournées. 

Je  ne  puis  me  refuser,  écrivait  à  la  fin  de  juillet  1748  ma- 
dame du  Cliâtelet  à  la  comtesse  d'Argental  alors  à  Plombières, 

1.  La  Harpe,  Correspondance  littéraire  (Paris,  180  i).  f.  III, 
p.  280,  281. 


300  SAINT-LAMBERT. 

je  ne  puis  me  refuser  de  vous  envoyer  des  vers  d'un  homme 
de  notre  société,  que  vous  connoissez  déjà  par  l'Épîtrc  à  Chloé1, 
je  suis  persuadée  qu'ils  vous  plairont.  Il  meurt  d'envie  de  faire 
connoissance  avec  vous,  et  il  en  est  très-digne...  Votre  ami, 
qui  l'aime  beaucoup,  veut  bien  lui  faire  avoir  ses  entrées  à  la 
Comédie  pour  Sémiramis,  et,  assurément,  je  ne  crois  pas  que 
les  comédiens  y  répugnent,  vu  tout  ce  qu'il  leur  procure.  Je 
vous  demande  cependant  votre  protection  pour  cette  affaire  : 
c'est  un  homme  de  condition  de  ce  pays-ci,  mais  qui  n'est  pas 
riche2,  qui  meurt  d'envie  d'aller  à  Paris,  et  à  qui  ses  entrées 
à  la  Comédie  feront  une  grande  différence  dans  sa  dépense... 
Notre  petit  poëte  vous  prie  de  ne  point  donner  à  Plombières 
des  copies  de  ses  vers,  parce  qu'il  y  a  beaucoup  de  lieutenants- 
colonels  lorrains3. 

C'était  donc  sous  le  manteau  de  la  cheminée  et  en 
tapinois  que  le  jeune  officier  faisait  et  récitait  ses  vers. 
La  poésie,  cependant,  ne  devait  pas  être  pour  lui  une 
bagatelle;  il  s'était  de  gaieté  de  cœur  condamné  à  un 
rude  labeur,  et  il  n'y  avait  guère  d'apparence  qu'il  fût 
inquiété  dans  une  pareille  besogne ,  lorsqu'il  apprit 
tout  à  coup  qu'il  ne  faisait  lui-même  qu'aller  sur  les 

1.  Indiquons  également  les  vers  de  Saint-Lambert  au  prince  de 
Beauveau  qui  sont  de  ce  temps,  et  que  l'on  trouve  dans  le  Journal  de 
Collé  (Paris,  1805),  t.  I,  p.  69.  70;  mars  1749. 

2.  Vers  17  8C,  Saint-Lambert,  qui  était  alors  de  l'Académie  fran- 
çaise, sollicitait  une  pension  de  1053  fr.  12  sous,  comme  homme  de 
lettres,  pour,  avec  2546  fr.  8  sous  dont  il  jouissait  comme  officier, 
lui  compléter  un  traitement  de  3600.  Tecliener,  Bulletin  du  Biblio- 
phile (18G1),  XVe  série,  p.  534.  État  des  gens  de  lettres  deman- 
dant des  pensions.  Saint-Lambert  n'était  pas,  toutefois,  réduit 
à  ces  maigres  ressources,  comme  le  démontre  une  quittance  sur 
parchemin,  à  la  date  du  10  janvier  1783,  de  la  somme  de  750  li- 
vres, pour  six  mois  échus  d'une  rente  viagère  qui  lui  avait  été  con- 
stituée parle  duc  d'Orléans.  Laverdet,  Calcilo/jue  d'autographes  (XXXe), 
p.  137.  N°  107  5. 

3.  Lettres  inédites  de  madame  du  Chùlclet  à  M.  d'Arrjenlal  (Paris, 
1806),  p.  280,  281;  Commerci,  30  juillet  1748. 


LES   DEUX  CAMPS.  301 

brisées  d'un  autre  poète,  qui  avait  alors  le  vent  en 
poupe.  «  L'abé  de  Bernis,  lui  mandait  son  amie,  fait  un 
poëme  des  Saisons,  on  le  dit  même  fort  avance,  si  i'en 
puis  voir  quelque  chose  ie  vs  en  instruirai  *.  »  Celui  de 
Saint-Lambert  était  trop  avancé  aussi  pour  être  aban- 
donné, et  il  n'en  poussera  pas  moins,  en  effet,  un  pied 
devant  l'autre  avec  une  intrépidité  dont  il  n'y  a  point 
trop  à  s'étonner,  car  le  dix-huitième  siècle  est  le  siècle 
du  poëme  descriptif;  et  Dieu  sait  ce  qu'il  a  sur  la  con- 
science à  cet  égard  ! 

Là,  comme  partout,  deux  partis  se  disputaient  la 
faveur  et  l'influence,  et  ne  négligeaient  rien  pour  se 
substituer  l'un  à  l'autre,  le  parti  des  mondains,  des 
voluptueux,  et  celui  des  rigoristes  et  des  dévots.  Chacun 
avait  son  action  auprès  du  galant  et  pieux  Stanislas, 
qui  n'eût  demandé  qu'à  mettre  tout  le  monde  d'ac- 
cord,  madame  de  Boufflers  et  le  père  Menoux,  que 
nous  connaissons  déjà  par  le  mal  que  nous  en  a  dit 
Voltaire  et  dont  il  y  a  fort  à  rabattre.  Le  vrai,  c'est 
l'autorité  du  religieux ,  c'est  l'estime  qu'il  inspirait  au 
prince,  les  bienfaits  qu'il  sut  attirer  sur  son  ordre  et 
qui  semblaient  excessifs  au  parti  des  mondains,  sou- 
vent à  même  de  trouver,  quand  il  s'agissait  d'eux,  Sta- 
nislas trop  calculateur.  Un  jour  que  le  roi  venait  d'ac- 
corder des  pensions  à  plusieurs  membres  de  la  célèbre 
compagnie,  Tressan ,  qui  était  loin  d'applaudir  aux 
largesses  de  cette  nature,  dit  avec  un  certain  accent  : 
«  Sire,  Votre  Majesté  ne  fera-t-elle  rien  pour  la  famille 

1.  Cabinet  de  M.  Feuillet  de  Conelies.  Lettres  autographes  de  ma- 
dame du  Chatelet  à  Saint-Lambert.  Lettre  47  ;  de  Versailles,  le  di- 
manche 1 5  mai  J  7  \  S . 


302  PETIT-TRAIN. 

de  Damiens,  qui  est  dans  la  plus  profonde  misère  '?» 
Le  mot  était  dur,  et  le  père  Menoux,  tout  bon  chrétien 
qu'il  fut,  ne  le  pardonna  point  à  celui-ci,  sur  la  tète  du- 
quel il  attirait  plus  tard,  à  propos  d'un  de  ses  discours 
à  l'Académie  de  Nancy,  le  plus  terrible  orage.  Nous 
ne  nous  arrêterons  pas  sur  cette  physionomie  spiri- 
tuelle, le  type  du  littérateur  de  qualité,  courtisan, 
guerrier  et  toujours  homme  de  lettres,  même  jusqu'à 
compromettre  le  gentilhomme.  Tressan,  qui  connais- 
sait Stanislas  de  vieille  date,  et  avait  été  quelque  temps 
le  favori  de  sa  fille,  dont  il  avait  reçu  le  surnom  de 
Petit-Train ,  était  encore  au  service  avec  le  grade  de 
lieutenant  général,  et  ce  ne  fut  qu'à  la  fin  de  1731 
qu'il  obtint  la  charge  de  maréchal  des  logis  du  roi  de 
Pologne,  à  la  place  de  M.  du  Cbâtelet  nommé  à  celle 
de  grand  chambellan  2.  Et  il  ne  sera  plus  question 
alors  de  Voltaire  qui  ne  songeait  guère  auprès  de 
Frédéric  le  Graud,  à  la  petite  cour  de  Stanislas. 

Les  rigoristes,  qui  avaient  le  père  Menoux  pour  chef 
de  ligne  3,  ne  devaient  pas  voir  non  plus  d'un  bon  œil 
l'amitié  que  le  roi  de  Pologne  témoignait  au  poëte- 

1.  Chamfort,    Œuvres   (Lecou,  1852),  p.  67. 

2.  Duc  de  Luynes,  Mémoires,  t.  IX,  p.  310. 

3.  11  faut  citer  aussi  l'évêque  de  Troyes,  Poncet  de  la  Rivière,  que 
Stanislas  avait  nommé  son  grand  aumônier.  «  Il  débuta  par  être 
amoureux  de  madame  de  Roufflers,  nous  dit  Yoltaire,  et  fut  chassé.  » 
Il  serait  permis  de  douter  de  l'anecdote,  si  celui-ci  n'y  revenait, 
dans  une  lettre  à  la  comtesse  de  Lulzelbourg,  qui  savait  aussi  bien 
que  Voltaire  ce  qui  se  passait  à  la  cour  de  Lorraine.  «  On  vous  en- 
voie dans  votre  Alsace,  un  confesseur,  un  martyr  de  la  Constitution, 
que  j'ai  vu  quelque  temps  fort  amoureux,  et  dont  sa  maîtresse  était 
aussi  mécontente  que  ses  créanciers.  »  23  août  175G.  Voltaire,  Œuvres 
compiles  (Reuchol),  t.    XL,    p.  83;  I,  LY1I,  p.  144. 


M.   ALLIOT.  303 

philosophe  et  à  la  marquise  esprit  fort.  De  là  à  l'envie 
de  déposséder  ces  intrus  d'une  faveur  qui  les  scanda- 
lisait et  ne  les  chagrinait  pas  moins,  de  là  à  la  tenta- 
tion de  mettre  enjeu  d'innocentes  manœuvres  que  le 
résultat  eût,  dans  tous  les  cas,  plus  que  fait  excuser, 
il  n'y  avait  qu'un  pas;  et  nous  allons  assister  à  une 
petite  machination  des  plus  amusantes  et  d'un  comique 
exquis.  Parmi  la  coterie  des  gens  graves,  prudents, 
très-carrés  dans  leur  antipathie,  mais  très-réservés, 
très-discrets  dans  leurs  démarches,  figurait  M.  Alliot, 
commissaire  général  de  la  maison  du  roi  de  Pologne, 
administrateur  fort  capable,  fort  probe,  sans  lequel, 
avec  des  revenus  si  bornés,  Stanislas  n'eût  pu,  c'est  à 
croire,  faire  face  à  une  dépense  réglée  mais  qui  ne 
laissait  pas  d'être  lourde.  «C'est  lui,  est-il  dit  avec 
un  peu  d'emphase  dans  Y  Année  littéraire,  qui  a  fait 
les  conditions  de  tous  les  contrats  sous  les  ordres  de 
son  maître,  et  ces  établissemens,  qui  vous  étonnent 
par  leur  nombre,  sont  le  fruit  des  économies  de  sa 
maison,  dont  le  détail  lui  est  confié  depuis  longtemps. 
Ce  que  peut  l'activité  intelligente  d'un  seul  homme  ! 
On  sera  tenté  de  croire,  dans  la  postérité  reculée,  en 
voyant  les  beaux  monumens  de  Stanislas,  qu'il  étoit 
le  prince  le  plus  opulent  de  l'Europe  '.  »  Voltaire 
n'eût  pas  demandé  mieux  de  demeurer  en  bonnes  re- 
lations avec  l'économe  et  le  caisssier  de  son  hôte  ;  mais 
celui-ci,  qui  eût  voulu  le  savoir  bien  loin,  se  tint  tou- 
jours avec  lui  dans  une  réserve  glacée  ,  et  les  avances 

1.  L'Année  littéraire  (1759),  t.  I,  p.  173.  Le  précis  des  fondations 
et  établissements  faits  par  Sa  Majesté  le  roi  de  Pologne,  duc  de  Lor- 
raine et  de  Bar  (Nancy,  chez  Pierre  Antoine).  In-4°  de  200  p.  1759. 


304  DÉPENSES   DE  STANISLAS. 

du  poëtc  furent  en  pure  perte.  Ses  politesses  envers 
madame  Alliot  '  ne  réussirent  pas  davantage;  et  il  se 
vit,  à  peu  de  choses  près,  mis  à  la  porte  par  la  bonne 
dame,  qui,  durant  un  orage  épouvantable,  lui  fit  en- 
tendre que  sa  présence  pourrait  bien  attirer  le  ton- 
nerre sur  sa  maison.  Cette  crainte  n'était  rien  moins 
que  flatteuse;  Voltaire  qui,  a-t-on  prétendu,  n'était 
pas  plus  rassuré  qu'elle,  eût  reparti  en  montrant  le 
ciel:  «Madame,  j'ai  pensé  et  écrit  plus  de  bien  de 
celui  que  vous  craignez  tant,  que  vous  n'en  pourrez 
dire  de  toute  votre  vie  2.  » 

La  petite  cour  de  Lunéville  était  gouvernée  par 
M.  Alliot  avec  une  régularité  un  peu  étroite,  excel- 
lente pour  un  couvent,  moins  applicable  au  palais  d'un 
souverain,  même  d'un  souverain  en  retrait  d'emploi. 
Vers  cette  époque,  la  dépense  de  la  table  s'élevait  à 
vingt  mille  livres  par  mois;  disons  que,  dans  l'ori- 
gine, elle  ne  dépassait  point  sept  à  huit  mille  3.  Nous 
avons  toutes  sortes  de  renseignements  sur  cette  partie 
des  dépenses  royales.  Nous  pourrions  dire  jusqu'au 
nom  du  maître  d'hôtel;  il  s'appelait  Colombel,  et  com- 
mandait à  trois  chefs  de  cuisine  qui  avaient  sous  eux 
des  aides.  «  Ils  reçoivent  très-bien  leurs  amis,  »  nous 

1.  Saint-Lambert  nous  dit  dans  nue  lcllre  à  maduma  d'Houdctot, 
à  propos  du  mariage  de  madame  de  l'Hôpital,  fille  de  madame  Alliot  : 
«  Celle  fille  avait  déjà  un  amant,  il  faut  savoir  aussi  que  la  mère  est 
une  vieille  coquette  qui  se  croit  toujours  malade  pour  ne  pas  se  croire 
vieille.  »  Cabinet  de  M.  Feuillet  de  Conclies.  Lettres  autographes  de 
Saint-Lambert  à  la  comtesse  cl' Houdelot.  Lettre  G.  Lunéville,  22  jan- 
vier. 

2.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LV,  p.  33G.  Note  de 
l'éditent:  de  Kelil. 

3.  Duc  de  Luynes,  Mémoires,  t.  X,  p.  341  ;  25  septembre  1750. 


RÉVOLTE  DE  VOLTAIRE.  305 

dit  un  ancien  chef  du  comte  de  Toulouse,  de  passage 
en  Lorraine  '.  Tout  était  ordonné,  distribué,  métré, 
et  les  fournisseurs  n'avaient  qu'à  se  féliciter  du  con- 
seiller aulique.  Peut-être  les  hôtes  du  roi  de  Pologne 
s'accommodaient-ils  moins  de  ces  exigences  de  régu- 
larité conventuelle,  auxquelles  on  voulait  les  plier. 
Voltaire  avait  une  santé  et  une  humeur  qui  s'oppo- 
saient également  à  un  tel  asservissement.  11  n'était 
ni  moine,  ni  prisonnier;  son  âge,  sa  délicatesse,  sa 
valeur  personnelle  méritaient  des  égards,  qu'il  ferait 
valoir  au  besoin.  La  lutte  commença  par  des  négli- 
gences ou  des  oublis  suivis  de  réclamations  dont  on 
tenait  peu  de  compte.  L'auteur  de  Sémiramis  ne  se 
méprit  pas  longtemps  sur  ces  manquements  d'une 
administration  qui  avait  l'œil  à  tout.  Il  démêla  une 
arrière-pensée  hostile,  un  complot  ourdi  contre  lui  ; 
et,  avec  sa  vivacité  habituelle,  il  voulut,  dès  l'instant 
même,  en  avoir  le  cœur  net.  Il  envoyait,  à  neuf  heures 
du  matin,  le  billet  qui  suit  à  M.  Alliot,  et  attendait 
nerveusement  l'effet  qu'il  produirait  : 

Je  vous  prie,  monsieur,  de  vouloir  bien  avoir  la  bjnté  de 
me  faire  savoir  si  je  puis  compter  sur  les  choses  que  vous 
m'avez  promises,  et  s*il  n'y  a  point  quelque  obstacle.  Le  mau- 
vais état  de  ma  santé  ne  me  permet  ni  de  rester  longtemps  à 
la  cour  du  roi,  auprès  de  qui  je  voudrais  passer  ma  vie,  ni  d'a- 
voir l'honneur  de  manger  aux  tables  auxquelles  il  faut  se  ren- 
dre à  un  temps  précis,  qui  est  souvent  pour  moi  le  temps  des 
plus  violentes  douleurs.  Il  fait  froid,  d'ailleurs,  les  matins  et 
les  soirs,  pour  les  malades. 

Il  serait  un  peu  extraordinaire  que,  malgré  votre  amitié,  on 

1.  Narbonne,  Journal  des  règnes  de  Louis  XIV  et  de  Louis  XV,  de 
1701  à  1744.    Versailles,  1SGG),  p.  580. 


306  PETITS   BILLETS  AIGRES. 

refusât  ici  les  choses  nécessaires  à  un  homme  qui  a  tout  quitté 
pour  venir  faire  sa  cour  à  Sa  Majesté. 
Je  vous  prie  de  me  faire  savoir  s'il  faut  en  parler  au  roi '. 

Le  billet  n'avait  pas  beaucoup  de  chemin  à  faire 
pour  parvenir  à  son  adresse ,  puisqu'après  un  quart 
d'heure  de  patience,  le  poëte,  estimant  sans  doute  que 
c'était  autant  et  plus  qu'il  n'était  besoin  pour  une  ré- 
ponse, décochait  ce  second  poulet  au  même  M.  AUiot  : 

Le  29  août,  à  neuf  heures  un  quart  du  matin. 

Je  vous  supplie,  monsieur,  de  vouloir  bien  donner  des  ordres, 
en  vertu  desquels  je  sois  traité  sur  le  pied  d'étranger:  et  ne 
me  mettez  pas  dans  la  nécessité  de  vous  importuner  tous  les 
jours. 

Je  suis  venu  ici  pour  faire  ma  cour  au  roi.  Ni  mon  travail  ni 
ma  santé  ne  me  permettent  d'aller  piquer  des  tables.  Le  roi 
daigne  entrer  dans  mon  état;  je  compte  passer  ici  quelques 
mois. 

Sa  Majesté  sait  que  le  roi  de  Prusse  m'a  fait  l'honneur  de 
m'écrire  quatre  lettres  pour  m'inviter  à  aller  chez  lui.  Je  peux 
vous  assurer  qu'à  Berlin  je  ne  suis  pas  obligé  à  importuner 
pour  avoir  du  pain,  du  vin  et  de  la  chandelle  (s'il  eût  pu  lire 
dans  l'avenir!).  Permettez-moi  de  vous  dire  qu'il  est  de  la  di- 
gnité du  roi  et  de  l'honneur  de  votre  administration,  de  ne  pas 
refuser  ces  petites  attentions  à  un  officier  de  la  cour  du  roi  de 
France,  qui  a  l'honneur  de  venir  rendre  ses  respects  au  roi  de 
Pologne. 

Après  l'envoi  de  cette  seconde  sommation,  Voltaire 
se  croise  les  bras  et  se  résigne  à  attendre.  Soit  que  le 
premier  délai,  à  la  réflexion,  lui  eût  paru  quelque  peu 
bref,  soit  qu'il  voulût  mettre  dans  tout  son  tort  le 
conseiller  aulique  et  ne  laisser  aucun  prétexte  à  la 

1.  De  la  Place,  Pièces  intéressantes  et  peu  connues  (Bruxelles. 
1790),  1.  H,  p.  223.  Lettre  de  Voltaire  à  31.  Allyot  ;  29  août  17  10, 
!)  heures  du  matin. 


IL  S'ADRESSE  AU   ROI.  307 

malveillance,  il  accorda  au  coupable  un  répit  d'une 
demi-heure.  Mais  que  cette  demi-heure  dut  lui  sem- 
bler mortelle  !  comme  il  dut  trépigner  sur  son  siège, 
faire  claquer  ses  doigts ,  et  combien  de  fois  il  dut 
porter  ses  yeux  à  la  pendule!  Ce  fut  en  pure  perte; 
M.  Alliot  faisait  le  mort,  M.  Alliot  tenait  à  le  pousser 
à  toute  extrémité.  Pour  le  coup,  c'est  au  maître  que 
Voltaire  écrira,  qu'il  demandera  justice  et  satisfaction. 

29  août  1749,  neuf  heures  trois  quarts. 

Sire, 

Il  faut  s'adresser  à  Dieu,  quand  on  est  en  paradis.  Votre  Ma- 
jesté m'a  permis  de  venir  lui  faire  ma  cour,  jusqu'à  la  fin  de 
l'automne,  temps  auquel  je  ne  puis  me  dispenser  de  prendre 
congé  de  Votre  Majesté.  Elle  sait  que  je  suis  très-malade,  et  que 
des  travaux  continuels  me  retiennent  dans  mon  appartement,  au- 
tant que  mes  souffrances.  Je  suis  forcé  de  supplier  Votre  Majesté 
qu'elle  ordonne  qu'on  daigne  avoir  pour  moi  les  bontés  néces- 
saires et  convenables  à  la  dignité  de  la  maison,  dont  elle  honore 
les  étrangers  qui  viennent  à  sa  cour.  Les  rois  sont,  depuis 
Alexandre,  en  possession  de  nourrir  les  gens  de  lettres;  et  quand 
Virgile  était  chez  Auguste,  AUyotus,  conseiller  aulique  d'Au- 
guste, faisait  donner  à  Virgile  du  pain,  du  vin  et  de  la  chan- 
delle. Je  suis  malade  aujourd'hui,  et  je  n'ai  ni  vin,  ni  pain  pour 
dîner. 

M.  Alliot  avait  laissé  sans  réponse  les  deux  billets 
à  lui  adressés  ;  cette  dernière  lettre  eut  plus  d'effet,  et 
M.  de  Voltaire  reçut  enfin,  dans  une  épitre  qu'il  nous 
faut  citer  et  qui  n'est  certes  pas  la  moins  piquante  du 
dossier,  des  explications  dont  il  n'eut  pas  lieu  sans 
doute  de  se  trouver  pleinement  satisfait. 

Vous  avez  à  dîner  chez  vous,  monsieur.  Vous  y  avez  potage, 
pain,  vin  et  viandes  :  je  vous  fais  donner  bois  et  bougie;  et 
vous  vous  plaignez  à  M.  le  duc  (?;,  au  roi  môme,  aussi  injuste- 


308  RÉPLIQUE  D'ALLIOT. 

ment.  Sa  Majesté  m'a  remis  votre  lettre,  sans  m'en  rien  dire; 
et  je  n'ai  pas  voulu,  pour  vous-même,  lui  dire  que  vous  aviez  le 
plus  grand  tort  du  monde  de  vous  plaindre.  Il  est  des  règles 
ici  qu'il  faut  suivre  :  ainsi,  vous  aurez  agréable  de  vous  soumet- 
tre; je  ne  m'en  départs  point  :  c'est  que  rien  ne  se  donne  à  la 
cave  par  extraordinaire,  sans  un  billet  de  moi  chaque  jour»  Le 
détail  est  grand  et  pénible;  il  est  pour  moi.  Que  vous  importe, 
pourvu  que  vous  ayez  ce  que  vous  demandez. 

Vous  n'avez  manqué  de  rien  :  je  le  dis  à  vous-même;  et  vous 
dites  que  vous  avez  manqué  de  tout! 

Vous  êtes  le  premier  qui  se  soit  plaint  de  la  façon  dont  on  re- 
reçoit ici  les  étrangers,  puisque  vous  voulez  l'être.  Je  vous  ai 
fait  donner  ce  que  vous  avez  demandé  ;  et  vous  avez,  encore 
une  fois,  tort  de  vous  plaindre. 

Vous  citez  la  cour  de  France  pour  modèle.  Elle  a  ses  règles 
et  nous  avons  les  nôtres  :  mais  la  nôtre  est  absolument  inutile 
à  la  cour  de  France,  vous  le  savez  mieux  que  moi. 

Je  suis  très-fàché,  pour  vous-même,  de  vos  démarches,  et 
j'espère  que  vous  sentirez  combien  elles  sont  déplacées,  puisque 
je  compte  que  vous  vous  trouverez  très-bien  de  la  façon  avec 
laquelle  vous  avez  été  traité  jusqu'à  présent  et  à  laquelle  il  n'y 
a  rien  à  ajouter. 

Je  vous  nie  qu' Allyotus,  conseiller  aulique,  fît  donner  du 
pain,  du  vin,  de  la  chandelle  à  Virgile. 

Je  le  fais  à  M.  de  Voltaire,  parce  que  c'est  un  pauvre  homme, 
et  que  Virgile  étoit  puissant,  et  avoit  chez  lui  une  table  fine  et 
excellente  où  il  trailoit  ses  amis,  et  y  étoit  à  son  aise  avec 
eux  :  ainsi  nulle  comparaison  des  temps  :  Virgile,  d'ailleurs, 
travailloit  pour  son  plaisir  et  pour  la  gloire  de  son  siècle,  au 
lieu  que  M.  de  Voltaire  le  fait  par  nécessité  et  pour  ses  besoins  ; 
ainsi,  on  accorde  à  l'un  par  bienséance,  ce  que  l'on  n'auroit  osé 
offrir  à  l'autre,  crainte  d'être  refusé1. 

Là  s'arrête  cette  correspondance,  et  c'est  dommage; 

1.  Mettons  de  coté  l'ironie.  Fallait-il,  parce  que  M.  de  Vollaireétait 
riche,  qu'il  apportât  vin,  pain,  viande,  chez  un  roi  dont  il  était 
l'hôte  ?  Montesquieu,  Helvélius  (un  fermier  général,  confrère  par  con- 
séquent d'AUioli,  sauvaient-ils  au  prince  les  frais  de  leur  dépense,  et 
les  laissait-on  faire,  «  crainte  d'être  refusé  ?  »  Cela  est  tout  bonne- 
ment absurde. 


DE  QUEL  COTÉ  SONT  LES  TORTS.         309 

à  part  son  côté  plaisant,  elle  eût  servi  à  élucider  des 
faits  qui  sont  demeurés  obscurs  et  contradictoires. 
M.  Alliot  soutient  à  Voltaire  qu*il  ne  l'a  laissé  manquer 
de  rien,  et  qu'il  a  eu  potage,  paiu,  vin,  \iandes,  bois 
et  bougies;  il  est  pourtant  difficile  d'admettre  que 
celui-ci  se  fût  plaint  de  la  disette  de  toutes  ces  choses, 
si  complète  satisfaction  eût  été  accordée  à  ses  moindres 
exigences.  Mais  Voltaire  ne  voulait  pas  être  astreint 
à  figurer  à  la  table  commune;  il  comptait  avoir  ses 
aises  à  ia  cour  d'un  roi  comme  chez  lui.  On  ne  lui 
refusait  rien,  mais  tout  devait  être  soumis  au  visa  d'un 
administrateur  intègre.  «  Le  détail  est  grand  et  pénible; 
il  est  pour  moi,  que  vous  importe,  pourvu  que  vous 
ayez  ce  que  vous  demandez?»  objecte  le  conseiller  au- 
lique.  Mais  cela  importe  beaucoup;  et  l'on  sent  que, 
devant  l'obligation  d'en  passer  par  toutes  ces  formalités, 
l'on  préfère  cent  fois  se  passer  des  choses.  Ce  n'est  point 
toutà  fait,  il  est  vrai,  l'avis  de  Voltaire,  qui  n'est  pas  venu 
à  Lunéville,  encore  un  coup,  pour  être  moins  bien  que 
dans  sa  rue  Traversine.  Toute  cette  lettre  d'Alliot  est 
impertinente,  absolue,  celle  d'un  homme  qui  sait  qu'il 
est  indispensable,  et  ne  sera  pas  sacrifié,  même  au 
plus  grand  poète  de  son  temps.  Il  met  le  marché  à  la 
main,  comme  s'il  était  le  maître  ',  avec  la  bonne  envie 
d'être  pris  au  mot.  Nous  lisons,  dans  un  libelle,  que 
tout  cela  avait  été  comploté  entre  le  conseiller  aulique 


I.  11  l'était  bien  un  peu.  Alliot  aj. parferait  autant  et  plus  au  roi 
de  France  qu'au  roi  de  Pologne.  Pour  lui,  comme  pour  M.  de  la  Galai- 
ziire,  le  vrai  maître  était  Louis  XV,  et,  s'il  était  conseiller  aulique 
de  Stanislas  et  commissaire  général  de  sa-  maison,  il  était  un  des 
soixante  fermiers  généraux  du  roi  de  France. 


310  TOUT  S'ARRANGE. 

et  le  roi  de  Pologne,  qui,  excédé  des  prétentions,  des 
mille  caprices  de  son  hôte,  eût  demandé  à  Alliot  de 
le  débarrasser  de  cet  illustre  brouillon.  Après  y  avoir 
rêvé,  celui-ci  eût  répondu,  en  riant  :  a  Hoc  genus 
dœmonioriim  non  ejicitur  nisiin  orationc  antjejunio; 
mais  je  crois  le  premier  de  ces  moyens  peu  efficace.  — 
Eh  bien!  reprit  le  prince,  faites-le  donc  jeûner1.  » 
L'expédient  eût  été  mis  en  œuvre,  sans  désemparer, 
avec  un  succès  tel,  que  Voltaire  eût  plié  bagage  le 
jour  même.  Ce  prétendu  dénoûment  indique  assez 
quel  cas  on  doit  faire  d'une  anecdote  dont  on  assigne 
d'ailleurs  la  date  à  l'année  1756. 

En  réalité,  tout  s'arrangea,  puisqu'il  demeura. 
Mais  s'en  tira-t-il  avec  les  honneurs  de  la  guerre  ? 
nous  n'oserions  trop  dire.  Stanislas,  habitué  à  ne 
pas  trancher  dans  son  ménage  ,  laissait  volontiers 
les  adversaires  aux  prises,  à  commencer  par  le  père 
Menoux  et  la  marquise  de  Boufflers;  comme  Pilate,  il 
se  lavait  les  mains  de  toutes  ces  tracasseries,  se  bor- 
nant, quand  les  choses  menaçaient  d'aller  trop  loin, 
à  apporter  des  paroles  conciliantes  et  à  rétablir  de  son 
mieux  la  paix  et  l'union  autour  de  lui.  Au  lieu  de  ré- 
pondre à  Voltaire,  il  remet  au  conseiller  aulique  la 
lettre  du  poète,  sans  rien  ajouter,  s'il  en  faut  croire 
celui-ci.  La  réplique  d' Alliot  n'était  pas  faite  pour 
apaiser  l'auteur  de  la  Henriade,  du  caractère  dont  nous 
le  connaissons.  11  est  à  supposer  que  madame  du  Châ- 


1.  Essai  sur  le  jugement  qu'on  peut  porter  de  M.  de  Voltaire,  suivi 
de  noies  historiques  et  anecdotes.  Letlre  h.  M.  ***  (Amsterdam,  1780), 
p.  33,  34.  —  Comte  d'Haussonville,  Histoire  de  la  réunion  de  la  Lor- 
raine à  la  France  (Lévy,  18G0),  t.  IV,  p.  333. 


DÉNOUMEXT   PROCHAIN.  :$M 

tolet,  qui  avait  toutes  les  raisons  du  monde  de  rester  à 
Lunéville,  mit  tout  en  jeu  pour  le  calmer;  mais  encore 
est-il  présumable  que  l'on  donna  quelque  satisfaction 
à  cet  amour-propre  si  irritable.  Voltaire  avait  d'ailleurs 
un  appui  naturel  dans  la  favorite,  dont  l'avarice  d'Alliot 
ne  faisait  pas  les  affaires,  et  qui,  grâce  à  cette  lésine, 
«  tirait  à  peine  alors  du  roi  de  Pologne  de  quoi  avoir 
des  jupes1.  »  Nous  en  sommes  réduits,  toutefois,  aux 
conjectures ,  car  rien  ne  nous  apprend  comment  se 
termina  ce  conflit  entre  le  poëte  et  le  publicain2.  Ne 
perdons  pas  de  vue  que  ce  petit  incident  avait  lieu  le 
29,  six  jours  avant  les  couches  de  la  marquise,  et  que 
ce  dernier  événement,  par  lui-même  et  par  ses  funestes 
conséquences,  coupait  net  avec  des  chiffonneries,  bien 
mesquines  devant  un  pareil  malheur. 

Madame  du  Châtelet  se  livrait  à  tous  les  plaisirs,  à 
toutes  les  distractions  avec  cette  ardeur  fébrile  du 
condamné  à  mort.  On  l'a  vu  déjà,  elle  n'était  pas  sans 
anxiété  sur  un  dénoûment  toujours  fort  grave  et 
encore  plus  périlleux  pour  une  femme  de  cet  âge. 
Longchamp  nous  dit,  de  son  côté,  qu'elle  avait  des 
pressentiments,  et  qu'elle  était  frappée  de  l'idée  de 
périr  en  couches.  Ses  rapports  avec  Saint-Lambert 
avaient  ce  je  ne  sais  quoi   d'attendri  des  existences 


1.  Voltaire,    OEuvrci   complûtes  (Beucliol),  t.   LV,    p.    323. 

2.  Cependant  il  y  eul  une  réconciliation,  et,  dans  la  suite,  Vol- 
taire semblera  avoir  tout  à  l'ait  écarté  de  son  esprit  ses  griefs  contre 
le  terrible  économe.  «  Quoique  j'aie  absoluement  renoncé,  écrivait-il 
à  Panpan,  à  la  comète,  cependant  je  n'ai  point  oublié  la  maison  de 
M.  Alliot,  et  vous  me  ferez  grand  plaisir  de  me  protéger  un  peu  dans 
cette  maison.  »  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  G 1 7. 
Lettre  di  Voltaire  à  Devaux  (1751). 


312  DÉFAILLANCES. 

menacées.  Les  emportements,  les  ombrages  avaient 
fait  place  à  une  douceur,  une  tendresse,  une  mélan- 
colie d'un  charme  indéfinissable.  Ce  n'eût  pas  été  trop 
pour  la  pauvre  femme  de  l'avoir  à  tout  instant  près 
d'elle,  et  de  puiser  dans  ses  paroles  consolantes  le 
courage  dont  elle  avait  besoin.  Mais  il  était  souvent 
rappelé  à  Nancy  par  son  service,  et,  bien  qu'il  fit  plus 
d^une  fugue  et  vînt  à  Lunéville  en  secret  et  contre  son 
devoir,  elle  sentait  péniblement  ces  absences  et  gémis- 
sait d'avoir  à  lui  écrire,  quand  il  eût  été  si  doux  de 
le  voir,  de  l'entendre,  de  passer  les  heures  ensemble. 

Alon  Dieu,  que  tout  ce  qui  était  chez  moi  quand  vs  êtes  parti 
m'impatientoit  !  que  mon  cœur  avoit  de  choses  àvsdire!  Ys 
m'avés  traitée  bien  cruellement,  vs  ne  m'avés  pas  regardée 
une  seule  fois;  ie  sais  bien  que  ie  dois  encore  vs  en  remer- 
cier, que  c'est  décence,  discrétion,  mais  ie  n"en  ai  pas  moins 
senti  la  privation.  le  suis  accoutumée  à  lire  à  tous  les  instans 
de  ma  vie  dans  vos  yeux  charmans  que  vs  êtes  occupé  de  moi, 
que  vs  m'aimes  :  ie  les  cherche  partout,  et  assurément  ie  ne 
trouve  rien  qui  leur  ressemble;  les  miens  n'ont  plus  rien  à  re- 
garder, le  suis  d'une  impatience  extrême  de  savoir  si  vs  mon- 
terés  la  garde  demain...  Songes  que  si  vs  montés  la  garde 
demain  ie  puis  vs  revoir  lundi.  Songes  qu'un  iour  est  tout  pr 
moi,  et  ie  n'ai  pas  besoin  pr  le  sentir  de  mes  craintes  ridi- 
cules, car  ie  les  condamne,  mais  un  iour  passé  avec  vs  vaut 
mieux  qu'une  éternité  sans  vs.  le  ferai  mon  possible  pr  n'avoir 
pas  d'humeur  ce  soir;  mais  comment  ferois-ie  pr  qu'on  ne  s'a- 
perçoive pas  de  l'inquiétude  et  du  malaise  de  mon  âme,  car 
c'est  le  mot  qui  peut  rendre  mon  état!  Xe  iuiés  pas  de  moi  parce 
que  i'ai  été,  ie  ne  voulois  pas  vs  aimer  à  cet  excès;  mais  à  pré- 
sent que  ie  vs  connois  davantage,  ie  sens  que  ie  nepuisiamais 
vs  aimer  assés.  Si  vs  ne  m'aimes  pas  moins,  si  mes  torts  n'ont 
pas  alfoibli  cet  amour  charmant  sans  lequel  ie  ne  pourrois 
vivre,  ie  suis  bien  sûre  qu'il  n'existe  personne  d'aussi  heureuse 
que  moi;  mais  ie  vous  avoue  que  ie  le  crains.  Rassurés-moi, 
mon  cœur  en  a  besoin  ;  la  moindre  diminution  dans  vs  senti- 
mens,  me  déchireroit  de  remords;  ie  croirois  touiours  que  c'a 


ATTITUDE   DE  SAINT-LAMBERT.  313 

été  ma  faute,  que  sans  Paris  vs  auriés  touiours  été  le  même. 
Songes  que  mon  amour,  que  les  chagrins  que  vs  m'avés  faits 
en  voulant  me  quitter  et  par  la  crainte  de  ces  grenadiers  m'ont 
as.«és  punie;  ie  vs  aime  avec  une  ardeur  bien  faite  pr  vs  rendre 
heureux,  si  vs  pouvés  m'aimer  encore  comme  vs  m'avés  aimée. 
le  n'ai  rien  trouvé  de  mieux  à  vs  envoyer  que  la  cassette  où  vs 
renfermerés  mes  lettres.  Rapportés-les,  ie  vous  le  demande  à 
genoux,  bonheur  de  ma  vie! 

La  marquise  avait  mis  en  ordre  tous  ses  papiers; 
chaque  paquet  scellé,  cacheté;  et  Longchamp,  en  cas 
de  malheur,  devait  les  rendre  à  leurs  adresses  respec- 
tives. «  Il  y  en  avait,  nous  dit-il,  pour  ses  amis,  que  je 
connaissais  tous,  pour  son  mari  et  pour  quelques 
autres  personnes.  »  D'après  la  lettre  qu'on  vient  de 
lire,  elle  n'a  qu'à  se  louer  de  l'affection  et  des  procédés 
de  son  amant.  Celui-ci  sent  qu'il  a  sa  part  de  respon- 
sabilité dans  l'état  menaçant  de  madame  du  Châtelet, 
et  il  l'aime  assez,  quelque  personnel  qu'on  le  fasse  et 
qu'il  soit,  pour  en  être  préoccupé  et  inquiet.  Plus  on 
approchait  du  terme,  plus  la  pauvre  femme  sentait  en 
elle  un  trouble  dont  elle  essayait  en  vain  de  se  défendre. 
Saint-Lambert  était  là  aussi  souvent  que  possible  et 
lui  rendait  le  calme  par  sa  présence  ;  mais  chaque  sépa- 
ration, vers  la  fin,  devait  avoir  le  caractère  d'un  der- 
nier adieu ,  car  rien  ne  la  garantissait  qu'il  la  revît 
vivante.  On  conçoit  tout  ce  que  cette  idée  avait  de 
terrible  dans  une  imagination  assiégée  de  sinistres 
pressentiments.  La  dernière  lettre  à  Saint-Lambert, 
qu'on  a  d'elle,  et  très-probablement  la  dernière  aussi 
qu'elle  lui  écrivit,  peint  admirablement  bien  l'état  de 
son  âme,  le  trouble  et  le  découragement  auxquels  elle 
est  en  proie. 

III.  18 


314  DERNIÈRE   LETTRE   D'EMILIE. 

Samedi.  30  août  iliiK 

Vs  me  connaisses  bien  peu,  vs  rendes  bien  peu  justice  aux 
empressemens  de  mon  cœur,  si  vs  croyés  que  ie  puisse  être 
deux  jours  sans  avoir  de  vos  lettres,  lorsqu'il  m'est  possible  de 
faire  autrement.  Vs  êtes  d'une  confiance  sur  la  possibilité  de 
monter  vos  gardes  en  arrivant  qui  ne  s'accorde  guère  avec 
l'impatience  avec  laquelle  ie  supporte  votre  absence.  Quand  ie 
suis  avec  vs,  ie  suporte  mon  état  avec  patience,  ie  ne  m'en 
aperçois  souvent  pas;  mais  quand  ie  vs  ai  perdu,  ie  ne  vois 
plus  rien  qu'en  noir;  i'ay  encore  été  aujourd'hui  à  ma  petite 
maison  à  pied,  et  mon  ventre  est  si  terriblement  tombé,  i'ai  si 
mal  aux  reins,  ie  suis  si  triste  ce  soir  que  ie  ne  serois  point 
étonée  d'acoucher  cette  nuit,  mais  i'en  serois  bien  désolée, 
quoique  ie  sache  que  cela  vs  feroit  plaisir,  i'en  suporterai  mes 
douleurs  plus  patieu"  quand  ie  vs  saurai  dans  le  même  lieu 
que  moi;  ie  vs  ai  écrit  hier  huit  pages,  vs  ne  les  recevrés  que 
lundi.  Vs  n'articulés  point  si  vs  reviendrés  mardi,  et  si  vs 
pourés  éviter  d'aler  à  N'anci  au  mois  de  septembre.  Ne  me  lais- 
sés pas  d'incertitude,  ie  suis  d'une  affliction  et  d'un  décourage- 
ment qui  m'efroieroient  si  ie  croiois  aux  préssentimens.  Le 
prince  va  être  bien  heureux  de  vs  posséder;  il  n'en  connoilra 
pas  le  prix  si  bien  que  moi.  Dites  bien  au  prince  que  vs  n'irés 
plus  à  Aroué1  avant  mes  couches,  ie  ne  le  souffrirois  pas.  l'ai 
un  mal  de  reins  insuportable  et  un  découragement  dans  l'esprit 
et  dans  toute  ma  personne  dont  mon  cœur  seul  est  préservé. 
Ma  lettre  qui  est  à  Napcî  vs  plaira  plus  que  celle-ci;  ie  ne  vs 
aimois  pas  mieux,  mais  i'avois  plus  de  force  pr  vs  le  dire;  il  y 
avoit  moins  de  tems  que  ie  vs  avois  quitté  -... 

Enfin,  le  moment  si  redouté  arriva  ;  et  madame  du 

1.  Le  prince  dont  il  s'agit  ici  est  le  prince  de  Beauvau.  Haroué 
n'était  pas,  comme  le  pense  madame  Collet,  une  maison  de  plaisance 
du  roi  de  Pologne;  mais  le  domaine  du  marquisat  Lorrain,  créé, 
comme  nous  l'avons  déjà  dit  (t.  I,  p.  413),  en  faveur  du  maréchal  de 
Bassotnpierre,  en  10:23,  et  qui  était  passé,  en  17  20,  aux  Beauvau- 
Craon. 

2.  Cabinet  de  Feuillet  de  Conçues,  Lettres  autographes  de  madame 
du  Cliâlelel  à  Saint-Lambert.  Lettre  9t.  Samedi  30  août  17  49.  (Le 
manuscrit  porte  à  tort  31  ;  le  31  était  un  dimanche.) 


SES  COUCHES.  315 

Châtelet,  contrairement  à  ses  appréhensions ,  devint 
mère,  presque  sans  s'en  douter.  Voltaire,  que  cette 
grossesse  avait  au  moins  inquiété ,  et  qui  devait  être 
soucieux  du  dénoûment,  entonne  des  chants  d'allé- 
gresse; il  est  aussi  transporté  que  pouvait  l'être  Saint- 
Lambert.  11  annonce  la  nouvelle  à  tous  ses  amis  et 
l'accompagne  de  plaisanteries,  de  lazzi,  de  folies  qui 
témoignent  et  des  craintes  qu'il  avait  ressenties,  et  de 
son  bonheur  d'en  être  quitte  à  aussi  bon  compte. 
«  Madame  du  Châtelet,  écrit-il  à  d'Argental,  cette  nuit, 
en  griffonnant  son  Newton,  s'est  senti  un  petit  besoin; 
elle  a  appelé  une  femme  de  chambre  qui  n'a  eu  que 
le  temps  de  tendre  son  tablier,  et  de  recevoir  une  petite 
fille  qu'on  a  portée  dans  son  berceau.  La  mère  a 
arrangé  ses  papiers,  s'est  remise  au  lit  ;  et  tout  cela 
dort  comme  un  liron,  à  l'heure  où  je  vous  parle1.  »  Il 
écrivait  à  Yoisenon  :  «Mon  cher  abbé  Grehœhon  saura 
que  madame  du  Châtelet  étant  cette  nuit  à  son  secré- 
taire, selon  sa  louable  coutume,  a  dit  :  mais  je  se?is 
quelque  chose  !  Ce  quelque  chose  était  une  petite  fille 
qui  est  venue  au  monde  sur-le-champ.  On  l'a  mise  sur 
un  in-quarto  qui  s'est  trouvé  là,  et  la  mère  est  allée 
se  coucher2.  »  Mêmes  détails  mandés  le  même  jour, 
sous  la  même  impression  de  joie,  à  M.  d'Argenson3. 
L'enfant  avait  été  porté  à  la  paroisse  et  mis  en 
nourrice.  Quant  à  la  malade,  à  part  l'épuisement  et 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LV,  p.  334.  Lettre 
de  Voltaire  à  d'Argental:  à  Lunéville,  le   \  septembre  1749. 

2.  Ui'L,  t.  LV,  p.  337.  Lettre  de  Voltaire  à  l'abbé  de  Voisenon  ; 
à  Luné\ille,  le  4  septembre  17  4  0. 

3.  lbid.}  t.  LV,  p.  338.  Lettre  de  Voltaire  au  marquis  d'Argen- 
son; à  Lunéville,  le  4  septembre  17  40. 


316  SA  MORT. 

les  incommodités  inévitables,  tout  allait  au  mieux, 
lorsqu'une  imprudence  inqualifiable  vint  tristement 
changer  la  face  des  choses.  Le  temps  était  d'une  chaleur 
accablante,  la  fièvre  de  lait  qui  était  venue  n'était  pas 
de  nature  à  apaiser  la  soif  dévorante  qui  tourmentait 
la  marquise  ;  elle  demanda  un  verre  d'orgeat  à  la  glace, 
et  l'on  eut  la  faiblesse  de  lui  obéir.  L'effet  en  fut  aussi 
soudain  que  désastreux.  Le  médecin  du  roi,  M.  Rey- 
nault,  est  appelé,  qui,  un  instant,  croit  tout  sauvé; 
mais,  dans  la  journée  du  lendemain,  des  étouffements 
et  des  suffocations  révèlent  l'imminence  du  danger. 
Deux  praticiens  de  Nancy,  M.  Salmon  et  l'illustre 
Bagard,  sont  adjoints  au  médecin  de  Stanislas.  Ce  qu'ils 
prescrivent  semble  apporter  une  amélioration  sensible 
dans  l'état  de  la  marquise.  C'était  vers  le  soir.  Madame 
du  Châtelet,  plus  calme,  paraissait  disposée  à  s'assou- 
pir. Les  nombreux  visiteurs  se  retirèrent  alors  chez 
madame  de  Boufflers,  et  M.  du  Châtelet  les  y  suivit. 
Saint-Lambert  demeura  seul  près  d'elle  avec  Long- 
champ  et  mademoiselle  du  Thil,  cette  demoiselle  du 
Thil  que  nous  avons  vue  intervenir  dans  la  négocia- 
tion des  médailles  de  Benoît  XIV,  et  que  madame  du 
Châtelet  avait  mandée  pour  ses  couches.  Tout  à  coup, 
«  huit  ou  dix  minutes  après,  »  l'on  entend  une  sorte 
de  râlement  entremêlé  de  hoquets  ;  l'on  se  précipite 
à  son  chevet  :  elle  était  sans  connaissance.  On  s'em- 
presse de  l'asseoir  sur  son  lit,  de  lui  faire  respirer  des 
sels,  on  lui  agite  les  pieds,  on  lui  frappe  dans  les  mains 
sans  réussir  à  la  rappeler  à  elle.  De  son  côté,  made- 
moiselle du  Thil  vole  prévenir  madame  de  Boufflers, 
M.  du  Châtelet,  Voltaire  ;  toute  la  société,  qui  soupait 


CONSTERNATION   GÉNÉRALE.  317 

chez  la  favorite,  accourt.  Ce  ne  fut  que  pour  constater 
un  malheur  irréparable.  «  On  était  si  troublé,  que  per- 
sonne ne  songea  à  faire  venir  ni  curé,  ni  jésuite,  ni 
sacrements  :  elle  n'eut  point  les  horreurs  de  la  mort; 
il  n'y  eut  que  ses  amis  qui  les  sentirent1.  »  Ce  lugubre 
drame  avait  lieu  le  10  décembre,  le  sixième  jour  après 
l'accouchement. 

La"  consternation  fut  profonde.  On  emmena  M.  du 
Châtelet.  Voltaire  et  Saint-Lambert  demeurèrent  quel- 
que temps  près  du  lit,  résistant  à  tous  les  efforts.  Enfin, 
Voltaire  sort,  se  traîne  sans  avoir  conscience  de  ce 
qu'il  fait,  et  va  tomber  au  pied  de  l'escalier  extérieur, 
près  de  la  guérite  d'une  sentinelle2;  il  se  frappe  la  tête 
contre  le  pavé,  dans  un  de  ses  accès  de  désespoir  fou. 
Son  laquais,  qui  le  suivait,  se  précipite  et  s'efforce  de 
le  relever.  Saint-Lambert  descendait  également  l'esca- 
lier; il  aperçoit  Voltaire  étendu  à  terre  et  vole  à  son 
secours.  «  Ah  !  mon  ami,  s'écrie  l'auteur  de  Zaïre,  la 
voix  pleine  de  sanglots,  c'est  vous  qui  me  l'avez  tuée!») 
Puis,  se  redressant,  avec  un  accent  de  fureur  sauvage  : 
«  Eh  !  mon  Dieu,  monsieur,  de  quoi  vous  avisiez-vous 
de  lui  faire  un  enfant  !  »  Dès  le  jour  même,  il  annon- 
çait cette  catastrophe  à  d'Argental 3  et  à  madame  du 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchol),  t.  XL,  p.  84.  Mémoires 
pour  servir  à  la  vie  de  M.  de  Voltaire. 

2.  Les  appartements  de  la  feue  reine  de  Pologne,  qu'occupait  ma- 
dame du  Cbàlelet,  avaient  une  sortie  particulière  du  côté  de  la  ville, 
par  un  petit  escalier  qui  existe  encore.  C'est  au  pied  de  cet  escalier, 
et  non  sur  les  marches  du  grand  perron  du  château,  qu'alla  tomber 
Voltaire.  Comte  d'Haussonville,  Histoire  de  la  réunion  de  la  Lorraine 
à  la  France  (Paris,  Lévy,  1800),  t.  IV,  p.  335. 

3.  Voltaire,  Lettres  inédites  (Didier,  1857),  t.  I,  p.  185.  Lettre 
de  Voltaire  à  d'Argental;  10  septembre  1749. 


318  LÉGENDE  DE  LA  BAGUE. 

Deffand,  qui  avait  appris  les  couches  de  la  marquise 
par  le  président  Hénault.  On  l'a  \u,  toutes  ses  lettres 
étaient  sur  le  ton  grotesque;  le  danger  écarté,  il  n'y 
avait  plus  qu'à  se  sauver  du  ridicule  d'enfanter  à  un 
âge  où  on  laisse  d'ordinaire  un  tel  soin  à  ses  filles,  et 
il  avait  été  convenu  que  l'on  prendrait  l'initiative  des 
railleries  et  de  la  moquerie.  «  Hélas  !  madame,  nous 
avions  tourné  cet  événement  en  plaisanterie;  et  c'est 
sur  ce  malheureux  ton  que  j'avais  écrit,  par  son  ordre, 
à  ses  amis.  Si  quelque  chose  pouvait  augmenter  l'état 
horrible  où  je  suis,  ce  serait  d'avoir  pris  avec  gaieté 
une  aventure  dont  la  suite  emp  oisonne  le  reste  de  ma 
vie  misérable1.  »  Pareilles  lettres  désespérées  à  d'Ar- 
genson  et  à  l'abbé  de  Yoisenon,  contrastant  lamenta- 
blement avec  la  folie  des  premières2. 

Mais  la  comédie  ne  tarde  pas  à  se  mêler  aux  larmes. 
Voltaire,  qui  avait  repris  un  peu  d'empire  sur  lui- 
même,  se  souvint  d'une  bague  en  cornaline,  entourée 
de  petits  diamants,  que  madame  du  Chàtelet  portait 
au  doigt  et  dont  le  chaton  recouvrait  son  portrait  à  lui, 
Voltaire.  Il  s'inquiète,  appelle  Longchamp,  lui  ordonne 
de  s'informer  près  de  la  première  femme  de  chambre 
de  ce  qu'était  devenu  l'anneau,  et,  dans  le  cas  où  il 
serait  entre  ses  mains,  d'en  ôter  le  portrait  et  de  le  lui 
rendre.  Longchamp  répond  qu'il  l'avait  lui-même 
enlevé  du  doigt  de  la  marquise  et  donné  à  M.  du  Châ- 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beucliot),  t.  LV,  p.  339.  Lettre 
de  Voltaire  à  madame  du  Detïand;  le  10  septembre  1749. 

2.  Ibid.,  t.  LV,  p.  340.  Lettre  de  Voltaire  à  Voisenon  ;  auprès  de 
Bar,  ce  14  septembre  1749.  —  Lettres  inédites  (Didier,  1857),  t.  I, 
p.  18G.  Lettre  de  Voltaire  au  marquis  d'Argenson;  à  Lunéville,  ce 
tl  septembre  174  9. 


MAUSSADE   RÉVEIL.  310 

telet.  On  s'imagine  le  trouble  de  Voltaire.  Il  avait 
hélas  !  bien  grand  tort  de  concevoir  la  moindre  crainte  ; 
et  le  fidèle  serviteur  le  tira  tout  aussitôt,  par  un  a.-sez 
maussade  réveil,  il  est  vrai,  de  son  anxiété,  en  lui 
apprenant  que  madame  de  Boufflers  avait  extrait  le 
portrait  devant  lui,  mais  que  ce  portrait  était  celui  de 
Saint-Lambert.  «  0  ciel  !  s'écrie  alors  l'ami  sacrifié,  en 
joignant  les  mains,  voilà  bien  les  femmes  !  j'en  avais 
ôté  Piichelieu,  Saint-Lambert  m'en  a  expulsé;  cela  est 
dans  l'ordre,  un  clou  chasse  l'autre  :  ainsi  vont  les 
choses  de  ce  monde  *.  » 

Au  surplus,  Voltaire  ne  devait  pas  être  le  seul  à 
faire  des  découvertes  de  ce  genre.  Les  papiers  de  la 
marquise  étaient  renfermés  dans  une  cassette;  elle 
avait  écrit  sur  le  couvercle  ces  mots  qui  eussent  dû 
être  respectés  :  «  Je  prie  M.  du  Châtelet  de  vouloir 
bien  brûler  tous  ces  papiers,  sans  y  regarder;  ils  ne 

1.  Longchamp  et  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paris,  1820). 
t.  Il,  p.  253,  254.  Longchamp  nous  semble  avoir  encore  ici  le  mé- 
rite de  l'invention  et  de  l'arrangement.  Dans  une  lettre  à  Voltaire, 
où  il  essaye  de  se  disculper  d'accusations  d'infidélité  qu'il  n'avait  que 
trop  méritées,  il  fait  également  allusion  à  cette  bague,  et  voici  ce 
qu'il  ajoute  :  «  ...  11  me  pria  (Saint-Lambert)  de  lui  avoir  son  por- 
trait qui  était  dans  une  bague  que  madame  portait  au  doigt,  et  me 
donna  le  secret  pour  l'ouvrir.  Je  détachai  le  portrait  que  je  lui  remis 
chez  madame  de  Boufflers,  et  donnai  en  même  temps  la  bague  à  M.  le 
marquis  du  Chùidet.  Voilà  tout  ce  que  je  sais,  et  c'est  la  plus  exacte 
vérité.  »  Longchamp  ne  parle-t-il  pas  comme  s'il  pensait  apprendre 
quelque  chose  au  poëte?  Si  celte  étrange  explication  eût  eu  lieu  entre 
Voltaire  et  lui,  il  se  fût  apparemment  borné  à  la  rappeler  par  un 
mot,  sachant  bien  qu'il  n'eut  pas  été  besoin  de  plus  pour  être  com- 
pris. Nous  pouvons  nous  tromper,  mais  nous  soupçonnons  fort  notre 
homme  d'avoir  voulu  nous  donner  la  comédie.  Après  tout,  la  scène 
est  bonne,  et  nous  avons  regret  aux  doutes  que  nous  allons  semer  dans 
l'esprit  du  lecteur. 


320  CASSETTE  DE  LA  MARQUISE. 

peuvent  lui  être  d'aucune  utilité,  et  n'ont  nul  rapport 
à  ses  affaires.  »  Cet  air  de  mystère  piqua  la  curiosité 
du  mari  qui  voulut  voir.  Le  comte  de  Lomont,  avec 
lequel  il  se  trouvait,  lui  donnait  prudemment  le  con- 
seil de  n'en  rien  faire.  Mais  l'indiscret  marquis,  sans 
l'écouter,  se  mit  à  lire  les  premiers  papiers  qui  tom- 
bèrent sous  sa  main.  C'étaient  des  lettres;  de  qui 
étaient  ces  lettres  et  que  contenaient-elles?  «  Proba- 
blement elles  ne  lui  plaisaient  guère,  poursuit  Long- 
champ,  car  je  lui  voyais  faire  la  grimace  et  secouer  les 
oreilles.  Son  frère,  qui  s'en  aperçut,  lui  dit  que  c'était 
bien  fait,  et  qu'il  était  payé  de  sa  curiosité.  »  Sur  cela, 
le  comte  ordonna  à  Longchamp  d'allumer  une  bougie, 
vida  le  contenu  de  la  cassette  dans  la  cheminée  et  y  mit 
aussitôtle  feu,  ce  qui  ne  laissa  pas  de  prendre  quelque 
temps.  Longchamp,  profitant  d'un  moment  où  ils 
avaient  le  dos  tourné,  s'empara  prestement  de  plu- 
sieurs papiers,  qu'il  put  ainsi  arracher  à  cet  auto- 
da-fé.  Il  paraîtrait  que  ces  derniers  étaient  des  lettres 
où  Voltaire  était  assez  maltraité.  Madame  du  Chàtelet, 
en  sacrifiant  le  poète,  donnait-elle  satisfaction  à  quelque 
exigence  jalouse  de  Saint- Lambert?  Étaient-ce  des 
lamentations  amères  comme  en  arrache  l'irritation 
du  moment?  C'est  ce  que  le  secrétaire  peu  discret  ne 
dit  pourtant  pas,  quoique  la  chose  en  valût  la  peine. 
Mais  tout  cela  est  encore  d'une  mince  vraisemblance. 
Madame  du  Chàtelet  avait  trop  d'esprit  et  d'expérience 
de  la  vie,  pour  ne  pas  ignorer  combien  peu  d'ordinaire 
sont  respectés  ces  derniers  vœux  des  mourants,  et  s'en 
reposer  outre  mesure  sur  la  docilité  de  son  mari. 
Mais  les  lettres  de  Voltaire,  les  lettres,  les  manuscrits 


ÉMILUNA.  321 

de  la  marquise,  dans  quelles  mains  passèrent-ils? 
Madame  du  Chàtelet  avait  écrit,  sous  le  titre  à'Emz- 
/iana,  des  mémoires  sur  sa  vie,  qu'elle  continuait 
encore,  lorsqu'elle  se  mit  au  lit.  Longchamp  déclare 
les  avoir  vus  et  même  en  avoir  lu  plusieurs  pages  à 
reprises  différentes.  Quelles  trouvailles  seraient  ces 
papiers,  s'ils  n'ont  pas  été  détruits,  ce  qui  est  plus  que 
supposable  à  cette  heure  !  Et  ces  huit  volumes  d'épîtres 
de  Voltaire  à  la  divine  Emilie,  dont  nous  parle  Yoise- 
non,  dans  quel  gouffre  sont-ils  allés  se  perdre  ? 

J'ai  ouï  dire,  écrivait  François  de  Xeufchâteau  à  Panckoucke, 
que  M.  de  Saint-Lambert  avoit  eu  de  madame  du  Chàtelet  une 
grande  quantité  de  lettres  que  Voltaire  avoit  écrites  à  son  Emi- 
lie, dans  son  meilleur  temps;  que  cette  collection  considérable, 
puisqu'elle  portoit  à  cinq  ou  six  volumes  in-4°,  renfermoit  toute 
la  coquetterie  de  l'esprit  de  Voltaire  amoureux,  et  toute  la  har- 
diesse de  la  philosophie  du  même  Voltaire,  catéchisant  une 
prosélyte  qui  l'adoroit,  et  qui  étoit  digne  de  l'entendre;  mais 
comme  je  ne  tiens  pas  ce  fait  d'une  source  bien  pure,  je  n'ose 
vous  l'assurer;  il  vous  sera  facile  de  sçavoir  ce  qui  en  est  de 
H.  de  Saint-Lambert  même;  ne  vous  informez  cependant  qu'avec 
précaution.  On  soupçonne  que  M.  de  Voltaire,  peu  content  de 
la  manière  dont  M.  de  Saint-Lambert  avoit,  en  quelque  sorte, 
escamotté  ses  lettres  à  sa  maîtresse,  ne  lui  avoit  pardonné  cette 
double  perfidie  que  par  un  ménagement  politique  et  forcé,  pour 
ne  pas  induire  M.  de  S...  à  publier  indiscrètement  les  billets 
doux  du  grand  homme  '. 

Ce  que  l'on  petit  dire,  c'estque,  pour  qu'il  n'ait  rien 
surnagé  de  cet  amas  énorme,  pour  que  pas  même  un 
billet  ne  se  soit  retrouvé,  il  faut  que  tout  ait  été  bien 
complètement  anéanti.  Mais  qui  pouvait  être  intéressé 

1.  L'Amateur d'aulorjraphes,  2eannée  (1G  novembre  1 8G3),  p.  348, 
349.  Lettre  de  François  de  Xeufchâteau  à  Panckoucke;  Mirecourt, 
le  G  décembre  1778. 


322  EXPLICATIONS  DE  LONGCHAMP. 

cet  acte  d'absolue  destruction?  Nous  soupçonnons, 
comme  bien  d'autres,  que  Saint-Lambert  fut  TÉros- 
trate  de  cette  correspondance  dont  rien  ne  saurait 
compenser  la  perte.  Longchamp  déclare  formellement 
qu'à  la  mort  de  la  marquise  rien  ne  se  retrouva  de 
ses  papiers.  A  qui  les  avait- elle  confiés?  Il  n'y  a  à 
hésiter,  selon  lui,  qu'entre  deux  personnes,  mademoi- 
selle du  Thil  et  Saint-Lambert;  et  encore  pense-t-il 
avoir  ses  raisons  de  donner  décharge  de  ce  dépôt  au 
dernier.  «  Ce  qui  me  le  fait  croire  ainsi,  dit-il,  c'est 
que  je  lui  ai  remis  un  paquet  le  jour  de  la  mort  de 
madame  du  Châtelet,  qu'elle  avait  recommandé  à 
madame  Lafond  de  lui  remettre,  en  cas  qu'elle  vînt  à 
mourir.  Ce  paquet  n'était  pas  considérable,  et  ne  pou- 
vait contenir  aucun  ouvrage  étendu,  mais  plutôt  quel- 
ques lettres  qu'on  avait  roulées  ensemble  et  cachetées, 
avec  cette  adresse  :  Pour  remettre  à  M.  de  Saint- 
Lambert,  après  ma  mort;  et,  au-dessous,  la  date  de 
deux  jours  auparavant.  »  Mais  cela  ne  suffit  pas  pour 
nous  convaincre.  La  marquise  eût  pu  lui  envoyer,  à 
une  autre  époque  et  par  une  autre  voie,  ceux  de  ses 
papiers  qu'il  eût  été  dangereux  de  laisser  derrière  elle, 
et  qu'elle  ne  se  sentait  pas  le  courage  de  détruire. 
Ainsi,  ses  Réflexions  sur  le  Bonheur,  qui  ne  pouvaient 
faire  partie  du  mince  dossier  dont  parle  Longchamp, 
et  que  l'auteur  des  Saisons  se  laissa  soustraire  ',  prou- 
vent assez  que  madame  du  Châtelet  préféra  comme 
dépositaire  son  jeune  amant  à  son  vieil  ami,  et  nous 
autorisent  à  supposer  sans  trop  de  témérité  que  sa  con- 

1.  Laverdet,  Catalogue  d'autographes  du  7  décembre  1854,  p.  108, 
K°  811.  Lettre  de  Saint-Lambert  à  Suard. 


LES  LETTRES  DE  VOLTAIRE  A  EMILIE.  323 

fiance  s'étendit  à    d'autres  papiers.    Et  maintenant 
admettons  que  les  lettres  de  Voltaire  à  Emilie  et  celles 
d'Emilie  à  Voltaire  aient  été  laissées  à  la  disposition  et 
à  la  discrétion  de   Saint-Lambert  par  sa  maîtresse  : 
qu'imagine-t-on  qu'il  fera?  Anéantir  ces  témoignages 
flagrants  d'une  passion  coupable  n'eût-ce  pas  été  acte 
d'honnête  homme?  En  bonne  morale,  qui  eût  pu  l'en 
blâmer?  Si  ce  ne  furent  pas  les  raisons  qui  le  déter- 
minèrent; si,  au  fond,  un  sentiment  jaloux  et  chagrin  ' 
eut  plus  de  part  à  ce  vandalisme  que  le  soin  d'une 
réputation  qui  lui  était  chère,  il  put  se  payer  lui-même 
de  ces  prétextes  et  se  persuader  qu'il  accomplissait  là 
un  indispensable  devoir.  Il  est  vrai  qu'alors  il  n'eût 
pas  dû  s'arrêter  en  chemin,  et  que  la  même  main 
impitoyable  eût  dû  faire  également  disparaître  ces 
lettres  si  passionnées,  si  peu  contenues,  si  étrange- 
ment éloquentes,  que.  lui  adressait  la  marquise.  Mais 
le  sentiment  tout  personnel  qui  le  poussait  à  la  destruc- 
tion des  premières  préservait  les  dernières  d'un  sort 
aussi  rigoureux;  et  c'est  sans  doute   la  véritable  et 
seule  raison  de  leurs  fortunes  bien  diverses.  Citons, 
pour  en  finir,  une  petite  anecdote  qui  ne  laisse  pas 
d'être  concluante.  Bien  des  années  après  ces  événe- 
ments,  un  jour,   devant  Saint-Lambert  et  madame 

1.  Ce  ne  serait  pas  calomnier  l'auteur  des  Saisons  que  de  dire  qu'il 
avait  un  orgueil  qui  se  fût  arrangé  difficilement  même  de  la  rivalité 
d'un  souvenir.  On  l'admettra  aisément  quand  on  saura  qu'il  fit  la 
scène  la  plus  étrange,  parce  que  M.  et  madame  d'Houdetot,  amenés 
l'un  et  l'autre  par  l'âge  à  la  condescendance  et  à  une  affection  dont 
Saint-Lambert  n'avait  certes  pas  à  être  jaloux.,  s'étaient  avisés  de  célé- 
brer, en  bons  vieux  qu'ils  étaient,  le  cinquantième  anniversaire  de 
leur  mariage.  Madame  d'Épiuay,  Mémoires  (Charpentier,  18(55), 
t.  II,  p.  -i S 6 . 


324  ON  AVEU   DE  SAINT-LAMBERT. 

d'Houdetot,  on  parlait  des  lettres  de  Rousseau.  La 
comtesse,  interrogée  sur  leur  existence,  répondit  en 
toute  sincérité  qu'elle  les  avait  brûlées,  à  l'exception 
de  quatre  qu'elle  avait  remises  à  l'auteur  des  Saiso?is. 
Un  vif  intérêt,  un  reste  d'espoir  se  reportait  dès  lors 
sur  ces  quatre  privilégiées,  que  leur  éloquence,  leur 
passion,  une  raison  quelconque,  semblaient  avoir  pré- 
servées; et  l'on  demanda  au  marquis  ce  qu'il  en  avait 
fait.  «  Brûlées  aussi,  »  répliqua-t-il  avec  un  sourire  et 
une  grimace1.  Les  lettres  de  Jean-Jacques  ne  pou- 
vaient pourtant  qu'affirmer  le  constant  triomphe  de 
son  rival.  "Voltaire,  au  contraire,  avait  été  longtemps 
aimé  souverainement  d'Emilie,  et  plus  et  mieux  que 
Saint-Lambert  ne  le  fut  d'elle  durant  leurs  rapides 
amours;  et  ces  huit  énormes  volumes  de  correspon- 
dance étaient  un  monument  de  leur  tendresse  que  le 
délicat  Saint-Lambert  devait  être  encore  moins  dési- 
reux de  transmettre  à  la  postérité. 

Cette  mort,  qui  fut  pendant  quelques  jours  l'objet 
des  conversations  de  tout  Paris,  donna  lieu  à  plus  de 
quolibets  que  d'épilhalames.  Madame  du  Châtelet  était 
médiocrement  aimée.  Les  uns  la  haïssaient  par  haine 
pour  Yoltaire  ;  les  autres  pour  ses  talents  propres,  pour 
les  qualités  viriles  dont  elle  était  douée  ;  les  femmes 
surtout  (et  on  en  a  pu  juger  par  les  sentiments  qu'elle 
inspirait  à  celles  qui  se  disaient  ses  amies,  à  madame  du 
Deffand  et  à  la  baronne  de  Staal)  ne  lui  pardonnaient 
point  d'être  une  femme  supérieure.  Des  mots  atroces 
furent  dits  sur  son  compte,  en  vers  comme  en  prose. 

1.  Daniiron,  Mémoires  pour  servir  à  l'histoire  de  la  philosophie  au 
XVIIIe  siècle  (Paris,  1858),  t.  11,  p.  178. 


ÉPITAPHE.  325 

«  J'apprends  àEstioles,  où  je  suis  revenu  le  16,  que 
madame  du  Châtelet  est  morte,  hier  ou  avant-hier,  en 
couche.  Il  faut  espérer  que  c'est  le  dernier  air  qu'elle 
se  donnera  :  mourir  en  couche  à  son  âge,  c'est  vouloir 
se  singulariser  ;  c'est  prétendre  ne  rien  faire  comme 
les  autres1.  »  Quelque  temps  après,  une  épitaphe 
anonyme  se  passait  dans  les  soupers,  épitaphe  qui 
n'honore  pas  le  cœur  du  roi  de  Prusse  auquel  on  la 
donne  (du  moins,  a-t-elle  été  recueillie  dans  ses 
œuvre?   : 

Ci-gît  qui  perdit  la  vie 
Dans  le  double  accouchement 
D'un  traité  de  philosophie 
Et  d'un  malheureux  enfant. 
On  ne  sait  précisément 
Lequel  des  deux  l'a  ravie. 
Sur  ce  funeste  événement 
Quelle  opinion  doit-on  suivre? 
Saint-Lambert  s'en  prend  au  livre; 
Voltaire  dit  que  c'est  l'enfant2. 

À  ces  vers  opposons  ceux  que  le  poëte,  quelques  jours 
après,  traçait  au  bas  du  portrait  de  son  amie. 

L'univers  a  perdu  la  sublime  Emilie. 

Elle  aima  les  plaisirs,  les  arts,  la  vérité. 

Les  dieux,  en  lui  donnant  leur  âme  et  leur  génie, 

N'avaient  gardé  pour  eux  que  l'immortalité3. 

1.  Collé,  Journal  (Paris,  1805),  t.  I,  p.  118  ;  septembre  17  49. 

2.  OEuvres  complètes  de  Frédéric  le  Grand  (Berlin,  Preuss),  t.  XIV, 
p.  1G9.  Épilaphe  de  la  marquise  du  Châtelet.  Il  existe  une  variante 
mieux  tournée  et  qui  eût  été  à  préférer. 

3.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beucholj,  t.  XIV,  p.  407.  Voltaire 
les  désavoue,  pourtant.  «  11  faut,  dit-il,  être  bien  indigne  de  l'amitié 
et  avoir  un  cœur  bien  frivole,  pour  penser  que,  dans  l'état  horrible 
où  je  suis,  mon  esprit  eût  la  malheureuse  liberté  de  faire  des  vers 

m.  19 


326  JUSTICE   RENDUE  A  LA  MARQUISE. 

Nous  avons  cité  les  épigrammes,  les  propos  de  salon  ; 
citons,  en  revanche,  l'opinion  d'un  homme  compétent, 
qui  nous  semble  avoir,  en  quelques  lignes,  tracé  un 
portrait  iidèle  de  madame  du  Chàtelel. 

La  société  (c'est  Maupertuis  qui  parle)  perd  une  femme  d'une 
figure  noble  et  agréable,  et  qui  mérite  d'autant  plus  d'être  re- 
grettée qu'avec  beaucoup  d'esprit  elle  n'en  faisoit  aucun  mau- 
vais usage.  Ni  tracasserie,  ni  médisance1,  ni  méchanceté, 
caractère  de  femme  d'un  prix  infini  surtout  aujourd'hui.  Quelle 
merveille  d'ailleurs  d'avoir  sçu  allier  les  qualités  aimables  de 
son  sexe  avec  les  connoissances  sublimes  que  nous  croyons 
uniquement  faites  pour  le  nôtre.  Ce  phénomène  surprenant  ren- 
dra sa  mémoire  éternellement  respectable. 

Un  mauvais  plaisant  ajouteroitque  le  public,  par  cette  perte, 
se  voit  privé  des  nouvelles  scènes  dont  la  liaison  de  ces  deux 
personnes,  les  plus  singulières  dans  leur  espèce  qu'il  y  ait  jamais 
eu,  auroit  continué  de  le  régaler8. 

pour  elle...  »  Lettre  de  Voltaire  à  madame  du  Boecage;  à  Paris,  ce 
12  octobre  17  49.  —  Fréron,  après  avoir  annoncé  la  mort  de  la  dé- 
funte, à  laquelle  il  ne  marchande  pas  l'éloge,  finit,  comme  de  raison, 
par  une  critique  malveillante  du  quatrain  de  Voltaire.  «  On  pour- 
roit,  dit-il,  objecter  à  l'auteur  de  ces  vers,  qu'il  n'est  guère  possible 
que  les  dieux  donnent  leur  àme  sans  donner  leur  immortalité. 
D'ailleurs  les  dieux  gardant  pour  eux  l'immorlalilé  il  n'en  reste 
point  à  madame  du  Châteîet.  11  me  semble  qu'il  eût  été  plus  flatteur 
pour  sa  mémoire  d'assurer  que  les  dieux  l'avaient  fait  participer  à 
leur  immortalité,  ses  ouvrages  ne  devant  jamais  périr.  »  Lettres  sur 
quelques  écrits  de  ce  temps  (Genève,  1749),  t.  II,  p.  32,  33,  34;  à 
Paris,  ce  8  septembre  17  49.  Cette  critique  fut-elle  pour  quelque  chose 
dans  le  désaveu  de  Voltaire  qui  vint  un  mois  après  l'attaque  du  jour- 
naliste? 

1.  «  Tout  ce  qui  occupe  la  société  était  de  son  ressort,  bors  la 
médisance.  Jamais  on  ne  l'entendit  relever  un  ridicule.  »  Éloge  histo- 
rique de  madame  la  marquise  du  Chatelet.  Voltaire,  OEuvres  complètes 
(Beuehot),  t.  XXXIX,  p.  119.  —  «  Une  femme  qui  n'a  jamais  dit  de 
mal  de  personne,  et  qui  n'a  jamais  proféré  un  mensonge...  »  Ibhl., 
t.  LV.  p.  350.  Lettre  de  Voltaire  à  d'Arnaud;  ce  14  octobre  17  i9. 

2.  Isoqraphie  des  hommes  célèbres  (Mesmer,  182S-1830),  t.  III. 
Fragment  d'une  lettre  de  Maupertuis. 


:    ÉLOGE  PAR  VOLTAIRE.  j; 

Ces  dernières  lignes  ont  un  ton  dégagé  qui  choque 
dans  un  homme  traité  et  considéré  jusqu'à  la  fin 
comme  un  ami  ;  mais  l'éloge  n'en  a  que  plus  de 
poids  et  d'autorité.  Madame  du  Châtelet,  en  dépit  de 
ce  qu'en  pensaient  ses  bonnes  amies,  était  une  belle  et 
brillante  organisation,  une  grande  et  rare  intelligence, 
qui  ne  se  perdait  pas  dans  les  nuages,  ne  s'arrêtait  ni 
aux  mots  ni  aux  tournures,  et  que  ridée  seule  frappait 
et  fixait. 

Née  avec  une  éloquence  singulière,  nous  dil  son  panégyriste, 
cetle  él(  quenec  ne  se  déployait  que  quand  elle  avait  des  objets 
dignes  d'elle;  ces  lettres  où  il  ne  s'agit  que  de  montrer  de  l'es- 
prit, ces  petite.-  finesses,  ces  tours  délicats  que  l'on  donne  à  des 
pensées  ordinaires,  n'entraient  pas  dans  l'immensité  de  ses 
talents.  Le  mot  propre,  la  précision,  la  justesse  et  la  force, 
c'étaient  le  caractère  de  son  éloquence.  Elle  eût  plutôt  écrit 
comme  Pascal  et  Nicole  que  comme  madame  de  Sévigné;  mais 
cette  fermeté  sévère  et  cette  trempe  vigoureuse  de  son  esprit 
ne  la  rendaient  pas  inaccessible  aux  beautés  de  sentiment.  Les 
charmes  de  la  poésie  la  pénétraient,  et  jamais  oreille  ne  fut 
plus  sensible  à  l'harmonie1... 

I.  L'harmonie  musicale,  .«oit;  madame  du  Châtelet  était  bonne 
musicienne  :  mais  l'harmonie  de  la  période,  l'harmonie  du  rhythme, 
l'harmonie  du  vers,  rien  n'est  moins  exact,  s'il  fallait  surtout  en 
croire  celte  anecdote  dont  Chamforl  s'est  constitué  l'historien,  a  M.  de 
Voltaire  se  trouvant  avec  madame  la  duchesse  du  Chaulnes,  celle-ci, 
parmi  les  éloges  qu'elle  lui  donna,  insista  principalement  sur  l'har- 
monie de  sa  prose;  lonl  d'un  coup,  voilà  M.  de  Voltaire  qui  se  jette 
ieds.  «  Ah  !  madame,  je  vis  avec  un  cochon  qui  n'a  pas  d'or- 
«  ganes,  qui  ne  sait  pas  ce  que  c'esi  qu'harmonie,  mesure,  etc.  » 
Le  cochon  dont  il  parlait,  c'ftaîl  madame  du  Châtelet,  son  Emilie. 
Chamforl  OEuvrea  (Leçon,  1852  .  p.  72.  Chamforl  rapporte  quelques 
anecdotes  de  celte  force,  dont  celle  qui  suit  n'est  pas  la  moins  ris- 
quée. «  M.  de  Voltaire  étant  chez  madame  du  Châtelet  et  même  dans 
sa  chambre  s'amusait  avec  l'abbé  Mignot  encore  enfant,  et  qu'il  tenait 
sur  ses  genoux;  il  se  mit  à  jaser  avec  lui  et  à  lui  donner  des  instruc- 
tions. «  Mon  ami,  lui  dit-il,  pour  réussir  avec  les  hommes,  il  faut 


32S  ELLE  N'AIMAIT  PAS  L'HISTOIRE. 

Mais  c'est  là  où  l'éloge  cesse  d'être  vrai.  Madame  du 
Châtelet  n'aimait  ni  les  vers,  ni  la  poésie,  qu'elle  ne  sen- 
tait guère;  et,  si  elle  se  donna  le  change  à  elle-même, 
ce  fut  un  grand  effort  de  l'amitié  ' .  Pour  ce  qui  est  de  la 
forme,  elle  se  fût  accommodée  du  nécessaire,  et  elle 
ne  comprenait  l'ornement  et  la  parure  que  pour  l'ajus- 
tement et  la  toilette;  car,  en  cela,  elle  était  restée 
femme  et  autant  femme  que  possible.  Elle  éprouvait 
peu  de  penchant  même  pour  l'histoire.  L'histoire,  telle 
qu'on  l'écrivait  alors,  devait  médiocrement  contenter 
un  jugement  rigoureux  qui  n'y  rencontrait  point  cette 
solidité,  cette  certitude,  sans  lesquelles  il  ne  pouvait 
être  ni  touché,  ni  fixé.  L'auteur  de  Charles  XII,  qui 
aimait  l'histoire  et  réunissait,  à  un  degré  éminent, 
quelques-unes  des  qualités  qui  constituent  l'historien 
de  haut  vol,  souffrait  de  cette  antipathie  et  de  ce  dé- 

«  avoir  les  femmes  pour  soi,  il  faut  les  connaître.  Vous  saurez  donc  que 
«  toutes  les  femmes  sont  fausses  et  catins. ..  —  Comment!  toutes  les 
«  femmes  !  que  dites-vous  là,  monsieur?  dit  madame  du  Chàlelel  en 
«  colère.  — Madame,  dit  M.  de  Voltaire,  il  ne  faut  pas  tromper  l'en- 
«  fance.  »  Ibid.,  p.  96.  L'abbé  Mignot,  que  Ton  aurait  tort  de  con- 
fondre avec  un  frère  aîné  venu  au  monde  en  1711  et  mort  en  juin 
17  40,  ne  dut  pas  naître  longtemps  avant  la  mort  de  sa  mère.  Il 
s'appelait  Alexandre-Jean,  et  Voltaire  songea  un  instant  à  le  faire 
entrer  officier  dans  le  régiment  de  M.  du  Châtelet.  Lettre  à  Thié- 
riot;  7  février  17  38. 

1.  Elle  présient  même  quelque  part  le  reproche  d'exclusivisme 
qu'elle  sentait  bien  au  fond  mériter.  «  Nous  sommes  bien  loin  d'aban- 
donner, dit-elle,  ici  la  poésie  pour  les  mathématiques...  Ce  n'est  pas 
dans  cette  heureuse  solitude  qu'on  est  assez  barbare  pour  mépriser 
aucun  art.  C'est  un  étrange  rétrécissement  d'esprit  que  d'aimer  une 
science  pour  haïr  toutes  les  autres  ;  il  faut  laisser  ce  fanatisme  h  ceux 
qui  croient  qu'on  ne  peut  plaire  à  Dieu  que  dans  leur  secte.  On  peut 
donner  des  préférences,  mais  pourquoi  donner  des  exclusions  ?  La  na- 
ture nous  a  donné  si  peu  de  portes  par  où  le  plaisir  et  l'instruction 
peuvent  entrer  dans  nos  aines  !  faudrait-il  n'en  ouvrir  qu'une?  » 


SON    INFLUENCE  SUR   LES   TRAVAUX  DE  SON   AMI.       329 

dain;  et  ce  fut  pour  en  triompher  qu'il  composa,  à 
son  usage  et  dans  la  forme  qu'il  jugeait  le  mieux  con- 
venir à  cette  organisation  philosophique,  YEssai  sur 
les  mœurs  et  l'esprit  des  nations1 . 

Si  la  marquise,  en  applaudissant  à  ses  vers,  faisait 
bien  moins  acte  d'appréciateur  que  d'ami,  le  poëte 
pût  s'y  tromper,  et  l'intérêt  chaud  et  sincère  que 
l'on  témoignait  pour  ses  moindres  compositions 
était  bien  fait  pour  l'entretenir  dans  une  erreur 
dont  elle  fut  dupe  la  première.  En  somme,  elle  n'en- 
trava rien.  Jamais  Yoltaire  ne  rima  plus  que  durant 
ces  quinze  années  ;  et  cette  étape  à  Cirey  fut  une  des 
phases  les  plus  heureuses  et  les  plus  fécondes  de  ce 
talent  souple,  élégant,  universel.  Ces  deux  esprits,  si 
différents,  étaient  entraînés  l'un  vers  l'autre  par  les 
dissonances  mêmes  de  leurs  aptitudes,  et  si  tous  deux 
n'eurent  qu'à  se  louer  intellectuellement  de  cette  com- 
munauté de  toutes  les  heures,  ce  fut  encore  le  poëte 
qui  gagna  le  plus  à  cet  échange,  parce  qu'il  avait,  au 
degré  le  plus  éminent,  le  don  d'assimilation  et  d'ap- 
propriation, quand  son  amie,  d'un  génie  unicorde,  ne 
sentait ,  ne  comprenait  bien  que  ce  qui  satisfaisait 
pleinement  son  esprit  exact  et  mathématique.  Une 
telle  influence  n'était  point  à  redouter  pour  lui  ;  la 
pente  était  trop  de  l'autre  coté  ;  elle  ne  faisait  que  rap- 
peler à  sa  raison  native,  à  son  admirable  bon  sens  ce 
tempérament  passionné,  emporté,  paradoxal,  trop 
enclin  à  s'abandonner  au  courant.  Yoltaire,  nous  ob- 
jectera-t-on,  fut  toujours   plutôt  un  écolier  sagace 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beudiot),  t.  XV,  p.  245. 


330  APTITUDE  DE  VOLTAIRE  POUR  LES  SCIENCES. 

qu'un  savant  considérable1;  encore  dut-il  à  la  marquise 
d'avoir  joint  à  la  somme  de  ses  connaissances  une 
série  d'études  dont  le  penseur  et  le  philosophe  allaient 
faire  leur  profit.  L'auteur  de  Y  Essai  sur  la  nature  du 
feu  et  sa  propagation  discourra  sur  ces  matières  avec 
cette  limpidité,  cette  précision,  cet  agrément  dont  on 
n'avait  pas  cru,  jusqu'à  Fontenelle,  les  sciences  sus- 
ceptibles, et  il  ne  déraisonnera  que  quand  il  le  voudra 
bien,  au  moins  quand  la  passion  brouillera  ses  verres, 
comme  dans  ses  étranges  hypothèses  sur  les  coquilles. 
Sans  cloute,  avant  de  connaître  madame  du  Châtelet, 


1.  C'est  l'aire  bon  et  trop  bon  marché  de  la  valeur  scientifique  de 
Voltaire;  et  des  esprits  compétents  sont  venus  tout  récemment  rendre 
à  ce  génie  universel,  né  avec  toutes  les  aptitudes,  la  justice  qui  lui 
était  due.  M.  Saigey  (Edgard  Saveney)  lui  a  consacré  dans  la  Revue 
des  Deux-Mondes  deux  articles  fort  étendus  où  il  reconnaît  au  poète, 
entre  autres  facultés,  une  rectitude  de  jugement,  un  flair,  presqu'un 
don  de  découverte  qui  eussent  pu  faire  de  l'auteur  de  la  Henriade  un 
savant  de  premier  vol,  s'il  eût  été  homme  à  laisser  là  les  vers  et  toutes 
les  vanités  des  lettres.  Dans  son  Essai  sur  la  nature  du  feu,  il  s'en 
faut  de  bien  peu  que  Voltaire  n'ait  compris  le  phénomène  de  l'oxyda- 
tion, et  celte  sagacité  est  d'autant  plus  singulière,  qu'en  France  la 
doctrine  de  Stahl  sur  la  combustion,  qui  devait  précéder  la  découverte 
de  l'oxygène,  élail  complètement  ignorée;  et  lord  Brougham  ne  sem- 
ble pas  être  trop  hyperbolique,  quand  ii  dit  que  les  expériences  faites 
à  Cirey,  si  elles  eussent  élé  poursuivies  avec  plus  de  persévérance, 
auraient  probablement  placé  son  nom  parmi  ceux  des  plus  grands 
novateurs  de  son  siècle.  L'un  des  savants  les  plus  considérables  de 
l'Allemagne  prononçait  de  son  côté,  en  janvier  1 7  G 8 ,  à  l'Académie 
des  sciences  de  Berlin,  à  l'occasion  de  l'anniversaire  de  Frédéric  11, 
un  discours  remarquable  et  qui  faisait  sensation,  sur  les  rapports  de 
Vollaire  avec  les  sciences  naturelles,  el  tel  qu'un  académicien  français 
eût  pu  en  prononcer  un  dans  une  assemblée  française.  M.  du  Bois- 
Raymond  a  su  s'élever  généreusement  au-dessus  des  préjugés  de  na- 
tionalité, en  un  moment  où  rien  de  ce  qui  pouvait  regarder  de  près 
eu  de  loin  la  France  ne  devait  êlre  en  faveur,  et  se  montrer  non-seule- 
ment équitable ,   mais  reconnaissant  envers   le   «  grand  Français  » 


HEUREUSE   PÉRIODE   DE   CIREY.  331 

Voltaire  effleurait  la  grande  question  newtonienne;  ses 
Lettres  philosophiques  précédèrent  leurs  relations, 
quoique  de  bien  peu,  et  ce  fut  même  lui  qui  fit  de  son 
amie  une  adepte  de  la  nouvelle  doctrine.  Mais  la  divine 
Emilie  était  vouée  de  toute  éternité  à  la  physique,  à 
l'algèbre,  aux  sciences  exactes,  et,  la  voie  ouverte, 
elle  s'y  précipita  avec  l'ardeur  et  l'obstination  de  sa 
nature,  entraînant  le  poëte  qui,  tout  en  la  suivant,  ne 
renia  pas  ses  dieux.  Le  commencement  de  leur  inti- 
mité est  une  date  dans  le  talent  de  Voltaire,  et  la 
période  de  Cirey  une  période  de  développement,  de 

comme  il  appelle  Voltaire.  Ce  n'est  pas  lui  qui  eut  donné,  comme  Clai- 
rautj  le  conseil  au  poète  de  se  borner  à  être  poêle.  Sans  exagérer  l'im- 
portance de  travaux  scientifiques  qui  n'étaient  qu'un  premier  pas  dans 
ce  champ  sans  limites  de  la  science,  il  proclame,  lui  aussi,  la  sagesse 
de  vue,  la  clairvoyance,  la  sagacité,  les  hautes  qualités  de  cet  esprit 
curieux,  investigateur,  qui  eût  fait  sa  moisson,  et  qui  était 
déjà  sur  la  voie  de  découvertes  intéressantes.  A  quoi  attribuer  pour- 
tant l'oubli,  lindifférence  profonde  dans  lesquels  est  tombé,  en  ce 
pays,  un  écrivain  d'une  influence  si  universelle  sur  la  Prusse  de 
1"  50  ?  La  raison  que  M.  Raymond  donne  de  ce  discrédit  est  piquante, 
sans  doute  vraie,  mais  a  meilleure  grâce  dans  sa  bouche  qu'elle 
ne  l'aurait  formulée  par  nous.  «  La  véritable  cause,  c'est  para- 
doxal à  dire,  en  est  que  nous  sommes  tous  plus  ou  moins  vol- 
tairiens,  voltairiens  sans  le  savoir  et  sans  nous  nommer  ainsi...  Sa 
puissance  a  été  telle  qu'aujourd'hui  les  biens  intellectuels  pour  les- 
quels il  a  lutté  toute  sa  vie  avec  un  zèle  infatigable,  un  dévouement 
passionné,  avec  toute  arme  de  l'esprit,  et  surtout  avec  sa  terrible 
ironie,  la  tolérance,  la  liberté,  la  dignité  humaine,  la  justice,  sont 
devenus  pour  nous  des  éléments  vitaux  aussi  naturels  que  l'air  auquel 
nous  ne  songeons  que  quand  il  nous  manque,  qu'en  un  mot,  ce  qui 
tombait  jadis  de  la  plume  de  Voltaire  comme  la  pensée  la  plus  har- 
die est  devenu  pour  nous  lieu  commun.  »  Emile  du  Bois-Raymond, 

Voltaire  in  Seiner  Bezieliung  zur  Naturwissenschaft  (Berlin,  18G8/, 
p.  G.  —  Revue  des  Deux-Mondes  (l«r  janvier  18C9),  t.  LXX1X,  p.  30. 
La  physique  de  Voltaire,  par  M.  Edgard  Saveney.  —  Lord  Brougham, 

Voltaire  et  Rousseau  (Paris,  Amyot,  1845K  p.  110. 


332         BÉNÉFICES   DE   CETTE   EXISTENCE   EN    COMMUN. 

maturité,  de  progrès,  dont,  il  est  vrai,  l'âge  a  bien  le 
droit  de  revendiquer  sa  part. 

Voilà  les  grands  côtés  et  les  grands  bénéfices  de 
l'association.  Sont-ce  les  seuls?  Ne  faut-il  compter 
pour  rien  un  milieu  élégant,  élevé,  la  familiarité  d'une 
femme  bien  née  qui  maintint  et  disciplina,  autant  que 
faire  se  put,  cette  exaltation  permanente,  cette  tête  en 
constante  ébullition,  capable  de  tous  les  excès,  si  on 
la  livrait  à  elle-même?  Elle  n'eut  pas  à  l'introduire 
dans  la  bonne  compagnie  ;  peut-être  même  son  séjour 
à  Cirey  et  les  procès  de  la  marquise  le  tinrent-ils  éloi- 
gné de  Paris  autant  que  de  continuelles  imprudences; 
aussi,  sont-ce  moins  ses  manières  que  ses  démarches, 
ses  façons  d'être  que  ses  façons  d'agir  qui  sont  à  sur- 
veiller, et  l'on  n'a  été  que  trop  à  même  d'apprécier 
et  la  délicatesse  et  la  difficulté  de  la  tâche  assumée 
par  madame  du  Châtelet.  Cette  existence  en  commun, 
qui  eut  ses  jours  d'orage,  n'en  laissa  pas  moins  un 
sillon  lumineux  dans  le  souvenir  reconnaissant  du 
poëte,  quelque  mobile  et  quelque  envahi  qu'il  soit 
par  les  intérêts  présents.  Plus  tard,  avec  madame  De- 
nis, Voltaire  aura  également  les  tiraillements  domes- 
tiques, les  scènes  intimes,  les  exigences,  les  heurts  de 
caractère;  mais  ce  sera  un  esprit  étroit  succédant  à 
un  esprit  supérieur,  une  organisation  vulgaire  à  la 
nature  la  mieux  douée  et  la  mieux  trempée.  Ce  qui 
est  incontestable,  c'est  que  personne  désormais  ne 
prendra  la  direction  de  sa  vie.  Madame  du  Châ- 
telet eût  vécu,  qu'à  coup  sûr  son  existence  eût  été 
moins  remplie  d'aventures,  comiques  celles-ci,  celles- 
là  tragiques.  Un  historien  de  Voltaire  peut  se  féliciter 


HONNEURS  RENDUS  A  LA  MARQUISE.  333 

de  ce  concours  d'événements,  dans  l'intérêt  de  son  livre; 
mais  que  gagnera  la  renommée  de  Voltaire  au  voyage 
à  Berlin,  à  ce  séjour  de  trois  années  près  du  philo- 
sophe de  Sans-Souci?  Ne  sera-ce  pas  là,  à  part  les  tri- 
bulations et  les  déboires,  une  phase  improductive,  une 
sorte  de  sommeil  éveillé,  traversé  par  les  enivrements 
de  la  faveur  et  les  amertumes  de  la  disgrâce?  Et  sup- 
posez ces  années  écoulées  à  Cirey,  près  de  cette  même 
femme  dévouée  à  sa  gloire;  que  d'œuvres  écloses 
au  sein  d'une  intimité  fécondante  !  11  n'y  a  pas  à 
insister  davantage.  Peut-être  trouvera-t-on  que  c'est 
trop  déjà.  Mais  notre  devoir  était  de  dégager,  d'a- 
nalyser l'influence  exercée  par  L'Égérie  du  poëte,  et  de 
reconnaître  avec  équité  l'action  qu'elle  avait  pu  avoir 
sur  son  illustre  et  terrible  ami. 

Madame  du  Chàtelet  fut  inhumée  dans  la  nouvelle 
église  paroissiale  de  Lunévîlle  l.  Stanislas  voulut  que 
les  plus  grands  honneurs  lui  fussent  rendus.  Il  envoya 
à  son  convoi  ses  principaux  officiers,  et  tout  ce  qu'il  y 
avait  à  la  cour  de  grands  seigneurs  et  de  gens  de  dis- 
tinction assista  à  ses  funérailles.  Voltaire  était  comme 

1.  Une  grande  plaque  de  marbre  noir,  sans  inscription,  indique 
encore,  au  milieu  de  la  nef,  l'endroit  où  elle  fut  déposée.  Durant  la 
Révolution,  quelques  misérables  ouvrirent  son  cercueil  pour  en  voler 
le  plomb,  et  laissèrent  ses  restes  épars.  «  Celte  odieuse  profanation  des 
cendres  de  l'amie  célèbre  de  Voltaire,  nous  dit  M.  d'Haussonville, 
s'élait  accomplie  au  temps  même  où  le  corps  de  l'apôtre  de  la  liberté, 
du  précurseur  du  grand  mouvement  de  1 7  89,  était  porté  en  triomphe, 
par  un  peuple  enivré,  dans  les  caveaux  du  Panthéon.  Aujourd'hui, 
grâce  aux  recherches  entreprises  à  notre  occasion,  on  a  pu  inhumer 
enfin  convenablement  les  dépouilles  mortelles  de  la  pauvre  créature 
pour  qui  la  tombe  même  n'a  pas  été  un  séjour  de  repos,  d  Comte 
d'Haussonville,  Histoire  de  la  réunion  de  la  Lorraine  à  la  France 
(Paris,  Lévy,  1860),  t.  IV,  p.  335,  33G. 

19. 


334  INCERTITUDES  DE  VOLTAIRE. 

anéanti.  Trois  fois  dans  la  journée  Stanislas  alla  s'en- 
fermer dans  sa  chambre  pour  pleurer  avec  lui.  Il 
l'emmena  à  la  Malgrange,  et  l'y  garda  jusqu'au  mo- 
ment où  le  poète  se  décida  à  partir  pour  Cirey.  Qu'al- 
lait-il faire?  qu'allait-il  devenir?  Il  s'était  arrangé  pour 
passer  le  reste  de  son  existence  avec  cette  rare  amie, 
il  ne  comptait  pas  lui  survivre,  et  jamais  l'idée  d'une 
séparation  de  cette  nature  ne  lui  était  venue.  C'était  un 
passé  charmant  à  oublier,  d'autres  habitudes  à  pren- 
dre, tout  un  inconnu  plein  d'effroi,  à  un  âge  où  les 
plis  sont  formés,  où  l'obligation  de  relations  nouvelles 
est  un  vrai  supplice.  Plus  d'un  parti  lui  traversa  l'es- 
prit dans  ces  premiers  moments  de  trouble.  Il  eut  un 
instant  l'idée  de  se  réfugier  à  l'abbaye  de  Sénones, 
auprès  de  dom  Calmet,  l'ami  particulier  et  le  généalo- 
giste des  du  Châtelet,  avec  lequel  il  s'était  rencontré 
plus  d'une  fois  à  Cirey.  Nous  avons  cité  une  lettre  de 
Voltaire  au  savant  religieux,  dans  laquelle  il  le  mena- 
çait d'une  prochaine  invasion,  ne  réclamant  de  son 
hospitalité  que  des  livres  et  des  œufs  frais.  Ce  qui 
devait  tenter  le  poète,  c'était  le  calme  de  la  solitude  et 
une  bibliothèque  considérable  qui  lui  eût  été  ouverte 
alors  comme  elle  le  fut  plus  tard.  Avec  la  réflexion,  les 
inconvénients  apparurent.  Les  livres,  l'isolement,  c'eût 
été  au  mieux,  sans  la  règle,  sans  les  moines.  Long- 
champ  nous  dit  qu'il  tourna  ensuite  les  yeux  vers  l'An- 
gleterre, sa  patrie  intellectuelle,  et  qu'il  annonça  à  lord 
Bolingbrocke,en  même  temps  que  la  perte  qu'il  venait 
de  faire,  son  intention  d'aller  chercher  près  de  lui  des 
consolations,  un  asile  et  une  existence  plus  stable." 
Cette  lettre  ne  s'est  point  retrouvée,  et,  si  elle  n'a  pas  été 


DÉPART  POUR  CIREY.  335 

détruite,  elle  dort  dans  quelque  collection  particulière. 
En  somme,  Voltaire  ne  s'arrêta  pas  plus  à  l'un  qu'à 
l'autre  projet. 

Il  avait,  avant  tout,  à  régler  avec  If.  du  Chàtelet 
certains  intérêts  qui  n'étaient  pas  à  remettre,  et  il 
fut  décidé  qu'il  l'accompagnerait  à  Cirey.  L'on  prit 
congé  du  roi  de  Pologne,  qui  témoigna  au  poëte  la 
plus  réelle  affection,  et  lui  fit  même  promettre  de  le 
revenir  voir.  Voltaire  appréhendait  ce  voyage.  Poser  le 
pied  dans  cette  maison,  où  il  ne  la  retrouverait  plus; 
cette  idée  le  glaçait.  Cependant  madame  de  Champbo- 
nin,  cette  fidèle  amie  de  tous  les  deux,  l'y  attendait,  et 
ils  purent  mêler  leurs  larmes  et  confondre  leurs  re- 
grets. Voltaire  se  trompait,  du  reste,  sur  l'impression 
que  lui  produirait  l'aspect  de  ces  lieux  où  il  avait  vécu 
si  longtemps  d'un  si  réel  bonheur.  «  Je  ne  crains  point 
mon  aftliction,  je  ne  fuis  point  ce  qui  me  parle  d'elle, 
écrit-il  àd'Argental.  J'aime  Cirey;  je  ne  pourrais  pas 
supporter  Lunéville,  où  je  l'ai  perdue  d'une  manière 
plus  funeste  que  vous  ne  pensez;  mais  les  lieux  qu'elle 
embellissait  me  sont  chers.  Je  n'ai  point  perdu  une 
maîtresse;  j'ai  perdu  la  moitié  de  moi-même,  une  âme 
pour  qui  la  mienne  était  faite,  une  amie  de  vingt  ans 
que  j'avais  vue  naître.  Le  père  le  plus  tendre  n'aime 
pas  autrement  sa  fille  unique.  J'aime  à  en  retrouver 
partout  l'idée;  j'aime  à  parler  à  son  mari,  à  son  fils. 
Enfin  les  douleurs  ne  se  ressemblent  point,  et  voilà 
comme  la  mienne  est  faite  *.  » 

Envisagée  de  la  sorte,  cette  affection  désintéressée 

I.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beucliol, ,  1.  LV,  p.  312,  343. 
Lettre  de  Voltaire  à  d'Argentalj  à  Cirey,  le  m2Z  septembre  ! T 40. 


336  UN   PROBLÈME  INSOLUBLE. 

de  tout  commerce  des  sens,  dans  les  dernières  années 
du  moins,  était  celle  d'un  ami  indulgent  et  généreux, 
et  non  d'un  complaisant  qui  tolère  par  habitude  et  par 
égoïsme.  Si  madame  du  Chàtelet  avait  considéré  long- 
temps Voltaire  comme  un  amant,  et  si  longtemps  elle 
lutta  obstinément  contre  une  évidence  qui  la  désespé- 
rait et  l'humiliait,  celui-ci  n'avait  pu  donner  que  ce 
qui  était  en  lui,  un  foyer  moral  très-ardent  et  qui  ré- 
pondait si  bien  à  l'un  des  côtés  de  cette  nature  élevée, 
qu'elle  sacrifia  complètement  l'être  matériel  à  cette  en- 
tente, à  cet  accord  tout  intellectuel.  Il  y  avait  dans  la  di- 
vine Emilie  et  la  femme  et  le  grand  homme;  la  femme 
devait,  un  jour  ou  l'autre,  échapper  à  Voltaire,  et  lui 
échappa,  en  effet.  Mais  Saint-Lambert,  auquel  dans 
l'intimité  il  était  immolé  avec  cette  lâcheté  ordinaire  de 
la  passion,  Saint-Lambert  eût-il  réussi  à  amener  une 
rupture  avec  cet  ami  de  quinze  années,  à  qui  tant  de 
liens  attachaient  encore  la  marquise,  quelque  envahie 
qu'elle  fût?  Piquant  problème  que  l'on  se  pose,  tout  en 
sachant  qu'il  n'y  a  pas  de  solution,  mais  que  la  force 
seule  des  choses,  à  défaut  du  despotisme  bien  connu 
de  l'auteur  des  Saisons,  eût  sans  doute  posé,  quelques 
ours  plus  tôt  ou  plus  tard,  si  la  mort  n'eût  prématu- 
ément  tranché  la  difficulté  de  sa  faux  inexorable. 


IX 


RETOUR  A  PARIS.  -  ORESTE.  -  L'HOTEL  DE   CLERMONT. 
LE  KAIN. 


Voltaire,  en  accompagnant  à  Cirey  M.  du  Châtelet, 
croyait  accomplir  un  devoir  de  convenance  et  d'huma- 
nité; mais  ses  intérêts  l'y  appelaient  également,  et  les 
douze  ou  quinze  jours  qu'il  y  passa  furent  employés 
à  recueillir  sa  bibliothèque,  à  emballer  les  meubles, 
les  objets  de  prix  qu'il  s'était  plu  à  entasser  dans  l'aile 
du  château  construite  par  lui  de  ses  deniers.  La  galerie 
contiguë  à  son  appartement  était  peuplée  de  statues, 
de  bustes  en  marbre  qu'on  logea  du  mieux  que  l'on  put 
dans  des  futailles  vides;  un  nombre  infini  de  caisses 
reçut  le  cabinet  de  physique  et  les  instruments  d'as- 
tronomie. Cet  énorme  chargement  fut  alors  dirigé  vers 
Paris,  où  il  devait  précéder  son  destinataire,  recom- 
mandé à  l'amitié  de  M.  de  la  Reynière  qui  lui  sauva 
les  droits  et  l'inspection  pointilleuse  de  MM.  de  la 
chambre  syndicale,  dont  les  scrupules  eussent  pu  trou- 
ver à  redire  à  la  composition  fort  mêlée  de  la  biblio- 
thèque du  poète. 

M.  du  Châtelet,  devant  un  pareil   néant,   sembla 


338  GÉNÉROSITÉ  DE  VOLTAIRE. 

regretter  de  ne  s'être  pas  arrangé  avec  son  hôte  pour 
conserver  ces  reliques  précieuses  que  Yoltaire  eût  d'au- 
tant mieux  abandonnées  qu'un  aussi  long  voyage  en 
compromettait  étrangement  l'intégralité.  Mais,  lors- 
qu'il s'en  avisa,  les  voitures  étaient  déjà  sur  la  route  de 
la  capitale.  Le  marquis,  auquel  plus  de  quarante  mille 
francs  avaient  été  avancés  pour  les  transformations 
et  les  embellissements  de  Cirey,  n'eut  pas,  en  tous 
cas,  à  se  plaindre  de  la  générosité  du  poète,  qui  se 
contenta  d'une  dizaine  de  mille  francs,  comme  cela 
ressort  fort  en  détail  d'une  lettre  do  Yoltaire  à  madame 
de  Montrevel1,  une  sœur  cadette  de  M.  du  Châtelet. 
Ils  se  séparèrent  l'un  et  l'autre  dans  les  meilleurs 
termes,  mais  pour  ne  plus  se  revoir.  Désormais  Cirey 
ne  pouvait  plus  être,  pour  l'auteur  de  Zaïre,  qu'un 
asile  désenchanté,  et  qu'il  avait  d'ailleurs  en  quel- 
que sorte  réduit  à  ses  quatre  murs.  Il  annonçait 
son  départ  pour  le  2o  septembre,  avec  l'intention  de 
passer  deux  jours  chez  une  amie  de  ce  grand  homme 
et  de  cette  malheureuse  femme,  madame  de  Champ - 
bonin,  qui  ne  l'avait  pas  quitté  durant  celte  étape  dou- 
loureuse. Il  fallait  bien  regagner  Paris  ;  mais  ce  n'était 
pas  sans  une  sorte  d'appréhension  sinistre  qu'il  en  pre- 
nait le  chemin.  Il  était  souffrant,  cette  catastrophe 
l'avait  frappé,  et  l'idée  de  sa  fin  prochaine  semble 
l'avoir  poursuivi  d'une  façon  assez  sérieuse.  «  Il  fau- 
dra bien  revenir  à  Paris,  mandait-il  à  Yoisenon;  je 
compte  vous  y  voir.  J'ai  une  répugnance  horrible  à 

1.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Deuchol),  l.  LV,  p.  363,  364, 
365.  Lettre  de  Voilairc  à  la  comtesse  de  Montrerai;  le  15  novenibre 
1740, 


SÉJOUR  A  REIMS. 

être  enterré  à  Paris  :  je  vous  en  dirai  les  raisons1.  » 
En  conséquence,  il  ne  se  pressait  point,  et  revenait 
à  petites  journées.  On  le  trouve  à  Chàlons,  le  3  octo- 
bre. 11  annonçait  ensuite  à  ses  anges  une  halte  du  deux 
ou  trois  jours  chez  M.  de  Pouilli,  où  il  arrivait,  kj  S, 
au  soir.  On  a  déjà  dit  quel  homme  était  M.  de  Pouilli; 
un  délicat,  un  gourmet  de  l'antiquité,  un  véritable 
érudit,  paresseux  pourtant  et  butinant  un  peu  au 
hasard2.  Tout  désolé  qu'il  est,  Voltaire  parle  de  ses 
études,  communique  son  Catilina.  «  C'est  un  homme 
que  vous  aimeriez  bien  que  ce  Pouilli;  il  a  votre  can- 
deur, el  il  aime  les  belles-lettres  comme  vous.  »  Ce 
Catilina,  a  peine  ébauché,  tout  plein  de  ratures,  était 
illisible,  et  il  lui  fallait  une  autre  enveloppe  pour  se 
produire  à  Paris.  L'on  cherche  un  copiste  dans  Reims, 
et  il  s'en  rencontre  un,  qui  commence  par  prendre 
connaissance  de  l'ouvrage  et,  ravi  de  sa  lecture, 
adresse  au  poëte  les  vers  suivants  : 

Enûn  le  vrai  Catilina 
Sur  notre  scène  va  paraître; 
Tout  Paris  dira  :  le  voilà! 
Nu]  ne  pourra  le  méconnaître. 
Ce  scélérat  par  sa  fierté, 
César  par  sa  valeur  altière, 
Cicéron  par  sa  fermeté, 
Montreront  leur  vrai  caractère; 
Et,  dans  ce  chef-d'œuvre  nouveau, 

1.  Voltaire,  Œuvre»  complètes  (Beuehot),  t.  LV,  p.  340.  Lettre 
de  Voltaire  à  l'abbé  de  Voisenon  ;  auprès  de  Uar,  ce  14  seplemore 
1749. 

2.  Louis  Lévesque  de  Pouilli,  le  frère  de  Durigny,  né  à  Reims  en 
1693.  11  avait  élé  élu  lieutenant  général  du  présidial  de  Reims  en 
1746.  Il  est  l'auteur  de  la  Théorie  des  sentiments  agréables. 


340  TINOIS. 

Chacun  reconnaîtra,  par  les  coups  de  pinceau. 
César,  Calilina,  Cicéron  et  Voltaire1. 

Ce  M.  Tinois  avait  beaucoup  d'esprit  pour  un  co- 
piste, et  un  copiste  rémois.  «  Yous  m'avouerez  qu'il 
est  singulier  qu'un  copiste  ait  senti  si  bien,  et  ait  si 
bien  écrit2.  »  Voltaire  ne  demande  pas  mieux  de  s'at- 
tacher un  pareil  homme,  et  voilà  notre  Tinois  qui, 
alléché  par  l'idée  de  courir  le  monde  et  d'appartenir  à 
un  aussi  grand  poëte,  quitte  la  bonne  ville  de  Reims, 
à  la  suite  de  l'auteur  de  la  Henriade,  lequel  était  de 
retour  à  Paris,  le  12  octobre.  Ce  dernier  y  arrivait  ma- 
lade de  corps  et  d'esprit.  L'encombrement  de  meu- 
bles, de  tableaux,  de  caisses,  d'objets  de  toute  espèce 
ne  dût  pas  être  un  mince  tourment  pour  cette  organi- 
sation épuisée  par  tant  de  secousses  et  pour  laquelle  le 
repos,  le  calme  extérieur  étaient  les  premiers  des  be- 
soins. M.  duChâtelet,  qui  venait  rarement  à  Paris,  de- 
puis la  mort  de  sa  femme,  trouvait  fort  inutile  de  garder 
un  appartement  qu'il  n'occuperait  point.  Il  informa 
Voltaire  de  l'intention  où  il  était  de  rendre  la  maison  de 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuclioti,  t.  LV,  p.  347.  Lettre 
de  Voltaire  à  d'Argenlal;  à  Reims,  le  8  octobre  1749. 

2.  Il  paraîtrait  que  la  maison  était  au  nom  de  M.  du  Chàtelet. 
«  H.  le  marquis  du  Cliùtelet,  dit  Longchamp,  venait  fort  rarement 
occuper  .-on  appartement  dans  la  maison  qu'il  tenait  en  location  rue 
Traversière,  et  dont  il  avait  cédé  la  moitié  à  M.  de  Voltaire.  »  Long- 
champ  et  Wagnière,  Mémoires  sur  M.  de  Voltaire  (Paris,  182G),  t.  II, 
p.  2GG.  L'hôtel  existe  encore,  au  coin  des  rues  du  Clos-Georgeau  et 
Fontaine-Molière  (ancienne  rue  Traversière).  11  porte  le  n°  25  de  celte 
dernière.  Son  aspect  est  sensihlenienl  modifié.  Le  locataire  actuel  est  un 
marchand  devins.  Le  propriétaire  de  l'immeuble  est  l'élégant  traducteur 
de  Lucrèce,  M.  de  Pongerville,  de  l'Académie  française.  Le  comédien 
Fleury  habita,  à  un  certain  moment,  le  premier  étage.  Edouard 
Fournier,  Paris  démoli  'Auhry,  1855),  p.  200. 


LA   MAISON    DE   LA   RLE  TRAVERS1ÈRE.  341 

la  rue  Traversière  au  propriétaire,  du  moins  d'en  re- 
mettre la  partie  occupée  par  la  marquise,  et  de  la  sous- 
louer,  s'il  n'y  avait  pas  d'autre  solution.  Son  homme 
d'affaires  avait  ordre  de  vendre  les  meubles  à  lui  appar- 
tenant, ce  qui  eut  lieu  en  effet.  Qu'allait  devenir  Vol- 
taire alors?  où  s'abattrait-il  en  arrivant  à  Paris?  avait-il 
quelque  idée  sur  son  installation  future?  C'est  ce  qui 
•préoccupa,  dès  la  première  heure,  les  époux  d'Ar- 
gental.  «  Vous  portez  l'attention  de  votre  amitié,  leur 
écrivait-il  de  Cirey,  à  la  date  du  21  septembre,  jusqu'à 
chercher  à  me  loger.  Pourriez-vous  disposer  de  ce  de- 
vant de  maison?  J'en  donnerai  aux  locataires  tout  ce 
qu'ils  voudront;  je  leur  ferai  un  pont  d'or...  Voyez  si 
vous  pouvez  me  procurer  la  plus  chère  des  consola- 
tions, celle  de  m'approcher  de  vous.  »  Tout  cela  semble 
le  séduire  fort.  Mais,  soit  que  les  obstacles  le  rebutent, 
soit  qu'après  tout,  malgré  le  vide  de  la  demeure,  il 
trouve  que  cette  maison  de  la  rue  Traversière  est  encore 
ce  qui  lui  convient  le  mieux,  deux  jours  après,  il  est 
déjà  sensiblement  refroidi.  «  Il  n'y  a  guère  d'apparence, 
mandait-il  à  ses  anges,  que  je  puisse,  en  arrivant, 
jouir  de  ce  petit  bouge  qui  serait  un  palais.  Je  prévois 
bien  qu'on  ne  pourra  faire  déloger  sur-le-champ  des 
locataires,  et  que  je  serai  obligé  de  loger  chez  moi.  Je 
vous  avouerai  même  qu'une  maison  qu'elle  habitait, 
en  m'accablant  de  douleur,  ne  m'est  point  désa- 
gréable. »  Il  se  détermina  donc  à  prendre  l'hôtel 
à  son  compte,  quitte  à  chercher  un  autre  locataire, 
qu'il  se  flatta  un  instant  d'avoir  trouvé. 

Vous  revenez,  dites-vous  à  Paris,  écrivait-il  à  d'Aigueberre, 
un  ancien  ami  de  madame  du  Cliàtelet;  Dieu  le  veuille!  si  vous 


342  ARRANGEMENTS  DÉFINITIFS. 

faites  cas  dune  vie  douce,  avec  d'anciens  amis  et  des  philoso- 
phes, je  pourrais  bien  faire  votre  affaire.  J'ai  été  obligé  de 
prendre  à  moi  seul  la  maison  que  je  partageais  avec  madame 
du  Chàtelet.  Les  lieux  qu'elle  a  habités  nourrissent  une  douleur 
qui  m'est  chère,  et  me  parleront  continuellement  d'elle.  Je  loge 
ma  nièce,  madame  Denis,  qui  pense  aussi  philosophiquement 
que  celle  que  nous  regrettons,  qui  cultive  les  belles-lettres,  qui 
a  beaucoup  de  goût,  et  qui,  par-dessus  tout  cela,  a  beaucoup 
d'amis,  et  est  dans  le  monde  sur  un  fort  bon  ton.  Vous  pour- 
riez prendre  le  second  appartement,  où  vous  seriez  fort  à  votre- 
aise;  vous  pourriez  vivre  avec  nous,  et  vous  seriez  le  maître 
des  arrangements.  Je  vous  avertis  que  nous  tiendrons  une  assez 
bonne  maison1... 

Quelque  séduisante  que  fût  l'offre,  d'Aigueberre  la 
déclina,  ou  parce  qu'une  pareille  communauté  l'ef- 
frayait plus  encore  qu'elle  ne  l'attirait,  ou  tout  simple- 
ment parce  qu'il  avait  déjà  pris  ses  arrangements. 
Madame  Denis  y  gagna  d'être  installée  plus  vastement, 
car  son  oncle  lui  abandonna  tout  ce  qu'occupait  la 
marquise.  Mais  elle  ne  devait  prendre  possession  qu'à 
Noël,  et,  jusque-là  le  poëte  se  trouva  tête  à  tête  avec 
sa  douleur,  n'ayant  d'autre  distraction  que  le  travail 
et  les  visiteurs  qui,  chaque  jour  un  peu  plus,  s'enhar- 
dirent à  venir  saluer  le  grand  homme.  Sa  désolation 
était  un  spectacle  que  bien  des  gens  voulaient  se  don- 
ner. Parmi  ceux  qui  la  croyaient  sincère,  beaucoup 
comptaient  peu  sur  sa  durée.  A  une  lettre  d'Algarotti 
où  l'aimable  Italien  s'étendait  avec  attendrissement  sur 
un  pareil  malheur2,  Frédéric  répondait  :  «  Voltaire 
déclame  trop  dans  son  affliction,  ce  qui  me  fait  juger 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beucliot) ,  t.  LV,  p.  356,  357 . 
Lettre  de  Voltaire  h  d'Aigueberre;  Paris,  le  ?G  octobre  1"  19. 

2.  Œuvres  de  Frédéric  le  Grand  (Berlin,  Preuss),  t.  XVIIT,  p.  <;8. 
Lettre  d'Algarotti  à  Frédéric;  Berlin,  17  septembre  17  49. 


VOLTAIRE  SE  CONSOLE.  343 

qu'il  se  consolera  vite1.  »  Généralement,  le  plus  sûr 
est  de  spéculer  sur  l'instabilité  de  la  nature  humaine 
qui,  heureusement  pour  elle,  se  relève  des  plus  terri- 
bles coups  ;  l'organisation  mobile  du  poète  était  une 
présomption  de  plus,  et  qui,  en  fin  de  compte,  devait 
donner  raison  à  Frédéric,  dont  l'optimisme  s'était 
vite  changé  en  un  scepticisme  que  le  temps  ne  fera 
qu'accroître.  Marmontel,  sachant  Voltaire  de  retour, 
s'empresse  de  l'aller  voir  et  de  lui  témoigner  toute  la 
part  qu'il  prenait  à  son  affliction. 

(t  Venez,  dit-il  en  me  voyant,  venez  partager  ma  douleur. 
J'ai  perdu  mon  illustre  amie;  je  suis  au  désespoir,  je  suis  in- 
consolable. »  Moi  à  qui  il  avait  dit  souvent  qu'elle  était  comme 
une  furie  attachée  à  ses  pas.  et  qui  savais  qu'ils  avaient  été  plus 
d'une  fois  dans  leurs  querelles  à  couteaux  tirés  l'un  contre 
l'autre,  je  le  laissai  pleurer  et  je  parus  m'aïïliger  avec  lui.  Seu- 
lement pour  lui  faire  apercevoir,  dans  la  cause  même  de  cette 
mort,  quelque  motif  de  consolation,  je  lui  demandai  de  quoi 
elle  était  morte.  «  De  quoi!  vous  ne  le  savez  pas?  Ah!  mon  ami, 
il  me  l'a  tuée,  le  brutal.  11  lui  a  fait  un  enfant!  »  C'était  de 
Saint-Lambert,  de  son  rival,  qu'il  me  parlait,  et  le  voilà  me 
faisant  l'éloge  de  cette  femme  incomparable  et  redoublant  de 
pleurs  et  de  sanglots.  Dans  ce  moment  arrive  l'intendant  Chau- 
vclin  qui  lui  fait  je  ne  sais  quel  conte  assez  plaisant,  et  Voltaire 
de  rire  aux  éclats  avec  lui.  Je  ris  aussi  en  m'en  allant  de  voir 
dans  ce  grand  homme  la  facilité  d'un  enfant  à  passer  d'un  ex- 
trême à  l'autre  dans  les  passions  qui  l'agitaient2. 

Il  est  vrai  que  Longchamp  expliquerait  cet  apaise- 
ment prématuré  par  des  révélations  capables  de  cal- 
mer le  plus  violent  désespoir.  De  retour  à  Paris,  Yol- 

i.  OEuvresde  Frédéric  le  Grand  Berlin,  Preuss),  t.  XVIII.  p.  G8. 
60.  Letlro  de  Frédéric  h  ÀlgarolU;  Postdam,   19  septembre  1 T  49 . 

2.  Marmontel,  Œuvre*  complètes  (Belin),  t.  I,  p.  130.  Mémoires, 
livr.  IV. 


344  LONGCHAMP   S'EN   ATTRIBUE   LE   MÉRITE. 

taire,  tout  au  souvenir  de  la  marquise,  s'était  parqué 
dans  sa  douleur,  ne  voulant  voir  personne,  se  refu- 
sant aux  consolations  et  aux  distractions  qui  venaient 
à  lui.  Il  se  levait  au  milieu  de  la  nuit,  parcourait  ses 
appartements  comme  une  âme  en  peine,  articulant 
d'une  façon  lamentable  le  nom  de  son  amie.  Long- 
champ  le  trouva,  une  fois,  transi,  à  demi  évanoui  sur  des 
in-folio  qui  l'avaient  fait  trébucher.  Celale  détermina  à 
sortir  son  maître,  fût-ce  par  une  douleur  aiguë,  de  cet 
état  de  marasme  que  chaque  jour  semblait  accroître. 
Il  exhibe  les  lettres  d'Emilie  et  les  lui  donne  à  lire. 

...  Fort  de  ces  pièces  concluantes,  je  me  hasardai  de  lui 
dire  qu'il  avait  grand  tort  de  se  chagriner  ainsi  de  la  mort 
d'une  personne  qui  ne  l'aimait  point.  Malgré  sa  faiblesse,  à  ces 
mots,  il  fit  un  bond  et  s'écria  vivement  et  avec  force  :  «  Com- 
ment, mordieu!  elle  ne  m'aimait  pas?  —  Non,  luidis-je,  j'en  ai  la 
preuve  en  main,  et  la  voilà.  »  Je  lui  donnai  en  même  temps  trois 
lettres  de  madame  du  Châtclet.  La  lecture  qu'il  en  fit  aussitôt 
le  rendit  muet  pendant  quelques  minutes.  Il  pâlissait  et  frémis- 
sait de  colère  et  de  dépit  d'avoir  été  si  longtemps  trompé  par 
une  personne  qifil  n'en  croyait  pas  capable.  Enfin  il  prit  son 
parti  et  il  se  calma;  alors,  revenu  à  lui-même,  il  dit  en  sou- 
pirant :  Elle  me  trompait!  Ah!  qui  l'aurait  cru?  Depuis  ce  mo- 
ment, je  ne  l'entendis  plus  dans  la  nuit  prononcer  le  nom  de 
madame  du  Chûtelet,  et  je  le  vis  reprendre  sa  santé  et  son 
train  de  vie  ordinaire,  ce  qui  fit  grand  plaisir  à  tous  ses 
amis  '. 

Mais  que  pouvaient  renfermer  ces  lettres  queYol- 
taire  ne  sût?  D'après  ce  que  nous  raconte  Longchamp 
lui-même,  non-seulement  son  maître  était  pleinement 
renseigné,  mais  il  avait,  de  bonne  grâce,  sanctionné  une 

1.  Longchamp  et  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paris,  1826). 
!.  Il,  p.  2C4,  2G5. 


CAUSE   PLUS   VRAISEMBLABLE.  3  i '6 

liaison  faite  à  même  ses  droits.  Encore  une  fois,  cette 
correspondance  soustraiteauxflammespouvait  contenir 
des  expressions  peu  mesurées,  peut-être  railleuses,  par 
cette  petite  lâcheté  de  femme  qui  croit  faire  sa  cour  à 
l'amour  en  ne  ménageant  pas  les  sarcasmes  à  l'ami- 
tié; mais  sans  doute  rien  de  plus.  Quant  au  change- 
ment assez  et  trop  subit  qui  se  fit  dans  l'humeur  de 
Voltaire,  nous  devrons  l'attribuera  une  cause  tout  hu- 
maine. Les  imaginations  vives  ont  cela  de  bon  ou  de 
mauvais  que  les  déchirements  les  plus  cruels  ne  sont 
chez  elles  que  passagers,  et  disparaissent  aussi  vite, 
san?  laisser  plus  de  traces.  Nous  ne  sommes  que  ce 
que  Lieu  nous  a  faits,  et  Voltaire  était  une  de  ces  na- 
tures exaltées  sur  lesquelles  les  impressions  glissent 
comme  le  rayon  sur  une  surface  polie,  sans  s'y  ar- 
rêter. 

Les  seules  personnes  qui,  dans  les  premiers  temps, 
purent  pénétrer  jusqu'au  poëte,  furent  Delaleu  son  no- 
taire, son  neveu  l'abbé  Mignot,  M.  de  Richelieu  etd'Ar- 
gental.  Tous  les  soirs,  tantôt  l'un,  tantôt  l'autre,  ve- 
nait s'asseoir  à  son  foyer  et  le  distraire  de  ses  idées 
sombres  et  mélancoliques.  Ils  avaient  à  leur  disposition 
les  moyens  de  séduction  les  plus  effectifs  contre  une 
misanthropie  qui  était  loin  d'être  incurable.  Il  ne  fal- 
lait que  parler  théâtre  pour  faire  tressaillir  le  cœur  du 
poète.  Voltaire  pouvait  bien  mourir  de  sa  douleur, 
mais  non  sans  avoir  antérieurement  assisté  à  la  repré- 
sentation et  au  succès  de  ses  derniers  ouvrages,  deux 
tragédies  conçues,  faites  et  parfaites  dans  le  but  de 
porter  le  coup  de  grâce  à  l'auteur  de  Catilina.  11  était 
profondément  ulcéré  de  l'engouement  de  parti  pris 


346  LE   CATILINA  DE  VOLTAIRE. 

témoigné  à  Crébillon  dans  la  seule  vue  de  l'humilier. 
11  avait  juré  de  s'en  venger  à  force  de  triomphes;  et, 
malgré  sa  santé  déplorable ,  de  retour  à  Lunéville, 
poursuivi  par  ce  spectre  boiteux  de  Catilina,  il  s'était 
mis  à  l'œuvre  avec  frénésie.  Sa  colère  fut  sa  muse  in- 
spiratrice. 

Le  3  du  présent  mois,  ne  vous  en  déplaise,  le  diable  s'em- 
para de  moi,  et  me  dit  :  Venge  Cicéron  et  la  France,  lave  la 
honte  de  ton  pays.  Il  m'éclaira,  il  me  fit  imaginer  l'épouse  de 
Catilina,  etc.  Ce  diable  est  un  bon  diable,  mes  anges;  vous  ne 
feriez  pas  mieux.  Il  me  fit  travailler  jour  et  nuit.  J'ai  pensé 
mourir;  mais  qu'importe?  En  huit  jours,  oui,  en  huit  jours,  et 
non  en  neuf,  Catilina  a  été  fait,  et  tel  à  peu  près  que  les  pre- 
mières scènes  que  je  vous  envoie...  Omes  chers  anges!  Mêrope 
est  ù.  peine  une  tragédie  en  comparaison...  Croyez-moi,  croyez- 
moi,  voilà  la  vraie  tragédie.  Nous  en  avions  l'ombre,  mais  il 
s'agit  qu'elle  soit  aussi  bonne  que  le  sujet  est  beau1. 

C'est  bien  là  l'enthousiasme  de  la  première  heure, 
du  premier  jet.  Et  ne  sourions  pas  trop;  tenons  compte 
du  moment,  du  point  de  vue  d'alors,  ne  regardons  pas 
avec  nos  verres.  Deux  jours  après,  il  écrivait  au  prési- 
dent Hénault  :  «...  J'achèverai,  s'il  vous  plaît,  mon 
Catilina,  que  j'ai  ébauché  entièrement  en  huit  jours. 
Ce  tour  de  force  me  surprend  et  m'épouvante  encore. 
Cela  est  plus  incroyable  que  de  l'avoir  fait  en  trente 
ans.  On  dira  que  Crébillon  a  trop  tardé,  et  que  je  me 
suis  trop  pressé2...  »  Et,  le  même  jour,  c'est  une  au- 
tre lettre  à  la  duchesse  du  Maine,  que  l'on  veut  attirer 


1 .  Voltaire,  Œuvres  complètes  Beuchol),  t.  LV.  p.  301 ,  302.  Lettre 
de  Voltaire  à  d'Argenlal  ;  à  Lunéville,  le  12  août  1749. 

%.  Ibid.,  t.  LV,  p.  303.  Lettre  de  Yoltaire  au  président  Hénault  ; 
à  Lunéville,  ce  1  k  août  17  49 


IMPATIENCE  FIÉVREUSE  DU   POÈTE. 

à  soi,  et  dont,  en  somme,  on  n'a  fait  qu'accomplir  les 
ordres  en  mettant  en  cinq  actes  cette  page  fangeuse  de 
l'histoire  de  Rome.  «  Madame,  Yotre  Altesse  sérénis- 
sime  est  obéie,  non  pas  aussi  bien,  mais  du  moins 
aussi  promptement  qu'elle  mérite  de  l'être.  Vous  m'a- 
vez ordonné  Catilina,  et  il  est  fait.  La  petite-fille  du 
grand  Condé.  la  conservatrice  du  bon  goût  et  du  bon 
sens,  avait  raison  d'être  indignée  de  voir  la  farce 
monstrueuse  de  Catilina  de  Crébillon  trouver  des  ap- 
probateurs. Jamais  Rome  n'avait  été  plus  avilie,  et  ja- 
mais Paris  plus  ridicule.  Yotre  belle  âme  voulait  ven- 
ger l'honneur  de  la  France  ;  mais  j'ai  bien  peur  qu'elle 
n'ait  remis  sa  vengeance  à  d'indignes  mains...  Enfin, 
l'ouvrage  est  achevé,  je  suis  épouvanté  de  cet  effort; 
il  n'est  pas  croyable,  mais  il  a  été  fait  pour  madame 
la  duchesse  du  Maine1.  »  Il  est  plein  d'ardeur  pour  le 
combat,  un  combat  à  outrance.  D'Argental,  l'homme 
prudent  et  circonspect  qui  n'aime  pas  à  tenter  le  ciel, 
qui  sait  d'ailleurs  qu'il  s'agit  moins  pour  Yoltaire  de 
faire  un  Catilina  supérieur  à  celui  de  Crébillon  que 
d'arracher  un  jugement  équitable  à  des  ennemis,  d'Ar- 
ien tal  eût  voulu  que  le  poëte  n'allât  pas  par  avance 
crier  à  tous  les  échos  qu'on  ne  tarderait  pas  à  avoir 
de  ses  nouvelles.  «  Je  sais  bien  ce  que  j'aurai  à  es- 
suyer, répondait  Yoltaire  aux  observations  et  même 
aux  reproches  de  ses  anges  ;  je  sais  bien  que  je  fais  la 
guerre,  et  je  la  veux  faire  ouvertement.  Loin  de  me 
proposer  des  embuscades  de  nuit,  armez-vous,  je  vous 

1.  Voilaire,  OE livres  complètes  (Beuchof,  t.  LV,  p.  307,  308. 
Lettre  de  Voltaire  à  la  duchesse  du  Maine;  à  Lunéville,  ce  14  août 
17  Î9. 


348  DIFFICULTÉS  PRÉSUMABLES  DE  LA   LUTTE. 

en  prie,  pour  des  batailles  rangées,  et  faites-moi  des 
troupes,  enrôlez-moi  des  soldats,  créez  des  officiers...» 
Cela  était  moins  aisé  à  faire  qu'à  dire,  et  Voltaire  n'im- 
posait pas  à  son  ami  une  tâche  commode.  Mais,  trop 
passionné  pour  voir  le  péril  ou  s'en  effrayer,  il  cédait 
rarement  aux  représentations  les  mieux  fondées,  quand 
elles  contrariaient  ses  desseins.  Rhadamiste  excepté, 
il  prétendait  couler  à  fond  toute  l'œuvre  du  vieux  tra- 
gique, il  y  userait  plutôt  sa  vie  :  c'était  là  son  dernier 
mot.  La  haine,  toutefois,  ne  lui  fermait  pas  les  yeux 
sur  la  nécessité  de  diminuer,  autant  que  possible,  les 
chances  qu'il  avait  contre  lui.  Crébillon  était  la  créa- 
ture de  madame  de  Pompadour;  Voltaire  avait  intérêt 
à  obtenir  d'elle  une  neutralité  bienveillante.  «  Il  faut 
en  être  protégé,  ou  du  moins  souffert.  Je  lui  rappelle- 
rai l'exemple  de  Madame,  qui  fit  travailler  Racine  et 
Corneille  à  Bérénice1.  » 

Mais  il  a  été  question  de  deux  tragédies.  A  peine  Cati- 
lina  était-il  ébauché,  que  le  poète  s'attelait  à  une  autre 
tragédie  destinée,  elle  aussi,  à  concourir  au  même  but. 
«  Je  ne  sais,  écrivait-il  à  Yoisenon,  si  madame  du  Châ- 
telet  m'imitera,  si  elle  sera  grosse  encore;  mais,  pour 
moi,  dès  que  j'ai  été  délivré  de  Catilina,  j'ai  eu  une 
nouvelle  grossesse,  et  j'ai  fait  sur-le-champ  Elective: 
Me  voilà  avec  la  charge  de  raccommodeur  de  moules, 
dans  la  maison  de  Crébillon  2.  »  Ce  sera  une  Electre 


1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LV,   p.   333.  Lettre 
de  Voltaire  à  d'Argenlal;  à   Lunéville,  le  premier  septembre  17  49. 

2.  Ibid.,    t.   LV,  p.    337.  Lettre  de  Voltaire   a  l'abbé  de  Voise- 
non;  à  Lunéville,  le  4  septembre  1749. 


UNE  LECTURE  CHEZ  D'ARGEXTAL.  349 

sans  amour,  sans  partie  carrée  ',  quelque  chose  dans 
le  goût  de  Mérope,  mais  d'un  tragique  supérieur.  11  est 
dans  toutes  les  ivresses  de  l'enfantement.  Avec  Vol- 
taire, le  nouveau-né  est  toujours  le  plus  aimé  et  le 
plus  digne  de  l'être.  Collé,  qu'il  faut  toujours  lire  avec 
réserve  et  défiance,  se  fait  l'historien  d'une  prétendue 
surprise,  dont  la  raison  lui  échappe  et  qu'il  veut  croire 
ridicule  jusqu'à  plus  ample  informé. 

Le  lundi  \1  courant,  Voltaire  as?embla  chez  M.  d'Argental, 
MM.  de  Choiseul,  l'abbé  Chauvelin,  Pont  de  Veisle,  et  quelques 
autres  de  ses  fanatiques,  avec  Dumesnil,  Clairon,  Grandval,  et 
quelques-uns  de  leurs  camarades.  L'invitation  était  faite  pour 
une  lecture  de  Catilina;  Voltaire  tire  son  manuscrit,  et  com- 
mençant par  lire  les  personnages,  il  dit  :  Oreste,  Clytemnestre, 
Electre...  Tout  le  monde  reste  surpris;  et  alors  :  Vous  vous 
attendiez,  dit-il  à  l'assemblée,  que  j'allais  vous  faire  une  lecture 
de  Catilina;  point  du  tout,  messieurs,  c'est  Electre  que  je  donne 
cette  année,  et  je  ne  ferai  paraître  Catilina  que  l'année  prochaine. 
Je  vais  faire  la  distribution  des  rôles.  Je  demande  le  plus  pro- 
fond secret.  Ce  secret  profond  a  été  gardé  jusqu'au  lendemain 
matin,  et  il  est  actuellement  le  véritable  secret  de  la  comé- 
die... 

A  quoi  tend  cette  gentillesse?  quelle  gloire,  quel  profit 
trouve- t-il  dans  ce  mystère?  Quel  est  son  but?  Qu'est-ce  que 
ce  beau  jeu?  C'est  une  misère  que  ses  contemporains  ni  ceux 
qui  nous  suivront  ne  comprendront  point,  et  sur  laquelle  on  se 
travaillera  beaucoup  pour  lui  donner  des  motifs. 

Quoi  qu'il  en  soit,  on  va  jouer  Electre,  encore  que  les  rôles 
de  Catilina  soient  actuellement  distribués  pour  donner  le  change, 
et  que  Dumesnil  et  Clairon  jurent  sur  leur  Dieu  qu'elles  n'ont 
point  entendu  parler  d'Electre,  et  qu'elles  ne  savent  ce  que 
c'est. 

Un  mauvais  plaisant  a  dit  à  l'occasion  de  tout  ceci  :  Vous 
croyiez  d'abord,  messieurs, qu'on allaii 'jouer Catilina;  on  vous  a 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LV,  p.  319.  Lettre 
de  Voltaire  à  d'Argental;  à  Lunéville,  le  21  août  1749. 

III.  20 


3oO  LE  MOT  DE  L'ÉNIGME. 

donné  le  change  en  répandant  le  bruit  que  ce  serait  Electre;  il 
n'est  rien  de  tout  cela,  M.  de  Voltaire  va  nom  donner  Atrée  et 
Thyeste,  afin  de  nous  surprendre  davantage1. 

Et  ce  mauvais  plaisant  ne  supposait  pas  être  si  bon 
prophète,  car  A  trée  et  Thyeste  ne  devaient  pas  échapper 
à  l'active  rancune  du  poëte,  qui  leur  opposera,  mais 
bien  plus  tard,  se?  Pé/opides.  Quoiqu'il  en  soit,  Yol- 
taire  avait  bien  véritablement  renoncé,  pour  le  présent, 
à  faire  jouer  son  Catilina.  (le  que  Collé  nous  donne 
comme  un  de  ces  caprices  qui  caractérisent  Voltaire, 
avait,  pourtant  sa  raison  d'être  bien  explicable.  L'auteur 
de  l'une  et  l'autre  tragédie  écrivait  à  la  duchesse  du 
Maine  :  «  Madame,  en  arrivant  à  Paris,  j'ai  trouvé  les 
comédiens  assemblés,  prêts  à  répéter  une  comédie 
nouvelle,  en  cas  que  je  ne  leur  donnasse  pas  Oreste 
ou  Rome  sauvée  à  jouer  en  huit  jours.  Ce  serait  damner 
Rome  sauvée  que  de  la  faire  jouer  si  vite  par  des  gens 
qui  ont  besoin  de  travailler  six  semaines.  J'ai  pris  mon 
parti,  je  leur  ai  donné  Oreste,  cela  se  peut  jouer  tout 
seul2...  »  Et  voilà  à  quoi  tendait  «  cette  gentillesse,  » 
dont  la  postérité  malgré  les  appréhensions  de  Collé, 
aura  eu  le  mot,  s'il  ne  fut  pas  réservé  aux  contempo- 
rains d'en  saisir  les  motifs. 

Mais  Oreste  ne  pouvait  pas  plus  se  passer  que  Sémi- 

1.  Collé,  Journal  (Paris,  1805),  t.  I,  p.  132,  133;  novembre 
17  49.  —  Montesquieu  annonçait  aussi  à  la  même  date  ce  mystérieux 
revirement  au  chevalier  d'Aydie  :  *  ...On  prétend  que  le  jour  où  il 
doit  donner  son  Catilina,  il  donnera  une  Electre.  »  Montesquieu, 
OEuvres  complètes  (Paris,  De  Dure,  1 827  j,  p.  73.  Lettre  du  président 
au  chevalier;  Paris,  ce  24  novembre  17  19. 

2.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Ueuchot),  l.  LV,  p.  381.  Leltrede 
Voltaire  à  la  duchesse  du  Maine:  Paris,  ce  vendredi. 


LE  VISA   DE  CRÉBILLON.  351 

ramis  du  'risa  de  Crébillon  ;  et,  après  les  retranchements 
qu'il  avait  fait  subir  à  celle-ci,  Voltaire  était  fondé 
à  appréhender  de  la  part  de  son  rival  une  recrudes- 
cence de  sévérité  et  de  scrupules  dont  sa  tragédie  ne 
pouvait  que  pâtir.  Il  s'adresse  à  son  recours  habituel, 
à  M.  Berrier.  Sa  première  idée  avait  été  de  le  prier 
de  remettre  l'approbation  de  sa  tragédie  au  président 
Hénault,  «  afin  d'éviter  les  aventures  auxquelles  cette 
vieille  mégère  de  Villeneuve  '  et  ses  chiens  exposent  les 
manuscrits.  »  Ce  n'est  pas  la  première  fois  que  Voltaire 
fait  allusion  aux  dangers  que  couraient  les  manuscrits 2 
chez  le  vieux  tragique,  dont  l'appartement,  à  sa  mort, 
était  encombré  et  infecté  par  une  légion  de  chiens  et  de 
chats  (dix  chats  et  vingt-deux  chiens,  s'il  faut  en  croire 
son  ami  Favart3).   Quoi  qu'il  en  soit,  l'auteur  de  la 
nouvelle  Electre  se  ravise.  Il  a  pensé  qu'il  serait  peut- 
être  mieux  d'aller  lui-même,  de  la  part  du  magistra  t, 
chez  son  censeur.  «  C'est  au  bout  du  compte  mon 
confrère  et  mon  ancien.  Les  démarches  honnêtes  sont 
toujours  nobles.  Je  lui  dirai  qu'en  travaillant  sur  le 
même  sujet,  je  n'aipas  prétendu  l'égaler,  que  je  lui  rends 
justice  dans  un  discours  que  je  ferai  prononcer  avant 
la  représentation,  et  que  j'ose  compter  sur  son  amitié. 
Ce  procédé  et  un  petit  billet  de  vous  que  j'ose  vous 

1.  C'était  une  horrible  vieille,  haute  de  quatre  pieds  et  large  de 
trois,  avec  des  jambes  torses.  «  Elle  avoil  bien  le  nez  le  plus  long 
et  les  yeux  les  plus  malignement  ardents  que  j'aie  vus  de  ma  vie. 
C'éloil  la  maîtresse  du  poète.  »  Mercier,  Tableau  de  Paris  (Paguerre, 
1853),  p.  356,  337. 

2.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LI,  p.  303.  Lettre 
de  Voltaire  à  Moncrif;  11  avril  1733.  «  lis  disent  que  M.  de  Crébil- 
lon laissera  manger  mon  Temple  par  ses  chats.,.  » 

3.  Favart,  Mémoires  et  Correspondance  (Paris,  1808),  t.  II,  p.  [>. 


3o2  SOUHAIT  D'UN    CONFRÈRE  A  SON   CONFRÈRE. 

demander  pour  le  lui  rendre  doivent  le  désarmer  '...  » 
Berner  souscrivit  de  grand  cœur  à  l'arrangement  et 
lui  envoya  une  lettre  pour  Crébillon.  Voltaire  se  trans- 
porta alors  chez  son  censeur,  qui  demeurait  rue  des 
Douze-Portes,  au  Marais2,  et  ne  manqua  pas  de  lui 
débiter  le  compliment  dont  il  nous  donne  la  substance. 
L'auteur  de  Rhadamisfe,  quelle  que  fût  sa  bonhomie, 
savait  à  quoi  s'en  tenir  sur  la  sincérité  de  celui-ci, 
qu'il  appelait  «  un  très-méchant  homme,  »  et  sa  ré- 
ponse, en  lui  remettant  le  manuscrit,  a  un  accent  de 
fierté  qui  ne  messied  point  :  «  Monsieur,  j'ai  été  con- 
tent du  succès  &  Electre  ;\q  souhaite  que  le  frère  vous 
fasse  autant  d'honneur  que  la  soeur  m'en  a  fait s.  » 

En  somme,  le  souhait  était  charitable;  Y  Electre  de 
Crébillon  avait  obtenu ,  dans  son  temps ,  un  beau 
succès,  et  YOreste  de  Voltaire,  quelle  que  fût  sa  supé- 
riorité, avait  à  compter  avec  un  goût  plus  délicat  et 
autrement  exigeant.  Celui-ci  l'éprouva  bien,  à  la  pre- 
mière représentation,  qui  eût  lieu  le  lundi  12  janvier 
1750.  Ce  parti  pris  d'entrer  en  lutte  avec  un  vieillard, 
dont  les  ouvrages  avaient  eu  leur  heure  de  triomphe, 
pouvait  déplaire  même  à  cette  portion  de  public  qui 
n'épouse  aucune  coterie  et  ne  veut  voir  que  l'œuvre. 
Aussi,  Voltaire  a-t-il  soin  de  se  défendre  de  toute  in- 
tention mesquine  et  personnelle;  il  n'a  eu  en  vue  que 

1.  Léouzon  Leduc,  Etudes  sur  la  Russie  (Amyol),  p.  408,  409. 
Lettre  de  Voltaire  à  M.  Berner;  Paris,  ce  mardi  6  janvier  17  50. 

2.  L'appartement  donnait  bien  sur  la  rue  des  Douze-Portes,  mais 
l'on  entrait  par  la  rue  Saint-Louis.  C'est  dans  ce  même  appartement 
que  Crébillon  mourait,  douze  ans  après,  le  jeudi  17  juin  1702. 

3.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  VI,  p.  148.  Aver- 
tissement des  éditeurs  de  Kelil. 


LES  BILLETS  DE  PARTERRE.  353 

l'art,  d'autre  préoccupation  que  de  transporter  dans 
notre  littérature  et  notre  langue  l'un  des  grands  chefs- 
d'œuvre  de  l'antiquité.  Qui  oserait  l'en  blâmer?  N'a-t-il 
pas  pour  lui  l'exemple  des  siècles  ?  «  Les  Athéniens, 
qui  inventèrent  ce  grand  art  que  les  Français  seuls  sur 
la  terre  cultivèrent  heureusement,  encouragèrent  trois 
de  leurs  citoyens  à  travailler  sur  le  même  sujet.  Vous, 
messieurs ,  en  qui  l'on  voit  aujourd'hui  revivre  ce 
peuple  aussi  célèbre  par  son  esprit  que  par  son  cou- 
rage, vous  qui  avez  son  goût,  vous  aurez  son  équité1.  » 
Voilà  ce  qu'il  faisait  dire,  par  l'un  des  acteurs,  avant 
la  représentation ,  dans  ce  discours  à  l'adresse  des 
spectateurs,  dont  il  est  parlé  plus  haut. 

Une  petite  nouveauté  dans  la  rédaction  des  billets 
de  parterre,  qui  avait  peut-être  sa  malice,  ne  pissa 
pas  inaperçue  et  fut  l'objet  d'interprétations  et  de  plai- 
santeries de  plus  d'une  sorte.  Voltaire  avait  fait  ajouter 
les  initiales  de  chacun  des  sept  mots  qui  composent 
ce  vers  bien  connu  d'Horace  : 

Omne  tulit  punctum  qui  miscuit  utile  dulci. 

«  C'était  sans  doute,  nous  fait  remarquer  Collé,  un  petit 
coup  de  patte  qu'il  voulait  donner  à  Crébillon  sur  sa 
versification,  qui,  effectivement,  n'est  pas  aussi  cor- 
recte et  aussi  douce  que  la  sienne,  mais  qui  est  plus 
mâle.  »  De  braves  gens,  qui  apparemment  ne  savaient 
pas  le  latin,  expliquaient  de  la  façon  suivante  ces  signes 
hiéroglyphiques  :  «  Ores  te,  Tragédie  Pitoyable  Que 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  VI,  p.  ICO.  Discours 
prononcé  au  Théâtre  Français  avant  la  première  représentation  de  la 
tragédie  d'Oreite. 

20. 


354  ORESTE. 

M.  Voltaire  Donne1.  »  La  plaisanierie  est  assez  inno- 
cente, et  semble  d'ailleurs  imitée  de  celle  que  l'on  fit, 
en  son  temps,  sur  la  Pélopée  de  l'abbé  Pellegrin2. 
Quoi  [qu'il  en  soit,  la  première  représentation  fut  loin 
d'être  un  succès  décisif,  bien  qu'il  ne  faille  pas  s'en 
rapporter  au  dire  de  l'auteur  de  la  Partie  de  chasse 
de  Henri  IV,  qui  déclare  qu'à  l'exception  du  parterre, 
recruté  par  Voltaire,  mais  que  l'ennui  gagna  comme 
le  reste  des  spectateurs,  Oreste  fut  hué  de  la  salle 
entière.  Même  en  prenant  l'affirmation  à  la  lettre , 
plus  d'un  endroit  dut  triompher  de  cette  malveillance 
ou  de  cette  justice  rigoureuse,  comme  on  voudra.  Le 
poète  se  tenait  blotti  dans  la  loge  de  d'Argental  avec 
l'intention  d'y  faire  le  mort.  Mais,  à  un  moment  où 
l'on  applaudissait  avec  force,  il  oublia  Y  incognito  qu'il 
s'était  promis  de  garder,  et  se  porta  vivement  sur  le 
bord  de  la  loge,  en  s'écriant  :  «  Courage,  braves  Athé- 
niens, c'est  du  Sophocle3  !  »  Cela  n'empêcha  point 
quelques  frondeurs  de  demander  Y  Electre  de  Crébillon. 

1.  Clément,  Les  Cinq  années  littéraires  ou  Nouvelles  littéraires  des 
années  1748-1752  (La  Haye,  1754),  t.  II,  p.  42.  Paris,  30  janvier 
1750. 

2.  Anecdotes  dramatiques  (Paris,  1775),  t.  II,  p.  45. 

3.  La  Harpe,  Commentaires  sur  le  théâtre  de  Voltaire  (Paris,  1814), 
p.  250.  —  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Reuchot),  t.  VI,  p.  147. 
Avertissement  des  éditeurs  de  Kehl.  —  Marmontel  raconte  ce  petit 
incident  un  peu  différemment,  a  11  fit  VOreste  d'après  Sophocle,  et 
i!  s'éleva  au-dessus  de  Sophocle  lui-même  dans  le  rôle  d'Electre,  et 
dans  l'art  de  sauver  l'indécence  et  la  dureté  du  caractère  de  Clytem- 
neslre.  Mais  dans  le  cinquième  acte,  au  moment  de  la  catastrophe, 
il  n'avait  pas  encore  assez  affaibli  l'horreur  du  parricide;  et  le  parti 
de  Crébillon  n'étant  là  rien  moins  que  bénévole,  tout  ce  qui  pouvait 
donner  prise  à  la  critique  fut  relevé  par  des  murmures  ou  tourné 
en  dérision,  le  spectacle  en  fut  troublé  à  chaque  instant;  et  celte 
pièce,  qui  depuis  a  été  justement  applaudie,  essuya  des  huées.  J'étais 


CORRECTIONS  JUGÉES  NÉCESSAIRES.  353 

Au  moins  était-il  prudent  de  donner  satisfaction, 
dans  ce  qu'elles  pouvaient  avoir  de  légitime,  aux  cri- 
tiques du  public  ;  Alzire  fut  annoncée  pour  le  mer- 
credi, et  Oresle  pour  le  samedi  suivant.  «  Je  vous  écris 
le  lendemain  de  la  première  représentation;  l'auteur 
en  prépare  une  seconde  avec  les  corrections  qui  ont 
paru  nécessaires,  ce  sont  les  termes  de  l'affiche  '.  » 
Mais  ces  mots,  soulignés  par  Clément  avec  une  inten- 
tion visiblement  malveillante,  ne  sont-ils  pas,  tout 
au  contraire,  à  la  louange  du  poëte  que  la  passion, 
l'engouement,  l'infatuation  de  soi-même  n'aveuglent 
point  ? 

"Voltaire  se  met  aussitôt  à  l'œuvre,  dépêche  version 
sur  version  à  mademoiselle  Clairon  ;  il  y  joint  ses  con- 
seils qu'il  adoucit  par  les  éloges  et  les  flatteries,  par  ces 
paroles  emmiellées  qui  dénotent  tout  ce  qu'un  pauvre 
auteur,  fût-il  célèbre,  doit  employer  de  réserves 
couardes  avec  cette  race  ombrageuse  et  hautaine  des 
comédiens  et  comédiennes.  «  Je  prie  la  divine  Electre. 
dont  je  me  confesse  très-indigne,  de  ne  point  trouver 
mauvais  que  j'aie  chargé  son  rôle  de  quelques  avis.  Je 
n'ai  point  prétendu  noter  son  rôle,  mais  j'ai  prétendu 
indiquer  la  variété  des  sentiments  qui  doivent  régner, 
et  les  nuances  des  sentiments  qu'elle  doit  exprimer  : 
c'est  Y  allégro  et  \epiano  des  musiciens.  J'en  use  ainsi 

dans  l'amphithéâtre  plus  mort  que  vif.  Voltaire  y  vint,  et,  dans  un 
moment  où  le  parterre  tournait  en  ridicule  un  trait  de  pathétique, 
il  se  leva  et  s'écria  :  Eh  !  barbares,  c'est  du  Sophocle!  »  Harmonie!, 
OEuvres complètes  (Belin),  t.  I,  p.  134.  Hémoires,  liv.  IV. 

1.  Clément,  Les  Cinq  années  littéraires  ou  nouvelles  littéraires  des 
années  1748  à  1752  (La  Haye,  1754),  t.  II,  p.  31.  Paris,  13  janvier 
1750. 


3o6  LES  PRINCESSES  DE  THEATRE. 

depuis  trente  ans  avec  les  acteurs,  qui  ne  l'ont  jamais 
trouvé  mauvais  '.  »  Nous  avons  quatre  lettres  de  Vol- 
taire à  l'actrice  à  propos  d' Oreste,  où  le  poëte  demande 
pardon  des  avis  qu'il  donne,  pour  ne  pas  blesser  et 
faire  qu'on  les  agrée.  Mais  une  princesse  de  théâtre  en 
vaut  bien  une  autre  ;  et  Voltaire  n'est  guère  plus  hum- 
ble, plus  respectueux,  plus  implorant  dans  sa  lettre  à 
madame  du  Maine,  à  laquelle  Oreste  allait  être  dédié, 
et  qui,  pour  une  cause  ou  pour  une  autre,  s'était  dis- 
pensée de  paraître  à  la  première  représentation.  Cette 
abstention  était  faite  pour  chagriner  le  poëte,  qui  pou- 
vait y  voir  une  sorte  de  défection  dont  ses  ennemis  ne 
manqueraient  pas  de  se  prévaloir. 

Quoi  !  j'ai  fait  Electre  pour  plaire  à  Votre  Altesse  sérénis- 
sime;  j'ai  voulu  venger  Sophocle  et  Cicéron,  en  combattant 
sous  vos  étendards;  j'ai  purgé  la  scène  française  d'une  plate 
galanterie  dont  elle  était  infectée;  j'ai  forcé  le  public  aux  plus 
grands  applaudissements;  j'ai  subjugué  la  cabale  la  plus  enve- 
nimée; et  Tàme  du  grand  Condé  qui  réside  dans  votre  tète2 
reste  tranquillement  chez  elle  à  jouer  au  cavagnole  et  à  cares- 
ser son  chien!  Et  la  princesse,  qui,  seule,  doit  soutenir  les 
beaux-arts  et  ranimer  le  goût  de  la  nation,  la  princesse  qui  a 
daigné  jouer  Iphigénie  en  Tauride,  ne  daigne  pas  honorer  de 
sa  présence  cet  Oreste  que  je  lui  dédie!  Je  vous  demande  en 
grâce,  madame,  de  ne  me  pas  faire  l'affront  de  négliger  ainsi 
mon  offrande.  Oreste  et  Cicéron  sont  vos  enfants;  prolégez-les 
également.  Daignez  venir  lundi.  Les  comédiens  viendront  à 
votre  loge  et  à  vos  pieds.  Votre  Altesse  leur  dira  un  petit  mot 
de  Rome  sauvée;  et  ce  petit  mot  sera  beaucoup.  Je  vais  faire 
transcrire  les  rôles;  mais  il  faut  que  madame  la  duchesse  du 
Maine  soit  ma  protectrice  dans  Athènes  comme  dans  Rome. 
Montrez-vous;  achevez  ma  victoire.  Je  suis  un  de  ces  Grecs 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  387.  Lettre  de 
Vollaire  à  mademoiselle  Clairon;  janvier  1749. 

2.  La  duchesse  du  Maine  était  petite-fille  du  grand  Condé. 


SECONDE   REPRÉSENTATION.  357 

qui  avaient  besoin  de  la  présence  de  Minerve  pour  écraser  leur? 
ennemis...  Je  vous  demande  en  grâce  de  venir  lundi1. 

On  l'a  vu  pour  Mariamne,  pour  Eriphyle,  pour 
Zaïre,  pour  Sémiramis,  pour  toutes,  Voltaire  ne  mar- 
chandait pas  sa  peine,  et  n'y  allait  pas  de  main  morte, 
en  fait  de  remaniements  et  de  corrections.  «  M.  de 
Voltaire,  fait-on  dire  à  Fontenelle  au  sujet  même 
d'Ores  te,  est  un  homme  bien  singulier,  il  compose 
ses  pièces  pendant  leur  représentation  2.  »  Oreste  ne 
pouvait  être  joué  le  samedi  17,  comme  on  l'avait  an- 
noncé, et  ce  ne  fut  que  le  lundi  19  qu'il  reparut,  re- 
touché et  expurgé,  devant  un  aréopage  qui  lui  sut  gré 
de  sa  docilité  et  de  son  ardente  envie  de  lui  plaire. 
Il  va  sans  dire  que  Collé  ne  se  laissa  pas  désarmer  et 
tint  bon  dans  son  sentiment  et  une  antipathie  dont 
nous  avons  vainement  recherché  les  motifs,  si  Collé  a 
besoin  de  motifs  pour  haïr  les  gens. 

Le  parterre  soudoyé  fit  son  devoir  d'applaudir,  et  tâcha  de 
gagner  son  argent;  en  sorte  qu'aidé  de  ses  fanatiques,  soutenu 
par  ses  cabales  et  son  manège,  je  ne  doute  pas  que  Voltaire  ne 
fasse  traîner  sa  pièce  huit  ou  dix  représentations,  peut-être 
même  ne  lui  fasse  faire  une  petite  fortune  injuste,  comme  il  l'a 
procurée  à  Sémiramis  en  payant  s'entend ).  Je  ne  serois  point 
étonné  qu'elle  eût  quinze  ou  dix-huit  représentations  comme 
cette  dernière  rapsodie. 

On  a  appelé  le  cinquième  acte  de  cette  tragédie,  qu'il  a  re- 
fait, à  peu  de  choses  près,  en  entier,  un  acte  de  contrition;  et 


1.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Deuchot),  t.  LV,  p.  387,  388. 
Lettre  de  Voltaire  à  la  duchesse  du  Maine;  cette  lettre  est  sans  date, 
mais  écrite  entre  la  première  et  la  deuxième  représentation,  le  samedi 
soir  17  ou  le  dimanche  18  janvier  1750. 

2.  Âlmanach  littéraire  ou  Etrennes  d'Apollon  (à  Athènes,  1 777), 
p.  129.  Fontenelliana. 


358  JEAN-JACQUES. 

je  dis,  moi,  que  c'est  tout  au  plus  un  acte  cVaitrition,  car  la 
contrition  n'est  nullement  parfaite1. 

Oreste  obtint,  dans  sa  nouveauté,  neuf  représenta- 
tions, dont  la  dernière  eut  lieu  le  7  février.  Yoltaire, 
s'il  faut  en  croire  Collé,  qui  ne  lâche  pas  aisément  sa 
proie,  incessamment  sur  la  brèche,  animait  ses  parti- 
sans, distribuait  ses  séides  etsesapplaudisseurs  à  gage, 
claquant  sa  pièce  lui-même,  et  criant  à  ceux  qui  l'en- 
touraient :  «Battons  des  mains,  mes  chers  amis,  ap- 
plaudissons, mes  chers  Athéniens!  »  Ce  cri-là,  il  le 
proféra  à  la  première  soirée,  nous  le  savons;  mais 
Collé  se  soucie  peu  du  double  emploi,  il  y  mettrait 
plutôt  du  sien,  que  de  rien  négliger  de  ce  qui  peut 
être  préjudiciable  à  la  renommée  d'un  écrivain  qu'il 
déteste.  «Enfin,  ajoute-t-il,  un  jour  il  a  poussé  les 
choses  jusqu'à  insulter  un  nommé  Rousseau,  parce 
qu'il  avoit  les  mains  dans  son  manchon,  et  qu'il  n'ap- 
plaudissoit  pas.  Ce  dernier  lui  répondit  assez  ferme, 
mais  sagement,  et  point  aussi  vertement  qu'il  auroit 
pu  2.  »  Nous  avons  été  un  instant  sur  le  point  de  croire 
que  ce  «  nommé  Rousseau  »  n'était  autre  que  l'auteur 
futur  du  Devin  du  Village. Voltaire  précisément  alors, 
sur  des  rapports  mensongers,  se  répandait  en  plaintes 
contre  Jean-Jacques,  et  s'attirait  de  ce  dernier  une 
lettre  digne,  fière,  mais  polio  et  respectueuse,  où  le 
citoyen  de  Genève  se  défendait  avec  indignation  de 
torts  qu'il  n'aurait  jamais,  et  où  il  se  proclamait  haute- 
ment l'obligé  de  l'auteur  de  la  Princesse  de  Navarre*. 

1.  Collé,  Journal  (Paris,  1805),  t.  I,  p.  151  ;  février  1750. 

2.  lbid.,  t.  I,  p.  155  ;  février  1750. 

3.  J.-J.    Rousseau,    Œuvres    complûtes   (Paris,   Dupont,    1824), 


LE  PETIT  ROUSSEAU. 

Rousseau  était  encore  complètement  inconnu,  si 
quelques  mois  plus  tard  il  devait  se  révéler  par  un 
coup  de  tonnerre;  et  son  nom  n'ayant  nullement 
figuré  sur  le  livret  imprimé  des  Fêtes  de  Ramire,  Collé 
pouvait  l'avoir  mêlé  à  quelque  commérage  de  l'autre 
monde  avec  sa  légèreté  et  sa  malveillance  habituelles. 
Mais  il  nous  apprendra  par  la  suite  que  ce  Rousseau 
était  Pierre  Rousseau,  qui  avait  déjà  donné  au  théâtre  la 
Coquette  sans  le  savoir,  la  Rivale  suivante  et  Y  Année 
merveilleuse  l.  Quant  à  l'anecdote,  elle  est  véritable; 
nous  conviendrons  que  nousen  doutions  un  peu,  mais 
nous  en  avons  trouvé  la  confirmation  ailleurs.  L'on  ne 
raconte  point  comment  s'engageala  dispute,  mais,  avec 
Voltaire,  les  choses  allaient  bon  train.  «  Qui  êtes- vous? 
criait  le  poëte  hors  de  lui.  — Rousseau,  répondait 
la  partie  adverse.  —  Quel  Rousseau?  le  petit  Rous- 
seau ~...  »  Voltaire. ne  réfléchissait  pas  qu'il  empêchait 
le  spectacle,  et  sans  doute  était-il  loin  d'avoir  fini, 


(.  XVIII,  p.    138,   139,  150.  Lettre  (la  Jean-Jacques  à  Voltaire;  à 
Paris,  le  30  janvier  1750. 

1.  Collé,  Journal  (Paris,  1805),  t.  I,  p.  20C. 

2.  L'abbé  de  Laporte  dil,  à  propos  de  ce  surnom  :  a  En  parlant 
de  quelques  écrivains  de  ce  tems,  qui  ont  travailla'  pour  la  Comédie 
italienne,  je  ne  dois  pas  oublier  M.  Rousseau,  dit  le  petit  Rousseau, 
pour  le  distinguer  du  grand  poëte  de  ce  nom.  et  d'un  autre  Rousseau 
de  Genève,  qui,  par  un  discours  qui  a  remporté  le  prix  de  l'Àcad  'mie 
de  Dijon  a  excité  une  dispute  littéraire,  à  laquelle  toute  la  France  a 
para  prendre  quelque  part...  »  Voyage  en  l'autre  momie  ou  Nouvelles 
littéruires  de  celui-cy  (Paris,  Ducbesne.  1752),  2e  partie,  p.  169. 
L'abbé  de  Laporte  se  trompe,  quant  à  Jean-Jacques  ;  car  ce  ne  fut  que  le 
9  juillet  17  50;  que  l'Académie  de  Dijon  couronna  ce  fameux,  discours, 
qui  faisait  dire  à  Diderot  :  «  Il  prend  tout  par-dessus  les  nues.  » 
Musset-Patbay,  Histoire  de  la  vie  et  des  ouvrages  de  J.-J.  Rousseau 
(Paris,  1821),  t.  II,  p.  364. 


3C0  INTERVENTION   B-E  MADAME   LE   BAS. 

losrsqu'une  grande  femme,  à  l'air  viril,  se  dressant 
de  toute  sa  hauteur,  lui  dit  d'une  voix  de  stentor  : 
«  Si  vous  ne  vous  taisez  pas,  je  vais  vous  donner  un 
soufflet;  »  ce  qui  le  mit  en  fuite  et  fît  rire  toute  la  salle. 
Celte  virago,  habituée  dans  son  ménage  à  parler  sur 
ce  ton,  était  l'hommasse  madame  Le  Bas,  la  femme  du 
célèbre  graveur,  qui  du  reste  n'était  point  inconnue  à 
notre  poëte  '. 

Collé  est  intarissable,  d'ailleurs,  lorsqu'il  s'agit  d'é- 
grener quelque  bon  conte  sur  Voltaire.  Polichinelle 
prend  aussi  Oreste  à  partie,  et  ce  sont  des  ordures  que 
nous  nous  garderons  bien  de  reproduire,  mais  que 
l'auteur  de  la  Vérité  dans  le  vin,  de  Léandre  grosse , 

1 .  Edmond  et  Jules  de  Goncourt,  Portraits  intimes  du  XVIIIe  siècle 
(Dentu,  1858).  Deuxième  série,  p.  219.  «  Elle  entre  un  jour  ches 
une  aclrice  de  la  Comédie  française  pour  lui  demander  des  billets. 
Voltaire  était  dans  un  fauteuil,  et  tout  absorbé  parles  conseils  qu'il 
donnait  à  celle-ci.  Madame  Le  Bas  l'appelle,  il  ne  répond  pas;  à  la 
troisième  fois,  elle  s'avance,  lui  saisit  le  bras  et  lui  fait  une  belle 
révérence.  «  Que  me  voulez-vous  ?  —  Deux  billets  d'amphithéâtre 
pour  votre  tragédie.  —  Qui  étes-vous,  madame  ?  —  La  femme  de 
Jacques-Philippe  Le  Bas,  graveur  du  roi.  —  Comment,  des  billets 
d'amphithéâtre,  dit  Voltaire,  pour  la  femme  d'un  de  mes  confrères  ? 
Je  vous  enverrai,  madame,  des  billets  de  première  galerie.  »  Ibid., 
p.  220.  Jacques-Philippe  Le  Bas  était  de  l'Académie  royale,  depuis 
1743.  Son  énergique  moitié,  qu'il  avait  épousée  en  1733,  était  née 
Elisabeth  Duret.  Bibliothèque  impériale.  Cabinet  des  Estampes, 
Notice  manuscrite  sur  la  vie  et  les  ouvrages  de  Le  Bas,  p.  VI.  Le 
Bas  envoyait  ses  œuvres  à  son  «  confrère  »  et  il  existe  une  lettre 
de  remerciaient  du  poêle  à  qui  il  avait  adressé  l'estampe  d'une  foire, 
d'après  un  tableau  de  Vernet.  «  Je  n'ai  pu  me  lasser,  lui  répond  obli- 
geamment Voltaire,  d'y  admirer  cette  multitude  de  ligures,  et  la 
beauté  de  l'ensemble.  Si  les  tableaux  de  Vernet  restent  en  France, 
vos  estampes  les  font  passer  dans  les  quatre  parties  du  monde.  » 
Voltaire,  OEuvres  complûtes  (Beuchot),  t.  LXIX,  p.  102.  Lettre  de 
Voltaire  à  Le  Bas;  17  74. 


PARODIES  ET  FACÉTIES  SUR  ORESTE.       364 

et  d'une  demi-douzaine  de  chefs-d'œuvre  de  ce  genre, 
consignera  dans  son  journal  sans  supposer  qu'on  y 
trouve  le  moindre  mal  ',  Viennent  ensuite  une  épi- 
gramme  de  Piron,  dont  le  trait  final  est  un  emprunt  à 
un  sonnet  de  Scarron,  deux  couplets  que  notre  amphi- 
gouriste  s'est  lui-même  permis  contre  l'ennemi  com- 
mun et  que,  plus  tard,  il  reconnaîtra  en  tout  dignes  de 
ceux  que  rimait  en  son  temps  le  cocher  de  M.  de  Yer- 
thamont;  enfin,  une  sorte  de  calotte  en  prose,  ayant 
pour  titre  :  Lettres  patentes  de  Bourge  d'âne,  produc- 
tion misérable,  illisible.  Encore  Collé  nous  dira-t-il,  en 
abandonnant  de  guerre  lasse  le  chapitre  de  Voltaire  : 
«  Quoique  j'ayeété  beaucoup  plus  long  que  je  n'aurois 
voulu  sur  le  sujet  de  Voltaire,  je  n'ai  cependant  pas 
rapporté  le  quart  des  mauvaises  plaisanteries  qui  ont 
été  faites  sur  lui  à  l'occasion  d'Oreste  '-.  »  Quel  homme 
discret  que  ce  Collé  ! 

Le  poète  n'eût  pas  éprouvé,  sans  se  l'avouer,  le  be- 
soin impérieux  de  rentrer  en  possession  de  soi  et  des 
autres,  que  les  répétitions  et  les  représentations  d'O- 
reste  eussent  eu  le  résultat  inévitable  de  l'enlever  à  sa 
solitude  et  de  le  rejeter  en  pleine  fournaise.  Mais  sa 
douleur  avait  fait  son  temps;  si  ses  regrets  n'étaient 
pas  éteints,  la  vie  avait  repris  ses  droits,  et  il  avait  dû 
s'arranger  pour  remplir  le  vide  que  la  mort  avait  fait  a 

1 .  Voltaire  âne,  jadis  poète  (en  Sybérie,  de  l'imprimerie  volontaire, 
17  50),  petit  in-8°  de  39  pages.  Ce  dont  Collé  parle  figure  dans  ce 
recueil  sons  le  titre  de  la  Pétarade  ou  Polichinelle  auteur,  espèce  de 
parodie  d'Oreste. 

2.  Collé,  Journal  Paris,  1805),  t.  I,  p.  100.  Février  1750.  Voir, 
pour  tout  ce  qui  a  été  écrit  à  propos  d'Oreste,  la  Bibliothèque  voltai- 
riame,  de  Quérard,  p.  130,  137,  du  n°  7  93  à  80  i. 

'il.  21 


362  MADAME   DENIS. 

ses  côtés,  par  d'autres  affections,  d'autres  intérêts.  De- 
puis Noël,  madame  Denis  était  venue  définitivement 
s'installer  près  de  son  oncle  et  tenir  sa  maison.  Elle 
aussi,  après  avoir  donné  à  M.  Denis  des  larmes  sin- 
cères, avait  pris  son  parti  sur  un  malheur  irréparable, 
et  s'était  résignée  à  vivre  le  plus  agréablement  qu'il 
était  possible  à  une  veuve  qui  se  trouvait  jeune  encore 
et  n'avait  pas  renoncé  à  tâter  du  mariage.  Madame  De- 
nis, qu'il  ne  faut  pas  juger  sur  les  éloges  métaphori- 
ques de  Voltaire,  était  loin  d'être  une  femme  supé- 
rieure. Elle  avait  du  babil,  du  jargon,  un  certain  pa- 
pillotage.  A  entendre   l'auteur  de  la  Henriade ,  elle 
jouait  Zaïre  comme  ne  l'eût  pas  jouée  mademoiselle 
Clairon,  et  peut-être  le  croyait-il.  Elle  n'avait  guère, 
en  tout  cas,  le  physique  de  l'emploi,  et  les  années,  déjà 
en  nombre,  ne  devaient  pas  lui  apporter  ce  qui  lui 
manquait  de  ce  côté.  «  Il  faudrait,  disait-elle  plus  tard, 
être  belle  et  jeune.  »  Et  un  naïf  de  lui  répondre  :  «  Ah! 
madame,  vous  êtes  bien  la  preuve  du  contraire1.  » 
Depuis  son  veuvage,  elle  tenait  maison  à  Paris,  rece- 
vant les  amis  du  poëte  et  sa  propre  famille.  Marmontel, 
qui  y  avait  été  admis,  se  montre  reconnaissant  de  son 
accueil  et  fait  de  madame  Denis  un  portrait  avantageux. 
11  nous  la  peint  comme  une  «  femme  aimable  avec  sa 
laideur,  et  dont  l'esprit  naturel  et  facile  avait  pris  la 
teinture  de  l'esprit  de  son  oncle,  de  son  goût,  de  son 
enjouement,  de  son  exquise  politesse,  assez  pour  faire 
rechercher  et  chérir  sa  société.  »  En  somme,  la  maî- 
tresse du  logis  était  souriante,  engageante,  et  s'était 

1.  Chamfort,  OEuvrcs  (Lecou,  1852),  p.  52. 


AUTEUR  DRAMATIQUE.  363 

fait  un  salon  comme  si  elle  eût  pressenti  le  malheur 
qui  devait  arriver. 

Mon  vieil  ami,  l'abbé  Raynal,  se  souvient,  comme  moi,  des 
soupers  agréables  que  nous  faisions  chez  elle.  L'abbé  Mignot,  son 
frère,  le  bon  Cideville,  mes  deux  abbés  gascons  de  la  rue  des  Ma- 
thurins,  y  portaient  une  gaieté  franche;  et  moi,  jeune  et  jovial 
encore,  je  puis  dire  qu'à  ces  soupers  j'étais  le  héros  de  la  table, 
j'y  avais  la  verve  de  la  folie.  La  dame  et  ses  convives  n'étaient 
guère  plus  sages,  ni  moins  joyeux  que  moi;  et  quand  Voltaire 
pouvait  s'échapper  des  liens  de  sa  marquise  du  Chàtelet,  et  de 
ses  soupers  du  grand  monde,  il  était  trop  heureux  de  venir 
rire  aux  éclats  avec  nous1. 

Tout  eût  donc  été  pour  le  mieux,  sans  la  déman- 
geaison du  bel  esprit  et  les  prétentions  littéraires.  Mais 
madame  Denis  avait  rêvé  qu'elle  ferait  des  comédies 
aussi  bien  que.  Destouches  et  La  Chaussée,  pour  peu 
qu'elle  voulût  s'en  donner  la  peine;  et,  malheureuse- 
ment, comme  bien  d'autres  qui  croient  qu'esprit  et 
talent  sont  tout  un,  elle  avait  cédé  à  la  tentation,  au 
grand  chagrin  de  l'oncle  qui  pressentait  les  mille  sou- 
cis que  leur  pouvait  donner  à  tous  deux  ce  besoin  de 
noircir  du  papier  et  de  faire  parler  de  soi.  «  Madame 
Denis  m'a  mandé,  écrivait-il  de  Châlons  à  d'Argental, 
le  3  octobre,  que  vous  aviez  sa  pièce,  et  que  vous  en 
étiez  plus  content  qu'autrefois;  mais  ce  n'est  pas  là 
mon  compte.  Si  elle  n'est  pas  mieux,  ce  n'est  pas  as- 
sez. Je  voudrais  qu'elle  fût  bonne,  ou  qu'elle  ne  la  don- 
nât point.  Le  bel  honneur  d'avoir  le  succès  de  ma- 
dame du  Boccage 2  !  Je  l'ai  conjurée  d'avoir  en  vous  au- 

1.  Marmontel,  OEiwres  complètes  (Belin),  t.  I,  p.  87.  Mémoires, 
liv.  III. 

2.  L'auteur  des  Amazones  n'en  recevait  pas  moins  des  lettres  où  le 


364  CRAINTES  DE  SON  ONCLE. 

tant  de  confiance  que  j'en  ai,  et  je  vous  supplie  de  lui 
dire  la  vérité  sur  son  ouvrage,  comme  vous  me  la  dites 
sur  les  miens.  Mandez-moi  du  moins  ce  que  vous  en 
pensez.  Il  me  semble  qu'une  femme  ne  doit  point  sor- 
tir de  sa  sphère  pour  s'étaler  en  public  et  hasarder  une 
pièce  médiocre  '.  »  D'Argental,  interrogé,  répond  par 
quelques  mots  d'éloges  qui  ne  satisfont  qu'à  moitié 
Voltaire.  «  Je  suis  bien  content,  lui  dit-il,  que  vous  le 
soyez  un  peu  plus  de  l'ouvrage  de  ma  nièce;  mais  je 
serais  désolé  qu'elle  se  mît  dans  le  train  de  donner  au 
public  des  pièces  médiocres.  C'est  le  dernier  des  mé- 
tiers pour  un  homme  et  le  comble  de  l'avilissement 
pour  une  femme2.  »  Rien  de  mieux  pensé,  à  coup  sûr, 
et  de  plus  judicieux.  Le  tout  était  de  persuader  ma- 
dame Denis  et  de  la  faire  renoncer  à  des  projets  de 
gloire  qui  pouvaient  compromettre  sa  considération  et 
son  repos.  Les  meilleurs  avis  et  les  plus  autorisés  sont 
peu  écoutés  en  pareil  cas,  et  l'expérience  seule  est  ca- 
pable de  décourager,  quand  elle  décourage,  sur  des 
insuccès  que  Ton  a  encore  la  ressource  d'attribuer  h  la 
méchanceté  de  son  étoile  et  à  la  perfidie  des  ennemis. 
Voltaire  avait  repris,  depuis  longtemps  déjà,  son 
train  accoutumé,  se  montrant  au  théâtre,  chez  ses 
amis,  chez  madame  du  Maine,  à  la  cour,  partout. 
Quelques  jours  après  la  clôture  des  représentations 


poêle  la  louait  à  loute  outrance  avec  la  sincérité  que  l'on  voit  (21  août 
et  12  octobre  17  49). 

1.  Voltaire,   (Œuvres  complètes  (Beuchol),   t.   LV,  p.   344.  Lettre 
de  Voltaire  à  d'Argenlal  ;  à  Chàlons,  le  3  octobre  17  49. 

2.  Ibid.,  t.  LV.  p.  34G.  Lettre  de  Voltaire  à  d'Argental  ;  à  Reims, 
le  5  au  soir,  en  arrivant  (octobre  17  49). 


L'AMOUR  DU   THÉÂTRE.  365 

à'Oreste,  il  assistait  au  Mauvais  Biche,  de  Baculard, 
qui,  rebuté  par  les  comédiens  ordinaires  du  roi,  avait 
trouvé  le  moyen,  en  se  passant  d'eux,  d'attirer  la  plus 
brillante  assemblée.  Le  théâtre  a  toujours  été  et  sera 
toujours  notre  grande  passion.  A  l'époque  même  où 
les  comédiens  de  profession  étaient  bel  et  bien  excom- 
muniés et  jetés  à  la  voirie  après  leur  mort,  il  n'était 
pas  un  château,  un  hôtel  dans  Paris,  qui  n'eussent  leur 
salle  de  spectacle ,  et,  conséquemment,  leurs  acteurs 
tous  recrutés  parmi  les  amis  et  les  hôtes  de  la  maison. 
La  duchesse  de  Bourgogne,  de  son  temps,  avait  joué 
la  comédie  avec  toute  la  cour;  madame  du  Maine,  à 
Ciagny  et  à  Sceaux,  avait  psalmodié  les  tragédies  de 
l'abbé  Genest  et  de  Duché.  Et  madame  de  Pompadour, 
à  l'heure  où  nous  sommes,  enchantait  Louis  XY  et 
les  petits  cabinets,  dans  des  opéras  et  des  b:  llets,  en 
attendant  qu'elle  abordât  les  grands  rôles.  Tous  ces 
grands  seigneurs  et  toutes  ces  belles  dames  que  Fra- 
gonard  et  s^s  pareils  nous  représentent  errant  dans  les 
allées  touffues  en  Arlequins  et  en  Colombines ,  pas- 
saient leur  vie  à  répéter  le  jour  les  pièce;  qu'ils  jouaient 
le  soir,  avec  l'assurance  et  tout  l'aplomb  des  artistes 
de  profession.  Mais  cette  fureur  avait  envahi  toutes  les 
conditions,  le  petit  marchand,  le  commis,  l'artisan, 
aussi  bien  que  les  classes  les  plus  élevées  de  la  société-, 
et  la  paix  de  1748  fut  la  date  d'une  recrudescence  dans 
cette  passion  de  la  comédie  et  du  théâtre. 

Trois  troupes  se  formèrent,  composées  de  jeunes 
gens  de  la  petite  bourgeoisie  pour  la  plupart ,  qui 
s'établirent,  la  première  à  l'hôtel  de  Soyecourt,  au 
faubourg  Saint-Honoré;  la  seconde  à  l'hôtel  de  Cler- 


366  COMÉDIE  BOURGEOISE. 

mont1,  au  Marais;  la  dernière,  rue  Saint-Merry ,  à 

l'hôtel  Jabach.  Comme  Lekaiu  ne  mentionne  la  troupe 
de  l'hôtel  de  Soyecourt  que  pour  mémoire,  nous  pas- 
serons aux  deux  dernières,  qui  durent  bientôt,  sinon 
se  fusionner,  du  moins  se  partager  le  même  local.  La 
salle  de  la  rue  Saint-Merry  nécessitant  à  l'intérieur 
d'urgentes  réparations,  MM.  de  Jabach  se  virent  forcés 
d'implorer  l'hospitalité  de  leurs  confrères  de  Tonnerre; 
ceux-ci  consentirent  de  la  meilleure  grâce  à  abriter 
leurs  jeunes  rivaux  qui,  tout  naturellement,  se  char- 
gèrent de  la  moitié  du  loyer  et  des  frais.  Ce  petit  arran- 
gement à  l'amiable  avait  lieu  au  mois  de  juillet  1749. 
La  jalousie,  la  désunion  eussent  pu  résulter  d'un  sem- 
blable voisinage;  l'émulation  seule  en  jaillit,  et  ces 
deux  troupes  vécurent  si  bien  côte  à  côte,  se  condui- 
sirent si  sagement,  si  honnêtement,  et  leur  succès  fut  tel 
qu'elles  excitèrent  l'ombrnge  de  messieurs  de  la  Comé- 
die française.  De  simples  jeux  de  la  foire  Saint-Germain 
avaient  pu  s'attirer  leur  persécution-,  les  grands  chan- 
tres de  Melpomène,  comme  les  appelle  Lekain,  ne 
devaient  se  montrer  ni  moins  attentifs  ni  moins  poin- 
tilleux à  l'égard  d'institutions  non  autorisées  dont  le 

1.  Lekain  dit  l'hôtel  de  Clermonl-Tonnerre;  La  Condamine  ne  lui 
donne  pas  d'autre  nom.  L'on  a  compté  jusqu'à  quatre  hôtels  de  Cler- 
monl-Tomierre,  mais  aucun  au  Marais.  L'un,  rue  Cherche-Midi;  le 
second,  rue  Saint-Dominique-Saint-Gerinain  ;  le  troisième,  rue  du 
Bac  ;  et  un  ancien,  quai  de  la  Tournelle.  En  revanche,  au  Marais,  se 
trouvent  deux  hôtels  de  Clermont  :  l'hôtel  de  Ctevmont-Gatleraude, 
rue  des  Blancs-Manteaux,  et  l'hôtel  de  Clermonl-Montoison,  rue  des 
Francs-Bourgeois.  Lequel  des  deux  s'ouvrit  aux  théâtres  de  société 
dont  parle  Lekain  ?  c'est  ce  que  nous  ne  saurions  trop  dire,  l'une  et 
l'autre  rue  aboutissant  également  à  la  rue  Vieille-du-Teuiple.  Les 
Rues  et  Environs  de  Paris  (Langlois,  177  7),  t.  I,  p.  492. 


L'ABBÉ  CHAUVELIN.  367 

nombre  pouvait  décupler  avec  l'engouement,  et  très- 
capables  d'ailleurs  de  leur  faire  une  rude  concurrence. 
Aussi  ne  s'endormirent-ils  point  et  obtinrent -ils  la 
fermeture  de  la  salle  de  Clermont-Tonnerre.  Mais  ces 
artistes  amateurs,  également  intéressants  par  leur  zèle, 
leurs  efforts,  leur  bonne  conduite  et  le  talent  de  quel- 
ques-uns, avaient  aussi  leurs  protecteurs  qui  se  re- 
muèrent et  réussirent  à  faire  lever  l'interdiction. 
L'abbé  Chauvelin,  conseiller-clerc  au  parlement,  un 
janséniste,  fou  de  théâtre,  eut  Je  principal  mérite  de 
ce  coup  d'État  profitable  à  tous,  même  aux  vaincus. 
Le  Mauvais  Riche ,  une  comédie  en  cinq  actes  et  en 
vers,  fut  choisie  pour  la  réouverture.  Une  lettre  de 
Lekain  à  l'auteur  nous  donne  sur  les  répétitions  de  la 
pièce  des  détails  qui  ne  sont  pas  sans  curiosité. 

Si  vous  voulés  qu'il  y  ait  répétition,  lui  mande-t-il,  demain 
à  l'hostel  de  Tonnerre,  j'ay  des  raisons  particulières  pour  vous 
prier  d'engager  vous-même  mademoiselle  Signol  à  s'y  rendre  à 
trois  heures  précises.  J'ay  reçeù  hier  son  rosle  et  l'ay  colla- 
tionné;  j'ay  fait  récrire  le  rosle  de  Polémon  et  de  Frontin,  je 
suis  après01  à  écrire  ceux  du  poëte,  du  musicien,  tailleur,  etc. 
Je  compte  voir  aujourd'huy  Heurtaux  pour  corriger  et  revoir 
son  cinquième  acte.  J'indiqueray  aujourd'huy  la  répétition  pour 
demain  trois  heures  après  midy  à  l'hostel  de  Tonnerre;  votre 
présence  y  est  absolument  nécessaire1. 

Si  Lekain  n'avait  pas  la  direction  de  la  troupe,  au 
moins  était-il  chargé  par  ses  camarades  de  l'emploi  de 
régisseur,  fonction  délicate  et  qui  demande,  avec  une 

1.  Charavay  aîné,  Catalogue  d'autographes  du  lundi  3  février  1808 
(du  docteur  Michelin  de  Provins),  p.  11,  N"  119.  Lettre  de  Lekain  à 
d'Arnaud;  ce  7  février  'samedi)  17  50.  Il  esta  remarquer  que  Lekain 
signe  ici  :  Kaïn. 


368  COMPOSITION   DE   LA  TROUPE. 

grande  intelligence  de  la  scène,  une  non  moins  grande 
connaissance  du  cœur  humain,  beaucoup  de  souplesse, 
de  condescendance  et  de  patience.  Heurtaux,  nommé 
ici,  sans  avoir  les  qualités  supérieures  de  Lekain, 
n'était  pas  sans  moyens  :  il  montrait  déjà  des  disposi- 
tions sérieuses  qu'il  réalisa  par  la  suite,  à  la  cour  de 
la  margrave  de  Bayreuth,  d'où  il  passera  dans  la  troupe 
du  roi  de  Prusse,  durant  le  séjour  de  Voltaire  à  Berlin. 
Quant  à  mademoiselle  Signol,  qui  ne  semble  pas  sans 
exigences,  elle  nous  échappe,  et  rien  ne  prouve  qu'elle 
se  consacra  à  la  carrière  théâtrale.  Longchamp  parle, 
de  son  côté,  d'une  demoiselle  Bâton,  fille  d'un  procu- 
reur au  parlement,  qui  avait  de  la  figure,  du  zèle  et 
n'avait  contre  elle  que  trop  de  jeunesse,  défaut  passa- 
ger et  dont  le  remède  vient  toujours  assez  tôt.  Le  di- 
recteur de  l'association  était  un  ouvrier  tapissier , 
appelé  Maadron,  qui  jouait  passablement  les  rôles  de 
pères  et  de  rois l.  Quoi  qu'il  en  soit,  la  première  repré- 
sentation du  Mauvais  Riche  approchait,  et  c'était  à 
qui  assisterait  à  cette  fête  théâtrale.  La  Condamine 
écrivait,  l' avant-veille,  à  l'auteur  : 

Vous  m'avez  fait  espérer,  monsieur,  quatre  billets  pour  la 
comédie  de  vous  qui  se  joue  à  l'hôtel  de  Tonnerre  dimanche. 
Ma  sœur,  ma  nièce  et  moi  nous  faisons  un  grand  plaisir  de  cette 
partie  et  moi  en  particulier.  Votre  modestie  seule  peut  vous 
faire  demander  de  l'indulgence.  Madame  la  marquise  de  Ples- 
sis-Bellière,  sœur  de  M.  le  duc  de  Chaulnes,  a  demandé  à  ma 
sœur  si  elle  pourroit  lui  donner  une  place.  Je  voudrois  bien  que 

1.  Longchamp  et  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paris,  182G), 
t.  II,  p.  272,  273.  Longchamp  place  ce  théâtre  à  l'entrée  de  la  vieille 
rue  du  Temple,  chez  le  maître  de  Mandron.  Serait-ce  le  même  local 
que  celui  de  l'hôtel  de  Clermont,  également  dans  ces  parages  ? 


LE  MAUVAIS  RICHE.  309 

ce  ne  fût  pas  la  mienne  et  je  vous  serai  trè^-obligé  de  m'envoyer 
un  billet  de  plus1. 

Ce  billet  témoigne  de  l'intérêt  que  l'on  portait  à  la 
troupe  d'amateurs  et  de  l'importance  que  lui  avait 
donnée  la  persécution.  Yoltaire,  convié  à  cette  solen- 
nité, fut  ponctuel  au  rendez-vous.  Quoique  la  pièce 
dût  lui  paraître  faible  de  composition  et  de  versification, 
si  elle  eut  peu  de  succès,  ce  ne  fut  pas  faute  des  encou- 
ragements et  des  bravos  qu'il  lui  accorda.  Il  est  vrai  que 
l'interprétation  eut  sa  part  dans  ses  applaudissements. 
Il  avait  été  frappé  du  jeu  de  l'acteur  chargé  du  rôle  de 
l'amoureux-,  il  demanda  quel  était  ce  jeune  homme  : 
on  lui  répondit  que  c'était  le  fils  d'un  marchand-orfèvre 
de  Paris;  qu'il  jouait  la  comédie  pour  son  plaisir,  mais 
qu'il  aspirait  à  en  faire  son  état.  Il  voulut  le  voir,  et 
recommanda  à  Baeulard  de  le  lui  envoyer  le  surlen- 
demain. Lecœur  de  celui-ci  battait  violemment  dans 
sa  poitrine  en  prenant  le  chemin  de  la  rue  Traversière- 
Saint-IIonoré.  Pour  premier  bonjour,  Yoltaire  lui 
tendit  les  bras,  remerciant  Dieu  «  d'avoir  créé  un  être 
qui  l'avait  ému  et  attendri  en  proférant  d'assez  mau- 
vais vers.  ))  Yoilàbien  cette  sorte  d'exaltation  continue 
du  poëte,  plus  sincère  dans  son  exagération  qu'on  ne 
pense  !  Quel  intérêt,  en  somme,  eût-il  eu  à  tromper  ce 
fils  d'artisan  obscur,  s'il  n'eût  pas  pressenti,  en  dépit 
de  l'incorrection  et  de  l'âpreté  du  débit,  une  des  na- 
tures de  comédien  les  mieux  douées  et  les  plus  puis- 

1.  Lettre  inédite  de  La  Condamine  à  M.  d'Arnaud,  à  l'hôtel  de 
Médoc,  rue  des  Cordeliers;  ce  vendredi.  Dac-ulard  demeurait  précé- 
demment, rue  de  Tournon,  à  l'hôtel  d'Entragues,  qu'il  avait  quille 
le  T  septembre  1749  pour  ce  nouveau  gîlc. 

21. 


370  LE  FUTUR  ROSCIUS. 

santés?  Il  le  fît  asseoir,  lui  fit  prendre  sa  part  d'une 
douzaine  de  tasses  de  chocolat  mélangées  de  café1, 
l'interrogeant,  durant  cela,  sur  sa  condition,  celle  de 
son  père,  son  éducation,  ses  projets  d'avenir.  Le  futur 
Roscius  de  répondre  intrépidement  qu'il  ne  connaissait 
d'autre  bonheur  sur  la  terre  que  de  jouer  la  comédie, 
et  qu'il  n'avait  qu'une  ambition,  celle  de  devenir  comé- 
dien :  il  était  libre,  maître  de  ses  actions;  il  jouissait 
d'une  petite  fortune  de  sept  cent  cinquante  livres  de 
rentes  ;  rien  ne  s'opposait  donc  à  ce  qu'il  courût  une 
carrière  qui  lui  paraissait  la  plus  belle  de  toutes. 
«  Ah  !  mon  cher  ami,  s'écria  Voltaire,  ne  prenez  jamais 
ce  parti-là  !  Croyez-moi,  jouez  la  comédie  pour  votre 
plaisir;  mais  n'en  faites  jamais  votre,  état...  Si  vous 
voulez  renoncer  à  votre  projet,  je  vous  prêterai  dix 
mille  francs  pour  commencer  votre  établissement,  et 
vous  me  les  rendrez  quand  vous  pourrez.  Allez,  mon 
ami,  revenez  me  voir  sur  la  fin  de  la  semaine,  faites 
bien  vos  réflexions,  et  donnez-moi  une  réponse  posi- 
tive. » 

Jean-Jacques  Rousseau  disait  un  jour,  chez  Dusaulx, 
en  parlant  de  Voltaire  :  «  Je  ne  sache  point  d'homme 
sur  la  terre  dont  les  premiers  mouvemenls  aient  été 
plus  beaux  que  les  siens2.  »  El  l'auteur  des  Confes- 
sions ne  peut  être  suspecté  de  bienveillance  envers 
l'auteur  de  la  Guerre  de  Genève.  Personne,  eu  effet, 
plus  que  Voltaire  n'eut  de  ces  élans,  de  ces  chaleurs 

1.  Bibliothèque  de  mémoires  sur  le  XVIIIe  siècle  (éd.  Barrière), 
t.  VI,  p.  109.  Mémoires  de  Lekain. 

2.  J.-J.  Rousseau,  Oeuvres  complètes  ^Lefèvre,  1839),  t.  I,  p.  6GG. 
Appendice  aux  Confessions  (Petélain). 


CHALEUREUSE   RÉCEPTION.  371 

d'âme;  et,  si  trop  fréquemment  la  passion,  L'intérêt 
comprimèrent,  étouffèrent  en  lui  les  instincts  géné- 
reux, il  y  céda  bien  aussi  quelquefois,  et  plus  sou- 
vent qu'on  ne  veut  le  croire.  Le  Kain,  en  quelques 
pages  émues,  rend  pleine  justice  à  ce  protecteur,  à  ce 
père,  auquel  il  dut  son  art,  sa  fortune,  sa  célébrité; 
c'est  un  hymne  qu'il  entonne  à  sa  gloire  et  à  l'hon- 
neur de  tous  deux,  bien  qu'il  n'y  songe  point.  Le 
pauvre  garçon,  troublé,  bouleversé,  ne  sachant  plus 
où  il  en  était,  allait  se  retirer,  quand  le  poète  le  rap- 
pelle et  le  prie  de  lui  réciter  quelques  fragments  de  ses 
rôles.  Le  Kain  propose,  avec  candeur,  le  couplet  de 
Gustave,  du  second  acte.  «  Point,  point  de  Piron  ! 
s'écrie  Voltaire  avec  une  voix  tonnante  et  terrible  !  je 
n'aime  pas  les  mauvais  vers  :  dites-moi  tout  ce  que 
vous  savez  de  Racine.  »  Le  Kain,  qui  savait  son 
Athalie  du  premier  au  dernier  vers,  pour  l'avoir 
apprise  au  collège  Mazarin,  ne  se  le  fait  pas  dire  deux 
fois,  et  commence  la  première  scène  entre  Abner  et 
Joad.  Mais  Voltaire  ne  le  laissa  pas  achever.  11  avait  les 
larmes  aux  yeux,  il  était  transporté.  «  Ah!  mon  Dieu, 
les  beaux  vers?  et  ce  qu'il  y  a  de  bien  étonnant,  c'est 
que  toute  la  pièce  est  écrite  avec  la  même  chaleur,  la 
même  pureté,  depuis  la  première  scène  jusqu'à  la  der- 
nière, c'est  de  la  poésie  inimitable...  Adieu,  mon  en- 
fant, ajouta-t-il  en  l'embrassant,  c'est  moi  qui  vous 
prédis  que  vous  aurez  la  voix  déchirante,  que  vous 
ferez  un  jour  tous  les  plaisirs  de  Paris  ;  mais  pour  Dieu, 
ne  montez  jamais  sur  un  théâtre  public.  »  Tout  cela 
était  plus  encourageant  quedésespérantpourqueiqu'un 
qui  se  sentait  consumé  du  feu  sacré;  et,  en  sortant  de 


372  PRÉTENTIONS  DE  LONGCHAMP. 

chez  le  poète,  la  résolution  de  Le  Kain  était  prise,  elle 
était  immuable.  Il  ne  reparut  plus  que  pour  supplier 
Voltaire  de  le  recueillir  près  de  lui  comme  son  pen- 
sionnaire, son  élève,  et  d'établir  dans  sa  demeure,  qui 
était  spacieuse,  un  théâtre  où  lui  et  ses  amis  joue- 
raient sous  ses  yeux  et  pourraient  profiter  de  ses 
leçons. 

A  en  croire  Longchamp,  les  choses  se  seraient  pas- 
sées bien  autrement,  et  ce  serait  à  lui  que  Le  Kain 
eût  été  redevable  de  sa  fortune.  Le  récit  de  ce  dernier, 
empreint  d'une  incontestable  vérité,  est  celui  auquel  il 
faut  s'arrêter,  quelque  tort  qu'il  puisse  faire  aux  pré- 
tentions de  l'important  valet  de  chambre  *.  La  salle  de 
spectacle  fut  bientôt  construite  au  deuxième  étage,  et 

1.  Au  surplus,  Longchamp  rencontra-l-il  un  personnage  aussi  ambi- 
tieux que  lui-même  et  qui,  comme  lui,  se  targuait  d'avoir  été  l'instiga- 
teur de  la  haute  fortune  dramatique  du  Roscius  moderne.  Mais  il  faut 
voir  de  quelle  façon  est  accueillie  par  l'honnête  Longchamp  la  pré- 
tention ridicule  de  ce  dernier  venu.  «  Il  y  a  quelque  temps  que 
j'ai  ouï  dire  que  le  tapissier  qui  avait  établi  chez  lui  Vieille  rue  du 
Temple,  une  salle  pour  le  pelit  spectacle  dirigé  par  Mandron,  se  van- 
tait que  c'était  lui  qui  avait  procuré  M.  Lehain  à  M.  de  Voltaire,  el 
qu'il  avait  été  cause  de  sa  fortune,  de  sa  réputation  et  de  sa  gloire; 
je  ne  sais  pas  même  s'il  n'a  pas  eu  l'audace  de  faire  imprimer  cette 
assertion  dans  un  petit  ouvrage  sur  les  théâtres.  Je  peux  lui  prouver 
la  fausseté  de  ce  qu'il  avance.  M.  Lehain  ne  doit  qu'à  moi  la  connais- 
sance personnelle  de  M.  de  Voltaire,  qu'il  ne  connaissait  auparavant 
que  par  son  nom  et  ses  ouvrages.  J'ai  été  le  premier  qui  l'ai  intro- 
duit dans  sa  maison,  c'est  moi  qui  l'ai  installé  dans  le  petit  appar- 
tement que  M.  de  Voltaire  lui  avait  fait  pi*éparer  (au  moins  rien  ne 
dément  cette  dernière  allégation,  ainsi  que  ce  qui  va  suivre);  et  comme 
il  restait  quelque  chose  à  y  faire  quand  il  vint  dans  la  maison,  on 
lui  donna  provisoirement  ma  chambre,  qu'il  occupa  huit  ou  dix  jours, 
pendant  lequel  temps,  je  couchai  dans  une  mansarde  immédiatement 
au-dessus  de  lui.  »  Longcliamp  et  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire 
(Paris,  1820),  t.  H,  p.  289,  290. 


VOLTAIRE  ET  MADEMOISELLE   BATON.  373 

en  état  de  recevoir  le  public  réduit  qui  serait  appelé 
à  ces  solennités  privées.  La  première  pièce  qui  y  fut 
essayée  fut  Mahomet.  C'était  bien,  en  effet,  un  essai 
en  famille,  à  huis  clos,  en  présence  des  deux  nièces, 
du  ménage  d'Àrgental,  de  PontdeVeyle,  du  maré- 
chal de  Richelieu  ;  et,  à  l' arrière-plan,  de  deux  ou  trois 
serviteurs,  en  tête  desquels  Longchamp  se  place  tout 
naturellement.  Mandron,  le  fondateur  de  la  troupe 
Jabach,  jouable  personnage  de  Zopire,  LeKain  celui 
de  Mahomet,  Heurtaux  faisait  Séide,  et  mademoiselle 
Bâton  Palmire;  une  Palmire  de  quinze  ans,  plus  dé- 
cente, plus  ingénue,  plus  timide  qu'habile  et  pénétrée 
de  son  rôle.  C'est  à  elle,  et  en  cette  occasion  même, 
que  Voltaire,  un  peu  dépité  d'entendre  psalmodier  un 
rôle  qui  demandait  des  entrailles,  dit  avec  sa  vivacité 
habituelle  :  «  Mademoiselle,  figurez-vous  que  Mahomet 
est  un  imposteur,  un  fourbe,  un  scélérat,  qui  a  fait 
poignarder  votre  frère,  qui  vient  d'empoisonner  votre 
père,  et  qui,  pour  couronner  ses  bonnes  œuvres,  veut 
absolument  coucher  avec  vous.  Si  tout  ce  petit  manège 
vous  fait  un  certain  plaisir,  ah  !  vous  avez  raison  de  le 
ménager  comme  vous  faites;  mais  pour  le  peu  que 
cela  vous  répugne,  voilà  comme  il  faut  vous  y  pren- 
dre... »  Et  se  mettant  lui-même  à  déclamer  dans  le 
ton  et  avec  la  chaleur  qu'exigeait  la  situation,  il  donna 
à  la  pauvrette,  qui  ne  savait  où  se  blottir,  une  leçon 
qu'elle  ne  dut  jamais  oublier,  et  qui,  en  somme,  lui 
profita,  car  elle  finit  par  devenir  une  actrice  très- 
agréable,  à  ce  qu'assure  Le  Kain. 

Ce  premier  essai ,  en  petit  comité,  donnait  la  mesure 
de  ce  que  l'on  pourrait  avec  du  zèle,  du  soin,  de  la 


374  LE  VESTIAIRE  DE  LA  COMÉDIE  FRANÇAISE. 

persévérance.  Le  poëte  avait  retenu  tous  ses  inter- 
prètes à  souper  ;  et  Rome  sauvée  leur  fut  distribuée; 
séance  tenante.  Ceux-ci,  au  comble  de  la  joie,  étu- 
dièrent et  apprirent  leur  rôle  en  quelques  jours,  et  les 
répétitions  commencèrent.  Ce  fut  là,  pour  Voltaire  et 
pour  eux,  la  pierre  d'achoppement,  car  l'auteur  de 
Zaïre  était  exigeant  et  ne  se  contentait  pas  de  l'a 
peu  près.  Mais  il  avait  affaire  à  tous  gens  de  bonne 
volonté,  fiers  de  son  amitié,  et  qui  tenteraient  l'impos- 
sible pour  mériter  un  mot  d'éloge.  L'auteur,  content 
de  tout  son  monde,  forma  aussitôt  le  dessein  de  donner 
à  un  public  de  connaisseurs  et  d'amis  les  prémices 
d'une  œuvre  qui,  dans  l'ordre  des  temps,  eût  du  passer 
avant  Oreste.  Ce  projet  une  fois  conçu,  rien  ne  devait 
être  négligé  pour  attirer  sur  cette  soirée  un  éclat  re- 
tentissant :  jeu  des  acteurs,  mise  en  scène,  costumes, 
les  moindres  accessoires.  Pour  arriver  à  son  but,  l'ar- 
gent ne  lui  eût  pas  coûté,  il  s'agissait  de  sa  gloire  et 
de  sa  vengeance!  Mais  une  idée  lui  vient,  idée  machia- 
vélique et  économique,  qui  supprimait  le  temps  et  la 
dépense,  et  l'aidait  à  battre  l'ennemi  avec  ses  propres 
armes.  On  se  souvient  que  la  cour  s'était  mise  en  frais 
d'habillements  et  d'oripeaux  pour  le  Catilina  de  Cré- 
billon;  cette  défroque  dormait  dans  les  magasins  de  la 
Comédie.  Voltaire  s'adresse  à  M.  de  Richelieu  qui  était 
en  exercice  et  régnait  en  vizir  sur  cet  empire  de  carton, 
de  papier  doré  et  de  fer-blanc.  Tout  le  vestiaire  lui  fut 
aussitôt  envoyé  dans  sa  rue  Traversière,  où  il  comptait 
bien  faire  une  rude  guerre  et  à  l'auteur  de  Catilina 
et  à  ses  insolents  interprètes;  car,  malgré  des  succès 
sans  nombre,  malgré  tout  l'argent  que  rapportait  à 


CHAMBREE   COMPLETE.  37o 

ceux-ci  même  une  chute  de  Voltaire,  le  poëte  aura 
constamment  à  se  plaindre  de  leur  morgue,  de  leurs 
méchants  procédés  et  de  leur  inqualifiable  ingratitude. 
Quoi  qu'il  en  soit,  les  difficultés  étaient  levées,  la  salle 
était  ornée,  les  artistes  savaient  leur  rôle,  ils  étaient 
aussi  impatients  que  le  maître  de  se  produire  devant 
un  auditoire  restreint,  mais  composé  de  l'élite  de  la 
haute  société  et  des  beaux  esprits  qui  étaient  alors  à 
la  tête  du  mouvement  littéraire. 

Ces  derniers  étaient  représentés  par  d'Alembert,  Di- 
derot, Marmontel,  le  président  Hénault,  l'abbé  de  Yoi- 
senon,  l'abbé  Raynal,  l'abbé  d'Olivet.  Les  ducs  de  Ri- 
chelieu et  de  La  Yallière,  tous  deux  amis  du  poëte,  figu- 
raient au  premier  rang.  Mentionnons  encore,  pour  la 
singularité  de  la  rencontre,  la  présence  du  père  de  Latour 
qui,  cédant  aux  caresses  de  Yoltaire,  à  ses  obsessions, 
avait  consenti  à  assister  avec  son  compagnon  à  la  re- 
présentation d'un  ouvrage  dont  il  avait  eu  déjà  com- 
munication et  auquel  il  avait  donné  force  éloges.  Mais 
iln'étaitpas,  comme  on  va  voir,  l'unique  religieux  attiré 
là  par  la  curiosité.  Cette  soirée  eut  tout  le  succès  qu'en 
attendait  le  vaniteux  poëte;  les  applaudissements,  les 
témoignages  d'admiration  ne  firent  pas  défaut.  L'abbé 
d'Olivet,  notamment,  ne  se  sentait  pas  d'aise.  En  sa 
qualité  de  traducteur  de  Cicéron,  il  avait  été  plus  que 
révolté  du  rôle  bas  et  vil  que  lui  faisait  jouer  Crébil- 
lon,  et  il  témoigna  à  l'auteur  de  Rome  sauvée  sa  re- 
connaissance pour  cette  justice  rendue  au  père  de  la 
patrie. 

Yoltaire,  transporté,  écrivait  à  la  duchesse  du 
Maine,  à  laquelle  il  soumettait  docilement  les  moindres 


376  ÉCLAT   DE  CES  REPRÉSENTATIONS. 

corrections  :  h  Nous  avons  répété  aujourd'hui  la  pièce 
avec  ces  changements,  et  devant  qui,  Madame? Devant 
des  cordeliers,  des  jésuites,  des  pères  de  l'Oratoire, 
des  académiciens,  des  magistrats,  qui  savent  leurs  Ca- 
tilinaires  par  cœur  !  Vous  ne  sauriez  croire  quel  succès 
votre  tragédie  a  eu  dans  cette  grave  assemblée.  Ah! 
madame,  qu'il  y  a  loin  de  Rome  au  Cavagnol1!  »  Le 
théâtre  de  la  rue  Traversière  ne  pouvait  être  inauguré 
dans  de  meilleures  conditions,  et,  le  lendemain,  il  n'é- 
tait question,  dans  Paris,  que  du  Catilina  de  Voltaire, 
de  la  pompe  du  spectacle ,  de  l'intelligence  des  acteurs, 
dont  quelques-uns  avaient  joué  comme  ne  l'eussent 
pas  fait  messieurs  du  tripot  tragique.  Voltaire  avait-il, 
dès  le  début,  l'intention  arrêtée  de  donner  des  repré- 
sentations suivies?  Sans  doute  il  n'avait  songé  qu'à  se 
rendre  compte  de  certains  effets  scéniques  sur  lesquels 
il  n'est  qu'une  façon  de  s'édifier  avec  une  complète 
certitude.  L'éclat  de  cette  soirée,  les  instances,  les 
supplications  de  ses  acteurs ,  les  sollicitations  d'une 
foule  de  gens  auxquels  il  ne  voulait  pas  déplaire  et 
qui  n'avaient  pu  faire  partie  de  la  première  chambrée, 
le  déterminèrent  à  répéter  ces  petites  fêtes  dont  le  re- 
tentissement était  d'autant  plus  grand  qu'il  y  avait 
quelque  gloire  à  en  avoir  été  le  témoin,  et  que  l'on 
avait  intérêt  à  n'en  pas  diminuer  les  mérites,  ac  J'y  ai 
vu  plus  d'un  ministre  et  d'un  ambassadeur,  nous  dit 
Longchamp.  Il  fallut  prendre  le  parti  de  faire  des  bil- 


I.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beuchot;,  t.  LV,  p.  371.  Lettre 
de  Voltaire  à  la  duchesse  du  Maine;  ce  dimanche,  novembre  1749. 
Indication  fausse  de  mois  et  d'année.  Voir,  plus  loin,  p.  409,  nos 
remarque-  à  l'égard  de  ce  classement  erroné. 


COMÉDIENS  DE  QUALITÉ.  37  7 

lets,  dont  les  porteurs  seuls  étaient  admis.  On  n'en 
distribuait  qu'à  proportion  de  la  capacité  de  la  salle, 
qui  n'était  pas  fort  vaste.  Au  moyen  de  quelques  gra- 
dins établis  sur  les  côtés,  et  que  M.  de  Voltaire  appe- 
lait ses  loges,  cent  personnes  environ  y  pouvaient  être 
assises,  et  une  vingtaine  d'autres  au  moins,  debout 
dans  une  espèce  de  vestibule  ou  antichambre,  pou- 
vaient encore  jouir  du  spectacle1.  » 

Ces  succès  intimes,  et,  pour  ainsi  parler,  domesti- 
ques, n'étaient  pas  les  seuls  à  le  venger  de  la  morgue 
et  de  la  hauteur  de  Messieurs  de  la  Comédie  fran- 
çaise. D'autres  comédiens,  qui,  comme  talent  peut- 
être,  ne  valaient  pas  ceux  de  la  rue  Traversière,  lut- 
taient vers  le  même  temps  de  zèle  et  d'efforts  pour 
interpréter  le  moins  indignement  qu'il  leur  serait 
possible  l'un  de  ses  ouvrages  les  plus  pathétiques, 
Alzire.  Jusque-là,  le  répertoire  des  petits  Cabinets 
consistait  en  comédies,  en  opéras,  en  ballets,  en  pan- 
tomimes, tous  les  genres  sauf  la  tragédie.  Qui  se  fût 
avisé  de  songer  à  ces  sommets?  Mais,  peu  à  peu,  l'on 
en  vint  à  se  dire  qu'il  n'y  avait  pas  une  distance  si 
énorme  entre  la  comédie  de  caractère  et  la  tragédie, 
et  qu'après  avoir  joué  d'une  façon  si  remarquable  le 
Méchant,  l'on  pouvait  bien  aborder  nos  tragiques. 
Les  succès  avaient  enhardi  cette  petite  troupe  des  Ca- 
binets. Après  de  longues  hésitations,  madame  de  Pom- 
padour  décida  que  l'on  passerait  le  Rubicon,  et  ce  fut 
Y  Alzire  de  Voltaire,  à  laquelle  on  s'arrêta,  soit  qu'elle 
voulût  donner  cette  satisfaction  à  ce  favori  en  délica- 

1.  Longehamp  et  Wagnière,  Mémoire*  sur  Voltaire  (Paris,  1826), 
t.  11,  p.  280,  281. 


378  ALZIRE  JOUÉE  DANS  LES  CABINETS. 

tesse,  soit  que  la  pièce  fût  plus  qu'aucune  autre  dans 
les  cordes  de  chacun.  Le  rôle  d'Alvarès  échut  à  M.  de 
Pons,  Don  Gusman  à  M.  de  Maillebois,  Montés  à  M.  de 
Lasalle,  Zamore  à  M.  de  Duras,  un  Américain  à  M.  de 
Clerraont  et  Alonze  à  M.  de  Frise.  Il  va  sans  dire  que 
madame  de  Pompadour  s'était  réservé  le  personnage 
d'Alzire.  Madame  de  Marchais,  compensant  la  qualité 
par  la  quantité,  s'était  chargée  des  deux  rôles  de  sui- 
vantes, Émire  et  Céphane. 

Ce  ne  fut  pas,  toutefois,  sans  appréhension  que  l'on 
tenta  l'aventure  (28  février).  Le  nombre  des  specta- 
teurs avait  été  notablement  réduit  :  la  reine  ne  s'y 
trouva  point,  ni  le  Dauphin,  ni  Mesdames.  L'événe- 
ment, en  définitive,  vint  donner  le  plus  triomphant 
démenti  à  ces  craintes,  à  ces  terreurs.  Alzire  fut  bien 
jouée,  nous  dit-on.  Madame  de  Pompadour  -  Alzire 
et  M.  de  Duras  -  Zamore  furent  couverts  d'applaudis- 
sements1. Voltaire  ne  parut  pas  à  cette  première  re- 
présentation; il  assistait,  en  revanche,  à  la  seconde, 
qui  fut  encore  plus  brillante  (vendredi,  6  mars). 
Le  roi  ,  qui  s'était  amusé,  dit  tout  haut,  à  la  fin  du 
spectacle  :  «  qu'il  était  étonnant  que  l'auteur  d' Alzire 
pût  être  le  même  que  celui  qui  avait  fait  Oreste2.  » 
Cela  n'était  pas  trop  aimable  pour  Oreste.  L'on  sait 
que  Louis  XV  trouvait  une  sensible  volupté  à  piquer 
son  monde.  11  aimait  à  donner  de  l'éperon  et  parfois 
d'une  façon  cruelle  :  il  rappelait  leur  âge  aux  vieillards, 
leurs  infirmités,  leur  santé  chancelante,  leur  parlait 
d'apoplexie  à  propos  d'un  saignement  de  nez,  avec 

1.  Duc  de  Luynes,  Mémoires,  t.  X,  p.  222. 

2.  Ibid.,  t.  X,  p    227. 


ÉTRANGE   TOURNURE  D'ESPRIT  DU   ROI.  379 

une  impitoyable  insistance  qui,  disons-le,  tenait  plu- 
tôt de  la  monomanie  que  de  la  férocité  \  S'il  n'y  avait 
pas  à  se  méprendre  sur  l'intention,  encore  fallait-il 
sourire  et  faire  bon  visage.  Cependant ,  il  arrivait 
parfois  que  le  courtisan  disparaissait  devant  l'hom- 
me; et  quelque  verte  réplique,  quoique  rarement, 
venait  couper  court  à  ces  funèbres  plaisanteries. 
Le  mot  de  M.  de  Souvré ,  entre  autres,  est  d'une 
présence  et  d'une  prestesse  d'esprit,  et  aussi  d'un  osé 
qui  ravit.  «  Yous  vieillissez,  lui  disait  un  jour  Louis XV, 
où  voulez-vous  qu'on  vous  enterre?  —  Aux  pieds  de 
Votre  Majesté,  »  répondit  le  marquis. 

Maisle  roi,  dans  cet  éloge  à'Âlzire  quiétaituncamou- 
flet  pour  Oreste ,  avait  voulu  peut-être  châtier  cette 
obstination  à  chagriner  les  derniers  jours  de  Crébillon  ; 
au  moins  la  supposition  enlèvc-t-elle  à  cette  dureté  ce 
qu'elle  eût  eu  de  gratuit.  C'est  d'ailleurs  ce  que  le  duc 
deLuynes,  qui  rapporte  ce  petit  incident,  semble  nous 
donner  à  entendre.  «  Oreste,  ajoute-t-il,  est  une  nou- 
velle pièce  de  Voltaire;  c'est  Y  Electre  de  Crébillon  que 
Voltaire  refait.  Il  a  déjà  refait  le  Catilina  du  même  au- 
teur, qu'il  a  mis  sous  le  nom  de  Rome  sauvée.  C'est  à 
l'occasion  de  ces  ouvrages  entrepris  par  Voltaire  que 
ses  ennemis  ont  fait  ces  deux  vers  qui  ont  couru  dans 
le  public  : 

Voltaire  a  cru  venger  Sophocle  et  Cicéron, 
11  n'a  vengé  que  Crébillon. 

Quoi  qu'il  en  soit,  l'auteur  A' Oreste  fil  le  sourd  et  ju- 

1.  Bibliothèque  de  Mémoires  sur  le  XVIIIe  siècle  (édit.  Barrière), 
1.  III,  p.   67.   Mémoires  de  madame  du  Hausset. 


380  UN   IMPROMPTU. 

gea  que  le  plus  habile  comme  le  plus  spirituel  était  de  ne 
pas  avoir  entendu  une  observation  blessante.  La  favorite 
n'était  pour  rien,  après  tout,  dans  la  malveillance  de  son 
amant,  et  en  faisant  applaudir  l'une  des  tragédies  qui 
lui  tenaient  le  plus  au  cœur,  elle  avait  servi  le  poëte 
comme  il  aimait  le  mieux  l'être.  Le  lendemain  ma- 
tin, il  allait  à  son  lever  et  soldait  sa  dette  de  recon- 
naissance envers  la  Lecouvreur  des  Cabinets  par  un 
quatrain  qu'il  débitait  à  sa  porte  avant  d'en  franchir 
le  seuil. 

Cette  Américaine  parfaite 
Trop  de  larmes  a  fait  couler. 
Ne  pourrai-je  me  consoler 
Et  voir  Vénus  à  sa  toilette  ? 

Hâtons-nous  de  dire  que  c'est  bien  là  un  impromptu; 
car  nous  ne  pensons  pas  qu'il  lui  soit  arrivé  deux 
fois  dans  sa  vie  de  faire  d'aussi  misérables  vers.  Yï En- 
fant prodigue  et  Alzire  furent  les  deux  seuls  ouvrages 
de  Voltaire  joués  sur  le  théâtre  des  Cabinets,  dont  la 
clôture  coïncida,  du  reste,  avec  son  départ  pour  la 
Prusse. 


X 


FRÉRON.   -  UN  PENSIONNAIRE  DE  FRÉDÉRIC.  -  ROME 
SAUVÉE.  —  ÉCHANGE  DE  MADRIGAUX. 


Bien  qu'alors,  pour  Yoltaire,  la  somme  des  satis- 
factions d'amour-propre  fît  plus  que  compenser  les 
piqûres  des  frelons  et  des  dégoûts  qu'il  n'eût  pas  dû 
rencontrer,  il  perdait  vite  de  vue  les  succès  pour  n'être 
sensible  qu'aux  attaques,  petites  ou  grandes,  dont  il 
était  le  but.  Les  Desfontaines  ne  périssent  jamais  ;  du 
moins  sont-ils  sûrs,  en  mourant,  que  quelqu'un  ra- 
massera leur  héritage.  Le  successeur  de  l'abbé  était 
tout  trouvé.  L'auteur  des  Observations  l'avait  façonné 
de  longue  main  à  son  image  et  avait  pu  emporter 
l'espérance  de  laisser,  pour  continuer  son  œuvre,  une 
plume  digne  de  la  sienne.  Son  attente  devait  même 
être  surpassée;  car  Fréron  sera  un  tout  autre  homme 
que  Desfontaines,  quelque  exagérée  qu'ait  été  sa  valeur 
d'écrivain,  de  critique  et  de  pamphlétaire.  On  s'est 
demandé,  on  a  recherché  le  point  Je  départ  de  cette 
guerre,  sourde  d'abord,  que  l'auteur  futur  de  Y  Année 
littéraire  fît  à  l'auteur  de  Mérope.  Disons  que  Voltaire, 
étrangement  attentif  à  cet  égard,  sentit  l'ennemi  même 


382  FRÉRON. 

avant  les  torts,  et  il  se  tenait  prêt  à  repousser  le  nouvel 
assaillant  avec  toutes  les  armes  à  sa  disposition.  En 
fait  d'armes,  on  le  sait,  il  n'en  a  pas  de  courtoises.  Ne 
menacez  pas  son  repos,  admirez  ou  taisez-vous,  et  ce 
sera  l'homme  le  plus  charmant,  le  plus  affable,  le  plus 
serviable  et  le  meilleur.  Si  vous  voulez  la  bataille,  si 
vous  lancez  le  premier  javelot,  attendez-vous  à  tout. 
En  tout  cas,  ne  plaignons  pas  trop  Fréron.  Fréron, 
comme  Desfontaines,  était  né  homme  d'attaque,  con- 
dottiere. Il  avait  de  l'esprit,  du  trait,  plus  de  goût  que 
d'élévation  ;  pour  lui,  comme  pour  Desfontaines ,  la 
critique  consistait  plus  à  peser  des  mots  que  des  idées; 
elle  n'avait  pas  cette  ampleur,  cette  observation  fécon- 
dante et  créatrice  d'un  Diderot.  Dans  de  telles  condi- 
tions, la  malice  est  une  nécessité  au  premier  chef;  à 
défaut  de  perlée  et  d'enseignement,  le  lecteur  se  con- 
tentera d'épigrammes  bien  affilées  et  qui  emportent  la 
pièce.  Mais  Fréron  aura,  au  degré  le  plus  éminent,  ce 
genre  de  qualités,  et,  aux  cris  de  douleur  et  de  rage 
que  poussera  Voltaire,  il  n'y  aura  pas  à  douter  de  la 
sûreté  de  la  main.  Encore  une  fois,  en  s'enrôlant  sous 
la  bannière  de  Desfontaines,  Fréron  s'engageait  à  har- 
celer le  grand  homme  de  ses  attaques  incessantes, 
attaques  sournoises  à  propos  de  rien,  mais  qui  n'en 
faisaient  pas  moins  rugir  le  lion. 

Bientôt,  une  petite  déception  vint  fortifier  cette 
haine  gratuite  jusque-là.  Fréron,  l'abbé  Fréron,  ainsi 
qu'il  se  fît  appeler  dans  l'origine,  s'était  avisé  de  chanter 
la  victoire  de  Fontenoi,  comme  Piron,  comme  l'abbé 
de  Portes,  comme  bien  d'autres.  Mais  sa  voix  ne  fut 
pas  entendue  dans  ce  concours  lyrique,  quoique  ce 


SES  DÉB  TS  AVEC  VOLTAIRE.  383 

soit  le  contraire  qu'il  prétende.  «  Il  ne  me  convient 
pas  de  me  citer,  dit-il  dans  ses  feuilles  ;  ce  privilège 
n'appartient  qu'aux  grands  écrivains  comme  vous, 
monsieur  ;  mais  le  public  honora  d'un  favorable  accueil 
mon  ode  sur  la  Journée  de  Fontenoy.  Vous  daignâtes 
vous-même  applaudir  à  ce  faible  essai1.  »  Et,  sans 
doute,  ne  pardonna-t-il  pas  à  Voltaire  d'avoir  tout 
attiré  à  lui,  honneurs  et  récompenses.  Mais  trop  habile 
pour  laisser  percer  le  bout  de  l'oreille,  il  donnera  des 
louanges  au  poëme  de  ce  dernier,  et  le  défendra  même 
contre  ses  détracteurs,  dont  il  aura  soin,  toutefois,  de 
reproduire  sournoisement  les  noirceurs.  Ainsi  ces 
derniers  dépouillent  notre  poëte  de  ce  qu'ils  nomment 
l'invention  et  le  dessin.  Ils  lui  refusent  le  talent  de 
créer  et  ne  lui  concèdent  que  celui  de  l'arrangement. 
Avec  le  secours  d'autrui,  il  fera  Œdipe,  Brutus,  la 
Mort  de  César,  Zaïre,  qui  n'est  que  Y  Othello  des  An- 
glais. Quand  il  puisera  dans  son  propre  fonds,  il  pro- 
duira  Artémire,  Eriphyle,  Adélaïde  du  Guesclin,  Zu- 
lime,  la  Princesse  de  Navarre.  Et  l'équitable  critique 
de  répliquer  aussitôt  :  «  Mais  Ahire,  dont  la  texture 
lui  appartient  jusqu'à  présent,  n'est-elle  pas  un  sujet 
vierge,  aussi  régulièrement  construit  que  ceux  qu'il 
s'est  donné  la  peine  de  refondre"?  »  On  le  voit,  Fréron 
est  le  meilleur  ami  de  Voltaire,  ou  du  moins  son  aris- 
tarque  le  mieux  disposé.  On  pourrait  souhaiter  plus 
de  discrétion  dans  des  citations  qui  ne  sont  aucune- 
ment à  la  louange  de  Voltaire;  mais  le  moyen  de  les 
combattre  sans  les  reproduire?  Et  puis  un  journaliste 

1.  Lettres  sur  quelques  écrits  de  ce  temps  (Genève,   1749],  t.  I, 
p.  197  j  à  Paris,  ce  15  juillet  1749.  Réponse  à  une  lettre  de  Roi. 


384  MALIGNE  EXHIBITION. 

ne  doit  laisser  rien  ignorer  à  ses  lecteurs,  quitte  à 
chercher  ailleurs  ce  qu'il  ne  lui  pas  été  donné  d'ap- 
prendre par  lui-même. 

A  l'égard  du  caractère  de  cet  auteur,  je  ne  le  connois  pas 
assez,  madame,  pour  entreprendre  de  vous  le  dépeindre.  J'ai 
seulement  lu  quelque  part  qu'Aristippe  et  Diogène  tour  à  tour, 
il  rechereboit  les  plaisirs,  les  goûtoit  et  les  célébroit,  s'en  las- 
soit  et  les  frondoit;  que  par  ses  familiarités  avec  les  grands  il 
se  dédommageoit  de  la  gêne  qu'il  éprouvoit  avec  ses  égaux; 
qu'il  étoit  sensible  sans  attachement,  voluptueux  sans  passions, 
sociable  sans  amis,  ouvert  sans  franchise,  et  quelquefois  libéral 
sans  générosité;  qu'avec  les  personnes  jalouses  de  le  connoître, 
il  commençoit  par  la  politesse,  continuoit  par  la  froideur,  et 
finissoit  par  le  dégoût;  qu'il  ne  tenoit  à  rien  par  choix,  et 
tenoit  à  tout  par  boutade.  Je  le  crois  modeste,  quoique  poëte. 
Il  sçait  trop  que  la  vanité,  ce  partage  des  petits  esprits,  dégrade 
un  génie  supérieur1... 

Ce  portrait  n'est  pas,  eo.  effet,  de  Fréron,  qui  eût  pu 
se  dispenser  de  le  reproduire  dans  ses  feuilles,  car  il 
avait  couru  Paris  dans  son  temps  (1735)  et  avait  paru 
assez  piquant  et  assez  renseigné  pour  que  l'on  en  re- 
cherchât l'auteur 2.  Mais  tout  s'oublie,  et,  après  une 

1.  Lettres  de  madame  la  Comtesse  de  ***  sur  quelques  écrits  mo- 
dernes (Genève,  17  SO),  t.  I,  p.  19  à  25.  Lettre  11;  Paris,  ce  10  sep- 
tembre 17  45. 

2.  Ce  portrait  a  été  reproduit  en  plus  d'un  endroit;  on  peut  le 
lire,  notamment  dans  :  Voltaire,  particularités  curieuses  de  sa  vie  et 
de  sa  mort,  par  le  P.  Harel  (Paris,  1818),  p.  15,  1G.  Voltaire  y  fait 
allusion  dans  plusieurs  de  ses  lettres  ;  et  peut-être  au  fond  le  trouve- 
l-il  plus  ressemblant  qu'il  ne  veut  le  faire  croire.  <>  J'ai  vu  le  portrait 
qu'on  a  fait  de  moi;  il  n'est  pas,  je  cro:?,  ressemblant.  J'ai  beaucoup 
plus  de  défauts  qu'on  ne  m'en  reproche  dans  cet  ouvrage,  et  je  n'ai 
pas  les  talents  qu'on  m'y  attribue  ;  mais  je  suis  bien  certain  que  je 
ne  mérite  pas  les  reproches  d'insensiljilitj  et  d'avarice  que  l'on  me 
fait.  Mon  amitié  pour  vous  me  justifie  de  l'un,  el  mou  bien  prodigué 
à  mes  amis  me  met  à  couvert  de  l'autre.  »  Lettre  à  Berger;  à  Cirey, 


PENSION    DONNÉE. 

dizaine  d'années,  il  n'est  pas  inutile  de  rafraîchir  la 
mémoire  d'un  public  blasé,  frivole,  tout  au  moment 
présent,  et  auquel  il  arrive  souvent  de  perdre  de  vue 
des  choses  d'une  bien  autre  importance.  Telle  est  la 
première  morsure  de  Fréron.  Dans  les  lettres  qui  sui- 
vent, il  ne  laissera  pas  échapper  l'occasion  d'un  coup 
de  dent,  sans  toutefois  enfoncer  trop  avant  dans  les 
chairs  '.  Il  se  croyait  prudent  et  ne  semblait  pas  sup- 
poser que  ses  victimes  fussent  en  droit  de  jeter  les 
hauts  cris;  car  Voltaire  était  loin  d'être  l'objet  exclusif 
de  ses  attaques.  C'était  là  une  illusion  de  journaliste 
qui  lui  fut  vite  enlevée.  Ses  Lettres  furent  supprimées 
tout  à  coup  par  l'autorité  au  moment  où  il  préparait 
la  vingtième.  La  cause  des  mesures  de  rigueur  dont  il 
fut  l'objet  se  trouve  dans  un  passage  de  sa  lettre  XIX, 
intitulé  :  Pensio?i  donnée. 

Je  sçais,  madame,  votre  zèle  et  votre  respect  pour  l'Acadé- 
mie. Nous  sommes  pénétrées  l'une  et  l'autre  des  mêmes  senti- 
mens.  On  dit  que  ces  messieurs  font  peu  de  bruit  pendant  leur 
vie;  il  faut  qu'ils  meurent  pour  éveiller  le  public  sur  le  choix 
des  successeurs  :  encore  la  curiosité  est-elle  a?-cz  faible.  Pour 
confondre  ces  discours,  voici  fort  à  propos  un  événement  d'éclat, 
qui  réjouit  cette  célèbre  compagnie,  sans  lui  coûter  aucune 
perte.  Un  abbé,  le  plus  jeune  des  académiciens,  vient  d'être 
honoré  d'une  pension  :  non  pas  sur  quelque  bénéûce;  c'est  la 
récompense  commune  à  tous  les  ecclésiastiques.  Celle-ci  e*t 
bien  d'une  autre  distinction.  J'en  suis  avec  tout  mon  sexe 

le  4  août  1735.  Mais  do  qui  était  ce  portrait?  «  Le  nom  de  M.  de 
Charost,  qu'on  met  à  la  tête  de  ce  petit  écrit,  dit-il  ailleurs,  me  con- 
îirme  dans  le  soupçon  où  j'étais  que  l'ouvrage  est  d'un  jenae  afeM 
de  La  Mare,  qui  doit  entrer  chez  M.  de  Charost.  C'est  un  jeune  poète 
fort  vif  et  peu  sage...  »  Lettre  à  Thiériol;  Cirey. 

1 .  Lettres  de  madame  la  Comtesse  de***  sur  quelques  écrits  modernes 
(Genève,  17  16),  t.  I,  p.  G4,  113,  197,  205. 

m.  22 


386  ATTAQUE  CONTRE  L'ABBÉ  DE  BERNIS. 

transportée  de  joye.  M.  l'abbé,  illustre  par  sa  naissance  et  par 
deux  petites  odes,  dont  je  vous  prie  de  vous  souvenir,  l'une 
intitulée  les  Poètes  lyriques,  l'autre  les  Rois,  se  vit  en  sortant  de 
classe  élevé  tout  à  coup  à  la  suprême  dignité  de  la  littérature  : 
sa  réception  fut  une  des  plus  magnifiques  fêtes  du  Parnasse. 
J'étois  au  rang  des  spectateurs,  avec  plusieurs  beautés;  je  fus 
moins  fâchée  que  jamais  d'être  femme.  Le  croiriez-vous,  ma- 
dame? Je  conçus  de  flatteuses  espérances  sur  la  protection  des 
abbés1. 

Ce  jeune  abbé,  cet  académicien  imberbe,  qu'on  ne 
nomme  point,  mais  qu'on  n'avait  pas  besoin  de 
nommer,  était  Bernis,  le  favori  de  la  favorite,  qui  ve- 
nait en  effet  de  le  récompenser  de  ses  services  en  lui 
faisant  donner  par  le  roi  une  pension  sur  sa  cassette. 
Pourquoi  pas  sur  quelque  bénéfice ,  comme  cela  se 
pratique  à  l'égard  des  ecclésiastiques  ?  Cette  question 
était  de  trop.  Elle  avait  ou  parut  avoir  un  sous-entendu 
d'une  suprême  insolence  ;  et,  comme  on  n'avait  pas  à 
rendre  de  comptes  à  Fréron,  on  supprima  ses  feuilles 
sans  lui  en  dire  les  vraies  raisons.  La  note  de  police 
qui  a  trait  à  l'événement  affecte  de  citer  l'abbé  Le 
Blanc,  une  de  ses  victimes2.  Mais  le  journaliste  n'en 


1 .  Lettres  de  madame  la  Comtesse  de  ***  sur  quelques  écrits  modernes 
(Genève,  1746),  t.  I,  p.  295,  296;  à  Paris,  ce  12  janvier  174G. 

2.  «  C'étoit  pour  avoir  composé,  fait  imprimer  et  distribuer  des 
libelles  et  ouvrages  périodiques  de  toute  espèce,  où  ils  déchiraient 
(son  collaborateur,  l'abbé  d'Estrées,  avait  été  arrêté  avec  lui)  inhu- 
mainement lout  le  monde,  tellement  que  tout  Paris  en  éloit  scanda- 
lisé; entre  autres,  ils  avoient  fait  des  satyres  contre  l'abbé  Le  Blanc, 
auteur  qui  avoit  la  réputation  d'honnête  homme  et  qui  ne  travailloit 
jamais  à  de  mauvais  ouvrages.  »  Archives  de  la  police.  Notes  sur  les 
prisonniers  de  la  Bastille  et  de  Yincennes.  Carton  2.  Mais  les  Anec- 
dotes sur  Fréron,  qui  sont  de  Voltaire,  disent  formellement  qu'il  fut 
envoyé  à  Vineennes  pour  avoir  attaqué  l'abbé  de  Bernis.  Voltaire, 
OEuvres  complètes  (Ceuchol),  t.  XL,  p.  232,  233. 


LE  JOURNALISTE  A   VINCENNES. 

devait  pas  être  quitte  pour  la  suppression  de  ses  feuilles. 
La  perquisition  et  la  saisie  de  ses  papiers  ne  firent  que 
précéder  son  arrestation  et  son  incarcération  au  donjon 
de  Vincennes,  où  on  lui  laissa  tout  le  loisir  d'apprécier 
les  difficultés  et  les  écueils  de  sa  profession  militante  '. 
Fréron,  qui  espérait  bien  que  sa  captivité  ne  serait 
pas  éternelle,  songea  à  l'adoucir  autant  qu'il  était  en 
lui,  et,  comme  il  le  dit,  en  disette  de  tout  commerce 
avec  les  vivants,  il  voulut  du  moins  s'entretenir  avec 
les  morts.  Il  demanda  un  Ovide  au  gouverneur,  qui, 
sans  y  entendre  malice,  lui  fit  porter  les  Miracles  de 
saint  Ovide.  En  somme,  la  gaieté,  la  bonne  humeur 
ne  l'abandonnent  point,  et,  pour  tuer  le  temps,  il  rime 
contre  l'abbé  Le  Blanc  de  méchantes  épigrammes  dont 
il  régale  le  ministre  2,  et  vide,  chaque  matin,  une  bou- 
teille de  bon  vin,  ce  qui  lui  fait  endurer  patiemment 
le  reste  de  la  journée.  Ses  amis  ne  s'endormaient  pas 
et  sollicitaient  son  élargissement.  Un  président  à  la 
chambre  des  comptes  de  Montpellier,  M.  Claris,  obtint 
un  ordre  d'exil  à  Bar-sur-Seine3,  un  exil  plus  ou 
moins  long  étant  une  transition  inévitable  entre  la 


1.  Archives  impériales.  0-90.  Registre  du  secrétariat  de  la  maison 
du  Roy,  de  l'année  1746.  «  Du  21  janvier.  —  Les  Srs  Fréron  et 
d'Eslrées,  mis  au  château  de  Vincennes,  perquisition  préalablement 
faile  chez  eux  dans  leurs  papiers  et  elîels.  Aposition  de  scellé  sur 
iceux  en  leur  présence  et  de  tout  procès-verbal  dressé.  »  Enregistre- 
ment. Ordres  du  Roy. 

2.  Opuscules  de  M.  F***  (Amsterdam,  17  53),  t.  1,  p.  405.  Lettre 
écrite  du  donjon  de  Vincennes  à  un  ministre. 

3.  Archives  impériales.  0-90.  Registre  du  secrétariat  de  la  maison 
du  Roy,  de  l'année  174G.  <  Du  15  mais.  —  Ordre  qui  enjoint  au 
S.  Fréron  de  se  retirer  à  Dar-sur-Seine,  l'ordre  de  se  retirer  à  Quioi- 
per  révoqué.  » 


3^«        LETTRES  SUR  QUELQUES  ÉCRITS  DE  CE  TEMPS. 

sortie  d'une  prison  d'Etat  et  la  réintégration  complète 
dans  la  société.  Cette  hégire  ne  se  prolongea  pas  beau- 
coup au  delà  de  trois  mois,  et  le  journaliste  rentrait 
dans  Paris  à  la  fin  de  juin1,  mais  avec  défense  de  con- 
tinuer ses  feuilles 2;  et  il  ne  lui  fallut  pas  moins  de  trois 
années  de  sollicitations  pour  arracher  la  permission  de 
les  reprendre,  encore  dût-il  en  modifier  quelque  peu 
le  titre.  Les  Lettres  sur  quelques  écrits  de  ce  temps 
parurent  le  1er  janvier  1749. 11  \  a  sans  dire  que  cela  se 
fit  sans  demander  l'agrément  de  Voltaire,  qui  s'écriait  : 
«  Pourquoi  permet-on  que  ce  coquin  de  Fréron  suc- 
cède à  Desfontaines"?  Pourquoi  souffrir  Raffiat  après 
Cartouche  ?  Est-ce  que  Bicétre  est  plein3?» 

Et  pourtant  Fréron,  depuis  la  réapparition  de  ses 
feuilles,  loin  de  se  donner  de  nouveaux  torts,  n'avait 
glissé  dans  ses  articles  le  nom  du  poëte  que  d'une  façon 
tout  aimable.  Il  est  vrai  que  l'auteur  de  la  Eenriade 
n'y  devait  rien  perdre,  et  que  la  lettre  XIII  allait  lui 
être  exclusivement  consacrée.  L'attaque  était  d'autant 
plus  sanglante  qu'elle  portait  sur  une  œuvre  de  Vol- 
taire, que  Voltaire  ne  pouvait  avouer,  et  où,  sous  le 
couvert  de  l'anonyme,  il  s'adjugeait  ingénument  la 
supériorité  dans  tous  les  genres4.  L'occasion  était 

1.  Archives  impériales.  0-90.  Registre  du  secrétariat  de  la  maison 
du  roy,  de  l'année  1746  «  Du  27  juin.  —  Révocation  d'exil  pour  le 
S.  Fréron.  » 

2.  Delort,  Histoire  de  la  détention  des  philosophes  et  des  yens  de 
lettres  à  la  Bastille  et  à  Vincennes  (Paris,  1829),  t.  II,  p.  16G. 

3.  Voltaire, Œuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LV,  p.  293.  Lettre  de 
Voltaire  à  d'Argental  ;  24  juillet  17  49. 

4.  Connoissance  des  beauté:  et  des  défauts  de  la  poésie  et  de  l'élo- 
quence  française  ;  à  l'usage  des  jeunes  gens,  et  surtout  des  étrangers, 
avec  des  exemptes  par  ordre  alphabétique,  pur  M.  D***,  à  Londres. 


NOUVELLES  ATTAQUES.  389 

belle  pour  le  journaliste  qui  sut  profiter  de  ses  avan- 
tages. Ces  vingt  pages  sont  un  petit  chef-d'œuvre  de 
persiflage,  de  raison  et  de  discussion,  auxquelles  il  y 
eût  eu  peu  de  choses  à  répondre1.  Aussi,  quoique 
frappé  au  cœur,  garda-t-on  le  silence.  Fréron,  enhardi 
par  ce  succès,  croyant  d'ailleurs  son  honneur  inté- 
à  défendre  Desfontaines  traîné  sur  la  claie  dans 
les  Mensonges  imprimés,  décoche  un  nouveau  trait  qui 
eut  tout  le  résultat  qu'il  en  attendait2.  Pour  le  coup, 
c'en  était  trop,  l'indignation  des  honnêtes  gens  était 
à  son  comble  et  c'était  au  magistrat  chargé  du  soin  de 
protéger  les  citoyens,  de  les  venger  dans  la  personne 
de  Voltaire  des  attaques  de  ce  misérable  folliculaire. 

Monsieur,  écrit  ie  poêle  à  M.  Berrier,  je  me  suis  présenté  à 
votre  porte  pour  vous  supplier  de  ne  point  laisser  avilir  les 
gens  de  lettres  en  France,  et  surtout  ceux  que  vous  honorez  de 
vos  bontés,  au  point  qu'il  soit  permis  aux  sieurs  Fréron  et  abbé 
de  La  Porte  d'imprimer  tous  les  quinze  jours  les  personnalités 
les  plus  odieuses.  L'abbé  Raynal s,  attaqué  comme  moi,  est 
venu  avec  moi,  monsieur,  pour  vous  supplier  de  supprimer  ces 
scandales  dont  tous  les  honnêtes  gens  sont  indignés...  Il  e.- 
dur  pour  un  homme  de  mon  âge,  pour  un  officier  du  roi,  d'être 
compromis  avec  de  pareils  personnages4... 

1.  Lettres  sur  quelques  écrits  de  ce  temps  (Genève,  1749;,  t.  I, 
p.  267  à  287  ;  à  Paris,  ce  4  août  17  40. 

2.  IbicL,  t.  111,  p.  47  à  CG  ;  à  Paris,  ce  15  janvier  1750. 

3.  Il  ne  peut  être  question  que  d'une  appréciation,  piquante  sans 
dépasser  la  mesure,  de  Y  Histoire  du  Parlement  d'Angleterre.  Fréron 
oppose  le  portrait  de  Croniweli  l'ait  par  Raynal  à  ce  portrait  fameux 
du  Prolecteur  par  Bo.-suet.  La  seule  malice  est  dans  les  mois  en  ita- 
lique. Tout  cela  n'a  rien  que  de  licite  et  n'est  pas  de  nature  à  aiie 
pendre  son  critique.  Lettres  sur  quelques  écrits  de  ce  temps  (Genève, 
17  49,  t.  1,  p.  21  à  25;  Paris,  ce  2  février  17  i'J. 

4.  Voltaire,  Lettres  ittëditeê  [Didier,  1857),  l.  I,  p.  190.  Lettre 
de  Voltaire  à  M.  Berrier;  à  Paris,  15  mars  17  50. 

22. 


390  FRERON    PROPOSÉ  A  FRÉDÉRIC. 

Voltaire  priait  le  lieutenant  de  police  d'en  conférer 
avec  M.  d'Argenson.  Et,  comme  cela  n'allait  pas  assez 
vite,  au  gré  de  sa  fiévreuse  impatience,  il  écrivait  quel- 
ques jours  plus  tard  à  M.  de  Mairan,  qui  avait  l'oreille 
du  chancelier  et  que  l'on  supposait  fort  influent  au- 
près du  chef  de  la  magistrature.  Ces  feuilles  s'impri- 
maient sans  permission  ;  cette  témérité  eût  dû  les  faire 
supprimer,  lors  même  qu'elles  eussent  été  aussi  inno- 
centes qu'elles  étaient  criminelles.  «  S'ils  se  bor- 
naient (l'abbé  de  La  Porte  et  Fréron)  à  juger  des  ou- 
vrages, il  faudrait  leur  interdire  une  liberté  qui  ne 
leur  appartient  pas;  mais  ils  vont  jusqu'à  insulter 
personnellement  plusieurs  citoyens;  ils  causent  dans 
Paris  un  scandale  continuel,  ils  excitent  des  que- 
relles. Il  est,  sans  doute,  de  l'équité  de  M.  le  chan- 
celier de  réprimer  une  telle  licence,  et  de  sa  prudence 
d'en  prévenir  les  suites1.  » 

Mais  voilà  qu'il  est  question  de  ce  même  Fréron, 
pour  la  correspondance  de  Frédéric.  Qui  avait  con- 
seillé un  tel  choix?  Cette  pensée  seule  jeta  Voltaire 
dans  des  transports  de  rage.  Une  pareille  appréhension 
se  comprend.  Le  moyen  d'avoir,  à  une  distance  de 
deux  ou  trois  cents  lieues,  d'autres  idées  sur  les 
hommes  et  les  choses  que  celles  que  l'on  nous  fait? 
L'auteur  de  la  Eenriade  se  voyait  déjà  dépossédé, 

1.  Vollaire,  Lettres  inédites  (Didier,  1857),  t.  I,  p.  191.  Lettre 
de  Vollaire  à  M.  de  Mairan  ;  22  mars  1750.  Ces  démarches  ne 
semblent  pas  avoir  été  complètement  sans  effet.  Si  les  feuilles  ne 
furent  pas  supprimées,  au  moins  y  eut-il  une  notaMe  distance  entre 
la  feuille  VI  et  la  feuille  VIF,  la  première  étant  du  22  février  et  la 
seconde  du  4  octobre  17  50.  A  partir  d'octobre,  Voltaire  ne  sera  plus 
là,  il  sera  à  Berlin,   et  Fréron  aura  les  coudées  plus  franches. 


BIOGRAPHIE  DE  FRÉRON  PAR  VOLTAIRE.  301 

évincé,  répudié.  Mais,  c'est  ce  qu'il  saurait  empêcher  à 
tout  prix.  Il  ne  perd  pas  un  moment,  et  écrit  au  mo- 
narque prussien,  précisément  deux  jours  après  avoir 
adressé  au  lieutenant  de  police  cette  fulgurante  dia- 
tribe contre  le  successeur  de  Desfontaines  : 

Voilà  d'Arnaud  à  vos  pieds!  Qui  sera  à  présent  assez  heu- 
reux pour  envoyer  à  Votre  Majesté  les  livres  nouveaux  et  les 
nouvelles  sotlises  de  notre  pays?  On  m'a  dit  qu'on  avait  pro- 
posé un  nommé  Fréron.  Permettez-moi,  je  vous  en  conjure,  de 
représenter  à  Votre  Majesté  qu'il  faut,  pour  une  telle  corres- 
pondance, des  hommes  qui  aient  l'approbation  du  public.  Il 
s'en  faut  beaucoup  qu'on  regarde  Fréron  comme  digne  d'un 
tel  honneur.  C'est  un  homme  qui  est  dans  un  décri  et  dans  un 
mépris  général,  tout  sortant  de  la  prison,  où  il  a  été  mis  pour 
des  choses  assez  vilaines.  Je  vous  avouerai  encore,  sire,  qu'il 
est  mon  ennemi  déclaré,  et  qu'il  se  déchaîne  contre  moi  dans 
de  mauvaises  feuilles  périodiques,  uniquement  parce  que  je  n'ai 
pas  voulu  avoir  la  bassesse  de  lui  faire  donner  deux  louis  d'or, 
qu'il  a  eu  la  bassesse  de  demander  à  mes  gens,  pour  dire  du 
bien  de  mes  ouvrages.  Je  ne  crois  pas  assurément  que  Voire 
Majesté  puisse  choisir  un  tel  homme.  Si  elle  daigne  s'en  rap- 
porter à  moi,  je  lui  en  fournirai  un  dont  elle  ne  sera  pas  mé- 
contente; si  elle  veut  même,  je  me  chargerai  de  lui  envoyer 
tout  ce  qu'elle  me  commandera.  Ma  mauvaise  santé,  qui  m'em- 
pêche souvent  d'écrire  de  ma  main,  ne  m'empêchera  pas  de 
dicter  les  nouvelles1. 

Voltaire  avait  tout  aussitôt  cherché  autour  de  lui, 
parmi  ses  relations,  ses  amis,  le  groupe  d'hommes  de 
lettres  qui  s'étaient  enrégimentés  sous  ses  bannières. 
Son  choix  s'arrêta  sur  un  de  ces  beaux  esprits  hâbleut  s, 
loquaces  jusqu'à  la  gêne  et  l'infirmité,  à  formules 
philosophiques,  d'une  ambition  telle,  qu'elle  le  pouvait 
mener,  le  cas  échéant,  jusqu'au  martyre.  Il  s'agit  ici 

1.  Voltaire,  OEmres  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  406,  407. 
Lellre  de  Voltaire  à  Frédéric;  à  Paris,  17  mars  17  50. 


392  L'ABBÉ  RAYNAL  SUR  LES  RANGS. 

du  futur  historien  des  deux  Indes,  de  cet  abbéRaynal, 
que  la  persécution,  et  il  y  comptait  bien,  devait  rendre 
fameux,  si  elle  ne  l'immortalisa  point.  L'auteur  de 
Mahomet  se  contente  de  faire  ses  offres  de  service  au 
prince,  sans  indiquer  personne.  Il  trouvera,  si  on  l'en 
veut  charger;  mais  rien  n'indique  qu'il  ait  déjà  trouvé. 
On  mois  après,  il  était  autrement  explicite.  Il  est  vrai 
que,  cette  fois,  ce  n'est  plus  au  roi  qu'il  parle,  mais  à 
l'un  de  ses  confidents,  de  ses  serviteurs  familiers  les 
plus  en  crédit,  à  Darget.  Sa  lettre,  à  laquelle  il  joi- 
gnait un  échantillon  du  savoir-faire  de  son  protégé , 
est  curieuse,  et  il  est  à  regretter  que  sa  longueur  em- 
pêche de  la  reproduire  intégralement. 

Voici  une  espèce  d'essai  de  la  manière  dont  le  roi  votre  maî- 
tre pourrait  être  servi  en  fait  de  nouvelles  littéraires.  L'abbé 
Raynal,  qui  commence  cette  correspondance,  a  l'honneur  de 
vous  écrire  et  de  vous  demander  vos  instructions.  C'est  un 
homme  d'un  âge  mûr,  très-sage,  très-instruit,  d'une  probité 
reconnue,  et  qui  est  bien  venu  partout.  Personne  dans  Paris 
n:est  plus  au  fait  que  lui  de  la  littérature...  Ce  n'est  pas  d'ail- 
leurs un  homme  à  vous  faire  croire  que  les  livres  sont  plus 
chers  qu'ils  ne  le  sont  en  effet;  il  les  met  à  leur  juste  prix  pour 
l'argent  comme  pour  le  mérite...  Soyez  persuadé  qu'il  était  de 
l'honneur  de  ceux  qui  approchent  votre  respectable  maître  de 
ne  pas  être  en  liaison  avec  un  homme  aussi  publiquement  dés- 
honoré que  Fréron.  Ses  friponneries  sont  connues,  ainsi  que 
le  châtiment  qu'il  en  a  reçu;  et  il  n'y  a  pas  encore  longtemps 
que  la  police  l'a  obligé  de  reprendre  une  balle  de  livres  qu'il 
avait  envoyée  en  Allemagne,  et  qu'il  avait  vendue  trois  fois 
au-dessus  de  sa  valeur.  Vous  sentez  quel  scandale  c'eût  été  rie 
voir  un  tel  homme  honoré  d'un  emploi  qui  ne  convient  qu'à 
un  homme  qui  ait  de  la  sagesse  et  de  la  probité.  J'ai  osé  man- 
der à  Sa  YJaje?té  ce  que  j'en  pensais,  j'ai  ajouté  même  que 
Fréron  était  mon  ennemi  déclaré;  et  je  n'ai  pas  craint  que  Sa 
Majesté  pensât  que  mes  mécontentements  m'aveuglassent  sur 
cet  écrivain.  Fréron  n'a  été  mon  ennemi  que  parce  que  je  lui 


EXAGÉRATIONS  MANIFESTES.  393 

ai  refusé  tout  accès  dans  ma  maison,  et  je  ne  lui  ai  fait  fermer 
ma  porte  que  par  les  raisons  qui  doivent  l'exclure  de  votre 
correspondance1... 

Cette  lettre  est  toute  une  biographie  de  Fréron,  bio- 
graphie qui  ne  pèche  pas  par  excès  de  bienveillance  et 
de  charité,  et  qu'il  ne  faut  accepter,  bien  entendu,  que 
sous  bénéfice  d'inventaire.  En  réalité,  Fréron  est  moins 
noir  qu'il  ne  le  fait,  et,  pour  ne  parler  que  de  cela, 
très-probablement,  Voltaire  n'eut  pas  à  lui  fermer  sa 
porte,  dont  Fréron  ne  songea  point  à  franchir  le  seuil. 
Il  s'était  fait  armer  chevalier  dans  l'autre  camp  :  ses 
protecteurs,  ses  amis  étaient  tous  les  ennemis  acharnés 
du  poëte;  il  ramassa,  comme  Annibal,  l'héritage  de 
vengeance  et  de  haine  que  lui  laissait  Desfontaines. 
«  Je  perds  un  bienfaiteur,  s'écriait-il,  à  sa  mort,  un 
guide,  et,  plus  que  tout  cela,  un  ami.  S'il  a  paru  de 
moi  quelque  écrit  qui  ait  mérité  des  applaudissements, 
si  j'ai  montré  quelque  étincelle  de  talent  et  de  goût  : 

C'est  à  vous,  ombre  illustre,  à  vous  que  je  le  dois2.  » 

Sans  doute  Fréron  avait  déjà  vu  se  refermer  sur  lui 
les  lourdes  portes  de  Yincennes;  mais  ce  qui  l'y  avait 
mené,  nous  Le  savons,  c'étaient  les  mêmes  crimes  qui 
y  conduisirent  tant  de  philosophes  et  d'écrivains,  des 
écarts  de  plume  contre  des  gens  puissants  dont  le 
crédit  réclama  et  obtint  le  châtiment  du  folliculaire. 
Voilà  ce  que  Voltaire  se  garde  bien  de  dire.  Il  est  vrai 

1.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  409,  410. 
Lettre  de  Voltaire  à  Darget;  Paris,  21  avril  1750. 

2.  Lettres  de  madame  la  comtesse  de***  sur  quelques  écrits  modernes 
(Genève,  17  4C  ,  t.  I,  p.  239,  240.  Lettre  de  Fréron  sur  la  mort  de 
l'abbé  Desfontaines;  à  Paris,  ce  20  décembre  17  45. 


394  THIÉRIOT. 

qu'il  mêle  à  cela  d'autres  accusations  suggérées  par 
une  haine  implacable,  et  que  nous  ne  croyons  pas 
plus  sérieuses. 

Nous  voyons  Voltaire  se  préoccuper  outre  mesure 
du  choix  que  le  roi  de  Prusse  allait  faire  d'un  corres- 
pondant littéraire.  Cela,  tout  naturellement,  nous  ra- 
mène au  souvenir  de  Thiériot  que  le  poëte  avait  donné 
à  Frédéric,  sans  que  le  père  Mersennese  fût  cru  obligé 
à  quelques  devoirs  envers  une  amitié  que  sa  tiédeur 
n'avait  pu  lui  aliéner.  Tout  en  le  trouvant  important 
et  ridicule,  le  prince  s'accommodait  assez  de  ses  com- 
mérages, et  nous  l'avons  vu  prendre  sa  défense  auprès 
de  la  terrible  madame  du  Châtelet  qui  eût  voulu  le 
voir  casser  aux  gages,  comme  un  valet.  Casser  aux 
gages!  L'expression  ne  saurait  être  plus  impropre. 
Frédéric  ne  pouvait  avoir  eu  l'idée  d'user  de  ce 
pauvre  diable  sans  rétribuer  ses  services;  mais  c'était 
une  terrible  chose,  pour  Frédéric,  que  de  dénouer  les 
cordons  de  sa  bourse,  et  ce  n'était  pas  sans  douleur 
qu'il  s'y  décidait,  même  pour  payer  les  gages  de  ses 
serviteurs.  Thiériot,  qui  n'était  pas  riche,  on  le  sait, 
et  ne  vivait  guère  que  des  bienfaits  de  Voltaire,  et,  à 
un  certain  moment,  des  générosités  de  La  Popelinière, 
Thiériot,  toujours  nécessiteux,  se  fût  fort  accommodé 
d'avances;  en  tous  cas,  il  n'était  point  en  état  de  faire 
de  longs  crédits  à  son  royal  débiteur.  Telle  fut,  néan- 
moins ,  tant  qu'il  fut  employé  par  le  roi  de  Prusse, 
l'étrange  situation  qui  lui  l'ut  faite.  Il  exécutait  les 
ordres  qu'il  recevait,  envoyait  les  livres  qu'il  lui  était 
commandé  d'acheter,  il  griffonnait  régulièrement  et 
du  mieux  qu'il  pouvait  les  cailletages  et  les  cancans 


EN  INSTANCES  POUR  ÊTRE  PAYÉ.        395 

littéraires  du  jour,  sans  que  la  moindre  rétribution 
■vînt  le  rémunérer  de  ses  peines.  S'il  se  dépitait,  s'il  se 
désespérait,  c'était  tout  bas;  la  peur  d'indisposer  le 
prince  lui  fermait  la  bouche.  Dans  sa  détresse,  il 
s'adresse  à  Voltaire,  qui,  toujours  serviable,  consent  à 
prendre  en  main  ses  intérêts.  Le  poëte,  étant  alors  à 
Reinsberg,  ne  pouvait  être  mieux  placé  pour  plaider  la 
cause  de  son  ancien  camarade.  «  Je  commence  par 
vous  dire  que  je  viens  de  parler  à  Sa  Majesté  en  pré- 
sence de  M.  de  Keiserling.  Les  sentiments  de  ce 
grand  homme  sont  dignes  de  ses  lumières.  Il  a  dans 
l'instant  réglé  tout  ce  qui  vous  regarde;  il  se  réserve 
le  plaisir  de  vous  en  faire  instruire  lui-même  '.  »  A  la 
bonne  heure!  Après  plus  de  deux  ans  de  services 
assidus,  Thiériot  palpera  des  écus  du  monarque  :  il 
aura  un  peu  attendu,  mais  enfin  tout  vient  à  point  à 
qui  sait  et  peut  attendre. 

Voltaire,  de  retour  à  Bruxelles,  plus  de  deux  mois 
après,  trouvait  deux  lettres  fort  éplorées  de  son  ami  ; 
il  ne  pouvait,  cependant,  que  lui  redire  ce  qu'il  lui 
mandait  à  la  fin  de  novembre.  «  Il  m'a  promis  positi- 
vement, je  vous  le  répète,  une  pension  pour  vous,  et 
sans  délai.  M.  de  Keiserling  y  était  présent.  Regardez- 
la  comme  une  chose  sûre.  Je  vous  redis  encore  qu'il 
veut  avoir  seul  tout  l'honneur  et  tout  le  plaisir  de  faire 
ses  grâces  2...  »  Vingt  jours  se  passent,  et  Thiériot  ne 
voit  rien  venir.   Voltaire  s'étonne  un    peu;  mais  le 

1.  Voltaire,  Pièces  inédites  (Didot,  1820),  p.  300.  Lettre  de  Vol- 
taire à  Thiériot;  Reinsberg,  24   novembre  17  40. 

2.  Ibid.,  p.  302.  Lettre  de  Voltaire  à  Thiériot;  Bruxelles,  7  fé- 
vrier 1741. 


396  S'ADRESSE  A  VOLTAIRE. 

royal  débiteur  a  plus  d'une  affaire  sur  les  bras;  appa- 
remment ses  arrangement  sont  pris  pour  le  mois  de 
juin  :  c'est  un  peu  plus  de  quatre  mois  à  patienter; 
mais,  avant  tout,  il  faut  prendre  garde  d'importuner. 
«  J'ai  de  plus  à  vous  dire,  qu'autant  que  j'ai  connu  le 
caractère  de  Sa  Majesté  prussienne,  il  n'aime  pas 
qu'on  lui  demande  '.  »  Voltaire  n'y  entend  pas  malice, 
mais  le  mot  est  charmant.  Talleyrand,  plus  tard,  dira 
à  ses  créanciers  s'enquérant  près  de  lui  de  l'époque  où 
il  les  solderait  :  «  Tous  êtes  bien  curieux!  »  La  position 
de  Thiéiïot  était  étrange  et  avait  ses  mirages.  Quand  il 
pouvait  oublier  les  nécessités  présentes,  il  rêvait  que 
ce  même  roi,  qui  ne  le  payait  point,  réglerait  sa  pen- 
sion à  des  taux  fabuleux,  quelque  chose  comme  deux 
mille  livres.  C'était  un  leurre  sur  lequel  le  poëte  se 
crut,  en  conscience,  obligé  de  le  désabuser  :  ce  serait 
douze  cents  francs,  et  non  plus,  qu'il  toucherait,  lors- 
qu'il en  arriverait  là.  Voltaire  a  beau  se  démener,  l'on 
fait  la  sourde  oreille  à  Berlin.  Pur  oubli.  «  J'ai  reçu 
trois  lettres  de  Sa  Majesté  depuis  son  départ  pour  la 
Silésie,  dans  lesquelles  il  ne  me  fait  point  l'honneur 
de  me  parler  de  cet  arrangement2...  »  Mais  il  ne  doute 
pas  que  le  roi  de  Prusse,  en  payant  la  pension,  ne  paye 
aussi  les  arrérages  ;  et  sa  grande  raison  «  c'est  que  la 
chose  est  juste  et  digne  de  lui3.  »  Le  temps  marche,  et 
point  de  pension.  Que  pouvait  un  pauvre  hère  comme 

1.  Voltaire,  Pièces  inédiles  (Didot,  1820),  p.  305.  Letlre  de  Vol- 
taire à  Thiériot;  Bruxelles,  27  janvier  1741. 

2.  Ibid.,  p.  307.  Lettre  de  Voltaire  à  Thiériot;  Bruxelles,   1G  fé- 
vrier 17  41. 

3.  Ibid.,  p.  312.  Lettre  de  Voltaire  à  Thiériot  ;  Bruxelles,  13  mars 
1741. 


DUMOLARD  RÉDUIT  AU   MÊME  RÉGIME.  397 

Thiériot,  sinon  ronger  son  frein  en  silence?  Il  n'est 
pas  le  seul  qu'on  ajourne  et  qu'on  amuse.  Dumolard, 
lui  aussi,  s'est  vu  soumettre  au  même  régime  ;  mais  il 
s'est  fatigué  ou  indigné,  et  a  pris  la  clef  des  champs, 
ce  que  Voltaire  n'approuve  point.  «  Encore  une  fois, 
ne  vous  découragez  pas,  »  écrit-il,  à  la  date  du 
28  mai  1 741  f.  Le  reste  de  l'année  s'achevait  sans 
résultat.  Toutefois,  à  moitié  de  janvier  1742,  le  poète, 
qui  a  reçu  des  lettres  de  Berlin,  est  persuadé  que  l'on 
touche  enfin  au  terme,  et  l'annonce  à  son  ami.  11  rap- 
pelle au  prince   sa    double   dette   envers  Thiériot  et 

1.  Ypllaire,  Pièces  inédites  (Didot,  1820),  p.  307.  Lettre  de  Vol- 
taire à  Thiériot;  Bruxelles,  ce  C  avril  1741.  Mais  ce  qui  arrivait  à 
Thiériot  elà  Dumolard  élail,  après  tout,  le  sort  du  plus  grand  nombre 
de  gens  de  lettres,  d'arlistes,  de  comédiens  que  leur  mauvaise  étoile 
menait  à  Berlin.  Dans  les  poésies  mêlées  de  Voltaire,  se  trouve  un 
huitain  à  l'adresse  de  Frédéric,  et  peut-êlre  en  laveur  de  Thiériot, 
qui  n'y  est  pas  désigné  :  Placet  pour  un  homme  à  qui  le  roi  de  Prusse 
doit  de  l'argent.  «  Travailler  pour  le  roi  de  Prusse  est  un  proverbe 
qui  n'avait  que  trop  son  application  au  désespoir,  à  l'indignation 
grande  et  parfois  débordante  du  créancier  évincé.  Le  sculpteur  Tassaert 
disait  au  prince  Henri  qui  visita  son  atelier  à  Paris  :  «  M.  votre  frère  a 
une  singulière  manière  de  payer  les  gens  !  »  Cela  n'est  qu'une  boutade 
plaisante;  un  autre  staluaire  donlThiébaud  ne  cite  pas  le  nom,  le  prit 
de  plus  haut  et,  de  France  où  il  était  rentré,  adressa  au  roi  une 
épitre  où  il  ne  marchandait  point  son  débiteur.  «  Celte  lettre  écrite 
ab  halo  n'était  pas  mal  rédigée;  le  ton  en  était  ferme  et  hardi  ;  elle 
était  même  assez  noble  et  philosophique;  il  n'y  avait  d'injures  que 
par  le  fond  des  choses;  mais,  à  ce  dernier  égard,  on  n'y  trouvait 
aucun  ménagement.  Les  filous,  les  suborneurs,  les  voleurs  de  grands 
chemins,  y  élaienl  offerls  comme  objets  de  comparaison  qui  mérilaient 
la  préférence,  parce  qu'au  moins  on  avait  coiilr*  eux  des  recours  ou 
des  moyens  de  vengeance.  Frédéric  méprisa  cette  lettre,  dont  on  n'a 
jamais  parlé,  et  qui,  adressée  à  tout  autre  souverain,  aurait  évidem- 
ment causé  la  perte  de  son  auteur.  »  Cette  modération  est  très-con- 
venable sans  doute,  mais,  eu  fin  de  compte,  Frédéric  paya-t-il?  Dieu- 
donné  Thiébaud,  Souvenirs  de  vingt  ans  de  séjour  à  Berlin  (Didot, 
1860^,  t.  I,  p.  137,  233,  244. 

Iil.  23 


308  REQUÊTE   EN   VERS. 

Dumolard  par  quelques  rimes  courageuses.  Malheu- 
reusement, sa  lettre  ne  s'est  "pas  retrouvée,  pas  plus 
que  celles  du  prince,  auxquelles  il  fait  allusion  plus 
haut.  Ce  n'est  qu'en  juin  (1742)  que  nous  trouvons 
une  requête  de  douze  vers  relatifs  au  père  Mersenne. 

Thiriot  me  dit  tristement  : 

Ce  philosophe  conquérant 

Daignera-t-il  incessamment 

Me  faire  payer  mes  messages? 

Ami,  n'en  doutez  nullement, 

On  peut  compter  sur  ses  largesses; 

Mon  héros  est  compatissant 

Et  mon  héros  tient  ses  promesses  : 

Car  sachez  que,  lorsqu'il  était 

Dans  cet  âge  où  l'homme  est  frivole, 

D'être  un  grand  homme  il  promettait, 

Et  qu'il  a  tenu  sa  parole1. 

Mais  les  jours,  les  semaines,  les  mois,  les  années  s'en- 
fuient et  le  triste  Mersenne  se  lamente  et  gémit  en  vain. 
"Voltaire,  qui  ne  peut  davantage,  le  repaît  d'espérances  ; 
il  est  de  nouveau  à  Berlin,  il  est  près  de  Frédéric,  il  ne 
s'en  retournera  pas  sans  s'être  jeté  aux  pieds  du  roi 
(8  octobre  1743).  Huit  mois  se  passent  encore.  Pour  le 
coup,  l'on  va  s'exécuter.  «  Cette  petite  somme  payée 
à  la  fois  vous  mettra  fort  à  l'aise,  remarque  judicieu- 
sement l'auteur  de  Mérope,  et  votre  philosophie  s'en 
trouvera  très-bien  (8  mai  1744).  »  Et,  quelques  jours 
après  :  «  -J'attends  avec  impatience  la  nouvelle  du 
paiement  qui  s'est  fait  attendre  si  longtemps.  Il  faut 
bien  qu'enfin  vous  jouissiez  de  cette  petite  aisance  qui 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beucliol),  t.  LV,  p.  ï 4 5 .  Lettre 
de  Voltaire  à  Frédéric;  juin  1742. 


THIÉR10T    REMERCIÉ.  399 

ne  dérangera  pas  votre  philosophie,  mais  qui  la  rendra 
plus  heureuse  (30  mai).  »  Il  y  avait  neuf  ans,  en  effet, 
qu'il  attendait;  mais  rien  n'avait  changé.  Nous  nous 
trompons  :  on  avait  dit  à  Thiériot  d'envoyer  son  mé- 
moire. «  Cependant  je  ne  puis  croire,  s'écriait  l'opti- 
miste Yoltaire,  que,  tout  Yespasien  qu'il  est  par  son 
goût  que  vous  lui  reprochez  pour  l'argent,  il  ne  vous 
paie,  à  la  fin ,  en  Titus.  Il  ne  vous  a  pas  demandé  votre 
mémoire  pour  ne  vous  rien  donner  (1 1  juin  1744).  » 
Le  18  mars  1746,  Thiériot  n'avait  pas  avancé  d'une 
semelle.  Mais  les  mauvais  temps  étaient  finis,  le  roi  de 
Prusse  l'avait  assigné  au  mois  de  mai.  Jusque-là  il 
avait  été  tellement  occupé  à  battre  les  Autrichiens, 
qu'il  n'avait  pas  songé  aux  pensions  de  Thiériot1. 
Deux  années  se  succèdent,  après  lesquelles  Thiériot 
apprend  qu'il  est  disgracié,  qu'on  ne  veut  plus  de  ses 
guenilles,  et  qu'un  autre  le  remplace.  L'a-t-on  payé, 
en  dernière  analyse,  de  ses  onze  années  de  service? 
Eh  bien,  non  !  et  il  en  est  réduit  à  fatiguer  tous  ceux 
qui  approchent  du  roi  de  Prusse  de  ses  doléances,  de 
ses  supplications,  de  ses  regrets;  car  il  était  au  déses- 
poir de  s'être  vu  enlever  ce  poste  qui,  faute  d'autres 
avantages,  lui  donnait  un  vernis  dont  s'accommodait 
fort  la  vanité  de  notre  Thiériot  !  Tout  cela  ressort  de 
deux  lettres  inédites  du  marquis  d'Argens  et  de  Darget 
à  Bachaumont,  qui  sont  toute  une  révélation. 

...  Je  vous  dirai  que  M.  Thiriot  est  persuadé  que  je  puis  ob- 
tenir du  roy  le  pavement  de  ce  qui  luy  est  dû  en  quoy  il  se 
trompe  fort;  M.  Darget  et  moy  avons  agi  en  conséquence  de  ce 

1.  Vollaire,  Pièces  inédites  (Didot,  1820),  p,  326.  Lettre  de  Vol- 
taire à  Thiériot  ;  Versailles.  18  mars  ITiO. 


400  N'OBTIENT  AUCUN  SALAIRE. 

que  M.  Thiriot  souhetoit,  nous  avons  parlé  plusieurs  fois;  mais 
nous  avons  été  assés  malheureux  pour  ne  point  réussir.  Cepen- 
dant nous  reviendrons  encor  à  la  charge  autant  qu'il  est  permis 
à  un  sujet  qui  a  interest  de  ménager  la  protection  du  roy  son 
maître  d'y  revenir;  car  je  crois  M.  Thiriot  trop  S9nsé  pour 
vouloir  exiger  queje  déplaisse  à  mon  maître,  sans  même  que 
cela  puisse  luy  être  utille.  M.  Thiriot  se  figure,  que  si  je  n'avois 
pas  proposé  M.  d'Arnaud  il  auroit  été  continué  dans  ses  fonc- 
tions, et  il  se  trompe  fort,  car  ça  n'a  été  qu'après  que  le  roy 
eut  signifié  qu'il  ne  vouloit  pas  absolument  se  servir  de  luy 
que  M.  Darget  et  moy  nous  proposâmes  d'Arnaud.  J'écris  sur 
tout  cella  à  M.  Thiriot  et  je  vous  prie  de  luy  remetre  ma  letre 
queje  vousenvérai  l'ordinaire  prochain1... 

La  lettre  de  Darget  n'est  ni  moins  explicite,  ni  moins 
curieuse,  et  indique  le  peu  de  chance  qui  restait  au 
pauvre  Thiériot  d'amener  à  résipiscence  son  redou- 
table débiteur. 

M.  Thiériot  m'écrit  quelquefois,  et  me  paroît  persuadé  de 
toute  la  satisfaction  que  j'aurois  de  voir  ses  affaires  ici  termi- 
nées, je  le  voudrais  sur  mon  honneur  aux  dépens  des  miennes 
propres,  mais  je  vous  diray,  de  vous  à  moy,  monsieur,  queje 
n'y  vois  guère  d'apparence;  j'ay  fait  tout  ce  queje  pouvois  et 
le  marquis  est  témoin  que  j'ay  poussé  les  choses  à  cet  égard  plus 
loin  peut-être  qu'un  autre  n'auroit  osé  faire,  aussi  n'y  puis-je 
plus  rien,  et  je  n'ay  plus  d'espérance  que  dans  quelqu'un  de 
ces  bons  momens,  qu'à  la  cour  comme  auprès  des  belles,  on  ne 
saurait  toujours  ny  prévoir  ny  amener,  et  moins  icy  encore  que 
partout  ailleurs.  Je  ne  sais  si  le  marquis  vous  a  parlé  avec 
autant  de  franchise,  mais  je  crois,  monsieur,  vous  la  de- 
voir 2... 

Le  roi  de  Prusse  s'était    promis  de  dépeupler  la 

1.  Bibliothèque  de  l'Arsenal.  Manuscrits.  B.  L.  F.  359.  Porte- 
feuille de  Baeliuumont,  Mélanges,  correspondances,  f.  139.  Lettre  du 
marqufe  d'Argens  à  M.  de  Baehaumont. 

2.  lbhh,  f.  137.  Lettre  de  Darget  à  M.  de  Baehaumont;  à  Berlin, 
le  4  janvier  17  49. 


LOUIS  XV   PIQUÉ  AU   VIF.  401 

France  de  ses  grands  hommes,  soit  dans  les  lettres, 
soit  dans  les  sciences.  Ses  coquetteries  s'adressaient  à 
tous,  et  il  ne  tint  pas  à  lui  si  Paris  en  garda  quelques- 
uns  plus  attachés  au  sol,  comme  Gresset  et  d'AJembert, 
que  séduits  par  ses  caresses  et  ses  flatteries.  Cette 
ambition  était  louable,  et  ce  qui  en  amoiudrit  un  peu 
la  valeur,  ce  sont  ces  préoccupations  d'économie  un 
peu  mesquine  qui  ne  le  quittent  jamais.  Tout  se  paye 
et  doit  se  payer,  surtout  la  renommée  d'un  Léon  X, 
d'un  François  Ier  et  d'un  Louis  XIV.  Frédéric  visait 
manifestement  au  titre  de  protecteur  des  lettres,  des 
arts  et  des  sciences  de  son  siècle  ;  mais  il  voulait  qu'il 
lui  en  coûtât  le  moins  possible.  On  le  savait  en  France; 
et  Louis  XV,  trop  fier  et  trop  timide  pour  songer  à 
s'entourer  de  grands  hommes  devant  lesquels  il  n'eût 
pas  placé  un  mot,  mais  piqué  de  telles  manœuvres, 
disait  ce  qu'il  en  pensait,  un  jour,  chez  madame  de 
Pompadour,  avec  une  certaine  acrimonie. 

Il  entra  un  jour  chez  Madame  avec  un  papier  à  la  main,  et 
lui  dit  :  «  Le  roi  de  Prusse  est  certainement  un  grand  homme, 
il  aime  les  gens  à  talents,  et,  comme  Louis  XIV,  il  veut  faire 
retentir  l'Europe  de  ses  bienfaits  envers  les  savants  des  pays 
étrangers.  »  Madame  et  If.  de  Marigny,  qui  était  présent, 
attendaient  :  «  Voici,  dit-il,  une  lettre  de  lui,  adressée  à  mi- 
lord  Maréchal,  pour  lui  ordonner  de  faire  part,  à  un  homme 
supérieur  de  mon  r  jaunie,  d'une  pension  qu'il  lui  accorde;  » 
et  jetant  les  }eux  sur  la  lettre,  il  lut  ces  mots  :  «  Vous  saurez 
qu'il  y  a  un  homme  à  Paris,  du  plus  grand  mérite,  qui  ne  jouit 
pas  des  avantages  d'une  fortune  proportionnée  à  ses  talents  et 
à  son  caractère.  Je  pourrais  servir  d'yeux  à  l'aveugle  déesse,  et 
réparer  au  moins  quelques-uns  de  ses  torts;  et  je  vous  prie 
d'offrir,  par  cette  considération...  Je  me  flatte  qu'il  acceptera 
cette  pension,  en  faveur  du  plaisir  que  j'aurai  d'avoir  obligé  un 
homme  qui  joint  la  beauté  du  caractère  aux  talents  les  plus 


402  D'ALEMBERT   PENSIONNÉ   PAR   FRÉDÉRIC. 

sublimes  de  l'esprit1.  »  Le  roi  s'arrêta,  et  dans  ce  moment  arri- 
vèrent MM.  de  GoiUaut  et  d'Ayen,  auxquels  il  recommença  la 
lettre;  et  il  ajouta  :  «  Elle  m'a  été  remise  par  le  ministre  des 
affaires  étrangères,  à  qui  l'a  confiée  milord  Maréchal,  pour  que 
je  permette  au  génie,  sublime  d'accepter  ce  bienfait.  Mais,  dit 
le  roi,  à  combien  croyez-vous  que  se  monte  ce  bienfait?  »  Les 
uns  dirent,  six,  huit,  dix  mille  livres.  «  Vous  n'y  êtes  pas,  dit  le 
roi  :  à  douze  cents  livres.  »  «  Pour  des  talents  sublimes,  dit  le 
duc  d'Ayen,  ce  n'est  pas  beaucoup.  Mais  les  beaux  esprits  feront 
retentir  dans  toute  l'Europe  cette  lettre,  et  le  roi  de  Prusse 
aura  le  plaisir  de  faire  du  bruit  à  peu  de  frais.  »  M.  de  Marigny 
raconta  cette  histoire  chez  Quesnay,  et  il  ajouta  que  l'homme 
de  génie  était  d'Alembert,  et  que  le  roi  lui  avait  permis  d'ac- 
cepter la  pension.  Sa  sœur  avait,  dit-il,  insinué  au  roi  de  don- 
ner le  double  à  d'Alembert,  et  de  lui  défendre  d'accepter  la 
pension.  Mais  il  n'avait  pas  voulu,  parce  qu'il  regardait  d'Alem- 
bert comme  un  impie.  M.  de  Marigny  prit  copie  de  la  lettre, 
qu'il  me  confia2. 

Louis  XV  pouvait  avoir  raison;  mais,  en  somme, 
pour  avoir  le  droit  de  blâmer  ou  de  se  moquer,  il  fallait 
faire  mieux.  Frédéric  dénouait  à  regret  les  cordons 
de  sa  bourse;  mais  son  économie  avait  ses  très- 
légitimes  raisons  d'être,  et  si  les  pensions  étaient 
chétives,  la  considération  dont  il  entourait  les  gens  de 
lettres  les  indemnisait,  el  au  delà,  des  médiocres  se- 
cours qu'ils  recevaient  de  lui.  C'étaient  ses  égaux,  ses 
maîtres;  il  mettait  une  charmante  coquetterie  à  vou- 
loir qu'on  oubliât  le  roi  et  qu'on  ne  vît  que  l'homme, 
nous  allions  dire  le  confrère.  Le  roi,  de  temps  à  autre, 
pouvait  bien  redresser  l'oreille  ;  mais  cela  était  rare,  et 
toujours  provoqué  par  un  défaut  de  tact  et  de  mesure  . 

1.  OEuvrcs  complètes  de  Frédéric  le  Grand  (Berlin,  Preuss.), 
t.  XX,  p.  257.  Lettre  de  Frédéric  à  lord  Maréchal  (17  54). 

2.  Bibliothèque  de  Mémoires  sur  le  XVIIIe  siècle  (coll.  Barrière), 
t.  111,  p.  111,  112.  Mémoires  de  madame  du  Hausset. 


CE  QUE   LOUIS  XV  A   FAIT    POUR   VOLTAIRE.  403 

Quant  à  Louis  XY,  il  ne  demandait  pas  mieux,  lui 
aussi,  de  dépouiller  sa  défroque  royale  et  de  s'aban- 
donner à  toutes  les  licences,  à  tout  le  débraillé  d'un 
comité  restreint  qui  n'était  point  composé  de  capucins. 
Mais  il  ne  s'encanaillait  point,  et  il  n'admit  guère  de 
gens  de  lettres  près  de  lui.  Aussi  bien,  s'en  expliquait-il 
nettement,  avec  une  sorte  de  candeur,  comme  le  rap- 
porte madame  du  Hausse t  en  un  autre  endroit  de  ses 
très-piquants  commérages. 

Le  roi,  qui  admirait  tout  ce  qui  avait  rapport  au  siècle  de 
Louis  XIV,  se  rappelait  que  lesBoileau,  les  Racine  avaient  été 
accueillis  par  lui.  et  qu'on  leur  attribuait  une  partie  de  l'éclat 
de  ce  règne,  était  flatté  qu'il  y  eût  sous  le  sien  un  Voltaire; 
mais  il  le  craignait,  et  ne  l'estimait  pas.  Il  ne  put  s'empêcher 
de  dire  :  «  Au  reste,  je  l'ai  aussi  bien  traité  que  Louis  XIV  a 
traité  Racine  et  Boileau;  je  lui  ai  donné,  comme  Louis  XIV  à 
Racine,  une  charge  de  gentilhomme  ordinaire  et  des  pensions  : 
ce  n'est  pas  ma  faute,  s'il  a  fait  des  sottises,  et  s'il  a  la  préten- 
tion d'être  chambellan,  d'avoir  une  croix,  et  de  souper  avec  un 
roi.  Ce  n'est  pas  la  mode  en  France;  et  comme  il  y  a  un  peu 
plus  de  beaux  esprits  et  plus  de  grands  seigneurs  qu'en  Prusse, 
il  me  faudrait  une  bien  grande  table  pour  les  réunir  tous.  »  Et 
puis  il  compta  sur  ses  doigts  :  «  Maupertuis,  Fontenelle,  La 
Molle,  Voltaire,  Piron,  Destouches,  Montes  piieu,  le  cardinal  de 
Polignac.  —  Votre  Majesté  oublie,  lui  dit-on,  d'Alembert  et 
Clairaut. — EtCrébillon,  dit-il,  et  La  Chaussée. —Et  Crébillon 
le  ûls,  dit  quelqu'un  :  il  doit  être  plus  aimable  que  son  père.  Et 
il  y  a  encore  l'abbé  Prévost,  l'abbé  d'Olivet.  —  Eh  bien,  dit  le 
roi,  depuis  vingt-cinq  ans,  tout  cela  aurait  dîné  ou  soupe  avec 
moi  » i . 

Ce  n'était  pas  la  mode  en  France,  nous  le  concé- 
dons; ajoutons  que  le  prestige  de  la  royauté  eût  pu 
en  souffrir.  Mais,  puisque  Louis  XV  salue  dans  son 

1.  Bibliothèque  de  Mémoires  sur  le  XVIIIe  siècle  (coll.  Barrière), 
t.  III,  p.  98,  99.  Mémoire»  de  madame  du  Hausse!. 


404  LOUIS  XIV   ET   LES   GENS   DE   LETTRES. 

bisaïeul  le  grand  roi  par  excellence,  il  eût  dû  se  dire 
que,  sans  laisser  entamer  ce  qu'il  avait  d'olympien, 
Louis  XIV  n'avait  nulle  peine  à  se  montrer  bienveil- 
lant, accueillant,  affable,  bonhomme  même  envers  les 
poètes  et  les  écrivains  célèbres  de  son  règne,  sachant 
les  défendre  au  besoin  contre  le  dédain  et  les  hau- 
teurs de  ses  courtisans.  Racine,  Boileau  (et  Molière, 
que  Louis  XV  oublie)  avaient  près  de  lui  leur  franc 
parler;  il  leur  témoignait  des  égards  qui  honoraient 
en  eux  l'intelligence  et  la  pensée,  à  une  époque  où  la 
naissance  semblait  être  tout.  «  Souvenez-vous,  disait- 
il  à  Despréaux,  que  j'aurai  toujours  une  demi-heure  à 
vous  donner1.  »  En  un  mot,  il  faisait  plus  que  pen- 
sionner, il  protégeait.  Et  quant  à  ces  sortes  de  levées 
à  l'étranger  que  nous  voyons  Frédéric  pratiquer  au 
plus  juste  prix,  l'exemple  lui  en  avait  été  donné  par  le 
grand  roi  qui  n'épargnait  rien,  lui  non  plus,  pour 
attirer  les  savants  et  les  artistes  des  autres  pays. 
Louis  XV  avait  donc  tort  de  se  comparer  à  Louis  XIV 
pour  avoir  accordé  à  Voltaire  une  charge  de  gentil- 
homme de  la  chambre,  ce  qu'il  n'avait  fait  encore 
qu'en  cédant  aux  sollicitations  et  aux  obsessions  de 
la  favorite. 

Pour  en  finir  avec  les  appréhensions  de  l'auteur  de 
la  Henriade,  hâtons-nous  de  dire  qu'il  en  fut  quitte 
pour  la  peur.  Fréron  ne  devint  point  le  correspon- 
dant du  philosophe  couronné,  ce  qui  eût  eu  lieu  sans 
les  démarches  éplorces  du  poète  auprès  du  prince. 
Mais  si  Voltaire  triompha  sur  ce  point,  il  échoua  sur 

1.  Villemain,  Tableau  de  la  Littérature  française  au  XVIIIe  siècle 
(Paris,  Didier,  1852),  l.  II,  \k  315. 


PIERRE   MORAND.  40o 

le  compte  de  l'abbé  Raynal.  L'héritage  de  Baculard 
fut  recueilli  par  Morand,  qu'il  ne  faut  pas  confondre 
avec  le  chirurgien-major  des  Invalides,  l'ami  de  d'Ar- 
naud et  de  Fréron.  Poëte  et  écrivain  dramatique, 
Pierre  Morand  jouissait  d'une  certaine  réputation,  bien 
que  ses  tentatives  au  théâtre  n'eussent  pas  été  toutes 
heureuses.  Sans  avoir  contre  lui  les  mêmes  griefs  que 
contre  Fréron,  Voltaire  ne  l'eût  pas  indiqué  au  choix 
de  Frédéric;  il  ne  l'aimait  pas,  et  lorsqu'il  parle  de 
l'auteur  de  Childéric  c'est  avec  peu  de  bienveillance. 
De  son  côté,  Morand  n'était  pas  des  mieux  disposé 
pour  Voltaire,  et  il  le  prouva  de  reste  dans  les  lettres 
qu'il  dépéchait  de  Paris  au  roi  de  Prusse. 

Les  représentations  de  la  rue  Traversière  se  suivaient 
avec  régularité.  La  petite  troupe  redoublait  d'ardeur 
et  de  zèle,  et,  à  part  le  piquant  de  la  nouveauté  et  de 
l'imprévu,  le  mérite  de  l'exécution  eût  suffi  pour  as- 
surer un  concours  de  spectateurs  autrement  considé- 
rable. A  ces  jeunes  amateurs ,  dont  quelques-uns 
étaient,  destinés  à  briller  sur  de  plus  vastes  scènes, 
vinrent  se  joindre  d'importantes  recrues.  Voltaire  pou- 
vait-il demeurer  longtemps  inactif  et  assister  passive- 
ment, comme  le  moindre  de  ses  invités,  aux  exhibi- 
tions de  ses  propres  pièces?  On  se  battait  à  ses  côtés  et 
il  fût  resté  l'arme  au  bras!  Nous  le  connaissons  trop 
pour  nous  étonner  de  lui  voir  endosser  la  toge  de 
Cicéron  et  en  jouer  le  personnage  avec  la  chaleur, 
l'excès  de  verve  qu'il  apportait  dans  tout.  Ses  deux 
nièces,  madame  Denis  et  madame  de  Fontaine,  suivirent 
son  exemple  et  firent  leurs  débuts,  la  première  dans 
le  rôle  de  Zulime,  la  seconde  dans  celui  d'Atide,  aux 

23. 


406  REGRETS  TARDIFS  DES  COMÉDIENS. 

applaudissements  d'un  parterre  des  mieux  disposés, 
cela  va  sans  dire.  Si  le  poëte  s'enivrait  de  ces  triom- 
phes à  huis  clos,  comme  il  s'était  enivré  de  ceux  qu'a- 
vait remportés  jadis  son  Jules  César  chez  les  jésuites, 
il  avait  encore  un  autre  but,  en  empilant  successive- 
ment dans  son  grenier  transformé  toute  la  bonne 
compagnie  de  Paris.  Il  voulait,  par  la  vogue  de  ces 
représentations,  inspirer  à  ces  comédiens  français  si 
dédaigneux,  si  arrogants,  le  regret  de  leurs  mauvais 
procédés  et  de  leur  coupable  ingratitude. 

Leur  attitude  à  l'égard  de  l'auteur  de  Sémiramis  et 
ftOreste  avait  été  d'autant  moins  concevable,  que  les 
tragédies  de  Yoltaire  étaient  les  seules  qui  attirassent  la 
foule  et  fissent  recette.  «  On  vous  aura  peut-être  écrit, 
mandait  Buffon  à  l'abbé  Le  Blanc,  que  Yoltaire  fait 
jouer  chez  lui  toutes  les  pièces  que  les  comédiens  ont 
refusées.  J'entends  faire  à  quelques-uns  des  éloges  de 
sa  Rome  sauvée;  l'abbé  Sallier,  qui  l'a  vu  représenter, 
m'en  a  dit  du  bien1.  »  Ce  bien  que  l'on  disait  de  Rome 
sauvée  était  ce  qui,  plus  qu'autre  chose,  devait  ra- 
mener ceux-ci  à  résipiscence.  Ils  n'avaient  pas  tardé  à 
s'émouvoir  de  cette  concurrence  inattendue.  Que  de- 
viendrait la  Comédie,  si  chaque  auteur  se  chargeait  de 
l'exhibition  de  ses  produits?  Cela  n'était  guère  à  crain- 
dre de  la  généralité,  mais  on  pouvait  se  passer  de  leur 
aide;  et  les  pièces  que  l'on  applaudissait  hors  du  cé- 
nacle, il  n'avait  tenu  qu'à  eux  d'en  recueillir  et  la 
gloire  et  le  profit.  Les  moins  compromis  ou  ceux  qui 
n'avaient  eu  rien  à  démêler  avec  le  poëte  tentèrent 

1.  Buffon,  Correspondance  inédite  (Hachette,  18G0),  I.  I,  p.  47. 
Lettre  de  Voltaire  à  l'abbé  Le  Blanc;  Montbard,  23  juin  17  50. 


SONT  ADMIS  àUX  REPRESENTATIONS.        407 

une  démarche  pour  obtenir  d'assister  à  ces  solennités 
si  courues,  et  deux  entrées  leur  furent  octroyées  pour 
chacune  des  quatre  représentations  suivantes.  Aux 
yeux  de  gens  qui  s'étaient  exténués  à  galvaniser  le 
cadavre  de  Catiluia ,  Ruine  sauvée  dut  revêtir  des 
proportions  cornéliennes  ;  Zulime  et  le  Duc  de  Foix  ne 
les  injpre.-sionui.rent  pas  moins,  etils  en  revinrent  sub- 
jugués. S'ils  avaient  pu  hésiter  encore,  le  coup  qu'al- 
lait frapper  le  poëte  eût  mis  fin  à  ce  reste  d'incertitude 
ou  de  fausse  honte  qui  partageait  le  tripot  tragique. 
Depuis  longtemps,  Voltaire  répandait  dans  le  monde 
que  la  duchesse  du  Maine,  passionnée  pour  son  Cati- 
li?ia,  le  pressait  de  le  donner  au  public  '.  Au  moins, 
avait-il  tout  fait  pour  l'intéresser  à  sa  cause  et  persua- 
der à  ses  ennemis  qu'ils  la  rencontreraient  sbi  leur 
chemin  dans  la  guerre  aveugle  qu'ils  lui  livraient.  Nous 
l'avons  vu  gémir,  se  plaindre  tendrement  de  la  prin- 
cesse, dont  l'absence  avait  été  remarquée  à  la  première 
représentation  à'Oreste.  Madame  du  Maine,  qui,  jus- 
qu'à la  fin,  aura  le  goût  et  l'amour  du  théâtre,  et  ne 
ressentira  pas  avec  les  années  une  moins  profonde 
horreur  pour  la  solitude,  n'avait  pu  toutefois  échapper 
complètement  aux  influences  de  l'âge;  son  penchant 
pour  le  monde  était  le  même,  elle  s'entourait  toujours 
d'un  noyau  de  gens  d'esprit,  de  poëtes,  d'épicuriens 
aimables,  mais  qui,  pour  la  plupart,  vieillis  avec  elle, 
avaient  insensiblement  remplacé  cette  activité  un  peu 
turbulente  de  la  jeunesse  par  l'attrait  d'une  conversa- 
tion savoureuse,  commerce  délicieux  que  l'on  n'appré- 

1.   Iiulï"on,  Correspondance  inédite  (Hachette,   18GUj.  t.  1,  p.  47. 
Lettre  de  Voltaire  à  l'abbé  Le  Diane;  Monlbard,   le  21  mais  1750. 


408  FROIDEUR   DE   MADAME   DU   MAINE. 

cie  bien  qu'au  déclin  de  la  vie.  Voltaire  avait  décidé  que 
Rome  sauvée  serait  représentée  sur  le  théâtre  de  Sceaux  ; 
il  en  parla  à  la  princesse  comme  s'il  n'eût  dû  se  heur- 
ter à  aucun  obstacle.  Mais  il  ne  trouva  pus  tout  l'ac- 
cueil auquel  il  s'attendait.  Madame  du  Maine  n'avait 
pas  oublié  sans  doute  ce  qui  s'était  passé,  trois  ans 
auparavant  (décembre  1747),  et  le  sans-façon  avec 
lequel  on  en  avait  usé  envers  elle  ;  et  ce  souvenir  n'était 
pas  de  nature  à  l'échauffer  sur  un  projet  qui  ne  ten- 
dait à  rien  moins,  en  somme,  qu'à  mettre,  sens  dessus 
dessous,  son  château.  Mais  Voltaire  n'était  pas  aisé  à 
rebuter;  il  revint  à  la  charge,  alla  s'installer  à  Sceaux, 
où  nous  le  voyons  notamment  établi  le  8  mai1,  em- 
ployant tous  les  moyens  de  séduction  dont  il  était 
capable,  s'adressant  aux  courtisans  les  plus  écoutés 
de  la  duchesse,  qui  finit  par  se  laisser  convaincre. 
11  écrivait  à  la  marquise  de  Malause,  l'une  des  femmes 
les  plus  charmantes  de  la  petite  cour  ; 

Aimable  Colette,  dites  à  Son  Altesse  Sérénissime  qu'elle  souf- 
fre nos  hommages  et  notre  empressement  de  lui  plaire.  11  n'y 
aura  pas,  en  tout,  cinquante  personnes  au  delà  de  ce  qui  vient 
journellement  à  Sceaux.  Madame  la  duchesse  du  Maine  est  bien 
bonne  de  croire  qu'il  ne  lui  convienne  plus  de  donner  le  ton  à 
Paris;  elle  se  connaît  bien  peu.  Elle  ne  sait  pas  qu'un  mérite 
aussi  singulier  que  le  sien  n'a  point  d'âge;  elle  ne  sait  pas 
combien  elle  est  supérieure  même  à  son  rang.  Je  veux  bien 
qu'elle  ne  donne  pas  le  bal;  mais,  pour  les  comédies  nou- 
velles, jouées  par  des  personnes  que  la  seule  en\ie  de  lui 
plaire  a  fait  comédiens,  il  n'y  a  qu'un  janséniste  convulsion- 
naire  qui  puisse  y  trouver  à  redire.  Tout  Paris  l'admire  et  la 
regarde  comme  le  soutien  du  bon  goût.  Pour  moi,  qui  en  fais 

1.  Voltaire,  Lettres  inédites  'Didier,  1857),  t.  I,  p.  101,  192. 
Lettre  de  Voltaire  au  marquis  d'Argenscn;  à  Sceaux,  ce  8  mai  1750. 


LES  OBSTACLES   ÉCARTÉS.  409 

une  divinité,  et  qui  regarde  Sceaux  comme  le  temple  des  arts,  je 
serais  au  désespoir  que  la  moindre  tracasserie  put  corrompre 
l'encens  que  nous  lui  offrons  et  que  nous  lui  devons1. 

Cette  lettre,  en  répondant  aux  objections  qui  lui 
avaient  été  faites,  aux  obstacles  qu'on  lui  opposait, 
démontre,  entre  autres  choses,  que  la  princesse,  si  elle 
consentait  à  ce  qu'on  jouât  la  tragédie  de  Voltaire  sur 
son  théâtre  de  Sceaux,  cédait  bien  moins  à  son  propre 
entraînement  qu'aux  sollicitations  tenaces  de  l'auteur 
de  Rome  sauvée.  Du  reste,  rien  n'est  négligé  de  ce  qui 
peut  la  tranquilliser.  Les  manteaux  de  «  nosseigneurs 
les  comédiens  du  roi  »  ont  été  requis;  mais,  à  la  ri- 
gueur, on  s'en  passera,  et  l'on  conspirera  fort  bien 
sans  manteau,  ce  qui  ne  veut  pas  dire  que  les  séna- 
teurs ne  doivent  pas  être  vêtus;  et  le  poète,  à  ce  pro- 
pos même,  adresse  un  petit  mémoire  pour  M.  Martel. 
Madame  du  Maine,  entre  autres  appréhensions,  était 
effrayée  d'avoir  à  donner  la  couchée  aux  acteurs.  Mais 
il  a  réponse  et  remède  à  tout.  «  Je  débarrasse  encore 
ma  protectrice  du  logement  des  histrions.  Je  prie  seu- 
lement l'intrépide  et  l'exact  Gauchet  de  m'envoyer, 
lundi,  à  une  heure  précise,  une  gondole  et  un  carrosse 
à  quatre,  qui  amèneront  et  ramèneront  conjurés  et 
consuls2.  » 

1.  Voltaire.  OEuvres  complètes  (Reuchot),  l.  LY,  p.  422,  423. 
Lettre  de  Voltaire  à  la  marquise  de  Malause;  à  Sceaux,  ce  dimanche 
(1750). 

2.  Ibicl.,  I.  LY,  p.  370.  Lettre  de  Voltaire  à  madame  du  Maine; 
ce  samedi,  no\emLre  1749.  Celle  lettre  et  celle  qui  la  suit  dans  la 
correspondance  ne  peuvent  être  de  17  49.  Elles  sont  infailliblement  de 
17  50,  comme  on  eu  a  la  p:euve  par  diverses  lettre»  de  ce  temps,  entre 
autres  celle  du  La  Chaulée.  L'indication  du  mois  est  aussi  fautive  ; 


■HO  JEU   PATHÉTIQUE   DE  VOLTAIRE. 

La  représentation  de  Rome  sauvée  eut  lieu  le  lundi 
22  juin,  et  non  en  août,  comme  le  dit  Le  Kain,  qui 
nous  a  laissé  de  cette  journée  quelques  détails  intéres- 
sants. Voltaire  s'était  réservé  le  personnage  de  Cicéron, 
qu'il  joua  comme  lui  seul  le  pouvait  jouer. 

Je  ne  crois  pas  qu'il  soit  possible  de  rien  entendre  de  plus 
vrai,  de  plus  pathétique  et  de  plus  enthousiaste  que  M.  de 
Voltaire  dans  ce  rôle.  C'était  en  vérité  Cicéron  lui-même,  ton- 
nant à  la  tribune  aux  harangues  contre  le  destructeur  de  la 
patrie,  des  lois,  des  mœurs  et  de  la  religion. 

Je  me  souviendrai  toujours  que  madame  la  duchesse  du 
Maine,  après  lui  avoir  témoigné  son  étonnement  et  son  admi- 
ration sur  le  nouveau  rôle  qu'il  venait  de  composer,  lui  de- 
manda quel  était  celui  qui  avait  joué  le  rôle  de  Lentulus  Sura, 
et  que  M.  de  Voltaire  lui  répondit  :  «  Madame,  c'est  le  meilleur 
de  tous.  »  Ce  pauvre  hère  qu'il  traitait  avec  tant  de  bonté,  c'était 
moi-même1. 

Cette  représentation  eut  tout  le  retentissement  qu'en 
attendait  le  poète.  Les  amis,  et  tout  autant  les  rivaux 
et  les  ennemis,  firent  tapage  ;  les  premiers  pour  exalter 
l'œuvre  nouvelle,  les  seconds  pour  attirer  le  ridicule 
sur  cette  façon  inusitée  de  se  produire  et  de  se  passer 
des  seuls  interprètes  auxquels  on  avait  cru  devoir  re- 
courir jusque-là.  «  Il  fait  jouer  sa  pièce  chez  lui  et  à 
Sceaux,  écrivait  La  Chaussée  à  l'abbé  Le  Blanc,  alors 
à  Rome  avec  M.  de  Vandières  (Marigny),  le  frère  de 
la  favorite  :  il  y  joue  lui-même  le  rôle  de  Cicéron.  Il 
fait  comme  ces  pâtissiers  qui,  ne  pouvant  vendre  leurs 
petits  pâtés,  les  mangent  eux-mêmes2.  »  Si  cela  vise 

en  novembre   17  60,  Vollaire  est  déjà  à  Berlin. On  s'élonne  que  Beu- 
chot.  d'ordinaire  si  judicieux,  soit  tombé  dans  pareille  méprise. 

1.  Bibliothèque  de  Mémoires  sur  le  XVIIIe  siècle  (coll.  Barrière), 
t.  VI,  p.  112,  113.  Mémoires  de  Le  Kain. 

2.  Charavay.  Catalogue  d'autographes  du  jeudi  7  décembre  1865, 


LA   CHAUSSÉE   MÉCHANT    ET    ENVIEUX.  4M 

à  être  spirituel,  le  but  ne  nous  semble  que  très-insuf- 
fisamment atteint.  Nous  avons  eu  déjà  plus  d'une 
occasion  de  le  remarquer,  La  Chaussée  faisait  profes- 
sion de  médire  de  Voltaire  :  le  pourquoi?  C'est  que  La 
Chaussée  était  méchant  et  envieux,  et  se  soulageait  en 
distillant  son  doucereux  venin.  Nous  avons  vu  ce  que 
pensait  l'abbé  de  Yoisenon  de  La  Chaussée;  et  l'abbé 
Le  Blanc,  tout  en  insistant  sur  le  peu  d'équité  de  la 
comparaison,  nous  apprend  que  certaines  gens  lui 
trouvaient  plus  d'un  rapport  avec  La  Rancune  du  Ro- 
man comique*.  En  résumé,  les  uniques  torts  de  Vol- 
taire avaient  été  une  exquise  urbanité  dans  ses  rela- 
tions avec  lui,  et  une  bienveillance  aussi  outrée  dans 
l'appréciation  qu'il  faisait  de  son  talent2.  «  Mais  ces 
louanges,  nous  dit  d'Alembert,  qui  en  constate  égale- 
ment l'excès,  prouvent  au  moins  l'injustice  des  re- 
proches qu'où  a  si  souvent  faits  à  ce  grand  homme,  de 
dénigrer  tout  ce  qui  n'est  pas  lui  :  injustice  dont  M.  de 
La  Chaussée  lui  même  n'était  pas  exempt.  Nous  l'avons 
souvent  entendu  attaquer  Voltaire  sur  ce  point,  et, 
par  une  représaille  que  sans  doute  il  croyait  méritée, 
se  montrer  lui-même  fort  injuste  a  l'égard  de  cet  illustre 
écrivain3.  » 

Les  quatre  lignes  que  nous  avons  citées  plus  haut, 

p.  88,  n°  634.  Lellre  de  La  Chaussée  à  l'abbé  Le  Blanc  ;  à  Rome, 
29  juin  17  50. 

1.  Biblothèque  impériale.  Manuscrits.  Correspondance  du  président 
Bouhier,  t.  IV,  p.  399.  Lettre  de  l'abbé  Le  Blanc  au  président:  19 
lévrier  17  22. 

2.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LUI,  p.  59.  Lettre 
de  Vollaire  à  Bercer;  Cirey,  février  1738. 

3.  D'Alembert,  Olîinres  complètes  (ttelin,  1721),  I.  111,  p.  403. 
Éloge  de  Nivelle  de  La  Chaussée. 


412  MADAME   DE   GRAFIGNY. 

sont,  en  définitive,  de  peu  de  portée,  et  il  n'y  aurait 
pas  grand  mal,  si  La  Chaussée  se  fût  arrêté  là.  Mais 
c'est  à  la  cabale  de  Voltaire  qu'il  faut  s'en  prendre,  de 
la  médiocre  fortune  de  la  Force  du  naturel. -Notez  que  le 
poète  était  dans  les  meilleurs  termes  avec  Destouches, 
et  qu'il  avait  consenti  même  à  ce  qu'Oreste  ne  passât 
qu'après  sa  comédie1.  Cénic,  de  madame  de  Grafigny, 
vient  d'être  représentée  avec  succès  (juin  17o0);  et 
La  Chaussée  de  dire  à  ce  sujet  :  «  J'espère  qu'elle  aura 
lieu  d'être  contente,  malgré  des  coquins  que  Voltaire 
a  laissés  pour  veiller  à  ses  intérêts  qu'il  fait  consister 
dans  la  chute  de  tout  ce  qui  paraît.  »  L'inculpation 
ne  pouvait  être  plus  fausse.  Voltaire  s'était  réconcilié 
avec  madame  de  Grafîgny,  depuis  la  mort  de  madame 
du  Châtelet;  et,  si  l'éloignement  des  quartiers  l'empê- 
chait de  la  voir  assidûment7,  leurs  rapports  étaient 
excellents,  et  il  la  menait,  à  deux  reprises,  elle  et  sa 
nièce  mademoiselle  de  Ligniville,  aux  représentations 
mêmes  de  son  Oreslez. 

Mais  s'agit-il  de  lapider  l'auteur  de  la  Eenriade  et 
de  Mérope,  chacun  apporte  sa  pierre.  Le  petit  Rous- 
seau, celui  que  Voltaire  avait  si  étrangement  inter- 
pellé au  parterre  de  la  Comédie,  donne,  aux  Italiens, 
Y  Étourdi  corrigé  ou  Y  Ecole  des  pères  (8  août  .  que  le 
public  hue  du  premier  au  dernier  acte:  et  Dutartre 
(ce  Dutartre,  l'ami  de  Collé,  et  dont  nous  avons  déjà 

1.  Vollaire,  Œuvres  complètes  (Beuchol),  l.  LV,  p.  377.  Lettre 
de  Voltaire  à  Deslouches.  1749. 

2.  Henri  Beaune ,  Voltaire  au  collège  (Paris,  Amyot,  1 8n 7  , 
p.  22.  Lettre  de  Voltaire  à  madame  de  Grafigny. 

3.  Voltaire,  Oliuvres  complètes  (Beucltot).  t.  LV,  p.  303.  Lettre 
de  Vollaire  à  madame  du  Grafigny;  ce  lundi  au  soir  et  ce  mardi. 


RAPPROCHEMENT   ENTRE  VOLTAIRE    ET    LES  COMÉDIENS.    H3 

cité  plus  d'un  commérage  )  de  dire  qu'il  le  doit  à  des 
fanatiques  de  Voltaire,  «  qui  ont  fait  cabale  contre 
Rousseau,  pour  venger  ce  premier  du  noble  différend 
qu'ils  ont  eu  à  une  représentation  d'Oreste.  »  Cepen- 
dant, et  c'est  là  où  il  faut  reconnaître  la  haute  équité 
de  l'auteur  de  la  Vérité  dans  le  vin,  Collé,  en  envisa- 
geant l'indignité  du  personnage,  doute  qu'on  ait  voulu 
se  donner  la  peine  de  cabaler  contre  lui.  Et,  pour  cette 
fois,  du  moins,  nous  serons  de  son  avis1. 

Quoi  qu'il  en  soit,  ce  dernier  triomphe  obtenu  à 
Sceaux,  en  dehors  de  la  Comédie,  amena  un  rapproche- 
ment également  désiré  par  l'auteur  et  par  les  acteurs. 
Le  poëte  consentit  à  livrer  à  ceux-ci  :  le  Duc  de  Foix 
[Y Adélaïde  du  Guesclin  transformée),  Rome  sauvée 
et  Znlime,  qui  tous,  du  reste,  ne  devaient  être  joués 
qu'après  son  départ  pour  la  Prusse. 

Frédéric,  dont  la  mort  de  madame  du  Châtelet 
avait  ravivé  les  espérances,  ne  se  fatiguait  pas  de  rap- 
peler à  Voltaire  ses  promesses  et  de  le  sommer  de  tenir 
une  parole  si  souvent  renouvelée.  Celui-ci  gémissait 
d'être  obligé  d'ajourner  un  voyage  qu'il  n'eût  pas 
remis  au  lendemain,  s'il  ne  s'agissait  pour  pouvoir 
que  de  vouloir  ardemment.  «  Je  sens  à  la  lecture  de 
cette  lettre,  écrivait-il  en  réponse  à  une  épitre  du 
prince,  que  si  j'avais  un  peu  de  santé,  je  partirais  sur- 
le-champ,  fussiez-vous  à  Kœnigsberg2.  »  Mais  les 
infirmités  le  retiennent,  et  les  rigueurs  de  l'hiver. 
Toutefois,  il  s'exécutera  dans  la  belle  saison,  et  rien 

1.  Collé,  Journal    Paris,   1805).  I.  I,  p.  2GG  :  août  1750. 

2.  Vollaire,  Œuvres  complètes  (Deucliol),  l.  LV,  p.  3U8.  Letlre 
de  Vcltaire  à  Frédéric;  à  Paris,  5  février  17  50. 


414  DÉPART   DE   BACULARD   POUR  BERLIN. 

ne  pourra  l'empêcher,  avant  de  voir  couper  le  fil 
auquel  tient  sa  vie,  de  rendre  une  dernière  visite  «  au 
grand  homme  de  ce  siècle.  »  D'Arnaud  était  parti, 
emportant  une  lettre  et  des  vers  charmants  de  Voltaire  ; 
et  le  roi  de  Prusse  annonçait  à  ce  dernier  l'arrivée  de 
l'auteur  de  YÉpitre  à  Manon,  à  la  date  du  25  avril. 
Voltaire  le  vit  s'éloigner  sans  ombrages.  Quels  ombra- 
ges pouvait  lui  causer  un  d'Arnaud?  C'était  un  prôneur 
enthousiaste  qu'il  aurait  près  du  prince,  et  les  absents 
ne  sont  jamais  si  bien  affermis,  qu'ils  aient  le  droit  de 
dédaigner  les  bons  offices  du  plus  humble  de  leurs 
amis.  Donc,  à  en  juger  par  sa  lettre  du  19  mai  à  Bacu- 
lard,  Voltaire  n'a  nulle  humeur;  il  félicite  le  petit 
d'Arnaud  de  son  heureuse  fortune,  et  ne  semble  pas 
supposer  que  l'on  puisse  se  méprendre  sur  le  génie  de 
l'auteur  du  Mauvais  Riche.  Disons  que  d'Arnaud, 
dont  il  serait  présentement  impossible  de  lire  quatre 
pages  de  suite,  était  considéré  par  un  grand  nombre 
comme  un  poëte  d'avenir.  Il  avait  fait  une  tragédie, 
la  Saint- Barthélémy ',  à  laquelle,  faute  d'autre  mérite, 
Collé  accorde  celui  de  vers  harmonieux;  il  avait  com- 
posé des  odes  et  des  poésies  galantes  qui  avaient  leurs 
admirateurs,  voire  un  poème  obscène,  dont  le  titre 
même  ne  peut  s'écrire  et  qui  lui  valut  une  retraite  d'un 
muis  à  la  Bastille  et  de  deux  à  Saint-Lazare  *.  Bref,  si 

1.  Archives  impériales.  0-85.  Registre  du  secrétariat  de  la  maison 
du  Roy,  de  l'année  1741.  «  25  février.  Le  sieur  d'Arnaud  mis  à  la 
Bastille,  dallé  17  du  d.  » — «  12  du  d.  Le  S.  Bacular  d'Arnaud  trans- 
féré du  château  de  la  Bastille  à  Saint-Lazare  où  sa  pension  sera 
payée  sur  son  Lien.  »  —  «  1  6  du  d.  (mayj.  Le  S.  Baculard  d'Arnaud 
mis  en  liberté  de  Saint-Lazare  datte  du  1 G  du  d.  »  —  Archives  de 
la  Police.  Bastille.  Notes  sur  les  prisonniers.  B.  année  1741,  361.  — 
La  Bastille  dévoilée,  lTe  livraison,  p.  95. 


SES    RELATIONS.  415 

le  temps  lui  avait  manqué  pour  donner  toute  sa  mesure, 
certaines  gens  n'élevaient  pas  de  doute  sur  La  grandeur 
future  de  cet  Apollon,  comme  il  s'appelait  modes- 
tement l. 

Un  hasard  étrange  a  transmis  jusqu'à  nous  la  cor- 
respondance de  Baculard,  qui  témoigne  de  la  con- 
sidération générale  dont  il  jouissait  près  de  ses  confrères 
et  des  gens  du  monde  qui  faisaient  profession  de 
cultiver  le»  lettres  ;  et  cet  ensemble  que  nous  avons 
pu,  quoique  bien  rapidement,  inventorier,  et  qu'une 
vente  publique  a  éparpillé  sans  retour,  eût  fourni  à  lui 
seul  les  documents  les  plu?  curieux  et  les  plus  piquants 
pour  une  histoire  anecdotique  de  la  dernière  moitié 
du  dix-huitième  siècle  2.  Il  nous  suffira  de  citer  les 
noms  de  d'Àlembert,  d'Argens,  de  l'abbé  Delille,  de 
Dorât,  du  roi  de  Prusse  et  de  ses  frères,  de  Fréron,  de 
Gilbert.  d'Helvétius,  de  Piron,  de  l'abbé  Prévost,  de 
Thomas,  de  Voisenon,  de  Voltaire.  Que  Baculard,  sur 
cela,  se  soit  cru  un  personnage;  qu'il  ait,  devant  les 
caresses,  perdu  de  sa  candeur  et  de  sa  primitive  mo- 
destie, c'est  ce  qui  n'est  que  trop  selon  la  nature  ;  et 
de  plus  fortes  tètes  que  la  sienne  eussent  tourné,  eu 
présence  des  adulations  royales  dont  il  fut  l'objet  à  son 
débotté,  à  Berlin.  Frédéric,  en  eût-il  eu  l'idée,  ne 
pouvait  procéder  avec  lui  comme  avec  Tbiériot.  Il  lui 
faisait  une  pension  de  mille  livres  pour  être  son  corres- 


1 .  Bibliothèque  impériale.  Cabinet  des  litres.  Dossier  d'Arnaud 
Baculard. 

2.  Charavay  aîné,  Catalogue  dp  la  belle  collection  d'autographes 
de  Baculurd  d'Arnaud  (provenant  du  cabinet  du  docteur  Max-Miche- 
lin de  Provins  ,  du  lundi  3  février  1808. 


416  ÉCHANGES   DE    FLATTERIES. 

pondant  ;  et,  lorsqu'il  fut  décidé  qu'il  irait  en  Prusse, 
le  roi  lui  envoya  une  bourse  de  deux  mille  livres,  qui 
fondirent  dans  les  mains  du  trop  peu  réglé  Baculard. 
11  fallait  pourtant  partir  ;  le  poëte  battit  monnaie  avec 
ses  ouvrages,  que  le  libraire  Durand  acquit  en  bloc 
pour  cinquante  louis  '. 

Collé  rencontrait,  un  matin,  à  h  promenade, 
Thiériot,  cette  gazette  ambulante,  qui  savait  par  cœur 
tous  les  vers  du  moment  et  les  colportait  aux  quatre 
coins  de  Paris  avec  les  mille  commérages  qu'il  avait 
pu  ramasser  sur  sa  route.  Si  le  père  Mersenne  ne 
dédaignait  rien,  c'était  Eur  le  compte  de  Voltaire  qu'il 
était  abondant,  qu'il  était  prolixe  ;  à  tous  propos,  le 
nom  de  Voltaire  était  sur  ses  lèvres,  et  il  fallait  subir 
bien  des  rabâchages  et  des  redites.  Mais,  cette  fois,  il 
avait  du  neuf  et  du  rare.  Des  vers  du  roi  de  Prusse  à 
d'Arnaud  et  la  réponse  d'Arnaud  au  roi  de  Prusse, 
verset  réponse  sur  un  mode  si  incroyable  que,  malgré 
les  assurances  de  Thiériot,  Collé  ne  voulut  prendre 
l'une  et  l'autre  pièce  que  pour  une  mystification  ma- 
chinée par  quelque  ennemi  de  Voltaire.  En  tous  cas, 
il  les  reproduit  tels  que  Thiériot  les  lui  donne  et  que 
nous  les  connaissons,  à  quelques  variantes  près. 

D'Arnaud,  par  votre  beau  génie, 
Venez  réchauffer  nos  cantons; 
Et  des  sons  de  votre  harmonie 
Réveiller  ma  muse  assoupie, 
Et  diviniser  nos  Manons. 


1.  J.  Delort,  Histoire  de  la  détention  des  philosophes  et  des  gens  de 
lettres  à  la  Bastille  et  à  Vincennes  (Paris,  18  1  9),  t.  II,  p.  151,  152. 
Note  de  police  de  l'exempt  d'Hemery  sur  Baculard. 


MODESTIE   DE    BACULARD.  417 

L'amour  préside  ù  vos  chansons, 
El  dans  vos  hymnes,  que  j'admire. 
La  tendre  volupté  respire, 
Et  semble  dicter  ses  leçons. 

Dans  peu,  sans  être  téméraire, 
Prenant  votre  vol  jusqu'aux  cieux 
Vous  pourrez  égaler  Vollaire; 
Et  près  de  Virgile  et  d'Homère 
Jouir  de  vos  succès  fameux. 

Déjà  l'Apollon  de  la  France 
S'achemine  à  sa  décadence; 
Venez  briller  à  votre  tour; 
Élevez-vous  s'il  brille1  encore; 
Ainsi  le  couchant  d'un  beau  jour 
Promet  une  plus  belle  aurore. 

D'Arnaud  répliquait,  sans  trop  de  confusion,  par 
sept  strophes,  dont  nous  nous  bornerons  à  citer  les 
deux  dernières  où  il  s'efforce  de  ne  pas  sortir  des 
limites  de  la  modestie,  de  la  convenance  et  de  la 
reconnaissance. 

A  ma  muse,  qui  vient  d'éclore, 
Vous  annoncez  un  sort  brillant  ; 
Grand  roi,  Voltaire  à  son  couchant, 
Vaut  mieux  qu'un  autre  à  son  aurore. 

Mais  si  vous  daignez  me  prêter 
Quelques  traits  de  votre  lumière, 
A  ce  prix,  j'ose  me  flatter 
D'obtenir  l'éclat  de  Voltaire2. 

Collé  s'est  donné  la  peine  de  mentionner  la  date  de 
sa  rencontre  avec  Thiériot,  le  23  juin.  Ce  fut  Thiériot 

1.  Au  lieu  de  :  «  s'il  brille  encore,  »  on  lit  «  s'il  baisse»  dans  la 
pièce  autographe,  acquise  à  la  vente  Michelin,  3  janvier  1SG8.  La 
strophe  a  été  reproduite  avec  son  orthographe;  p.  8,  n°  82  du  cata- 
logue. Demi -page  in-40,  paraphée. 

2.  Collé,  Journal  (Paris,  1805),  t.  1,  p.  230;  juin  1750. 


418  UN    NOUVELLISTE   OFFICIEUX. 

aussi,  qui  apprit  à  son  vieil  ami  ce  qui  se  passait  au 
bord  de  la  Sprée,  et  cet  échange  d'amitiés  et  de  flatte- 
ries entre  le  Salomon  du  Nord  et  le  chantre  de  Manon. 
Marmontel  nous  a  tracé  un  tableau  vivant  d'une 
entrevue  où  il  se  trouvait  en  tiers  et  où  il  n'eut  qu'à 
écouter.  C'est  là  une  de  ces  scènes  rares  qui  peignent- 
l'homme  et  dont  il  n'y  a  pas  à  retrancher  un  iota. 
Fort  probablement,  Voltaire  ne  fut  pas  le  dernier  à 
avoir  connaissance  de  ces  vers,  et  la  petite  comédie 
à  laquelle  on  va  assister  dut  précéder  la  communica- 
tion faite  à  Collé  par  Thiériot,  qui  eût  manqué  essen- 
tiellement à  son  ancien  camarade  en  ne  lui  en  gardant 
pas  les  prémices. 

Un  malin  que  j'allais  le  voir  (Voltaire),  je  trouvai  son  ami 
ïhiriot  dans  le  jardin  du  Palais-Royal,  et  comme  il  était  à 
l'affût  des  nouvelles  littéraires,  je  lui  demandai  s'il  y  en  avait 
quelqu'une.  «  Oui,  vraiment,  il  y  en  a,  et  des  plus  curieuses, 
me  dit-il.  Vous  allez  chez  M.  de  Voltaire,  là  vous  les  entendrez; 
car  je  m'en  vais  m'y  rendre  dès  que  j'aurai  pris  mon  café.  » 

Voltaire  travaillait  dans  son  lit  lorsque  j'arrivai.  A  son  tour, 
il  me  demanda  :  «  Quelles  nouvelles?  —  Je  n'en  sais  point,  lui 
dis-je;  mais  Thiriot,  que  j'ai  rencontré  au  Palais-Royal,  en  a, 
dit-il,  d'intéressantes  à  vous  apprendre.  Il  va  venir.  » 

«  Eh  bien!  Thiriot,  lui  dit-il,  vous  avez  donc  à  nous  conter 
des  nouvelles  bien  curieuses?  —  Oh  !  très-curieuses,  et  qui 
vous  feront  grand  plaisir,  répondit  Thiriot  avec  son  sourire 
sardonique  et  son  nazillement  de  capucin.  —  Voyons,  qu'avez- 
vous  à  nous  dire?  —  J'ai  à  vous  dire  qu*Arnaud-Baculard  est 
arrivé  à  Postdam,  et  que  le  roi  de  Prusse  l'y  a  reçu  à  bras  ou- 
verts. —  A  bras  ouverts!  —  Qu'Arnaud  lui  a  présenté  une 
épître.  —  Bien  boursouflée  et  bien  maussade?  —  Point  du 
tout,  fort  belle,  et  si  belle  que  le  roi  lui  a  répondu  par  une 
autre  épître.  —  Le  roi  de  Prusse,  une  épître  à  d'Arnaud! 
Allons!  Thiriot,  allons,  on  s'est  moqué  de  vous.  —  Je  ne  sais 
pas  si  on  s'est  moqué  de  moi,  mais  j'ai  en  poche  les  deux  épî- 
tres.  —  Voyons,  donnez  vite,  que  je  lise  ces  deux  chefs-d'œu- 


PLAISANT   COURROUX   DE  VOLTAIRE.  41!! 

vre.  ■  Quelle  fadeur!  quelle  platitude!  quelle  bassesse!  disait-il 
en  lisant  l'épitre  d'Arnaud;  et,  passant  à  celle  du  roi,  il  lut  un 
moment  en  silence  et  d'un  air  de  pitié;  mais  quand  il  en  fut  à 
ces  vers  : 

Voltaire  est  à  son  couchant, 
Vous  êtes  à  votre  aurore  ' , 

il  fit  un  haut-le-corps,  et  sauta  de  son  lit,  bondissant  de 
fureur  :  «  Voltaire  est  à  son  couchant,  et  Baculard  à  son  au- 
rore! Et  c'est  un  roi  qui  écrit  cette  sottise  énorme!  Ah!  qu'il 
se  mêle  de  régner  !  » 

Nous  avions  de  la  peine,  Thiriot  et  moi,  à  ne  pas  éclater  de 
rire,  de  voir  Voltaire  en  chemise,  gambadant  de  colère,  et 
apostrophant  le  roi  de  Prusse.  «  J'irai,  disait-il,  oui,  j'irai  lui 
apprendre  à  se  connaître  en  hommes;  »  et  dès  ce  moment-là 
son  voyage  fut  décidé.  J'ai  soupçonné  le  roi  de  Prusse  d'avoir 
voulu  lui  donner  ce  coup  d'éperon,  et  sans  cela  je  doute  qu'il 
fût  parti,  tant  il  était  piqué  du  refus  des  mille  louis,  non  point 
par  avarice,  mais  de  dépit  de  ne  pas  avoir  obtenu  ce  qu'il  de- 
mandait 2. 

Marmontel  raconte  que  Voltaire  était  alors  en  pour- 
parlers avec  Frédéric  pour  ses  frais  de  voyage  et  cer- 
taines autres  exigences  que  ce  dernier  ne  semblait 
pas  d'humeur  à  accorder.  Le  roi  eût  consenti  à  le  dé- 
frayer, à  lui  accorder  une  pension  dont  Fauteur  des 
Incas  porte  le  chiffre  à  mille  louis;  mais  l'oncle  ne 
voulait  pas  s'éloigner  sans  la  nièce,  et  Voltaire  deman- 
dait mille  louis  de  plus  pour  le  déplacement  de  ma- 
dame Denis.  Frédéric  eût  alors  répondu ,  comme  il 

1.  On  voit  que  Marmontel  ne  raconte  que  de  souvenir,  car  les  vers 
qu'il  cite  ne  ressemblent  que  de  loin  aux  vers  de  Frédéric.  Selon  lui. 
les  vers  du  roi  de  Prusse  n'eussent  été  qu'une  réponse  à  ceux  de  Bacu- 
lard, quand,  en  réalité,  il  eut  le  mérite  ou  le  ridicule,  comme  on 
voudra,  de  l'initiative.  Mais  cela,  et  quelques  autres  petites  erreurs, 
ne   font  rien  au  fond  de  l'anecdote. 

2.  Marmontel,  OEuvres  complûtes  ([Min ,  1819),  t,  1,  p.  135, 
136.  Mémoires,  liv.  IV. 


420  LA   QUESTION    D'ARGENT. 

l'avait  fait  jadis  pour  madame  du  Châtelet  :  «  Je  serai 
fort  aise  que  madame  Denis  vous  accompagne,  mais 
je  ne  le  demande  pas.  »  Et  Voltaire,  outré,  de  s'écrier  : 
«  Voyez- vous  cette  lésine  dans  un  roi,  il  a  des  ton- 
neaux d'or,  et  il  ne  veut  pas  donner  mille  pauvres 
louis  pour  le  plaisir  de  voir  madame  Denis  à  Berlin  !  Il 
les  donnera  ou  moi-même  je  n'irai  point.  »  Bien  que 
Marmontel  prétende  que  ces  paroles  lui  aient  été  adres- 
sées à  lui-même,  nous  avons  toutes  les  raisons  de 
croire  que  sa  mémoire  lui  a  fait  défaut,  là  comme  à 
divers  autres  passages  de  ses  curieux  souvenirs.  Ce 
n'est  pas  que  la  question  d'argent  n'eût  été  mise,  et 
de  bonne  heure,  sur  le  tapis;  mais  Voltaire  donna  à 
tout  cela  un  tour  qui,  en  menant  aussi  sûrement  au 
but,  dissimulait  les  exigences  sous  les  apparences  d'un 
emprunt  ou  de  moins  encore,  d'une  simple  caution. 
Si  ce  n'est  point  de  la  diplomatie  et  de  la  plus  habile, 
nous  nous  demandons  de  quel  nom  désigner  ces  insi- 
nuations finaudes  que  Frédéric  comprit  sans  s'y  repren- 
dre à  deux  fois,  et  qui  étaient  les  conditions  auxquelles 
il  fallait  souscrire,  si  on  voulait  de  Voltaire  à  Berlin. 

Je  vais  parler,  non  pas  au  roi,  mais  à  l'homme  qui  entre 
dans  le  détail  des  misères  humaines.  Je  suis  riche,  et  môme 
très-riche  pour  un  homme  de  lettres.  J'ai  ce  qu'on  appelle  à 
Paris  monté  une  maison  où  je  vis  en  philosophe  avec  ma  fa- 
mille et  mes  amis.  Voilà  ma  situation  ;  malgré  cela,  il  m'est 
impossible  de  faire  actuellement  une  dépense  extraordinaire  : 
premièrement,  parce  qu'il  m'en  a  beaucoup  coûté  pour  établir 
mon  petit  ménage;  en  second  lieu,  parce  que  les  affaires  de 
madame  du  Châtelet,  mêlées  à.  ma  fortune,  m'ont  coûté  encore 
davantage.  Mettez,  je  vous  en  prie,  selon  votre  coutume  philo- 
sophique, la  majesté  à  part,  et  souffrez  que  je  vous  dise  que  je 
ne  veux  pas  vous  être  à  charge.  Je  ne  peux  avoir  ni  un  bon 


CONDITIONS  DU   VOYAGE.  421 

carrosse  do  voyage,  ni  partir  avec  les  secours  nécessaires  à  un 
malaile,  ni  pourvoira  mon  ménage  pendant  mon  absence,  etc., 
à  moins  de  quatre  mille  écus  d'Allemagne.  Si  Mettra,  un  des 
marchands  correspondants  de  Berlin,  veut  me  les  avancer,  je 
lui  ferai  une  obligation,  et  le  rembourserai  sur  la  partie  de  mon 
bien  la  plus  claire,  qu'on  liquide  actuellement.  Cela  est  peut- 
être  ridicule  à  proposer;  mais  je  peux  assurer  Votre  Majesté 
que  cet  arrangement  ne  me  gênera  point.  Vous  n'auriez,  sire, 
qu'a  faire  dire  un  mot  à  Berlin  au  correspondant  de  Mettra, 
ou  de  quelque  autre  banquier  résidant  à  Paris  :  cela  serait  fait 
à  la  réception  de  la  lettre,  et  quatre  jours  après  je  parti- 
rais. Mon  corps  aurait  beau  souffrir,  moji  âme  le  ferait  bien 
aller  ' ... 

Ainsi  le  poëte  ne  demande  au  roi  que  de  l'aider  à 
faire  un  emprunt  que  l'état  présent  de  ses  finances 
rend  indispensable;  il  n'entend  solliciter  que  la  cau- 
tion royale,  pure  affaire  de  forme,  car  il  est  solvable, 
il  est  riche,  quoique  gêné  présentement  :  il  n'y  a  pas  à 
craindre  qu'il  ne  fasse  point  honneur  à  sa  signature. 
Quant  au  reste,  que  Sa  Majesté  se  rassure,  il  ne  veut 
pas  lui  être  à  charge,  il  sera  plus  que  payé  de  ses  dé- 
penses en  vivant  près  d'un  philosophe  couronné  qu'il 
aime  et  admire  également.  Mais  ne  voit-on  pas  d'ici 
Frédéric,  lisant  l'étrange  poulet,  avec  le  sourire  amer 
de  l'avare  auquel  on  fait  une  saignée,  et  qui,  h  rage 
dans  le  cœur,  est  obligé  de  faire  bon  visage  à  qui  le 
dépouille?  Voltaire  était  incontestablement  le  maître 
de  la  situation,  car  il  était  moins  pressé  de  s'expatrier 
que  l'on  n'était  pressé  de  le  posséder.  Quant  aux  condi- 
tions, il  ne  les  avait  mises  en  avant,  c'est  fort  à  croire, 
que  parce  qu'il  les  savait  inacceptables.   «  Cela  est 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Deuchol),  t.  LV,  \>.  4 1 G ,  417. 
Lettre  de  Voltaire  à  Frédéric. 

III.  24 


422  ACCEPTÉES  PAR  FRÉDÉRIC. 

peut-être  ridicule  à  proposer,  »  disait-il  avec  toute 
l'ingénuité  qu'où  lui  connaît.  Frédéric  dut  se  résigner, 
et  il  le  fit  en  roi,  de  la  meilleure  grâce,  mais  non  sans 
laisser  voir  qu'il  n'était  pas  dupe,  et  sans  persifler 
celui  qu'il  appelle  le  Virgile  de  la  France.  Mais,  bien 
que  Voltaire  lui  dise  qu'il  attend  ses  ordres,  ce  ne 
sera  qu'au  bout  de  six  jours  qu'il  lui  répondra,  soit 
que  la  multiplicité  des  affaires  ne  lui  en  eût  pas  donné 
le  loisir  jusque-là,  soit  qu'il  eût  eu  besoin  de  tout  ce 
temps  pour  digérer  une  plaisanterie  d'un  genre  équi- 
voque et  maîtriser  sa  mauvaise  humeur.  Sa  réponse, 
moitié  vers,  moitié  prose,  est  spirituelle.  Il  se  com- 
pare à  Jupiter  et  traite  Voltaire  de  Danaé,  dans  de  pe- 
tites strophes  assez  joliment  tournées.  Puis,  il  arrive 
au  sérieux,  à  la  prose.  «  Vous  êtes  comme  Horace,  lui 
dit-il,  vous  aimez  à  réunir  l'utile  à  l'agréable;  pour 
moi,  je  crois  qu'on  ne  saurait  assez  payer  le  plaisir;  et 
je  compte  avoir  fait  un  très-bon  marché  avec  le  sieur 
Mettra.  Je  paierai  le  marc  d'esprit  à  proportion  que  le 
change  hausse.  Il  en  faut  dans  la  société,  je  l'aime;  et 
l'on  n'en  saurait  trouver  davantage  que  dans  la  bou- 
tique de  Mettra1.  »  On  sent  qu'il  en  a  coûté  un  peu  à 
faire  le  roi  ;  mais  enfin  on  s'est  exécuté,  et  c'est  bien 
là  l'important  pour  l'un  et  pour  l'autre.  Voltaire,  qui 
s'attendait  à  ce  dénoûment,  répond,  cela  va  sans  dire, 
aux  petits  vers  de  Frédéric  par  de  petits  vers  qui  les 
valent  bien,  et  où  il  accepte  sans  façon  ce  titre  de  Danaé 
qu'on  lui  donne,   une  Danaé  quelque  peu  mûre  et 


1.   Voltaire,   Œuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LV,  p.  124.  Lettre 
de  Frédéric  à  Voltaire;  à  Postdam,  ce  2  4  mai  1750. 


UNE   DANAÉ   ÉDENTÉE.  423 

édentée,  que  l'on  prise  assurément  pour  autre  chose 
que  pour  son  minois  ridé  et  parcheminé. 

Votre  très-vieille  Danaé 
Va  quitter  son  petit  ménage 
Pour  le  beau  séjour  étoile 
Dont  elle  est  indigne  à  son  âge. 
L'or  par  Jupiter  envoyé 
IS'est  pas  l'objet  de  son  envie; 
Elle  aime  d'un  cœur  dévoué 
Son  Jupiter,  et  non  sa  pluie. 
Mais  c'est  en  vain  que  l'on  médit 
De  ces  gouttes  très-salutaires; 
Au  siècle  de  fer  où  l'on  vit, 
Les  gouttes  d'or  sont  nécessaires1. 

Cet  échange  de  notes  avait  lieu  du  8  au  24  mai,  el 
précéda  de  près  d'un  mois  la  communication  des  vers 
de  Frédéric  à  d'Arnaud;  ce  ne  fut  donc  pas  cette  épître 
hyperbolique  qui  décida  un  voyage  déjà  arrêté,  puis- 
que Voltaire  annonçait  son  départ,  dès  le  9  juin,  pour 
les  premiers  jours  de  juillet,  dans  la  réponse  même 
dont  nous  avons  extrait  les  vers  qui  précèdent.  Il  se 
peut,  toutefois,  et  l'exagération  rend  la  supposition  plus 
qu'admissible,  que  Sa  Majesté  prussienne  ait  eu  la  ma- 
chiavélique intention  d'éperonner  notre  poète,  si  alerte 
d'ailleurs  à  se  cabrer,  ne  fît-on  qu'érailler  à  peine  sa 
vanité.  Voltaire,  tout  le  premier,  semble  l'avoir  en- 
tendu ainsi;  et,  dans  la  lettre,  datée  de  Compiègne, 
qu'il  adresse  au  Salomon  du  Nord,  il  relève  l'intention 
par  une  boutade  qui  dut  faire  sourire  la  maligne 
Majesté. 

1.  Voltaire,  Œuvres  complètes  'Beuchot),  l.  LV,  p.  425.  Lettre 
de  Voltaire  à  Frédéric  ;  à  Paris,  9  juin  1 7 f»0. 


424  CAUSES  DÉTERMINANTES. 

Quel  diable  de  Marc-Antonin! 
Et  quelle  malice  est  la  vôtre! 
Égratignez-vous  d'une  main, 
Lorsque  vous  protégez  de  l'autre1? 

Quant  à  madame  Denis,  rien  n'indique  que  "Voltaire 
ait  fait  de  son  voyage  une  condition  sine  quel  non.  L'on 
verra  même  que  la  question  ne  sera  agitée  auprès  de 
la  nièce  que  lorsque  le  poëte  sera  à  Postdam,  et  aura 
pris  ses  derniers  engagements  avec  son  royal  hôte.  Il 
n'eut  longtemps  d'autre  idée  que  de  faire  un  séjour 
plus  ou  moins  long  à  Berlin,  sans  songer  aucune- 
ment à  un  établissement  définitif  en  Prusse.  Il  aimait 
trop  Paris,  pour  se  résoudre  à  un  tel  parti  sans  y  être 
forcé  par  la  persécution,  outoutau  moins  des  dégoûts, 
des  mécomptes  dont  son  imagination  devait  d'ailleurs 
lui  exagérer  si  étrangement  l'importance.  Au  fond,  ce 
fut  le  dépit,  l'humeur  qui  le  déterminèrent;  un  mot, 
un  sourire  du  roi  de  France  l'eussent  retenu,  et  le 
marquis  de  Brandebourg  en  eût  été  pour  ses  agaceries 
et  ses  frais  d'éloquence.  Mais  loin  d'inspirer  un  regret, 
son  départ  faisait  trop  bien  le  compte  de  tout  le  monde 
pour  que  l'on  fût  tenté  de  s'y  opposer.  Avouons  que  l'au- 
teur de  la  Reine  de  Navarre  et  du  Temple  de  la  Gloire, 
sans  le  soupçonner,  en  obéissant  uniquement  à  sa  nature 
envahissante,  avait  faittoutee  qu'il  fallait  pour  s'aliéner 
ceux  dont  l'influence  avait  le  plus  de  poids  auprès  de 
Louis  XV  et  de  la  favorite.  Faute  d'un  ministère  plus 
sérieux,  Voltaire  eût  voulu  ordonner,  diriger,  régenter 
les  Cabinets.  Cela,  après  tout,  semblait  lui  convenir  tout 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  433.  Lettre  de 
Voltaire  à  Frédéric;  à  Compiègne,  le  26  juin  1750. 


ESPRIT   ENVAHISSANT  DE  VOLTAIRE.  425 

autant  qu'à  M.  de  La  Yalliere  ou  au  duc  d'Aven.  Mais 
l'honneur  de  divertir  cette  Majesté  ennuyée  et  de  pré- 
sider à  ses  plaisirs  n'était  pas  de  ceux  qu'on  se  laisse 
ravir  de  gaieté  de  cœur;  et  cette  prétention  seule  posait 
Voltaire  en  personnage  dangereux,  qu'il  fallait  évincer. 
«  Voltaire,  en  faveur  auprès  d'elle  (madame  de  Pom- 
padour),  nous  dit  Marmontel,  s'avisa  de  vouloir  diriger 
ce  spectacle.  L'alarme  en  fut  au  camp  des  gentils- 
hommes de  la  chambre  et  des  intendants  des  menus- 
plaisirs.  C'était  empiéter  sur  leurs  droits ,  et  ce  fut 
entre  eux  une  ligue  pour  éloigner  de  là  un  homme  qui 
les  aurait  tous  dominés,  s'il  avait  plu  au  roi  autant 
qu'à  sa  maîtresse1.  »  A  la  cour,  l'on  ne  machine  et 
conspire  que  le  sourire  aux  lèvres;  le  dernier  mot  de 
Louis  XV  au  ministre  qu'il  va  chasser  est  une  caresse. 
Longtemps,  Voltaire  ne  crut  avoir  à  combattre  et  à 
vaincre  que  l'antipathie  royale;  il  avait  l'appui  de  la 
marquise,  il  ne  pouvait  manquer  de  triompher,  tôt  ou 
tard,  d'un  éloignement  que  sa  terrible  réputation  d'im- 
piété n'expliquait  pas  seule.  S'il  n'avait  pas  obtenu 
ses  entrées  chez  le  roi,  il  avait  un  libre  accès  auprès 
de  madame  de  Pompadour,  qui  montra  plus  de  cou- 
rage et  d'obstination  à  le  défendre  qu'il  ne  se  l'imagina. 
Mais,  dans  son  esprit  aussi,  on  s'efforçait  de  lui  nuire, 
on  en  recherchait  et  épiait  les  moyens,  et,  si  tous  les 
coups  ne  portaient  point,  tous  aussi  ne  frappaient  pas 
dans  le  vide.  Avec  cette  verve,  cet  entrain  étourdis- 
sant, dans  ce  cliquetis  de  paroles,  au  milieu  de  ces 


1.  Marmontel.  OEuvrrs  complètes  (Belin),  t.  I.  p.  131.  Mémoires, 
liv.  IV. 

24. 


426  GRASSOUILLETTE. 

gerbes  éblouissantes,  il  était  bien  difficile  de  se  sur- 
veiller assez  pour  ne  point  laisser  échapper  quelque 
saillie  imprudente.  Le  poëte  connaissait  de  \ieille  date 
madame  de  Pompadour;  il  en  usait  avec  elle  le  plus 
souvent  en  courtisan  respectueux;  mais  il  lui  arrivait 
aussi  de  se  rappeler  leur  ancienne  familiarité  et  de  se 
croire  autorisé  à  la  traiter  un  peu  sans  façon.  Le  sou- 
rire épanoui  de  celle-ci  l'encourageait  d'ailleurs  à  se 
tout  permettre.  Un  jour  qu'elle  était  à  table  et  se  trou- 
vait aux  prises  avec  une  caille  des  plus  replettes,  elle 
s'avisa  de  la  déclarer  «  graissouillette.  »  Le  mot,  à 
l'heure  qu'il  est,  serait  plus  qu'innocent,  il  est  entré 
dans  le  vocabulaire  de  tout  le  monde,  et  une  duchesse 
ne  dédaignerait  pas  plus  de  s'en  servir  qu'une  com- 
mère de  la  rue  Mouffetard.  Mais  alors,  ce  mot,  à  Ver- 
sailles, n'avait  pas  plus  ses  petites  que  ses  grandes 
entrées  ;  il  était  tout  bonnement  une  énormité  dans  la 
bouche  d'une  reine  de  la  main  gauche.  Voltaire  crut 
faire  œuvre  pie  en  avertissant  celle  qui  l'avait  si  étran- 
gement hasardé.  Il  s'approcha  d'elle  et  lui  dit,  entre 
haut  et  bas,  mais  sans  tenir  beaucoup  à  n'être  entendu 
que  d'elle  : 

Grassouillette,  entre  nous,  me  semble  un  peu  caillette, 
Je  vous  le  dis  tout  bas,  belle  Pompadourette. 

On  fit  un  crime  au  poëte  de  la  licence,  et  l'on  per- 
suada à  madame  de  Pompadour  que  son  favori  lui 
avait  manqué  de  respect.  Si  elle  n'en  fut  convaincue 
qu'à  demi,  au  moins  en  voulut-elle  à  Voltaire  d'avoir 
donné  prise  auprès  d'elle  à  ses  ennemis,  et  lui  témoi- 
gna-t-elle  quelque  froideur.  Elle  voyait  une  fraction  de 


LE   POÈTE   A   COMPIÈGNE.  427 

la  cour  ameutée  contre  lui,  Mesdames  et  le  roi  en  tête; 
devait-elle  soutenir  plus  longtemps  une  lutte  impossible 
et  compromettre  sans  profit  un  crédit  qui,  lui-même, 
était  incessamment  menacé  ?  L'auteur  de  Zaïre  s'aper- 
çut d'un  notable  refroidissement,  qu'il  put  croire 
d'abord  momentané  mais  dont  la  durée  lui  parut  signi- 
ficative. Il  comprit  que  la  cour  et  Versailles  seraient 
toujours  pour  lui  un  sol  mouvant,  et  sa  résolution  fut 
prise.  11  ne  pouvait  s'absenter  sans  l'agrément  du  roi  : 
la  cour  était  alors  à  Compiègne;  il  en  prend  le  chemin, 
peut-être  encore  avec  quelque  espoir  d'être  retenu. 
«  Je  ne  suis  à  Compiègne,  écrit-il  à  Frédéric ,  que 
pour  demander  au  plus  grand  roi  du  Midi  la  permis- 
sion d'aller  me  mettre  aux  pieds  du  plus  grand  roi  du 
Nord  ' .  » 

Le  plus  grand  roi  du  Midi  répondit  sèchement,  s'il  en 
faut  croire  la  chronique  du  temps  :  «  qu'il  pouvait  partir 
quand  il  voudrait,  »  et  lui  tourna  le  dos  2.  Madame 
de  Pompadour  l'accueillit  avec  le  même  visage  aimable 
mais  où  régnait  la  contrainte,  et  le  chargea  de  ses  com- 
pliments pour  le  roi  de  Prusse,  bien  éloignée  de  soup- 
çonner de  quelle  façon  seraient  reçues  ses  avances. 

J'ai  oublié  de  vous  dire  que,  quand  je  pris  congé  de  madame 
de  Pompadour  à  Compiègne,  elle  me  chargea  de  présenter  ses 
respects  au  roi  de  Prusse.  On  ne  peut  donner  une  commission 
plus  agréable  et  avec  plus  de  grâce;  elle  y  mit  toute  sa  modes- 
tie, et  des  si  j'osais,  et  dès  pardons  au  roi  de  Prusse,  de  pren- 
dre cette  liberté.  11  faut  apparemment  que  je  me  sois  mal  ac- 

1.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beucliot),  t.  LV,  p.  434.  Lettre 
de  Voltaire  à  Frédéric;  à  Compiègne,  le  20  juin  1750. 

2.  Longchainp  et  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paris,  1820), 
t.  II,  p.  295. 


•528  MADAME  DE  POMPADOUR  ET   FRÉDÉRIC. 

quitté  de  ma  commission.  Je  croyais,  en  homme  tout  plein  de 
la  cour  de  France,  que  le  compliment  serait  bien  reçu;  il  me 
répondit  sèchement  :  je  ne  la  connais  pas.  Ce  n'est  pas  ici  le 
pays  du  Lignon.  Je  n'en  mande  pas  moins  à  madame  dePompa- 
dour  que  Mars  a  reçu,  comme  il  le  devait,  les  compliments  de 
Vénus  ». 

Effectivement,  il  écrivit  à  la  marquise  que  ses  civi- 
lités avaient  été  des  mieux  accueillies,  et  qu'il  était 
expressément  chargé  de  l'en  remercier. 

J'ai  l'honneur,  de  la  part  d'Achille, 
De  rendre  grâces  à  Vénus8. 

t.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  448.  Lettre  de 
Voltaire  à  madame  Denis;  Postdam,  le  11  août  17 i F>0. 

2.  Ibid.,  t.  LV,  p.  4  4G.  Lettre  de  Voltaire  à  la  marquise  de 
Pompadour  ;  à   Postdam,   le  10  août  1750. 


XI 


VOLTAIRE  A   POSTDAM.  -  CARROUSEL.  —  D'ARNAUD 
CHASSÉ. 


Voltaire  partait  de  Compiègne  le  18  juin,  et  non 
le  25  juillet,  comme  on  le  lui  fait  dire  dans  le  Voyage 
de  Berlin  '.  Il  prit  sa  route  par  la  Flandre,  et  visita,  en 
passant,  les  champs  de  bataille  de  Fontenoi,  Raucoux 
et  Lawfeld.  Il  se  trouvait,  le  2,  à  Clèves,  qu'il  ne  de- 
vait que  traverser  et  où  il  resta  quelques  jours,  faute 
de  relais  2.  Il  avait  pourtant  écrit  à  M.  de  Raesfeld 
pour  le  prier  de  songer  au  vorspann  (relais)  ;  mais 
l'ordre  du  roi  était  resté  à  Vesel,  entre  les  mains  d'un 
homme  qui  l'avait  reçu  «  comme  les  Espagnols  re- 
çoivent les  bulles  des  papes,  avec  le  plus  profond  res- 
pect, et  sans  en  faire  aucun  usage.  »  L'ordre  finit  par 
arriver;   l'auteur  de  la  Henr ia.de  reprend  sa  route, 

1.  Évidemment,  c'est  là  une  erreur  de  copiste.  Voltaire  date  une 
lettre  à  d'Argenlal,  de  Postdam,  le  24  juillet,  il  ne  pouvait  donc  pas 
être  à  Compiègne  le  25.  Mais  que  de  fautes  de  ce  genre  se  sont  glis- 
sées dans  la  correspondance,  et  qui,  toutes,  ne  sont  pas  si  aisées  à 
relever  ! 

2.  Voltaire  dit  quinze  jours,  dans  sa  lettre  à  d'Argental,  du  24 
juillet,  ce  qui  nous  paraît  difficile  à  admettre. 


430  ARRIVÉE   EN    PRUSSE. 

passe  par  Yesel,  franchit  «  les  vastes,  et  stériles,  et  dé- 
testables campagnes  de  la  Vestphalie,  »  dont  l'aspect 
désolé  ne  devait  rendre  que  plus  riantes  les  campa- 
gnes fertiles  de  Magdebourg,  et  entrait,  le  10  juillet, 
dans  Postdam1,  ce  Postdam  si  sauvage  jadis,  aujour- 
d'hui un  lieu  de  délices  et  d'enchantements.  «  Cent  cin- 
quante mille  soldats  victorieux,  point  de  procureurs, 
opéra,  comédie,  philosophie,  poésie,  un  héros  philo- 
sophe et  poëte ,  grandeur  et  grâces ,  grenadiers  et 
Muses,  trompettes  et  violons,  repas  de  Platon,  société, 
et  liberté!  Qui  le  croirait?  tout  cela  est  très-vrai 2...  » 
Pas  autant,  assurément,  que  le  disait  le  poëte  disposé 
à  tout  saluer,  à  tout  admirer;  et,  si  les  soldats  vic- 
torieux, les  grenadiers,  les  trompettes,  cet  attirail 
glorieux  d'un  roi  conquérant  étaient  choses  très- 
réelles,  Postdam  ressemblait  infiniment  plus,  on  s'en 
doute,  à  une  caserne  qu'à  la  république  de  Platon,  et 
n'était  rien  moins  que  le  séjour  de  la  liberté,  qu'un 
asile  enchanté.  Postdam,  en  temps  habituel,  était  une 
ville  de  garnison,  dans  l'acception  la  plus  sévère  et  la 
plus  rigoureuse  du  mot,  et  d'une  discipline  d'autant 
plus  stricte  qu'elle  se  sentait  sous  le  regard  investiga- 
teur d'un  prince  qui  ne  plaisantait  pas  sur  ce  point. 
«  Jamais,  lisons-nous  dans  une  chronique  à  laquelle 
nous  avons  précédemment  emprunté  quelques  traits, 
jamais  l'officier  ni  le  soldat  en  garnison  à  Postdam  ne 


f.  OEuvres  de  Frédéric  le  Grand  (Berlin,  Preuss.),  t.  X,  p.  x. 
Avertissement  de  l'éditeur.  C'est  donc  à  tort  que  M.  Clogenson  ajourne 
l'arrivée  du  poëte  à  Berlin,  au  23  juillet. 

2.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchol),  l.  LV,  p.  438.  Lettit- 
de  Voltaire  à  d'Argental;  à  Postdam,  ce  24  juillet  17  50. 


POSTDAM.  t3t 

sort  de  la  porte,  pas  môme  pour  se  promener,  sans  un 
billet  signé  du  roi,  ce  qu'il  accorde  rarement.  En 
général,  tout  ce  qui  est  à  Postdam  ne  peut  sortir  sans 
permission,  même  les  princes,  ses  frères;  qui  que  ce 
soit  aussi  ne  peut  y  aller,  sans  avoir  préalablement  la 
permission.  MM.  Borghèse  n'ont  pu  l'obtenir.  Les  hon- 
nêtes gens,  qui  connoissent  ce  lieu,  y  font  le  moins  de 
séjour  qu'ils  peuvent,  parce  qu'il  est  peu  de  moments 
où  la  pudeur  ne  pâtisse.  Il  y  a  cinq  bataillons  en  gar- 
nison qui  ne  sortent  jamais.  On  n'y  voit  que  soldats, 
dont  on  exalte  les  horreurs.  Il  n'y  a  que  quelques 
femmes  d'officiers  et  de  soldats,  qui  à  peine  osent 
sortir  de  leurs  chambres.  L'insulte  et  le  viol  sont  rare- 
ment réprimés,  et  qui  n'a  pas  le  goût  du  maître  est 
peu  fêté  '.»  Cela  a  été  écrit,  suppose-t-on,  par  un 
père  de  l'Oratoire  se  trouvant  en  Prusse,  vers  4752. 
La  malveillance  la  moins  équivoque  préside  au  récit 
du  bon  père,  et  il  serait  peu  équitable  de  l'en  croire  sur 
parole.  Mais,  toute  réserve  faite,  il  résulte  des  lignes 
qui  précèdent  que  Postdam  n'était  pas  un  Eldorado,  et 
encore  moins  le  paradis  de  Mahomet.  «  Ce  n'est  point 
une  cour,  dira  Voltaire  lui-même,  quatre  mois  plus 
tard,  c'est  une  retraite  dont  les  dames  sont  bannies 2.  » 
Thiébaud ,  dont  la  sympathie  pour  Frédéric  n'est  pas 
à  révoquer  en  doute,  nous  dit  que  le  second  fils  du 
chancelier  Coecéi  était  revenu,  après  son  ambassade 


1.  Nouvelle  Revue  encyclopédique  (Paris,  Didot,  1848),  t.  V 
p.  426.  Idée  de  la  personne,  de  la  manière  de  vivre,  et  de  la  cour  du 
roi  de  Prusse,  Frédéric  II. 

2.  Voltaire,  Œuvres  complûtes  (tieuchot),   t.   LV,  p.    515.  Lettre 
de  Voltaire  à  madame  Denis;  Postdam,  le  17  novembre  1750. 


432  ENTHOUSIASME  DES  PREMIERS  JOURS. 

de  Suède,  mourir  de  mélancolie  et  d'ennui  à  Postdam  ; 
«  destinée  ordinaire  de  ceux  qui  étaient  condamnés  à 
vivre  en  cette  résidence,  qui  n'a  et  ne  peut  avoir  d'a- 
grément que  pour  le  roi  '.  » 

La  bienveillance  de  l'accueil  ne  devait  pas  permet- 
tre à  Voltaire,  dès  l'arrivée,  d'envisager  ce  qui  l'entou- 
rait sous  cet  aspect  rigide.  Il  est  tout  au  prince,  au 
point  de  négliger  ses  travaux  et  cette  Rome  sauvée 
pour  laquelle  ses  anges  lui  avaient  imposé  certains 
changements.  «  Mon  Frédéric  le  Grand,  s'écrie-t-il 
dans  l'enthousiasme  de  son  nouvel  état,  fait  un  peu 
de  tort  à  Auré'ie.  Il  prend  mon  temps  et  mon  âme. 
La  caverne  d'Euripide  vaut  mieux,  pour  faire  une  tra- 
gédie, que  les  agréments  d'une  cour.  Les  devoirs  et 
les  plaisirs  sont  les  ennemis  mortels  d'un  si  grand 
ouvrage.  »  Mêmes  excuses,  mêmes  motifs  de  laisser  dor- 
mir sa  tragédie,  allégués  dans  une  lettre  au  marquis  de 
Thibouville,  quelques  jours  après.  Postdam,  d'ailleurs, 
était  transformé.  11  s'y  préparait,  ainsi  qu'à  Charlotten- 
bourg  et  à  Berlin,  des  fêtes  d'un  autre  âge,  des  magni- 
ficences et  des  féeries  dignes  du  Versailles  de  1685\ 


1 .  Dieudonné  Tliiébaud,  Souvenirs  de  vingt  ans  Je  séjour  à  Berlin 
(Didot,  1SC0),  t.  II,  p.  183.  Tliiébaud  revient,  à  plusieurs  ren- 
contres, sur  le  chapitre  de  Postdam,  et  toujours  de  la  même  façon. 
«  Ce  séjour  si  agréable  pour  le  maître  était  une  sorte  de  prison  pour 
tous  les  autres.  »  Iùid.,  t.  I,  p.  220.  «  Que  faites-vous  à  Postdam  ? 
demandait-il  un  jour  au  jeune  prince  Guillaume  de  Brunswick.  — 
Nous  passons  notre  vie  à  conjuguer  tous  le  même  verbe  :  oui,  mon- 
sieur, nous  faisons  tous  une  conjugaison,  et  toujours  la  même  :  Je 
m'ennuie,  lu  t'ennuies,  il  s'ennuie,  nous  nous  ennuyons,  vous  vous  en- 
nuyez, ils  s'ennuient  ;  je  m'ennuyai,  je  m'ennuierai,  etc.  ;  enfin  !a  con- 
jugaison tout  entière,  et  voilà  noire  occupation.  »  Ibid.,  t.  I,  p.  3 17, 
318. 


CARROUSEL.  433 

Ces  divertissements  ruineux,  si  peu  en  rapports  avec 
l'esprit  d'économie  et  même  de  lésine  du  roi  de 
Prusse,  ont  eu  leurs  historiens.  Formey,  le  chevalier 
de  Chazot,  le  baron  de  Bielfeld,  sont  entrés  dans  des 
détails  qui  ne  sauraient  trouver  leur  place  ici;  Yol- 
taire,  non  moins  hyperbolique  qu'eux,  en  parle  par 
avance,  avec  un  accent  presque  lyrique  : 

Un  carrousel  composé  de  quatre  quadrilles  nombreuses,  car- 
thaginoises, persanes,  grecques  et  romaines,  conduites  par 
quatre  princes  qui  y  mettent  l'émulation  de  la  magnificence, 
le  tout  à  la  clarté  de  vingt  mille  (Formey  et  Chazot  disent 
trente  mille)  lampions  qui  changeront  la  nuit  en  jour;  les 
prix  distribués  par  une  belle  princesse,  une  foule  d'étrangers 
qui  accourent  à  ce  spectacle,  tout  cela  n'est-il  pas  le  temps 
brillant  de  Louis  XIV  •  qui  renaît  sur  les  bords  de  la  Sprée  2  ? 

Ce  carrousel  était  donné  à  l'occasion  de  l'arrivée 
du  margrave  et  de.  la  margrave  de  Bayreuth.  Voltaire 
se  trouvait  en  pays  de  connaissance  avec  tout  ce 
moude.  L'on  n'a  pas  oublié  son  passage  de  quatorze 
jours  à  Bayreuth,  en  1743,  et  il  n'avait  pas  dépendu 
de  la  charmante  princesse  que  leur  correspondance 
n'eût  été  des  plus  actives.  Il  avait  fait,  à  ce  voyage,  sa 
cour  à  toute  la  famille  royale,  qui  l'avait  reçu  à  bras 
ouverts,  et  qu'il  éblouit  de  sa  verve  et  de  son  esprit. 
Si  Chazot  prit  part  à  la  fête  et  y  dépensa,  malgré  cer- 
tains procédés  économiques  dont  il  nous  a  révélé  le 

1.  Voir  les  descriptions  du  fameux  carrousel  de  1685,  notamment 
dans  les  Mémoires  du  marquis  de  Sourches  (Adhelm  Bernier,  183C), 
t.  I,  p.  129  à  177,  qui  coula  personnellement  au  roi  plus  de  cent 
mille  lhres,  somme  énorme  pour  l'époque. 

2.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beuchoti,  t.  LV,  p.  443,  iii. 
Lettre  de  Voltaire  à  d'Argental;  à  Posldam,  le  7  août  17  50. 

in.  25 


434  IMPRÉVOYANCE  DE  L'AVENIR. 

secret,  onze  mille  et  trois  cents  écus  \  Voltaire  dut 
laisser  faire  les  plus  alertes  et  se  borner  au  rôle  effacé 
de  spectateur,  n'ignorant  pas  que  son  tour  ne  pouvait 
manquer  d'arriver.  Il  était  taillé  pour  d'autres  joutes, 
celles  de  la  conversation,  et,  dans  celles-là,  téméraire 
eût  été  celui  qui  lui  en  eût  disputé  le  prix,  si  l'on  en 
excepté  le  philosophe  de  Sans-Souci,  qui  savait  ma- 
nier dextrement  cette  arme  de  la  parole,  et  que  l'on 
n'eût  d'ailleurs  osé  pousser  au  delà  d'un  certain 
point.  Une  lettre  autographe  de  Maupertuis  nous  ap- 
prend que,  jusque  dans  ce  tumulte  et  tout  ce  brou- 
haha, l'auteur  de  Mérope  (quoiqu'il  dise  qu'il  n'y  a 
que  les  gens  bien  sains  qui  jouissent  de  tout  cela  2) 
se  faisait  écouter  et  charmait  cet  auditoire  de  princes 
suspendu  à  ses  lèvres.  «  Nous  avons  Voltaire  ici,  qui 
fait  les  délices  du  roi,  comme  les  nôtres  :  c'est  un  des 
ornemens  des  fêtes  qui  viennent  de  commencer  3.  » 

Ces  lignes  font  sourire,  de  la  part  de  Maupertuis. 
Cette  imprévoyance  de  l'avenir ,  ce  contentement 
naïf  d'un  bel-esprit  qui,  pourtant,  ne  consentait  pas 
plus  que  Voltaire  à  être  relégué  au  second  plan,  ont 
de  quoi  surprendre.  D'ordinaire,  l'amour-propre,  un 
amour-propre  aussi  ombrageux  que  celui  du  célèbre 
géomètre,  a  plus  de  flair  et  de  coup  d'œil  ;  et  il  est 
curieux  que  les  indifférents  y  aient  vu  plus  loin  et 

1.  Chazot,  alors  major  du  régiment  de  Bayreuth,  élait  l'un  des  six 
aventuriers  de  la  quadrille  des  Romains,  à  la  tête  desquels  marchait 
le  prince  royal  de  Prusse  vêtu  en  consul  romain. 

2.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  442.  Lettre 
de  Voltaire  à  madame  de  Fontaine;  Postdam,  le  7  août  1750. 

3.  Charavay,  Catalogue  d'autographes  (Lajarietie).  1SG0,  p.  238, 
N°  2056.  Lettre  de  Maupertuis  à ;  Berlin,  18  août  1750. 


MUTUEL  OPTIMISME.  139 

plus  clair.  «  Maupertuis  me  marque,  écrivait  Buffon 
à  l'abbé  Le  Blanc,  que  Voltaire  doit  rester  en  Prusse, 
et  que  c'est  une  grande  acquisition  pour  un  roi  qui  a 
autant  de  talent  et  de  goût;  entre  nous,  je  crois  que 
la  présence  de  Voltaire  plaira  moins  à  Maupertuis  qu'à 
tout  autre;  ces  deux  hommes  ne  sont  pas  faits  pour 
demeurer  ensemble  dans  la  même  chambre  ié.t  »  11 
faut  remarquer  que  Voltaire  n'était  pas  moins  opti- 
miste et  moins  imprévoyant  que  son  futur  antago- 
niste :  «  Trouver,  s'écrie-t-il,  tous  les  charmes  de  la 
société  dans  un  roi  qui  a  gagné  cinq  batailles;  être 
au  milieu  des  tambours,  et  entendre  la  lyre  d'Apollon; 
jouir  d'une  conversation  délicieuse,  à  quatre  cents 
lieues  de  Paris;  passer  ses  jours,  moitié  dans  les  fêtes, 
moitié  dans  les  agréments  d'une  vie  douce  et  occupée, 
tantôt  avec  Frédéric  le  Grand ,  tantôt  avec  Mauper- 
tuis; tout  cela  distrait  un  peu  d'une  tragédie2.  »  Pour 
l'instant,  tout  apparaît  couleur  de  rose  ;  le  poëte,  dans 
l'enthousiasme,  ne  tarit  point  sur  ces  splendeurs  qu'il 
ne  s'attendait  pas  à  rencontrer  si  loin  de  Versailles,  en 
un  pays  plus  militaire  que  magnifique  et  où  le  souve- 
rain n'avait  pas  l'habitude  de  jeter  son  or  par  la 
fenêtre. 

Il  n'y  a  pas  moyen,  raande-t-il  à  d'Argental,  de  tenir  au 
carrousel  que  je  viens  de  voir;  c'était  à  la  fois  le  carrousel  de 
Louis  XIV,  et  les  fêtes  des  lanternes  de  Chine.  Quarante-six 
mille  petites  lanternes  de  verre  éclairaient  la  place  et  formaient, 


1.  Buffon,  Correspondance  inédite  (Hachette,    1860),  t.   [,  p,  48. 
Lettre  de  Buffon  à  l'abbé  Le  Blanc;  Montbard,  le  28  octobre  1750. 

2.  Voltaire,   Œuvres  complètes  (Beuchot),  t.   LV,  p.  440.  Letlre 
de  Voltaire  au  marquis  de  Thibouville  ;  à Postdam,  le  1er  août  1750. 


430  FÊTES  SPLENDIDES. 

dans  les  carrières  où  l'on  courait,  une  illumination  bien  des- 
sinée. Trois  mille  soldats  sous  les  armes  bordaient  toutes  les 
avenues;  quatre  échafauds  immenses  fermaient  de  tous  côtés 
la  place.  Pas  la  moindre  confusion,  nul  bruit,  tout  le  monde 
assis  à  l'aise,  et  attentif  en  silence,  comme  à  Paris  à  une  scène 

touchante  de  ces  tragédies  que  je  ne  verrai  plus,  grâce  à 

Quatre  quadrilles,  ou  plutôt  quatre  petites  armées  de  Romains, 
de  Carthaginois,  de  Persans  et  de  Grecs,  entrant  dans  la  lice 

i_  7  7  , 

et  en  faisant  le  tour  au  bruit  de  la  musique  guerrière;  la  prin- 
cesse Amélie  '  entourée  des  juges  du  camp,  et  donnant  le  prix. 
C'était  Vénus  qui  donnait  la  pomme.  Le  prince  royal  a  eu  le 
premier  pris.  Il  avait  l'air  d'un  héros  des  Amadis.  On  ne  peut 
pas  se  faire  une  juste  idée  de  la  beauté,  de  la  singularité  de  ce 
spectacle,  le  tout  terminé  par  un  souper  à  dix  tables,  et  par  un 
bal.  C'est  le  pays  des  fées.  Voilà  ce  que  fait  un  seul  homme2. 

Quelque  chose  nous  étonne  dans  la  distribution  des 
divertissements  et  le  choix  des  œuvres  représentées 
devant  l'auguste  assemblée;  aucune  des  pièces  de  Vol- 
taire ne  figure  sur  la  liste  des  ouvrages  donnés  soit  à 
Charlottenbourg,  soit  à  Berlin.  Ainsi,  le  17,  les  comé- 
diens français  représentèrent  le  Mauvais  Biche,  de  d'Ar- 
naud; le  19  et  le  21,  la  soirée  fut  remplie  par  //  Comte 
imaginario,  intermède  italien,  entremêlé  de  danses. 
Les  22  et  24,  c'était  le  tour  de  l'opéra  de  Phaéton,  de 
Quinault3;  le  2G,  deYIpkigénie,  de  Racine,  mise  en 

1.  La  plus  jeune  des  sœurs  de  Frédéric,  abbesse  de  Guedlinbourg. 

2.  Voltaire,  Œuvres  complûtes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  4 GO.  Lettre 
de  Voltaire  à  d'Argental  ;  à  Berlin,  ce  28  août  1750. 

3.  Traduit  en  italien  par  un  poète  italien  nommé  Villati,  à  quatre 
cents  écus  de  gaL'es.  «  Cet  Orphée  prend  le  malin  un  flacon  d'eau-de- 
vie  au  lieu  d'hippocrène,  et,  dès  qu'il  est  un  peu  ivre,  les  mauvais 
vers  coulent  de  source.  Je  n'ai  jamais  rien  vu  d'aussi  plat  dans  une 
si  belle  salle.  Cela  ressemble  à  un  temple  de  la  Grèce,  et  on  y  joue 
des  ouvrages  tarlares.  »  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beuchot),  I.  LV, 
p.  453.  Lettre  de  Voltaire  à  madame  Denis;  à  Berlin,  le  22  août 
1750. 


SOLENNITÉS  DRAMATIQUES.  437 

musique  par  Graun,  le  maître  de  chapelle  de  Frédéric, 
et  qui  eut  l'honneur  d'être  exécutée  deux  fois  encore 
dans  la  durée  des  fêtes.  Le  27,  les  comédiens  français 
jouèrent  le  Médecin  malgré  lui  et  un  petit  acte  de 
Cahusac,  intitulé  Zénéide*.  Mais  de  Voltaire  et  de  son 
théâtre  nulle  mention.  Il  n'est  question  de  lui,  dans 
la  relation  de  Formey,  qu'à  propos  d'un  impromptu 
galant  adressé  par  le  poëte  à  la  princesse  Amélie,  le 
premier  jour  du  carrousel  (23  août).  Était-il  donc  si 
impossible  de  monter  Mérope,  Mahomet  ou  Sémi- 
ramisf  Le  seul  fait  d'une  pareille  abstention,  qui  eût 
eu  sa  signification,  nous  porte  à  croire  que  si  l'on  ne 
rendit  pas  cette  sorte  d'hommage  à  un  homme  que 
l'on  comblait  d'ailleurs  de  caresses  et  d'attentions  de 
tous  genres,  c'est  qu'il  y  eut  à  cela  des  obstacles  insur- 
montables2. Ce  qui  le  démontre  mieux  que  tout  ce 
qu'on  pourrait  alléguer,  c'est  la  sérénité  de  Voltaire 
qui  bat  des  mains  avec  entraînement  à  tous  ces  prodi- 
ges, et  ne  fait  quelques  réserves  qu'à  propos  des  vers 
de  Villati  et  au  Mauvais  Riche,  de  d'Arnaud.  Au  reste, 

1.  Journal  historique  des  fêtes  que  le  roi  a  données  à  Posldam,  à 
Chariot  tenbourtj  et  ù  Berlin,  à  l'occasion  de  l'arrivée  de  Leurs  Altesses 
royale  et  sérénissime  de  Brangdebourg-Baireulh,  au  mois  d'août  17  50 
(imprimé  chez  Chrétien-Frédéric  Hennin?),  p.  11,  13,  40.  Cette  rela- 
tion est  généralement  attribuée  à  Pollnilz.  11  paraît  qu'elle  doit  être 
restituée  à  Formey.  Preuss,  Friederich  mit  teinta  Berwandten  uud 
Freunden  (Berlin,  1838;,  p.  212.  Outre  les  Mémoires  deChasot  (Paris, 
Léw.  1802),  on  trouve  encore,  comme  on  l'a  dit  plus  haut,  une  des- 
cription de  ces  fêtes  dans  les  Lettres  familières  du  baron  de  Bielfeld 
(La  Haye,  1769),  t.  II,  p.  27U  à  279. 

2.  Voltaire  arrivait  à  Berlin  le  10  juillet,  les  fêtes  commencèrent 
le  8  août;  tout  devait  être  déjà  arrêté,  ordonné,  les  pièces  étudiées 
et  en  pleine  répétition;  il  n'y  avait  plus  rien  à  changer  au  pro- 
gramme. 


438  CHAMBELLAN  DU  ROI  DE  PRUSSE. 

comme  nous  l'apprend  Maupertuis  lui-même,  il  eut 
ses  compensations  d'amour-propre,  et  fut  traité  parle 
roi  et  les  princesses  avec  une  distinction  et  des  égards 
dont  sa  vanité,  pourtant  si  exigeante,  semble  pleine- 
ment satisfaite. 

Voltaire  quittait  la  France,  c'était  bien  le  moins 
qu'il  fût  indemnisé  des  sacrifices  qu'il  faisait  à  son  ami 
couronné.  L'ami  couronné  le  sentait;  il  sentait  aussi 
que,  pour  se  l'assurer  d'une  manière  définitive,  il  fal- 
lait que  le  poëte  n'eût  aucune  raison  désormais  de 
regarder  en  arrière.  Il  le  nomma  son  chambellan,  lui 
donna  un  de  ses  ordres,  avec  vingt  mille  francs  de 
pension,  et  quatre  mille  francs  garantis  à  madame 
Denis  pour  toute  sa  vie,  si  elle  voulait  venir  tenir  la 
maison  de  son  oncle  à  Berlin. 

Tous  avez  bien  vécu  à  Landau  avec  votre  mari,  écrit  cet 
oncle  dans  le  ravissement;  je  vous  jure  que  Berlin  vaut  mieux 
que  Landau,  et  qu'il  y  a  de  meilleurs  opéras.  Voyez,  consultez 
votre  cœur.  Vous  me  direz  qu'il  faut  que  le  roi  de  Prusse  aime 
bien  les  vers.  Il  est  vrai  que  c'est  un  auteur  français  né  à 
Berlin.  Il  a  cru,  toutes  réflexions  faites,  que  je  lui  serais  plus 
utile  que  d'Arnaud.  Je  lui  ai  pardonné,  comme  à  Heurtaud,  les 
petits  vers  galants  que  Sa  Majesté  prussienne  avait  faits  pour 
mon  jeune  élève,  dans  lesquels  il  le  traitait  de  soleil  levant 
fort  lumineux,  et  moi  de  soleil  couchant  assez  pâle.  Il  égra- 
tigne  encore  quelquefois  d'une  main,  quand  il  caresse  de  l'au- 
tre; mais  il  n'y  faut  pas  prendre  garde  de  si  près.  Il  aura  le 
levant  et  le  couchant  auprès  de  lui,  si  vous  y  consentez;  et  il 
sera,  lui,  dans  son  midi,  fesant  de  la  prose  et  des  vers  tant 
qu'il  voudra,  puisqu'il  n'a  point  de  batailles  à  donner.  J'ai 
peu  de  temps  à  vivre.  Peut-être  est-il  plus  doux  de  mourir  à  sa 
mode,  à  Postdam,  que  de  la  façon  d'un  habitué  de  paroisse,  à 
Paris.  Vous  vous  en  retournerez  après  cela  avec  vos  quatre 
mille  livres  de  douaire.  Si  ces  propositions  vous  convenaient, 
vous  feriez  vos  paquets  au  printemps;  et  moi  j'irais,  sur  la  fin 


IMPROBATION   DE  D'ARGENTAL.  439 

de  cet  automne,  faire  mon  pèlerinage  d'Italie,  voir  Saint*Pierre 
de  Rome,  le  pape,  la  Vénus  de  Médieis,  et  la  ville  souterraine. 
J'ai  toujours  sur   le  cœur  de  mourir  sans  voir  l'Italie.  Nous 

nous  rejoindrions  au  mois  de  mai Il  faut  d'abord  que  le  roi 

notre  maître  y  consente.  Cela  lui  sera,  je  pense,  fort  indiffé- 
rent. Il  importe  peu  à  un  roi  de  France  en  quel  lieu  le  plus 
inutile  de  ses  vingt-deux  ou  vingt-trois  millions  de  sujets  passe 
sa  vie  ;  mais  il  serait  affreux  de  vivre  sans  vous'. 

Autant  de  projets  qui  s'en  iront  en  fumée.  On  soup- 
çonnait fort  à  Paris  que  cet  engouement  excessif  prê- 
tait aux  choses  un  aspect  qu'elles  ne  sauraient  garder, 
et  l'on  était  en  défiance.  Le  sage  d'Argental,  fâché  de 
cet  exil  volontaire,  dont  les  inconvénients  possibles, 
présumables,  inévitables,  ne  lui  avaient  pas  échappé, 
n'avait  point  approuvé  le  voyage  ;  il  approuvait  encore 
moins  les  visées  d'installation  définitive,  et  n'était  pas 
trop  d'avis  que  madame  Denis  quittât  les  bords  de  la 
Seine  pour  les  rivages  trop  chantés  de  la  Sprée.  Il  en 
avait  écrit  avec  force,  comme  il  croyait  devoir  le  faire, 
et  en  termes  dont  sans  doute  Voltaire  exagérait  l'éner- 
gie. «  Ne  m'écrivez  jamais,  mon  divin  ange,  une 
lettre  aussi  cruelle  que  celle  du  20  d'août.  Vous  me 
rendriez  malade  de  chagrin.  »  Au  moins  d'Argental 
ne  dissimulait  pas  tout  ce  qu'avait  de  grave,  de  péril- 
leux une  détermination  de  cette  nature.  Le  poëte,  de 
son  côté,  sentait  que  pour  vaincre  les  répugnances  de 
sa  nièce  il  lui  fallait  conquérir  cet  ami  à  sa  cause,  et 
il  ne  ménageait  nuls  moyens  oratoires  pour  y  parvenir. 

...  Vous  m'accusez  de  faiblesse;  comptez  qu'il  a  fallu  une 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Reucliot) ,  t.  LV,  p.  448,  449, 
4  50.  Lettre  de  Voltaire  à  madame  Denis;  à  Charlottenbourg,  le  14 
août  1750. 


440  FROIDEUR  DE  MADAME  DENIS. 

étrange  force  pour  me  résoudre  à  achever  mes  jours  loin  de 
vous,  et  que  j'ai  été  plus  longtemps  que  vous  ne  pensez  à  me 

déterminer Certainement,  je  me  repentirai  toute  ma  vie  de 

m'ètre  arraché  à  vous  et  à  vos  amis.  Il  est  vrai  que  je  n'aurai 
pas  beaucoup  d'autres  regrets  à  dévorer.  L'égarement  et  le 
goût  détestable  où  le  public  semble  plongé  aujourd'hui  ne  doi- 
vent pas  avoir  pour  moi  de  grands  charmes.  Vous  savez  d'ail- 
leurs tout  ce  que  j'ai  essuyé.  Je  trouve  un  port  après  trente 
ans  d'orages.  Je  trouve  la  protection  d'un  roi,  la  conversation 
d'un  philosophe,  les  agréments  d'un  homme  aimable,  tout  cela 
réuni  dans  un  homme  qui  veut,  depuis  seize  ans,  me  consoler 
de  mes  malheurs,  et  me  mettre  à  l'abri  de  mes  ennemis.  Tout 
est  à  craindre  pour  moi  dans  Paris,  tant  que  je  vivrai,  malgré 
les  protections  que  j'y  ai,  malgré  mes  places  et  la  bonté  même 
du  roi.  Ici  je  suis  sûr  d'un  sort  à  jamais  tranquille.  Si  l'on 
peut  répondre  de  quelque  chose,  c'est  du  caractère  du  roi  de 

Prusse 

A  propos,  vous  me  reprochez  de  faire  avec  joie  des  portraits 
flatteurs  à  ma  nièce;  voudriez-vous  que  je  la  dégoûtasse,  et 
que  je  me  privasse  de  la  consolation  de  vivre  à  Berlin  avec 
elle,  et  d'v  parler  de  vous?  Voudriez-vous  que  je  fusse  insen- 
ble  aux  fêtes  de  Luculluset  aux  vertus  de  Marc-Àurèle1? 


Les  lettres  de  madame  Denis  étaient  décourageantes. 
Voltaire  y  trouvait  un  scepticisme  à  l'égard  des  enchan- 
tements de  Berlin  qui  le  déconcertait  et  dont  il  s'ef- 
forçait de  démontrer  la  criante  injustice.  «  Qui  donc 
peut  vous  dire  que  Berlin  est  ce  qu'était  Paris  du  temps 
de  Hugues  Capet?  Je  vous  prie  seulement,  ma  chère 
enfant,  d'aller  voir  votre  ancienne  paroisse,  l'église 
de  Saint-Barthélemi,  où  vous  n'avez,  je  crois,  jamais 
été.  C'était  là  le  palais  de  ce  Hugues.  Le  portail  subsiste 
encore  dans  toute  sa  barbarie.  Venez,  après  cela,  voir 


1.   Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot),   t.  LV,  p.   47  2  à   \~'>. 
Lettre  de  Voltaire  à  d'Argental  ;  à  Berlin,  ce  1er  septembre  1750. 


LETTRE  DE  FRÉDÉRIC.  441 

la  salle  d'Opéra  de  Berlin1.  »  Frédéric  n'ignorait  pas 
qu'on  le  battait  en  brèche,  que  madame  Denis  ne  se 
souciait  point  de  quitter  ses  habitudes,  ses  amis,  ses 
plaisirs ,  et  qu'elle  essayait  de  détourner  son  oncle 
d'accepter  des  chaînes  qui  n'auraient  peut-être  pas,  à 
la  longue,  la  douceur  des  premiers  jours.  C'était  se 
donner  un  maître,  après  tout,  quand  il  connaissait  si 
bien  le  charme  de  l'indépendance  et  de  la  liberté.  Soit 
manège,  soit  préoccupation  réelle,  Yoltaire  ne  cacha 
point  la  répugnance  énergique  qu'il  rencontrait  chez 
sa  nièce,  et  le  roi  crut  voir  qu'au  moins  tous  ces  efforts 
ettoutes  ces  raisons  n'étaient  pas  sans  l'impressionner. 
Frédéric,  inquiet,  écrivit,  de  sa  chambre,  à  son  hùte 
une  lettre  où  il  s'attachait  à  combattre  ces  craintes 
chimériques,  offensantes  pour  sa  personne,  et  à  en 
démontrer  le  néant. 


J'ai  vu  la  lettre  que  votre  nièce  vous  écrit  de  Paris.  L'amitié 
qu'elle  a  pour  vous  lui  attire  mon  estime.  Si  j'étais  madame 
Denis,  je  penserais  de  même  ;  mais  étant  ce  que  je  suis,  je 
pense  autrement.  Je  serais  au  désespoir  d'être  cause  du  mal- 
heur de  mon  ennemi;  et  comment  pourrais-je  vouloir  l'infor- 
tune d'un  homme  que  j'estime,  que  j'aime,  et  qui  me  sacrifie 
sa  patrie  et  tout  ce  que  l'humanité  a  de  plus  cher?  Non,  mon 
cher  Yoltaire,  si  je  pouvais  prévoir  que  votre  transplantation 
put  tourner  le  moins  du  monde  à  votre  désavantage,  je  serais 
le  premier  à  vous  en  dissuader...  Je  vous  respecte  comme  mon 
maître  en  éloquence  et  en  savoir;  je  vous  aime  comme  un  ami 
vertueux.  Quel  esclavage,  quel  malheur,  quel  changement, 
quelle  inconstance  de  fortune  y  a-t-il  à  craindre  dans  un  pays 
où  l'on  vous  estime  autant  que  dans  votre  patrie,  et  chez  un 
ami  qui  a  un  cœur  reconnaissant?...  Quoi!  parce  que  vous 

1.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beucliol),  t.  LV,  p.  476.  Lettre  de 
Voltaire  à  madame  Denis;  Lierlin,  le  12  feptembre  1750. 

25. 


442  SÉDUCTIONS  DE  PARIS. 

vous  retirez  dans  ma  maison,  il  sera  dit  que  cette  maison  de- 
vient une  prison  pour  vous  !  Quoil  parce  que  je  suis  votre  ami, 
je  serais  votre  tyran!  Je  vous  avoue  que  je  n'entends  pas  cette 
logique-là;  que  je  suis  fermement  persuadé  que  vous  serez  fort 
heureux  ici  tant  que  je  vivrai,  que  vous  serez  regardé  comme  le 
père  des  lettres  et  des  gens  de  goût,  et  que  vous  trouverez  en 
moi  toutes  les  consolations  qu'un  homme  de  votre  mérite  peut 
attendre  de  quelqu'un  qui  l'estime  *. 

Que  Voltaire  se  laissât  enivrer  partant  de  tendresses 
et  de  caresses,  cela  est  tout  simple.  Mais  madame  Denis 
devait  être  moins  aisée  à  persuader.  Malgré  ce  viager 
de  quatre  mille  livres  qui  lui  était  offert  et  la  considé- 
ration dont  elle  ne  manquerait  pas  d'être  entourée  à 
Berlin,  il  lui  semblait  dur  de  transporter  aussi  loin  ses 
dieux  lares  et  de  déserter  ce  Paris  si  charmant.  Sa  qua- 
lité de  nièce  de  M.  de  Voltaire  lui  avait  acquis  une  réelle 
importance,  elle  était  accueillie  à  bras  ouverts  parles 
amis  de  son  oncle,  dont  elle  tenait  la  maison  et  présidait 
le  salon.  Tout  cela  sans  doute  se  fût  retrouvé  à  Berlin, 
moins  les  liaisons  personnelles  que  l'on  avait  for- 
mées et  que  l'on  ne  se  sentait  pas  d'humeur  de  quitter. 
Longchamp,  qui  n'aime  pas  et  a  ses  raisons  de  ne  pas 
aimer  madame  Denis,  se  répand  en  commérages  sur 
son  compte,  et  nous  la  présente  comme  une  femme  dis- 
sipée, inconséquente,  prodigue,  légère,  pour  ne  pas  dire 
galante.  A  l'en  croire,  Voltaire  eût  confié  la  direction 
de  tout  à  son  ancien  valet  de  chambre,  la  garde  de  la 
bibliothèque  et  des  manuscrits,  et  la  manutention 
de  ses  finances;   et  madame  Denis,  blessée,  humi- 


1.   Voltaire,    OEnvrrs  complètes  (Beurliot).    t.    LV,  p.  ï.ri5,  4.SG. 
Lettre  de  Frédéric  à  Voltaire;  23  août  17  50. 


UN  NOBLE  GÉNOIS.  443 

liée  de  ces  arrangements,  en  eût  conservé  un  profond 
ressentiment,  ce  qui  ne  serait  pas  en  pareil  cas  de  nature 
à  trop  surprendre.  Cependant,  il  eût  rendu  à  celle-ci 
des  services  essentiels,  et  elle  lui  eût  dû  sa  récon- 
ciliation avec  l'auteur  de  Mahomet.  Quoi  qu'il  en  soit, 
madame  Denis,  après  comme  avant  le  départ  de  son 
oncle,  ne  changea  point  son  train  de  vie,  reçut  et  fit 
grande  dépense.  Elle  avait  aussi  des  affections  assez 
particulières,  notamment  un  M.  Griff,  son  musicien 
allemand,  a  homme  d'une  stature  colossale,  qui  dé- 
plaisait fort  à  M.  de  Voltaire,  »  et  qui,  un  instant 
évincé,  reparut  lorsque  le  poëte  ne  fut  plus  là. 

Mais  voici  un  noble  Génois,  amateur  des  lettres,  et 
qui  s'était  fait  présenter  à  "Voltaire,  quelques  jours 
avant  son  départ.  Jeune,  gai,  spirituel,  il  semblait 
s'accommoder  fort  de  cette  société  de  gens  d'esprit 
dont  il  parlait  plus  que  couramment  la  langue.  Ma- 
dame Denis  le  trouvait  bien  fait,  aimable,  et  bientôt 
leur  liaison  fut  des  plus  étroites.  Après  une  entente 
très-cordiale  des  deux  parts,  cette  intimité  se  rompit 
par  un  éclat,  une  scène  de  violence,  où  le  noble  Génois 
traita  l'illustre  nièce  de  la  façon  la  plus  outrageante; 
et  les  choses  eussent  pu  aller  aux  derniers  excès  sans 
l'intervention  de  Longchamp,  car  nous  sommes  habi- 
tués à  voir  Longchamp  se  substituer  à  la  Providence, 
et  rendre  à  ses  maîtres  de  bons  offices  que  l'on  ne 
reconnaît  que  médiocrement.  Il  paraîtrait  que  le  jeune 
étranger  avait  prêté  à  madame  Denis  de  l'argent  qu'elle 
ne  se  pressait  pas  assez  de  restituer;  au  moins  Long- 
champ  entendit-il  celui-ci  s'écrier,  comme  un  forcené  : 
«Je  veux  ravoir  mes  cent  louis.»  Il  fallait,  au  plus 


444  INFIDÉLITÉ  DE   LONGCHAMP. 

vite,  désintéresser  ce  créancier  embarrassant,  et  c'est 
ce  que  fit  l'honnête  serviteur,  après  avoir  pris  les  or- 
dres de  Voltaire.  «  J'ose  dire  qu'au  lieu  de  me  persé- 
cuter, madame  Denis  me  devait  de  la  reconnaissance. 
Je  n'en  ai  éprouvé  au  contraire  que  de  l'ingratitude; 
car  j'attribue  à  cet  événement  la  principale  cause  qui 
a  porté  cette  dame  à  me  desservir  auprès  de  M.  de 
Voltaire;  en  quoi  elle  n'a  que  trop  réussi  '...  » 

Longchamp  fait  ici  confusion  un  peu  sciemment, 
car  il  est  impossible  qu'il  eût  oublié,  même  à  la  distance 
de  plus  d'un  quart  de  siècle,  les  vrais  motifs  qui  dé- 
terminèrent M.  de  Voltaire  à  se  passer  de  ses  services. 
Il  est  plus  sincère  dans  une  longue  lettre  à  son  maître, 
où  il  avoue  des  infidélités  plus  graves  pour  ce  dernier 
que  des  détournements  d'argent.  Il  avait  fait  ou  fait 
faire  des  copies  des  manuscrits  dont  il  avait  la  libre 
disposition,  dans  l'intention  indubitable  d'en  tirer  le 
parti  le  plus  fructueux;  et  si  cette  déloyauté  avorta 
dans  ses  conséquences,  c'est  que  le  secret  en  fut  éventé 
à  temps.  La  lettre  où  il  confesse  sa  faute  est  à  la  dale 
du  30  mars  1752,  et,  par  conséquent,  postérieure  de 
beaucoup  à  un  commencement  de  procédure  qui  pou- 
vait lui  être  fatale,  si  Voltaire  n'eût  pas  répugné  à  la 
pensée  de  perdre  un  homme  que  de  mauvais  conseils 
avaient  un  instant  égaré  2.  Les  démarches  de  madame 
Denis  pour  recouvrer  les  papiers  de  son  oncle  remon- 
tent au  24   avril  1751;   elles  furent  assez  actives  et 


1.  Longchamp  et  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paris,  1826), 
t.  11,  p.  305. 

2.  Ibid.,  t.  II,  p.  310  à  349. Lettre  de  Longchamp  à  M.  de  Voltaire, 
au  palais  du   roi  de   Prusse  à  Posklam;  à  Paris,  ce  30  mars  17  52. 


ELLE  OTE  DE  L'AUTORITÉ  A  SES  RÉCITS.  44o 

amenèrent  une  restitution  qui  ne  fut  pas  sans  doute 
aussi  complète  que  le  prétend  le  coupable  Long- 
(  li  iinp  '.  Voilà  ce  qu'il  ne  dit  pas  dans  ses  mémoires, 
et  ce  qu'il  ne  supposait  pas  que  l'avenir  dût  révéler.  Ces 
faits  regrettables  font  tort  à  la  notoriété  aussi  bien 
qu'à  l'honorabilité  de  notre  historien,  et  mettent  d'au- 
tant plus  en  garde  contre  ses  récits,  que  l'on  a  à  con- 
stater d'ailleurs  la  flagrante  inexactitude  de  certaines 
anecdotes.  Serait-ce  une  raison  suffisante  pour  rejeter 
absolument  ce  qu'il  nous  raconte  de  son  maître  et  de 
ceux  auxquels  il  a  affaire?  «Parce  qu'il  est  tombé  dans 
une  faute  grave  en  un  point,  faudrait-il  en  conclure 
que  tout  ce  qu'il  dit  est  faux  et  déguisé?  »  Nous  ne  le 
pensons  pas  plus  que  son  éditeur,  et,  dans  les  faits 
qui  lui  sont  indifférents,  nous  admettons  volontiers 
qu'il  ne  commette  d'autres  erreurs  que  des  méprises 
involontaires,  inévitable  inconvénient  des  chroniques 
composées  tardivement  sur  le  seul  souvenir  d'un  temps 
déjà  reculé  dont  le  courant  des  choses  et  des  évéue- 


1 .  Ce  commencement  de  procédure  forme  un  dossier  de  cinq  pièces  : 
Mémoire  de  madame  Denis;  ce  24  avril  1751.  —  Lettre  à  M.  Ber- 
rier,  ce  dimanche  2  mai.  —  Ibid.,  à  M.  Berrier,  ce  5  mai.  —  Noie 
du  lieutenant  de  police.  —  Lettre  à  M.  Berner,  ce  20  mai.  Vol- 
taire. Œuvres  complète»  (Beuchot),  t.  1,  p.  3G8,  3G9,  370.  Pièces 
justificatives.  —  Longchamp  ne  rendit  pas  tout  et  oublia  dans  ses 
carton»  plus  d'une  pièce  curieuse.  «  On  m'a  beaucoup  parlé,  écrivait 
plus  laid  François  de  Neufehàleau,  d'un  ancien  secrétaire  de  Voltaire, 
dont  toute  l'existence  à  Paris  était  fondée  sur  quelques  lettres  pré- 
cieuses, qu'il  allait  lisant  de  maisons  en  maisons,  pour  avoir  à  dîner. 
êomme  les  rapsodes  grées  qui  demandaient  l'auuiùne  en  récitant  des 
lambeaux  de  l'Iliade.  C'est  M.  PaUssot  qui  m'a  conté  cette  dernière 
anecdote.  »  L'Amateur  d'autographes,  2e  année  (10  novembre  1803), 
p.  348,  349.  Lettre  de  François  de  Neufehàleau  à  Panckoucke;  Mire- 
court,  le  6  décembre  I77S. 


446  DÉMARCHE  DU  ROI  DE  PRUSSE. 

ments  nous  éloigne  souvent  plus  que  la  somme  des 
année?. 

Voltaire,  dont  la  détermination  était  encore  flottante 
lorsqu'il  se  présenta  à  Compiègne,  avait  pu  indirecte- 
ment faire  toucher  quelques  mots  de  ses  projets  aux 
puissances,  mais  cette  menace  entortillée  fît  peu  d'im- 
pression; on  ne  supposait  pas  qu'il  prit  à  son  âge, 
dans  sa  position,  malgré  tout  ce  qui  l'attachait  à  Paris, 
un  parti  aussi  extrême;  il  ne  pouvait  avoir  eu  d'au- 
tres desseins  qu'un  séjour  plus  ou  moins  long  près 
de  son  ami  le  marquis  de  Brandebourg,  et  la  facilité 
dédaigneuse  avec  laquelle  on  lui  accorda  son  congé 
lui  disait  assez  qu'il  n'était  nullement  limité  sur  le 
retour.  Mais,  chose  étrange,  il  n'était  venu  à  l'idée 
de  personne  qu'il  ne  dût  pas  y  avoir  de  retour.  Fré- 
déric, avant  de  se  l'attacher,  en  demanda  civilement 
l'octroi  à  son  auguste  frère.  «Il  n'y  a  plus  à  reculer, 
écrivait  le  poëte  à  d'Àrgental;  le  roi  de  Prusse  m'a 
fait  demander  au  roi,  et  je  ne  suis  pas  un  objet  assez 
important  pour  qu'on  veuille  me  garder  en  France.  Je 
servirai  le  roi  dans  la  personne  du  roi  de  Prusse.  Ce 
sera  une  chose  honorable  pour  notre  patrie  qu'on  soit 
obligé  de  nous  appeler  quand  on  veut  faire  fleurir  les 
arts.  Enfin  je  ne  crois  pas  qu'on  refuse  le  roi  de 
Prusse;  et  si,  par  un  hasard  que  je  ne  prévois  pas,  on 
le  refusait,  vous  sentez  bien  que,  la  première  dé- 
marche étant  faite,  il  la  faudrait  soutenir...  »  Le 
consentement  vint1.  Voltaire  crut  devoir,  à  ce  qu'il 
prétend,  envoyer  la  démission  de  sa  charge  d'histo- 

1 .  «  Il  a  fait  écrire  au  roi  par  S.  M.  prussienne  une  letlre  où  elle 
dcmandoit  la  permission  de  garder  Voltaire  à  sa  cour.  Le  roi  a  répondu 


L'HISTORIOGRAPHIE  DONNÉE.  447 

riographe,  et,  partant,  renoncer  aux  appointements 
qui  y  étaient  attachés  :  «  J'ai,  Dieu  merci,  donné  ma 
démission  de  tout  :  je  ne  veux  plus  tenir  qu'à  Fré- 
déric le  Grand  ',  v  Ce  qui  suit  dément  complètement 
une  pareille  assertion.  Il  espérait,  au  contraire, 
garder  ce  titre  qu'il  s'était  efforcé  de  mériter  par  des 
travaux  utiles  à  l'histoire  de  son  pays;  et  la  lettre  du 
ministre,  qui  lui  apprenait  la  décision  royale,  lui  fut 
sensiblement  amère.  «  Sa  Majesté,  lui  mandait  celui-ci, 
consent  à  ce  que  vous  vous  attachiez  au  service  de 
Sa  Majesté  prussienne...  mais  vous  sentez  que  vous  ne 
pouvez  pas  conserver  le  titre  d'historiographe  de  Sa 
Majesté,  qui  s'en  est  même  expliquée  lorsque  j'avais 
l'honneur  de  lui  faire  le  rapport  de  votre  lettre  2.  »  Ce- 
pendant, on  voulut  bien  lui  laisser  une  fiche  de  conso- 
lation. «  Mon  historiographie  est  donnée,  mes  anges  ; 
madame  de  Pompadour,  qui  me  l'écrit,  me  mande  en 
même  temps  que  le  roi  a  la  bonté  de  me  conserver 
une  ancienne  pension  de  deux  mille  livres.  Je  n'ai  que 
des  grâces  à  rendre  3.  »  Citons  encore  ces  deux  lignes 
écrites,  le  lendemain,  à  madame  Denis  :  Je  ne  sais 
pourquoi  le  roi  me  prive  de  la  place  d'historiographe, 
et  qu'il  daigne  me  conserver  le  brevet  de  gentilhomme 

qu'il  en  étoit  fort  aise.  Sa  Majesté  a  dit  à  ses  courtisans  que  c'éfoit  un 
fou  de  plus  à  la  cour  de  Prusse  et  un  fou  de  moins  à  la  sienne.  » 
Marquis d'Arpenson,  Mémoires  (Jannel),  t.  III,  p.  349.  24  août  1750. 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.    445,    44fi. 
Leltre  de  Voltaire  à  Darget  ;  Sans-Souci,  ce  9  ou  10  (août)  1750. 

2.  Alphonse  Jobez,  La  France  sous  Louis  X V  (Paris,  Didier),  t.  IV, 
p.  117. 

3.  Voltaire,   OEuvres  complètes  (Beuchot),    t.  LV,  p.  500.  LHIre 
de  Voltaire  à  d'Argenlal;  à  Posldam,  le  27  octobre  1750. 


448  MÉCONTENTEMENT   DU    ROI. 

ordinaire  \  »  Quoi  qu'il  dise,  il  reçut  donc,  ce  qui  est 
un  peu  différent  que  de  la  donner,  la  démission  de  son 
historiographie,  que  la  bienveillance  de  la  favorite 
fit  obtenir  à  Duclos,  ce  courtisan  «  droit  et  adroit 2.  » 
On  a  vu,  plus  haut,  Louis  XY  s'exprimer,  non  sans 
aigreur,  sur  ces  prétentions  du  roi  de  Prusse  au  titre 
de  protecteur  des  sciences  et  des  lettres  françaises.  En 
lui  demandant  Yoltaire,  Frédéric  le  débarrassait  d'un 
esprit  remuant  et  dangereux  qu'il  avait,  personnelle- 
ment, en  antipathie  grande  ;  cependant,  cette  fugue 
du  poëte  donna  de  l'humeur,  et  ce  dernier  apprit  par 
M.  de  Richelieu  que  le  roi  et  madame  de  Pompadour 
avaient  été  choqués  l'un  et  l'autre  d'un  pareil  coup  de 
tête  3.  Du  reste,  ce  départ,  qui  faisait  l'affaire  de  tant 
de  gens,  fut  l'objet  du  blâme  de  ceux  qu'il  arrangeait 
le  plus.  Il  était  parti,  il  pouvait  revenir;  il  fallait  le 
perdre  tout  à  fait  auprès  du  prince  et  dans  l'opinion. 
«  Il  est  plaisant,  écrivait  Yoltaire  à  sa  nièce,  à  ce  propos, 
que  les  mêmes  gens  de  lettres  de  Paris  qui  auraient 
voulu  m  exterminer ,  il  y  a  un  an,  crient  actuellement 
contre  mon  éloignement,  et  l'appellent  désertion.  Il 
semble  qu'on  soit  fâché  d'avoir  perdu  sa  victime  4.  » 
Les  malveillants,  les  ennemis,  les  rivaux  ou  ceux  qui 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LV,  p.  503.  Lettre 
de  Voltaire  à  madame  Denis;  le  28  octobre  17  50. 

2.  Archives  impériales.  0-94.  Registre  du  secrétariat  de  la  maison 
du  roy,  de  l'année  17  50,  p.  241.  Brevet  d'historiographe  de  France 
pour  le  sieur  Duclos.  20  septembre  17  50. 

3.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LV,  p.  4G7.  Lettre 
de  Voltaire  à  Richelieu;  août  1750.  —  t.  XL,  p.  8(i.  Mémoires  pour 
servir  à  la  vie  de  M.  de  Voltaire,  écrits  par  lui-même. 

4.  lbid.,  t.  LV,  p.  494.  Lettre  de  Voltaire  à  madame  Denis;  à 
Posldam,  13  octobre  1750. 


JUGEMENT  DU  PUBLIC.  440 

ignoraient  que  son  apparente  faveur  n'était  rien  moins 
que  solide,  criaient  à  l'ingratitude,  et  ne  voyaient  dans 
cet  exil  volontaire  d'autre  mobile  que  son  insatiable 
avarice.  «  C'en  est  fait,  plus  de  beaux  vers  en  France, 
écrivait  de  son  côté  celui  des  Clément  que  le  porte 
appelait  Clément  Morand,  et  qui,  lui  aussi,  croyait 
avoir  ses  motifs  de  rancune;  M.  de  Voltaire  se  fixe  à 
Berlin;  le  roi  de  Prusse  a  joint,  dit-on,  vingt  mille 
livres  de  rentes  à  trente  mille  qu'il  avoit  déjà.  Ce  n'est 
point  assés  d'être  grand  poëte ,  grand  prosateur , 
homme  illustre  dans  les  lettres,  et  presque  dans  les 
sciences,  bien  vu  à  la  cour,  riche  enfin  :  il  faut  s'expa- 
trier afin  d'être  plus  riche,  courtisan,  favori,  et  des 
petits  soupers  du  roi  '.»  Ce  devait  être  effectivement 
une  énigme  pour  qui  ne  savait  pas  le  dessous  des 
cartes;  et  lord  Chesterfield,  son  admirateur,  se  de- 
mande, comme  les  autres,  quelle  raison  assez  forte  a 
pu  déterminer  l'auteur  de  la  Henriade  à  brûler  aussi 
étrangement  ses  vaisseaux,  à  quitter  une  existence  con- 
sidérée, brillante,  enviée,  pour  ce  qui  ne  la  valait  point. 
«  On  m'assure  que  Voltaire  s'est  établi  pour  toujours 
à  Berlin;  expliquez-moi  les  motifs  d'une  telle  émigra- 
tion. Académicien,  historiographe  de  France,  gentil- 
homme ordinaire  du  roi,  et  d'ailleurs  riche,  renouce-t-il 
à  la  France  pour  jouir  des  agrémens  et  de  la  déli- 
catesse germanique?  Je  ne  le  comprends  pas  :  s'il 
est  vrai  qu'il  ait  tout  de  bon  dit  adieu  à  la  France, 
il  vous  donnera  bientôt  des  pièces  bien  hardies.   La 


1 .  Clément,  Les  Cinq  années  littéraires  ou  Nouvelles  littéraires  des 
années  1748  à  1752  (La  Haye,    175i  ,  t.  II,  p.  152. 


450  CONSÉQUENCES  INÉVITABLES. 

Bastille  a  jusqu'ici  fort  gêné  et  ses  vers  et  sa  prose  '.  » 
Et  c'est  à  quoi  eût  dû  songer  un  ministère  quelque 
peu  clairvoyant.  Voltaire  allait  être  autrement  auda- 
cieux à  l'étranger,  où  rien  ne  le  contiendrait  plus,  qu'à 
Paris  où  le  soin  de  son  propre  repos  et  de  sa  sûreté 
l'obligeait  à  plus  de  réserve  et  de  prudence.  Il  eût 
fallu  l'accabler  d'honneurs  et  l'empêcher  du  même 
coup  de  franchir  la  frontière,  l'avoir  toujours  sous  la 
main,  et  constamment  tenir  suspendue  sur  sa  tête  l'épée 
de  Damoclès.  Voltaire  fût  resté  Voltaire,  et  force  eût 
été  de  prendre  son  parti  sur  les  emportements  de  cet 
esprit  indépendant  et  généreux,  quand  la  passion  ne 
venait  pas  troubler  sa  sérénité.  Mais  encore  se  fût-il 
arrangé  pour  n'être  pas  mis  à  la  Bastille  tous  les  quinze 
jours.  Au  lieu  de  cela,  il  quittait  la  France  pour  n'y 
plus  rentrer,  car  il  n'y  revint  que  pour  s'y  éteindre, 
au  lendemain  d'un  triomphe  comme  n'en  obtinrent 
jamais  ni  consul,  ni  empereur  victorieux.  Et  ce  sera, 
durant  ces  vingt-huit  années  d'éloignement,  à  l'abri 
des  lettres  de  cachet,  qu'il  lancera  ces  mille  brochures 
incendiaires  qui  feront  l'opinion,  saperont  le  présent 
et  ouvriront  d'autres  horizons  à  une  génération,  à  une 
France  nouvelle.  Supprimez,  retranchez  de  sa  vie  son 
séjour  forcé  en  Angleterre,  faites  qu'il  ne  sorte  pas 
de  Paris  et  de  Versailles,  et  peut-être  dépensera-t-il, 
gaspillera-t-il  la  majeure  partie  de  sa  verve  intarissable 
contre  les  Desfontaines,  les  Fréron,  les  La  Beaumelle, 
les  Clément  et  tous  ces  avortons  qu'il  ne  peut  com- 

1 .  Mhcellaneons  Works  of  lord  Chesterfield,  with  Dr  mathy's  mé- 
moires  ofhis  Lordship's  life  (London,  17  7  7).  Lettre  de  lord  Chesler- 
lîeld  à  madame  ***;  à  Londres,  ce  30  septembre  1750. 


BLAME  DES   POLITIQUES.  451 

battre  qu'en  se  rapetissant.  Les  Calas,  les  Sirven,  les 
Lally  eussent  toujours  trouvé  en  lui  un  avocat  aussi  dé- 
sintéressé qu'infatigable  ;  cela  n'est  pas  douteux.  On  a 
pu,  toutefois,  se  demander  si  Voltaire  eût  été  autre  chose 
qu'un  esprit  sceptique,  un  poëte  léger,  frondeur  par 
humeur,  impie  même,  comme  ses  maîtres  Châteauneuf 
et  Chaulieu,  mais  sans  visées  aucunes  d'apostolat.  Pour 
nous,  Voltaire  avait  sa  mission,  et,  en  dépit  de  tout, 
nous  pensons  qu'il  n'eût  pu  s'y  soustraire.  Il  n'en  est 
pas  moins  vrai  que  si  ce  sont  les  milieux  qui  font  les 
hommes,  en  le  jetant  sur  la  terre  de  la  libre  pensée, 
dans  un  pays  où  le  souverain  avait  à  compter  avec  son 
peuple  et  ne  pouvait  régner  qu'à  la  condition  de  res- 
pecter ses  franchises,  la  bastonnade  de  l'hôtel  de  Sully 
eut  des  conséquences  incalculables  qu'eût  évité  le  mi- 
nistre en  ne  sacrifiant  point  le  faible  au  fort,  en  n'exilant 
pas  le  petit  pour,  complaire  iniquement  au  puissant. 
C'est  surtout  après  avoir  eu  à  subir  les  violences  de  l'ar- 
bitraire que  l'on  comprend  les  lois  éternelles  du  droit 
et  de  la  justice;  et  cette  dure  épreuve,  qu'adoucirent  le 
travail,  les  succès,  d'illustres  amitiés,  coûta  autrement 
à  ce  régime  du  bon  plaisir  et  de  l'absolutisme,  à  la  ruine 
duquel  il  contribua  plus  que  pas  un.  Quoi  qu'il  en  soit, 
et  quelque  éloigné  que  l'on  fût  encore  d'une  révolu- 
tion que  Voltaire  ne  verra  point,  les  politiques  blâmè- 
rent le  gouvernement  d'avoir  consenti  à  son  départ. 
Depuis  longtemps,  cette  intimité  avec  le  roi  de  Prusse 
était  envisagée  par  les  plus  ombrageux  comme  une  sorte 
de  crime  d'État  ;  et,  on  les  eût  cru,  que,  dès  l'abord 
(n'eût-ce  été  que  pour  l'importance  qu'ils  donnaient 
à  un  écrivain  déjà  trop  remuant),  on  se  fût  opposé 


4ii2  LE  FAMEUX  PRUSSIEN. 

aux  voyages  de  Remusberg  et  de  Berlin,  et  même 
à  ses  fugues  en  Flandre,  avec  la  divine  Emilie  :  «Ma- 
dame du  Châtelet,  lit-on,  dès  1743,  dans  un  jour- 
nal de  police  souvent  consulté  par  nous,  doit  aller 
rejoindre  incessamment  Voltaire  à  Bruxelles.  L'on  fait 
observer  qu'on  auroit  dû  se  ménager  ce  poëte,  ou  s'en 
assurer;  il  est  fort  mécontent,  fort  outré,  et  fort  bien 
avec  le  roi  de  Prusse1.  » 

Il  était  désormais  trop  tard,  et  les  destins  avaient 
parlé.  Tout  en  demeurant  Français  par  le  cœur,  par 
l'esprit,  par  le  langage,  Voltaire  avait  rompu  avec  son 
gouvernement  à  une  époque  où  le  gouvernement  était 
la  nation;  il  s'était  donné  un  nouveau  maître,  tout  en 
prétendant  n'avoir  pas  cessé  d'appartenir  au  roi  de 
France,  comme  si  on  pouvait  appartenir  à  la  fois  à 
deux  maîtres.  On  l'appela  le  Prussien.  On  le  vendait 
grotesquement  accoutré;  et  madame  du  Hausset  parle 
d'un  marchand  d'estampes  qui  criait  par  les  rues  : 
«  Voltaire,  ce  fameux  Prussien.  Le  voyez-vous  avec 
son  gros  bonnet  de  peau  d'ours,  pour  n'avoir  pas  froid? 
A  six  sols  le  fameux  Prussien2.  »  C'est  ce  fameux 
Prussien,  ce  Voltaire  de  Berlin,  de  Postdam  et  de  Sans- 
Souci,  que  nous  allons  suivre  et  étudier;  c'est  cette 
période,  la  plus  curieuse,  la  plus  troublée  de  sa  vie, 
qui  va  se  dérouler  devant  nous  avec  ses  alternatives  de 
faveur  et  de  disgrâces,  ses  démêlés  d'auteur  à  auteur, 
dans  lesquels  le  souverain  interviendra  en  homme  de 

1.  Carbier,  Journal  (Charpentier),  t.  VIII,  p.  309.  Journal  de  po- 
lice; 1er  juillet  1743. 

2.  Bibliothèque  de  Mémoires  sur  le  XVIIIe  siècle  (éd.  Barrière I, 
t.  111,  p.  69.  Mémoires  de  madame  du  Hausset. 


CHATEAUX  EN   ESPÀGJJE.  153 

lettres  et  en  roi,  et  qui  se  dénoueront  par  la  tragi- 
comédie  de  Francfort. 

.Madame  Denis  tenait  bon  pour  rester  à  Paris,  soute- 
nue en  cela  par  d'Àrgental.  Voltaire,  qui  ne  voulait  pas 
l'emporter  de  vive  force,  espérait  réussir  par  insinua- 
tion et  par  belles  paroles,  et  chantait  de  son  mieux  les 
louanges  de  Berlin,  s'en  reposant  pour  le  reste  sur  les 
bons  sentiments  de  sa  nièce.  Il  comptait  toujours  faire 
une  apparition  en  France  vers  le  mois  de  novembre  et 
passer  l'hiver  à  jouer  la  comédie,  dans  sa  maison  de  la 
rue  Traversière.  Mais  le  roi  de  Prusse  le  tenait  et  n'était 
pas  homme  à  le  lâcher  aisément.  Nous  avons  vu  le  poëte 
projeter  un  voyage  en  Italie;  sans  y  renoncer  tout  à 
fait,  il  le  remettait  dès  lors  à  l'année  suivante.  Et  il  en 
sera,  sans  qu'il  s'en  doute  encore,  du  voyage  en  France 
comme  du  pèlerinage  à  Rome  ;  l'un  n'aura  pas  lieu 
plus  que  l'autre.  Après  tout,  comment  résister  à  tant 
de  caresses  et  de  tendresses?  On  l'accable,  on  l'écrase 
sous  les  ro^es.  Les  princesses  sont  pleines  d'égards 
pour  lui;  il  est  écouté,  adulé,  adoré.  Sa  Rome  sauvée 
se  joue  sur  un  petit  théâtre  coquet  qu'il  fait  construire 
lui-même  dans  la  chambre  de  la  princesse  Amélie,  et 
où  ilrevèt  la  robe  de  Cicéron !.  «  Pour  nous,  nous  jouons 
ici  Rome  sauvée  sans  tracasserie;  je  gronde  comme 
je  le  ferais  à  Paris,  et  tout  va  bien2.  »  La  tragédie 
eut  en  effet  le  plus  grand  succès,  et  obtint  plusieurs 

1.  Voltaire,  Œuvre»  complûtes  (Beuchol),  t.  LV,  p.  477,  480,  4S9. 
Leltre  de  Voltaire  à  madame  Denis;  à  Berlin,  ce  12  septembre  17  50. 
—  A  madame  de  Fontaine;  23  septembre.  —  A  d'Argental  ;  même 
jour. 

2.  Ibid.,  t.  LV,  p.  47  0.  Lettre  de  Voltaire  à  d'Argental  ;  à  Ber- 
lin, ce  14  septembre  17  ôO. 


454  CHIE-EN-POT-LA-PERRUQUE. 

représentations  successives;  elle  lui  valut  un  madrigal 
anglais  de  l'envoyé  d'Angleterre  et  des  vers  du  Prus- 
sien Formey,  qui,  la  tête  échauffée  par  ce  spectacle, 
traduisit  son  enthousiasme  en  mauvaises  rimes  qu'il 
dépêcha  à  l'auteur.  Et  Voltaire  de  répondre  aussitôt  : 
«  Monsieur,  Dieu  vous  bénira,  puisque,  étant  phi- 
losophe, vous  faites  des  vers !.  »  Ce  sera,  ensuite, 
la  Mort  de  César,  que  jouera,  en  véritable  acteur,  le 
prince  Henri,  l'un  des  frères  du  roi.  «  Nous  bâtissons 
ici  des  théâtres,  dit-ii  en  parlant  des  jeunes  princes, 
aussi  aisément  que  leur  frère  aîné  gagne  des  batailles 
et  fait  des  vers.  Chie-en-pot-la-perruque  (nom  bur- 
lesque qu'il  se  donne)  est  ici  plus  content,  plus  fêté, 
plus  accueilli,  plus  honoré,  plus  caressé  qu'il  ne  le 
mérite2.  » 

Yoltaire  était  au  comble  du  bonheur.  Il  n'avait  ja- 
mais été  si  entouré,  si  admiré.  Pas  le  moindre  nuage, 
pas  le  plus  léger  grain  dans  son  ciel  !  Et  on  lui  repro- 
chait d'avoir  échangé  les  chiffonneries  qui  le  poursui- 
vaient à  Paris  contre  une  pareille  sérénité!  Il  écrit  à 
d'Argental  que  ce  qu'il  a  voulu  quitter,  ce  sont  les 
petites  cabales  et  les  grandes  haines,  les  calomnies, 
les  injustices,  tout  ce  qui  persécute  un  homme  de 
lettres  dans  sa  patrie.  Avait-il  donc  la  simplicité  de 
croire  que  les  hommes  n'étaient  pas  partout  les  mêmes, 
et  que  les  mesquines  passions  étaient  consignées  à  la 
frontière?  D'ailleurs  n'apportait- il  pas  lui-même  ses 

1.  Formey,  Souvenirs  d'un  citoyen  (Berlin,  17  89),  t.  I,  p.  229, 
230,  231. 

2.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LV,  p.  494,  495. 
Lettre  de  Voltaire  à  d'Argental;  à  Postdaw,  le  15  octobre  1750. 


ENTRAINEMENT   LÉGITIME.  455 

susceptibilités,  sa  malice  acérée,  son  esprit  ombrageux, 
sa  vanité  implacable,  toutes  les  faiblesses  regrettables 
d'une  organisation  si  étrangement  amalgamée  de  bien 
et  de  mal? 

J'ai  eu  l'insolence,  écrivait-il  à  sa  nièce,  dans  son  enchante- 
ment du  roi  de  Prusse,  de  penser  que  la  nature  m'avait  fait  pour 
lui.  J'ai  trouvé  une  conformité  si  singulière  entre  tous  ses  goûts 
et  les  miens,  que  j'ai  oublié  qu'il  était  souverain  de  la  moitié  de 
l'Allemagne,  que  l'autre  tremblait  à  son  nom;  qu'il  avait  gagné 
cinq  batailles;  qu'il  était  le  plus  grand  général  de  l'Europe, 
qu'il  était  entouré  de  grands  diables  de  héros  hauts  de  six  pieds. 
Tout  cela  m'aurait  fait  fuir  mille  lieues;  mais  le  philosophe  m'a 
apprivoisé  avec  le  monarque,  et  je  n'ai  vu  en  lui  qu'un  grand 
homme  bon  et  sociable.  Tout  le  monde  me  reproche  qu'il  a 
fait  pour  d'Arnaud  des  vers  qui  ne  sont  pas  ce  qu'il  a  fait 
de  mieux;  mais  songez  qu'à  quatre  cents  lieues  de  Paris,  il 
est  bien  difficile  de  savoir  si  un  homme  qu'on  lui  recommande 
a  du  mérite  ou  non;  de  plus,  c'est  toujours  des  vers;  et, 
bien  ou  mal  appliqués,  ils  prouvent  que  le  vainqueur  de  l'Au- 
triche aime  les  belles-lettres,  que  j'aime  de  tout  mon  cœur. 
D'ailleurs  d'Arnaud  est  un  bon  diable  qui,  par-ci  par-là,  ne 
laisse  pas  de  rencontrer  de  bonnes  tirades.  11  a  du  goùl;  il  se 
forme;  et,  s'il  arrive  qu'il  se  déforme,  il  n'y  a  pas  grand  mal- 
En  un  mot,  la  petite  méprise  du  roi  de  Prusse  n'empêche  pas 
qu'il  ne  soit  le  plus  aimable  et  le  plus  singulier  de  tous  les 
hommes1. 

Voilà  qui  nous  amène  tout  naturellement  à  l'affaire 
du  poète  avec  d'Arnaud,  affaire  ridicule,  qui  amusa 
les  oisifs  et  servit  de  prétexte  aux  ennemis  pour  débla- 
térer à  leur  aise  contre  l'humeur  intraitable  de  l'au- 
teur de  la  Henriade.  Nous  ne  croyons  pas,  comme 
Marmontel,  que  les  coquetteries  calculées  de  Frédéric 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  485.  Lettre 
de  Voltaire  à  madame  de  Fuutaine;  à  Berlin,  le  23  septembre  1  ~  ô < > . 


4o6  BACULARD   D'ARNAUD. 

avec  Baculard  aient  suffi  pour  déterminer  le  départ 
déjà  résolu  de  Voltaire  ;  mais,  en  tous  cas,  elles  n'y 
eussent  pas  nui.  11  ressentit  bien  (et  le  moyen  qu'il  en 
fût  autrement?)  quelque  dépit  d'exagérations  poéti- 
ques dont  il  faisait  tous  les  frais;  mais  il  existait  une 
si  incommensurable  distance  entre  lui  et  un  d'Arnaud, 
que  c'était  tant  pis  pour  le  roi  de  Prusse  s'il  se  mé- 
prenait à  ce  point.  Ce  qu'il  écrit  à  sa  nièce  à  cet  égard 
est  aussi  modéré  que  sensé;  et,  bien  que  l'on  essaye 
de  lui  monter  la  tète,  il  persiste  dans  sa  bienveillance 
pour  celui  qu'il  appelait  naguère  encore  «  son  cher 
enfant  en  Apollon.  »  D'Arnaud  lui  plaisait,  il  lui  trou- 
vait plus  d'honnêteté  et  de  talent  qu'aux  trois  quarts 
des  affamés  qui  s'étaient  institués  ses  pensionnaires. 
Mais  il  lui  eût  voulu  un  nom  moins  ridicule  que  ce 
nom  de  Baculard,  et  une  moins  méchante  écriture1.  Il 
le  connut,  comme  il  connut  Linant,  par  une  lettre  et 
des  vers  d'écolier,  qui  lui  apprenaient  en  même  temps 
l'existence  et  l'admiration  de  l'étudiant  en  philosophie 
au  collège  d'Harcourt;  l'abbé  Moussiuot  est  aussi- 
tôt chargé  de  l'envoyer  chercher  par  son  frotteur  et 
de  lui  remettre  de  sa  part  un  petit  présent  de  douze 


1.  Bibliothèque  impériale.  Manuscrits.  F.  R.  15208.  Lettres  ori- 
ginales de  Voltaire  ù  l'abbé  Moitssinot,  f.  122,  138,  140,  183,  244. 

2.  Ibid.,  f.  G,  8.  Commencement  de  mai  et  22  mai  173<J.  a  Pour 
tous  punir,  mon  cher  ami,  de  n'avoir  pas  envoyé  chercher  le  jeune 
Baculard  d'Arnaud  au  collège  d'Harcourt  et  demeurant  chez  M'  de 
la  Croix  rue  Mouffelard,  pour  vous  punir,  dis-je,  de  ne  pas  luy  avoir 
donné  l'épître  sur  la  Calomnie  et  douze  francs,  je  vous  condamne  à 
luy  donner  un  louis  d'or  et  à  l'exhorter  de  ma  part  à  apprendre  à 
écrire,  ce  qui  peut  contribuer  à  sa  fortune...  »  Et  au  bas  de  la  même 
lettre  :  a  .l'écris  à  ce  jeune  d'Arnaud  :  au  lieu  de  vingt-quatre  francs, 


IL  ÉCRIT  COMME   DM   CHAT. 

Comtat-Yenaissin,  cela  peut  être  i  ;  mais,  même  avant 
la  banqueroute  de  Baculard  le  père,  à  Lille,  pendant 
la  guerre  de  1741,  dans  quelque  régie  où  il  avait  été 
employé,  son  fils  ne  faisait  pas  difficulté  de  recevoir 
les  petits  présents  de  Voltaire,  dont  il  semblait  se  mon- 
trer reconnaissant  par  une  conduite  meilleure  que  celle 
des  rentes  habituels  du  poète.  Celui-ci  le  jugeait  bon 
garçon,  et  il  l'eût  pris  auprès  de  lui,  n'eût  été  son 
illisible  griffonnage  :  «  Le  Darnaud  avait  promis  d'ap- 
prendre à  écrire.  S'il  avait  une  bonne  écriture,  je  l'au- 
rais placé.  C'est  un  sot,  dites-luy  cette  vérité  pour  son 
bien  2.  » 

C'est  le  seul  défaut  essentiel  qu'il  trouve  à  son  pro- 
tégé. L'intérêt  qu'il  lui  porte  est  sincère,  il  lui  fait  du 
bien,  il  lui  envoie  de  petits  secours  d'argent;  mais  il 
souhaiterait  lui  être  utile  d'une  manière  plus  sérieuse. 
Toutefois,  avant  de  s'employer  à  le  caser,  il  veut  le 
tâter,  s'assurer  de  son  honnêteté,  pouvoir  le  recom- 
mander en  toute  assurance.  «  Retenez-le  à  dîner  chez 
Mr  Dubreuil,  dit-ilà  Moussinot,  je  payerai  lespoulardes 
bien  volontiers;  éprouvez  son  esprit  et  sa  probité  afin 
que  je  puisse  le  placer3.  »  Il  l'adresse  ensuite  à  Helvé- 

<Jonnez-lui  trente  livres  quand  il  viendra  vous  voir.  Je  vais  vite  cache- 
ter ma  lettre  de  peur  que  je  n'augmente  la  somme,  n 

1.  M.  Jal  nous  dit  avoir  recherché  sans  succès  ses  origines  ita- 
liennes. Toutefois,  l'estimable  érudit  se  trompe  un  peu  de  route  en  1  s 
cherchant  à  Venise.  On  n'a  jamais  dit  que  Baculard  fût  issu  d'une 
famille  vénitienne,  mais  Lien  d'ancêtres  nés  dans  le  Comlal-Venaissin. 
Voir,  du  reste,  les  curieuses  notes  qu'il  a  recueillies  sur  son  compte. 
Diction,  critique  dcbiorjr.  et  d'hist.  (Paris,  Pion,  18ô7),  p.  91,  92. 

2.  Bibliothèque  impériale.  Manuscrits.  F.  R,  15208.  Lettres  ori- 
ginales de  Voltaire  à  l'abbé  Moussinot,  f.  122.  27  mars  1738. 

3.  Ibid.,  f.  90.  28  octobre  1737. 

III.  2C 


458  AFFECTION   (JUE  LUI  TÉMOIGNE  VOLTAIRE. 

tins,  et  sa  lettre  de  présentation  s'écarte  de  tontes  ces 
banalités  arrachées  à  force  d'obsession  et  d'impor- 
tunités,  et  dont  on  sait  quel  cas  on  doit  faire.  «J'ose 
vous  recommander,  lui  marquait-il,  ce  jeune  homme 
comme  mon  fils;  il  a  du  mérite,  il  est  pauvre  et  ver- 
tueux !.  »  A  moins  d'être  un  abbé  de  La  Mare,  l'on 
ne  demeure  pas  insensible  à  de  pareils  témoignages  de 
sympathie  et  d'affection;  et  Baculard  ne  fait  pas  diffi- 
culté de  proclamer  ce  qu'il  doit  à  son  protecteur.  «  Tout 
le  monde  connoît  mon  amitié,  et  en  même  tems  mon 
admiration  pour  M.  de  Voltaire.  Je  l'ai  aimé  dans  un 
âge  où  l'on  ne  s'aime  pas  soi-même,  et  je  l'ai  estimé 
dans  un  tems  où  tout  ce  qui  anonce  la  raison  est 
presque  sur  de  plaire.  Mon  penchant  s'est  fortifié  avec 
mes  anées.  J'ai  trouvé  dans  M.  de  Voltaire  le  sublime 
auteur,  et  le  bon  citoyen,  autant  philosophe  que  grand 
poëte,  et  ne  sacrifiant  jamais  le  cœur  à  l'esprit 2...  » 

Lorsque  Frédéric  ne  voulut  plus  de  Thiériot,  d'Ar- 
gens  proposa  l'auteur  de  YÉpître  à  Manon,  qui  fut 
agréé.  Mais,  si  l'affection  de  Voltaire  pour  le  père  Mer- 
serme  ne  lui  permit  pas  d'intervenir  directement,  son 
attachement  pour  d'Arnaud  était  seul  une  recomman- 
dation auprès  du  prince  et  de  ceux  qui  l'appuyèrent. 
Sans  les  agaceries  du  monarque  prussien  qui,  tout  en 
grisant  le  pauvre  diable,  irritèrent  bien  quelque  peu  la 
fibre  du  poëte,  le  protecteur  et  l'obligé  eussent  vécu 
dans  la  même  entente,  et  les  bons  rapports  n'eussent 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchol),  t.  LUI,  p.  497.  Lettre  de 
Voltaire  à  Helvétius;  à  Cirey,  le  25  février  1739. 

2.  Les  Amusemens  du  cœur  cl  de  V esprit  (La  Haye,  Pierre  Josse, 
1742),  t.  IV,  p.  289,  290. 


GRANDS  AIRS  DE  D'ARNAUD.  459 

pu  que  se  fortifier  avec  les  années.  Mais  voilà  que 
d'Arnaud  est  traité  de  «soleil  levant,  »  et  que  l'au- 
teur de  Zaïre ,  de  Mérope ,  de  Mahomet,  est,  du 
même  coup,  relégué  avec  les  vieilles  lunes  et  les  as- 
tres à  leur  déclin!  Le  moyen  que  d'Arnaud  conçut 
le  moindre  doute  sur  la  franchise  de  l'auteur  de  Y  Anti- 
Machiavel?  Un  grand  roi  le  proclamait  un  grand 
poète,  il  fallait  bien  qu'il  en  fût  quelque  chose;  et 
d'Arnaud  crut  devoir  en  prendre  les  grands  airs.  Il 
n'y  a  pas  plus  à  ajouter  foi  à  ce  que  dira  désormais 
Yoltaire  de  Baculard  qu'aux  invectives  de  celui-ci  à 
l'adresse  de  l'homme  qu'il  a  si  longtemps  encensé 
comme  un  dieu.  Mais,  au  milieu  de  ces  accusations 
suspectes,  la  vérité  pénètre,  et  il  n'y  a  pas  à  se  trom- 
per sur  l'ensemble  des  faits.  On  l'a  vu  plus  haut  : 
si  Voltaire  tenait  à  prouver  qu'il  n'était  pas  encore  à 
l'heure  de  son  coucher,  il  sentait  assez  sa  supériorité 
pour  pardonner  à  Baculard  les  vers  de  Frédéric.  Il  lui 
fit  le  même  accueil,  et  le  traita,  en  apparence  du  moins, 
avec  la  même  bienveillance.  Mais  d'Arnaud  n'était  plus 
d'Arnaud  ;  c'était  un  important,  affichant  toutes  les 
prétentions,  celles  de  la  naissance  aussi  bien  que  celles 
du  bel  esprit.  «Il  débuta,  en  arrivant  en  cour  par  le 
coche,  par  dire  qu'il  était  homme  de  grande  condi- 
tion, qu'il  avait  perdu  ses  titres  de  noblesse  et  les  por- 
traits de  ses  maîtresses  avec  son  bonnet  de  nuit  ',  a 
Le  roi  lui  avait  donné  une  pension  de  quatre  mille  huit 

1.  Longchamp  et  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paris,  182C), 
t.  II,  p.  517.  Lettre  de  Vollaire  à  Thiériot  ;  Posldam,  novembre 
1750.  —  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  510.  Lettre 
de  Voltaire  à  d'Argental;  à  Postdata,  ce  14  novembre  1750. 


460         UNE  SENTENCE  DE  PLUTARQUE. 

cents  livres.  D'Arnaud,  qui  mourait  de  faim  à  Paris, 
eût  dû  s'en  trouver  satisfait  ;  il  affecta  de  s'étonner  de 
la  modicité  de  la  somme.  Il  se  plaignit  de  n'être  pas 
des  soupers  du  roi.  A  ce  compte,  il  faut  lui  donner  dé- 
charge d'un  bien  gros  mot,  un  mot  comme  Plularque 
en  met  dans  la  bouche  de  ses  grands  hommes,  et  qui 
n'est  que  grotesque  dans  la  bouche  du  pauvre  d'Ar- 
naud. Un  soir,  à  la  table  du  moderne  Julien,  c'était  à 
qui  ferait  le  plus  éloquemment  profession  d'athéisme. 
Baculard  s'était  tu  jusque-là.  Le  roi  l'interpelle  et  lui  de- 
mande compte  de  son  silence;  et  celui-ci  de  répliquer, 
sans  se  préoccuper  des  suites  de  son  audace  :  «  Sire, 
j'aime  à  croire  à  l'existence  d'un  être  au-dessus  des 
rois.  »  On  ne  dit  point  que  d'Arnaud  ait  été  envoyé  aux 
carrières.  Cette  repartie  n'est  point  dans  le  tempéra- 
ment paisible,  doucereux,  tant  soit  peu  flagorneur  du 
chantre  de  Manon  ;  et  celui  qui  trouvait  des  cheveux 
de  génie  au  jeune  comte  de  Frise  n'était  pas  homme  à  le 
prendre  sur  ce  ton  avec  un  grand  roi  auquel,  en  tout 
cas,  ce  n'était  pas  le  meilleur  moyen  de  faire  sa  cour  *. 
Si  d'Arnaud  ne  soupait  pas  avec  Frédéric,  quelque 
bon  accueil  qui  lui  fût  fait  d'ailleurs,  il  était  reçu  par  les 
princes  et  jouait  la  comédie  sur  leur  théâtre.  A  une  répé- 
tition d'une  tragédie  de  Voltaire,  que  Thiébaud  croit  être 
Mariamne,  l'auteur  avait  chargé  son  «  cher  d'Arnaud  » 
du  rôle  d'un  garde  qui  n'avait,  dans  toute  la  pièce, 
que  quatre  ou  cinq  vers  à  dire.  Baculard,  sans  les  re- 

1.  D'Arnaud  entrait  un  matin  chez  le  comte  de  Frise,  comme  ce- 
lui-ci était  à  sa  toilette.  «  Monsieur  le  comte,  lui  dit-il,  vous  avez  là 
des  cheveux  de  génie.  —  Si  je  le  croyais,  répondit  le  prince,  je  les 
ferais  couper  à  l'instant  pour  vous  en  faire  une  perruque.   » 


IL  N'Y  A  PAS  DE  PETITS  ROLES.  461 

fuser,  ne  donna  pas  plus  d'attention  au  rôle  qu'il  ne 
lui  paraissait  en  mériter,  et  débita  le  tout  avec  une 
nonchalance  qui  mit  Voltaire  hors  de  lui.  D'Arnaud 
objecta  que  le  rôle  ne  demandait  rien  de  plus,  et  que, 
pour  un  rôle  aussi  peu  saillant,  toute  déclamation 
serait  ridicule.  «  Et  ce  rôle  est  encore  au-dessus  de 
vos  talents  !  s'écria  le  poëte  indigné.  Vous  ne  savez  pas 
même  dire  ces  deux  mots  comme  il  convient  *.  »  Il  se 
mit  alors  à  les  scander  comme  il  les  comprenait,  et  pré- 
tendit que  tout  le  nœud  de  la  pièce  portait  sur  ces 
quatre  ou  cinq  vers,  et  qu'en  somme  c'était  le  rôle  le 
plus  important 2.  Heureusement  pour  les  deux  inter- 
locuteurs, comme  pour  les  assistants,  l'énormité  du 
paradoxe  semblait  tourner  l'algarade  en  plaisanterie, 
bien  que  Voltaire  ne  plaisantât  point.  Mais  cette  ré- 
ponse irrévérencieuse,  qui  l'avait  mis  en  fureur,  d'Ar- 
naud ,  jusqu'au  voyage  de  Berlin,  ne  se  fût  pas  avisé 
de  la  faire.  Le  ton,  les  procédés,  les  manières  d'être 
n'étaient  plus  les  mêmes  :  encore  un  coup,  on  lui  avait 
changé  son  d'Arnaud. 

C'est  dans  une  lettre  à  d'Argental,  à  la  date  du  14  no- 
vembre, que  se  trouvent  les  premières  révélations  de 
ce  revirement  dans  les  sentiments  de  l'un  et  de  l'autre. 


1.  Dieudonné  Tliiébaud,  Souvenirs  de  vingt  ans  de  séjour  à  Berlin 
(Didol,  18(i0),  t.  Il,  p.  336. 

2.  S'il  s'agit  bien,  en  effet,  de  Mariamne,  voici  les  vers  prononces 
par  le  garde,  qui  sont  les  cinq  premiers  de  la  scène  V  du  IVe  acte  : 

Seigneur,  tout  le  peuple  est  en  armes  ; 
Dans  le  sang  des  bourreaux  il  vient  de  renverser 
L'échafaud  que  Salome  a  déjà  fait  dresser. 
Au  peuple,  à  vos  soldats,  Sohème  parle  en  maître  : 
11  marche  vers  ces  lieux,  il  vient,  il  va  paraître. 

26, 


4G2  MAUVAIS  PROCÉDÉS. 

Baculard  n'ignorait  pas  pourtant  quelle  terrible  chose 
c'était  d'être  en  guerre  déclarée  avec  un  tel  homme, 
et  cette  considération  eût  dû  l'arrêter,  eût-il  d'ailleurs 
perdu  tout  souvenir  des  bontés  dont  il  avait  été  accablé. 
Disons  que  sa  conduite  envers  son  protecteur  ne  fut  ni 
délicate  ni  honnête.  Des  libraires  de  Rouen,  ayant  eu 
le  dessein  de  faire  une  nouvelle  édition  des  œuvres  de 
Voltaire,  vers  la  fin  de  1749  ',  s'étaient  adressés  à  lui  et 
lui  avaient  demandé  une  notice  biographique  que  ses 
relations  avec  le  poëte  le  mettaient  à  même,  plus  que 
personne,  de  faire  intéressante  et  complète.  Bacu- 
lard,  heureux  alors  de  se  montrer  reconnaissant,  écrivit 
une  préface  où  l'éloge  était  dispensé  avec  plus  de  zèle 
que  de  discrétion ,  et  dont  Voltaire  crut  devoir  biffer 
plus  d'un  passage.  Mais  il  s'était  enfui  ce  temps  de  l'at- 
tachement enthousiaste,  de  l'admiration  absolue;  et 
Baculard  poussa  l'oubli  des  bienfaits  jusqu'à  adresser 
à  Fréron  une  lettre  faite  pour  être  lue  de  tout  Paris, 
dans  laquelle  non-seulement  il  désavouait  sa  préface, 
mais  encore  accusait  son  persécuteur  d'y  avoir  ajouté 
des  choses  horribles  contre  la  France  2.  Cette  préface, 


1.  Il  est  question,  de?  la  moitié  de  1738,  de  celle  édition  à  laquelle 
d'Arnaud  devait  joindre  une  notice  biographique  sur  l'auteur  de  la 
Henriade:  «  A  l'égard  de  Darnaud,  voulez-vous  Lien  avoir  la  bonté  de 
luy  donner  50  <+  quand  il  aura  fait  la  préface  en  question,  que  vous 
m'enverrez  (1er  juin  1738/?  »  Et  le  3  juillet  1738  :  «  Je  vous  prie 
d'écrire  au  grand  Darnaud  de  rendre  son  avertissement  quatre  fois 
plus  court  et  plus  simple,  d'en  retrancher  les  louanges  que  je  ne  mé- 
rite pas,  et  de  laisser  dans  le  seul  feuillet  de  papier  qu'il  contiendra, 
une  marge  pour  les  corrections  que  je  ferais.  »  Bibliothèque  impériale. 
Manuscrits.  F.  R.  15208.  Lettres  originales  de  Voltaire  à  l'abbé  Mous- 
sinoc,  f.   133,  145. 

2.  Delort,  Histoire  de  la  détention  des  philosophes  et  des  gens  de 


PRÉFACE  DÉSAVOUÉE.  463 

on  l'a  publiée,  telle  qu'elle  sortit  de  la  Minerve  de 
d'Arnaud,  avec  les  passages  rayés  par  Voltaire  qui  ne 
rature  pas  sans  donner  les  raisons  les  plus  plausibles 
et  les  plus  sensées  '.  Nulle  trace  de  ces  traits  contre  le 
roi  et  contre  la  patrie  dontBaculard  l'accusait  dans  sa 
lettre  à  Fréron.  Frédéric,  au  dire  de  Voltaire,  se  fit 
montrer  une  ancienne  épreuve  «  de  cette  belle  pré- 
face ;  »  il  n'y  trouva  point  un  seul  mot  contre  la 
France,  et  put  s'assurer  ainsi  du  peu  de  bonne  foi  de 
Baculard. 

Il  a  été  un  peu  courroucé  du  procédé,  et  il  avait  quelque 
envie  de  renvoyer  ce  beau  fils  comme  il  était  venu.  J'ai  cru 
qu'il  était  des  règles  du  théâtre  de  parler  en  sa  faveur,  et  des 
règles  de  la  prudence  de  ne  faire  aucun  éclat.  Baculard  d'Ar- 
naud ne  sait  pas  que  son  petit  crime  est  découvert;  je  le  mets 
à  son  aise,  je  ne  lui  parle  de  rien.  Cependant  le  roi  veut  être 
instruit;  il  veut  savoir  s'il  est  vrai  que  d'Arnaud  ait  écrit  à 
Fréron  que  je  l'avais  desservi  dans  l'esprit  de  Sa  Majesté,  etc. 
Il  est  bien  aise  d'être  au  fait.  On  m'a  mandé  cependant  que 
cette  affaire  avait  fait  du  bruit  à  Paris;  que  M.  Berrier  avait 
voulu  voir  le  lettre  de  d'Arnaud  à  Fréron  ;  que  cette  lettre  était 
publique.  Franchement  vous  me  rendrez,  mon  cher  ami,  un 
service  essentiel,  en  me  mettant  au  fait  de  toute  cette  imper- 
tinence*... 

Voltaire  demandait  une  lettre  ostensible  où  fussent 
cnumérés  ses  griefs  contre  d'Arnaud,  et  il  existe,  en 
effet,  une  lettre  de  d'Argental,  à  la  date  du  24  no- 

lettres  ù  la  Bastille  et  à  Vincennes  (Paris,  1819j,  t.  II,  p.  152.  Note 
de  police  de  l'exempt  d'Hémery  sur  Baculard. 

1.  Longchamp  et  Wagnière,  Mémoires  sur  Voltaire  (Paris,  182G), 
t.  II,  p.  481  et  510. 

2.  Voltaire,  OEnvres  complètes  (Beuchof),  t.  LV,  p.  511.  Leltre 
de  Voltaire  à  d'Argental;  Postdam,  ce  14  novembre  17  50. 


464  OPINION   DE  FORMEY. 

vembre,  dans  laquelle  Yange  semble  apprendre  à  son 
ami  les  mêmes  choses  qu'il  savait  si  bien,  puisqu'il 
s'en  expliquait  avec  tant  de  détails,  dix  jours  aupara- 
vant. Voltaire,  comme  on  le  pense,  s'empressa  de 
répandre  des  copies  de  cette  pièce,  véritable  élément 
d'instruction.  Il  en  remit  une  à  Formey,  qui  n'hé- 
site pas  à  la  déclarer  supposée1.  Mais  cette  opinion 
d'un  homme  qui  ne  cache  point  son  peu  de  sympathie 
pour  le  poëte  ne  saurait  être  d'un  grand  poids  ;  Vol- 
taire accuse  d'ailleurs  l'existence  de  cette  épitre  dans 
une  lettre  à  l'adresse  de  madame  d'Argental,  du  8  dé- 
cembre :  «  J'ai  reçu  une  lettre  de  M.  d'Argental,  du 
24  novembre,  toute  en  Baculard...  »  et  dans  une  autre 
écrite  au  mari,  trois  jours  après,  où  il  lui  disait  :  «  Je 
vous  remercie,  mon  cher  et  respectable  ami,  de  la 
lettre  que  vous  m'avez  écrite  sur  ce  malheureux  cor- 
respondant de  Fréron...  »  En  tous  cas,  ce  document, 
ainsi  qu'une  lettre  du  marquis  d'Adhémar,  datée  un 
jour  plus  tard,  nous  semble  une  œuvre  rêvée,  conçue, 
rédigée  pour  les  besoins  de  la  cause  et  destinée  à  être 
une  machine  de  guerre  contre  l'ennemi.  Formey,  nous 
en  avons  bien  peur,  n'a  qu'à  moitié  tort  ;  il  dit  la  pièce 
supposée  par  Voltaire  ;  c'est  inspirée,  c'est  dictée  par 
Voltaire  qu'il  fallait  dire  -,  car  tout  donne  à  penser  que 
d'Argental,  en  lui  écrivant,  ne  faisait  que  transcrire 
ses  propres  notes.  Ne  retrouve-t-on  pas  jusqu'au 
style  de  Voltaire  dans  ce  début,  auquel  on  ne  sau- 
rait reprocher  l'excès  de  modération,  de  calme  et  de 
mesure? 

1.  Formey,  Souvenirs   d'un  citoyen  (Berlin,    1789),  t.  I,  p.  319, 
320. 


LETTRE   DE   D'ARGENTAL.  463 

Je  vous  demande  pardon  d'avance,  mon  cher  ami,  de  la 
lettre  que  je  vais  vous  écrire.  Je  ne  vous  y  parlerai  que  du 
sieur  Baculard  d'Arnaud.  C'est  une  matière  bien  abjecte,  bien 
peu  intéressante;  et  j'avais  dédaigné  jusqu'à  présent  de  la  trai- 
ter: mais  cet  homme  s'est  rendu  célèbre  à  la  manière  d'Éro— 
trate;  il  me  force  à  rompre  le  silence  et  à  vous  le  découvrir 
tout  entier.  Il  y  a  déjà  longtemps  que  j'ai  la  plus  mauvaise  opi- 
nion delui;  outre  que  je  le  connaissais  médiocre  en  talents  et  en 
esprit,  supérieur  en  mensonge,  en  fatuité  et  folie,  je  savais  que 
dans  le  temps  qu'il  recevait  vos  bienfaits,  il  parlait  d'une  ma- 
nière indigne  de  vous.  Moitié  par  mépris  pour  le  personnage, 
moitié  par  égard  pour  sa  misère,  j'avais  négligé  de  vous  en 
avertir.  Enfin  j'appris  avec  la  plus  grande  surprise  qu'un  très- 
grand  roi  avait  daigné  l'appeler  à  sa  cour.  Le  public  ne  fut  pas 
moins  étonné  que  moi.  Je  ne  pus  m'empêcher  de  me  réjouir  de 
l'occasion  qui  vous  en  délivrait,  et  je  n'eus  garde  de  vous  con- 
seiller de  vous  opposer  à  ce  voyage.  Je  ne  prévoyais  pas  alors 
celui  que  vous  méditiez,  et  qu'en  vous  éloignant  des  insectes 
qui  fourmillent  à  Paris,  vous  en  trouveriez  un  à  Berlin,  d'au- 
tant plus  dangereux  qu'on  était  persuadé  d'un  attachement  qu'il 
vous  devait  à  tant  de  titres1... 

La  lettre  du  marquis  d'Adhémar  est  dans  le  même 
goût,  aussi  outrageante  pour  d'Arnaud,  et  disons  aussi 
cruellement  injuste,  car  si  la  vanité  rendit  celui-ci 
ingrat  et  fou,  ses  torts  et  sa  folie  ne  datent  que  de  sou 
séjour  en  Prusse  ;  et,  jusque-là ,  on  ne  saurait  lui  re- 
procher qu'une  admiration  trop  aveugle  pour  l'auteur 
de  la  Henriade,  dont  il  se  proclamait  l'élève.  Nous  ne 
citerons,  de  l'épître  du  marquis,  qu'un  prétendu  dia- 
logue entre  d'Arnaud  et  le  feu  abbé  Desfontaines  que 
le  narrateur  ne  tient  d'ailleurs  que  de  seconde  main. 

Au  nom  de  Dieu,  monsieur,  en  soutenant  les  vrais  talents, 
gardez-vous  de  ces  lourds  frelons;  ils  ne  se  souviennent  de  ce 

1.  Voltaire,  OEuvres  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  517.  Lettre  de 
d'Argental  à  Voltaire;  Paris,  ce  24  novembre  17  50. 


406       DIALOGUE  ENTRE  DESFONTAINES  ET  D'ARNAUD. 

qu'ils  vous  doivent  que  pour  en  punir  leur  bienfaiteur.  Je  me 
rappelle  à  ce  propos  qu'une  personne  me  disait  un  jour,  qu'é- 
tant placé  à  l'amphithéâtre  auprès  de  l'abbé  Desfontaines  et  de 
d'Arnaud,  il  entendit  le  premier  reprocher  à  l'autre  quelque 
attachement  pour  vous.  Mais,  monsieur,  répondit  d'Arnaud, 
vous  ne  faites  pas  attention  qu'il  m'oblige,  et  que  je  lui  dois  de 
la  reconnaissance.  Eh  bien,  reprit  l'abbé,  on  peut  prendre  de 
lui  lorsqu'on  a  des  besoins,  mais  il  faut  en  dire  du  mal. 

Yous  voyez  que  l'homme  s'est  souvenu  de  la  morale,  et  qu'il 
n'a  pas  tardé  de  la  mettre  en  pratique  '. 

Ces  deux  lettres,  en  définitive,  devaient  être  de  peu 
d'usage  pour  celui  qui  les  avait  provoquées;  elles  ne 
purent  servir  qu'à  légitimer  et  ses  plaintes  et  la  satis- 
faction qui  leur  fut  donnée,  car  d'Arnaud  était  déjà 
loin,  quand  elles  parvinrent,  à  leur  adresse. 

Ce  qui,  pour  l'heure,  préoccupait  fort  le  poëte,  c'était 
l'épître  de  Baculard  au  journaliste.  «  Ne  pourrait-on 
pas  avoir  une  copie  de  la  lettre  de  d'Arnaud  à  Fréron? 
Je  ne  dis  pas  de  la  lettre  contenue  dans  les  lettres  fré- 
ronigites,  dans  laquelle  d'Arnaud  désavoue  la  Préface 
en  question-,  je  parle  de  la  lettre  particulière  dans  la- 
quelle il  se  déchaîne,  lettre  que  Fréron  aura  sans  doute 
communiquée.  »  Ce  désaveu  et  ce  propos  de  Baculard 
le  chiffonnaient  fort,  en  effet,  et  il  crut  devoir  en  écrire 
au  lieutenant  de  police,  pour  le  prémunir  contre  ces 
impostures  et  le  prier  aussi  d'imposer  silence  à  Fréron. 
Voltaire  fait  peser  les  charges  les  plus  graves  sur  d'Ar- 
naud; il  va  jusqu'à  l'accuser  d'avoir  escroqué  de  l'ar- 
gent à  Darget  <c  et  à  bien  d'autres.  »  L'auteur  de 
YEpître  à  Manon  fut  toujours  assez  nécessiteux  et  eut 

1.  Voltaire,  OEuvrcs  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  519.  Lettre 
du  marquis  d'Adhémar;  à  Paris,  le  25  de  novembre  1750. 


VOLTAIRE  EXIGE   LE  DÉPART  DE  BACULARD.  4G7 

recours  souvent  à  la  bourse  de  ses  amis.  Yoltaire  écri- 
vait à  Moussinot,  bien  des  années  avant  l'époque 
où  nous  sommes,  il  est  vrai  :  «  Ayez  la  bonté  de  donner 
dix  écus  à  d'Arnaud  s'il  est  toujours  dans  le  môme 
état  de  misère  où  son  oisiveté  et  sa  vanité  ont  la 
mine  de  le  laisser  longtemps  '.  »  Mais,  en  bonne  con- 
science, du  désordre  à  l'escroquerie  la  distance  est 
grande  encore,  et  rien  ne  prouve  que  notre  Baculard 
l'ait  franchie.  Voltaire,  dans  une  lettre  au  chirurgien 
Morand ,  ne  parle  que  de  dettes 2  ;  et  à  cela ,  c'est  à 
croire,  se  bornent  les  torts  de  celui-ci. 

En  somme,  la  conduite  imprudente,  les  airs  impor- 
tants, l'enivrement  insensé  de  d'Arnaud  étaient  plus 
que  suffisants  pour  le  perdre.  Il  s'était  posé  en  émule, 
en  rival  de  son  maître  ;  il  manœuvra  si  bien  que  le  roi 
se  vit  forcé  de  le  renvoyer  ou  de  voir  l'Apollon  de  la 
France  déserter  ses  États  pour  n'y  plus  reparaître.  11 
fallait  choisir  entre  eux ,  et  c'est  ce  que ,  sous  une 
forme  des  plus  respectueuses,  Yoltaire  laisse  à  entendre 
assez  catégoriquement. 

D'Arnaud  a  semé  la  zizanie  dans  le  champ  du  repos  et  de  la 
paix.  Il  a  fait  confidence  à  monseigneur  le  prince  Henri  du 
tour  cruel  qu'il  voulait  me  jouer  à  Paris,  et  il  a  abusé  de  la 
confiance  dont  Son  Altesse  royale  l'honore  pour  le  tromper  et 
pour  se  ménager,  à  ce  qu'il  prétendait,  une  ressource  et  une 
excuse,  lorsque  la  calomnie  serait  découverte.  Le  respect  pour 
Votre  Majesté  me  défend  d'entrer  dans  les  détails  de  la  con- 
duite de  d'Arnaud.  Mais,  sire,  voyez  ce  que  vous  voulez  que  je 


1.  Bibliothèque  impériale.  Manuscrits.  F.  R.  15208.  Lettresorigi- 
nalescle  Voltaire  a  Moussinot,  f.  267  ;  à  Bruxelles,  ce25  février  1741. 

2.  Voltaire,  Lettres  inédites   (Didier,  185;),  t.   I,   p.  200.  Lettre 
de  Voltaire  à  Morand;  l'osldam,  17  novembre  730. 


468  BACULARD  CHASSÉ. 

fasse.  J'ai  passé  par-dessus  les  bienséances  de  mon  âge;  j'ai 
représenté  des  rôles  pour  la  famille  royale;  j'ai  obéi  avec  joie 
aux  moindres  ordres  que  j'ai  reçus,  et,  en  cela,  je  crois  avoir 
fait  mon  devoir;  mais  puis-je  jouer  la  comédie  chez  monsei- 
gneur le  prince  Henri  avec  d'Arnaud,  qui  m'accable  de  tant 
d'ingratitude  et  de  perfidie?  Cela  est  impossible.  Mais  je  ne 
veux  pas  faire  le  moindre  éclat;  je  crois  que  je  dois  garder 
surtout  un  profond  silence.  11  me  semble,  sire,  que  si  d'Ar- 
naud, qui  va  aujourd'hui  à  Berlin  dans  les  carrosses  du  prince 
Henri,  y  restait  pour  travailler,  pour  fréquenter  l'Académie,  en 
un  mot,  sur  quelque  prétexte,  je  serais  par  là  délivré  de  l'ex- 
trême embarras  où  je  me  trouve.  Son  absence  mettrait  fin  aux 
tracasseries  sans  nombre  qui  déshonorent  le  palais  de  la  gloire, 
et  troublent  l'asile  du  repos  le  plus  doux.  Je  m'en  remets  à  la 
prudence,  à  la  bonté  de  Votre  Majesté1. 

Ce  que  demande  Voltaire,  c'est  de  n'être  point  ex- 
posé à  se  rencontrer  avec  d'Arnaud.  Mais  l'on  sent  que 
le  moyen  qu'il  indique  n'est  pas  sérieux.  Il  ne  veut  point 
prononcer  le  mot  de  renvoi,  mais  c'est  son  renvoi  qu'il 
exige.  Et,  plus  tard,  dans  un  moment  où  les  duretés 
ne  seront  pas  épargnées  au  poëte,  Frédéric  lui  dira 
nettement  et  crûment  que  d'Arnaud  n'est  parti  qu'à 
cause  de  lui,  et  quoiqu'il  ne  fût  coupable  d'autres  torts 
que  de  lui  avoir  déplu  2.  Voltaire  avait  mis  dans  ses 
intérêts  Darget,  le  secrétaire  des  commandements  du 
roi,  celui-là  même  qui  eût  été  victime  des  habiletés  de 
d'Arnaud;  et  un  hasard  fit  trouver,  sur  la  promenade 
de  la  Chaussée,  un  petit  billet  qui  annonçait  à  l'auteur 
de  la  Henriade  le  dénoûment  de  cette  lutte  si  dispro- 
portionnée :  «Enfin,  nous  l'emportons  :  d'Arnaud  est 

1.  Voltaire,  OEuvres  complotes  (Beuchol),  t.  LV,  p.  508,  509, 
Lettre  de  Voltaire  à  Frédéric. 

2.  lbid„  t.  LV,  p.  579.  Lettre  de  Frédéric  à  Voltaire;  Postdam, 
24  février  17  51. 


TRIOMPHE  DE  VOLTAIRE.  46!) 

renvoyé;  on  vient  de  Lui  faire  signer  l'ordre  de  partir, 
Darget  l.  »  Voltaire  raconte  l'expulsion  de  «  son  cher 
d'Arnaud,  »  de  ce  ton  diabolique  qui  commande  le 
rire,  quoi  qu'on  en  ait. 

Le  soleil  levant  s'est  allé  coucher.  Ce  pauvre  d'Arnaud  s'en- 
nuyait ici  mortellement  de  ne  voir  ni  roi  ni  comédienne,  et  de 
n'avoir  que  des  baïonnettes  devant  le  nez.  Il  avait  épuisé  son 
crédit  à  faire  jouer  à  Charlottenbourg,  il  y  a  quelque  temps,  sa 
comédie  du  Mauvais  Riche;  mais  les  pièces  tirées  du  Nouveau 
Testament  ne  réussissent  pas  ici;  elle  fut  mal  reçue.  11  s'est 
regardé  comme  Ovide,  dont  on  aurait  sifflé  une  élégie  chez  les 
Gètes.  Tout  cela,  joint  à  un  peu  de  chagrin  de  voir  moi,  soleil 
couchant,  passablement  bien  traité,  l'a  porté  à  demander  son 
congé  fort  tristement.  Le  roi  lui  a  ordonné  très-durement  de 
partir  dans  vingt-quatre  heures;  et,  comme  les  rois  sont  acca- 
blés d'affaires,  il  a  oublié  de  lui  payer  son  voyage.  Mon  en- 
fant, mon  triomphe  m'attriste.  Cela  fait  faire  de  profondes  ré- 
flexions sur  les  dangers  de  la  grandeur.  Ce  d'Arnaud  avait 
une  des  plus  belles  places  du  royaume.  Il  était  garçon-poélc 
du  roi,  et  Sa  Majesté  prussienne  avait  fait  pour  lui  des  versi- 
culets  très-galants.  Nous  n'avons  point,  depuis  Bélisaire,  de 
plus  terrible  chute.  Comme  le  monarque  traite  un  de  ses  so- 
leils2!... 

Ce  petit  scandale  ne  laissa  pas  de  faire  du  bruit  à 
Paris;  chacun  l'apprécia  selon  son  humeur,  ses  sympa- 
thies ou  ses  haines.  Collé,  dans  ses  annales,  en  glose 
d'une  façon  toute  prophétique.  «Ces  chers,  ces  tendres 
amis,  d'Arnaud  et  le  roi  de  Prusse,  ont  rompu;  ce 
dernier  vient  de  renvoyer  l'autre.  On  prétend  que  c'est 
Voltaire  qui  a  fait  chasser  d'Arnaud  ;  il  n'imagine  pas 

1.  Dieudonné  Thiébaud,  Souvenirs  de  vingt  ans  de  séjour  à  Berlin 
(Didot,  18G0),  t.  II,  p.  339. 

2.  Voltaire,  Œuvres  complètes  (Beucliot),  t.  LV,  p.  515,  516. 
Lettre  de  Voltaire  à  madame  Denis;  à  Postdam,  le  [24  novembre 
1750. 

m.  27 


470  SE  RETIRE  A   DRESDE. 

qu'il  aura  le  même  sort,  et  qu'il  sera  chassé  quelque 
jour,  mais  avec  plus  d'éclat  que  ce  polisson  l.  »  Ainsi, 
sans  être  expulsé  ignominieusement,  comme  le  prétend 
Voltaire,  le  pauvre  Baculard  dut  se  retirer,  se  retirer  sans 
qu'on  lui  payât  son  voyage,  bien  que  le  roi  de  Prusse, 
qui  l'avait  fait  venir,  n'eût  rien  à  lui  reprocher.  Mais 
l'amitié,  l'inconcevable  engouement  de  Frédéric  lui 
avaient  acquis  une  importance,  un  prestige  que  la  dis- 
grâce ne  lui  enleva  point.  Il  se  dirigea  vers  Dresde  où  il 
fut  reçu  à  bras  ouverts.  «  J'ai  ici,  écrivait  le  glorieux 
Baculard,  un  peuple  d'amis.  Il  semble  qu'on  prenne 
plaisir  à  me  venger  du  scélérat  V.,  et  on  ne  m'en  ven- 
gera jamais  comme  je  le  souhaiterais  2...  »  Voltaire  eût 
bien  dû  laisser  en  repos  sa  victime;  mais  cet  accueil 
de  la  cour  saxonne  le  chiffonne ,  et  son  dépit  perce 
sous  un  ricanement  qui  manque,  en  tous  cas,  de  gé- 
nérosité et  de  convenance.  Il  annonce  son  triomphe 
avec  des  insultes  pour  le  vaincu,  et,  vraiment,  il  eût 
dû  se  sentir  plus  embarrassé  que  fier  d'un  pareil  avan- 
tage. «Vous  savez,  sans  doute,  madame,  que  le  roi  a 
ordonné  à  d'Arnaud  de  partir  dans  les  vingt-quatre 
heures  ;  il  est  à  Dresde  où  il  se  vante  des  bonnes  for- 
tunes de  tout  Berlin  3.  »  C'est  à  la  margrave  de  Bay- 
reuth  qu'il  fait  part  de  la  nouvelle.  Il  en  mande  autant, 
et  dans  les  mêmes  termes,  à  madame  d'Argental  :  «  Il 
s'est  réfugié  à  Dresde  où  il  dit  qu'il  était  le  favori  des 

1.  Collé,  Journal  (Paris,  1805),  t.  I,  p.  622;  décembre  17  50. 

2.  Cliaravay  aîné,  Catalogue  d'autographes  du  18  mai  1866,  p.  4, 
h°  15.  Lettre  de  d'Arnaud  à  M...;  Dresde,  28  janvier  1751. 

3.  Revue  française  (1er  novembre  1865),  t.  XII,  p.  337.  Lettre 
de  Voltaire  à  la  margrave  de  Bayreuth  ;  à  Postdam,  ce  9  décembre 
1750. 


CONSEILLER  DE  LÉGATION  A  LA  COUR  DE  SAXE.   471 

rois  et  des  reines,  et  qu'une  grande  passion  d'une 
grande  princesse  pour  ce  Baculaid  l'a  obligé  de  s'ar- 
racher aux  plaisirs  de  Berlin,  et  de  venir  faire  les  dé- 
lices de  Dresde  '.  »  Le  roi  Auguste  le  nomma  con- 
seiller de  légation;  et,  à  partir  de  ce  moment,  notre 
d'Arnaud  ne  signa  plus  que  «  Baculard  d'Arnaud, 
chevalier,  conseiller  d'ambassade  à  la  cour  de  Saxe.  » 
Ce  n'est  pas  la  biographie  de  l'auteur  du  Mauvais 
Riche  que  nous  faisons;  nous  n'avons  point  à  recher- 
cher les  causes  qui  le  ramenèrent  à  Paris  et  à  entrer 
dans  le  détail  de  sa  vie  littéraire.  Il  grandit,  toutefois, 
acquiert  des  amis,  des  relations  et  des  admirateurs, 
qui  applaudissent  à  ses  sombres  et  lugubres  chefs- 
d'œuvre.  En  1762,  il  publiait  son  Poème  à  la  Nation. 
auquel  il  donnait  pour  épigraphe  ces  vers  bien  connus 
de  Zaïre  : 

Des  chevaliers  français  tel  est  le  caractère. 

Piron,  auquel  il  l'avait  envoyé,  lui  écrivait  une  lettre 
de  félicitations  des  plus  louangeuses,  où  ne  se  mê- 
lait qu'un  reproche,  et  l'on  va  voir  lequel  : 

Je  vous  remercie,  monsieur,  de  la  bonté  que  vous  avez  eiie 
de  vous  souvenir  de  moy  dans  la  distribution  de  votre  poëme 
héroïque.  Je  l'ay  lu  et  relu  avec  tout  l'intérêt  que  peut  y 
prendre  un  amateur  zélé  de  la  gloire  des  Muses  et  de  la  vôtre 
en  particulier.  Cet  ouvrage  de  longue  haleine  doit  vous  mériter 
l'attention  de  l'État,  du  prince  et  des  ministres  et  vous  attirer 
par  conséquent  des  marques  honorables  et  solides  d'une  bien- 
veillance universelle.  Toutes  les  espèces  de  beautés  s'y  trou- 
vent répandues  à  profusion.  Véhémence,  délicatesse,  énergie, 

I.  Voltaire,  OEuvrcs  complètes  (Beuchot),  t.  LV,  p.  527.  Letlre 
de  Voltaire  à  madame  d'Argenlal;  à  Postdam,  le  8  décembre  17  50. 


472  RANCUiNE   INVÉTÉRÉE   DE   PIRON. 

fleurs,  pompe,  harmonie;  tout  en  est  sage,  maximes,  grandes 
images,  nobles  sentimens,  rien  n'y  dément  l'âme,  le  cœur  ny 
l'esprit  dont  Dieu  vous  doua,  non  plus  que  le  beau  sang  dont 
vous  sortez  auquel  vous  rendez  autant  et  plus  peut-être  que 
vous  ne  luy  devez1.  Je  ne  vois  qu'un  vers  foible  dans  votre  écrit. 
C'est  l'épigraphe.  Ce  seul  vers  n'a  rien  de  rare,  ny  de  marqué, 
comme  on  dit,  au  grand  coin.  Vous  l'avez  pris  dans  Zaïre  : 
Vous  en  auriez  trouvé  cent  dans  Pélegrin,  et  je  les  citerai,  si 
l'on  m'en  défie,  qui  auroient  pu  mieux  mériter  l'honeur  de 
votre  attention  que  celui-là.  Y***  ne  le  doit  pourtant  pas  assu- 
rément à  votre  amitié.  Vous  n'êtes  pas  un  d'Argental.  C'est  ce 
qui  m'étone.  Je  ne  vous  conçois  pas  tous.  Vous  avez  des  lumiè- 
res ou  des  raisons  qui  me  passent2... 

Piron  ne  regarde  pas  à  donner  au  vaniteux  d'Ar- 
naud les  louanges  les  plus  hyperboliques  et  les  plus 
ridicules.  Mais  il  n'entend  pas  raillerie  sur  le  compte 
de  Voltaire.  Quoi  !  d'Arnaud  a  les  plus  légitimes  griefs 
contre  cet  odieux  pacha  de  la  littérature,  et  il  met  en 
tète  de  son  poëme  un  vers  de  Zaïre!  Il  faut  haïr  comme 
aimer,  du  meilleur  de  son  cœur,  et  ne  pas  plus  mollir 
dans  ses  ressentiments  que  dans  ses  attachements. 
Mais  Baculard  n'avait  point  cette  trempe  romaine. 
Il  n'avait  pas  oublié  les  bontés,  les  générosités,  la  ten- 
dresse dont  il  avait  été  l'objet  ;  et  sa  pensée  se  reportait, 
malgré  lui,  vers  ces  temps  où  il  ne  trouvait  pas  de  titre 
plus  glorieux  que  celui  d'élève  de  Voltaire.  Tout  avait 
bien  changé  depuis  lors.  Mais  n'avait-il  pas  des  torts 
graves  à  se  reprocher,  et  était-il  bien  sûr  que  sa  vanité, 
ses  imprudences  n'eussent  pas  amené  une  rupture 
et  un  éclat  irréparables?  11  avait  boudé  dix  ans  et 
plus,  n'élait-ce  donc  pas  assez?  Son  Poëme  à  la  Na- 

1.  Au  moins,  pour  Piron,  d'Arnaud  était  de  souche  illustre. 

2.  Lettre  inédite  de  Piron  à  d'Arnaud  Baculard;  ce  1er  avril  1  7 02. 


TENTATIVE  HONORABLE.  473 

tion  avait  paru  ;  il  ne  résiste  pas  à  la  tentation  de  l'en- 
voyer à  Voltaire  avec  une  lettre,  où,  toutefois,  il  ne 
demande  pas  pardon,  où  il  se  plaint,  où  il  récrimine, 
où  il  accuse  l'auteur  de  Mérope  d'avoir  accordé  trop 
légèrement  créance  aux  calomnies  les  plus  grossières. 
Mais  à  cela  se  mêlent  les  témoignages  d'admiration, 
d'estime  et  même  de  vénération;  l'on  entrevoit  là  un 
cœur  auquel  pèse  la  rancune,  en  dépit  d'un  reste 
d'amertume,  et  qui  ne  demanderait  pas  mieux  d'en 
être  soulagé.  La  lettre  de  Piron  venait  trop  tard.  Elle 
est  datée  du  1er  avril;  celle  de  d'Arnaud  à  Voltaire 
était  écrite  depuis  deux  jours  '.  En  tous  cas,  elle  n'eût 
rien  empêché.  Nous  la  reproduisons  en  entier. 

Monsieur,  je  vous  ai  aimé  comme  mon  père,  et  je  vous  ai 
admiré  comme  un  grand  homme;  j'ai  cru  avoir  à  me  plaindre 
du  premier,  il  me  fut  bien  cher,  mais  le  grand  homme  m'est 
toujours  prétieux,  c'est  à  lui  que  j'ai  l'honneur  d'envoier  un 
poëme  dont  le  sentiment  fait  tout  le  mérite;  il  est  d'un  citoyen 
qui  désireroit  pour  éterniser  son  âme,  s'élever  à  cet  art  en- 
chanteur, dont  vous  possédés  seul  l'heureuse  magie.  Il  y  a 
longtemps  que  vous  devez  être  convaincu  de  ma  vénération 
décidée  pour  vos  talents.  Vous  avez  cependant  eu  la  foiblesse, 
vous  qui  vous  élevez  avec  tant  de  force  contre  la  calomnie  de 
céder  aux  impostures  absurdes  et  grossières  de  quelques  écri- 
vains obscurs  qui  se  sont  efforcés  de  me  défigurer  à  vos  yeux, 
vous  m'avez  condamné  sur  la  foy  de  ces  messieurs  et  même  vous 
leur  avez  écrit  sur  mon  compte  des  choses  très-mortifiantes 
pour  moi,  et  d'aulant  plus  cruelles  que  je  ne  les  mérite  point. 
Si  vous  eussiez  daigné  jetter  les  yeux  sur  mon  poëme  de  la 
Vrance  sauvée  vous  auriez  vu  que  malgré  notre  refroidisse- 
ment, l'écolier  est  toujours  juste,  et  qu'il  goûte  toujours  un 
nouveau  plaisir  à  rendre  hommage  à  son  maître5.  Si  vous  me 

1.  Le  mois  de  mars,  on  le  sait,  a  trente  et  un  jours. 

2.  Raeulard  avait  consacré  à  son  maître  un  vers  enthousiaste,  qu'il 
accompagnait  de  cette  note  non  moins  hyperbolique  :  «  M.  (Je  Vol- 


474  GABRIELLE  DE  VERGY. 

faisiez  le  tort  d'en  douter,  je  pourrois  vous  en  donner  des  té- 
moins plus  faits  pour  être  crus  d'un  ho-nme  comme  vous  et 
d'une  trempe  plus  noble  que  celle  de  ce?  reptiles  qui  s'enor- 
gueillissent de  vos  politesses  et  qui  ont  la  bêtise  de  les  prendre 
pour  des  suffrages.  Si  le  métier  de  délateur  n'étoit  pas  au-dessous 
de  tout  être  qui  pense,  je  vous  apprendrois  des  choses  qui  vous 
feroient  regretter  d'avoir  pu  prostituer  votre  plume  à  répondre 
à  de  telles  espèces,  mais  je  ne  suis  pas  fait  pour  récriminer;  je 
ne  veux  que  vous  assurer  des  sentimens  éternels  d'estime  et 
d'admiration  avec  lesquels  je  serai  toute  ma  vie,  etc.  K 

Comment  Voltaire  reçut-il  ces  avances?  L'on  inter- 
rogerait vainement  la  correspondance  générale  et  les 
nouveaux  recueils  de  lettres  qui  viennent  sinon  com- 
pléter, du  moins  grossir  encore  un  ensemble  si  formi- 
dable déjà.  Nulles  traces  de  d'Arnaud,  en  bien  comme 
en  mal.  L'on  regretterait,  pourtant,  que  l'auteur  de 
Mérope  n'eût  point  été  touché  de  ce  bon  mouvement, 
malgré  une  certaine  rudesse  de  ton  qui  dissimulait 
mal  son  grand  désir  de  rompre  la  glace  et  de  rentrer 
en  grâce.  Nous  n'avons  pas  la  réponse  de  Voltaire  ; 
mais,  à  coup  sûr,  il  en  fit  une,  et  telle  qu'on  la  pou- 
vait espérer,  après  un  silence  de  tant  d'années.  D'Ar- 
naud, désormais,  enverra  ses  nouveaux  ouvrages  à 
son  ancien  maître,  qui  les  accueillera,  de  son  côté, 


taire  esl  le  premier  poëte  français  qui  ait  dit  des  choses  et  non  des 
mots.  C'est  le  premier  aussi,  qui  ail  sçù  tourner  la  maxime  en  senti- 
ment, ses  écrits  ne  respirent  que  l'amour  de  l'humanilé,  l'ohéissance 
et  le  respect  dû  au  souverain,  la  honte  du  maître  due  à  son  peuple. 
Nul  auteur  n'a  sçu  mieux  que  lui  combattre  le  fanatisme  et  la  sédi- 
tion, il  les  a  rendus  également  odieux  et  ridicules.  »  La  France 
sauvée  (1757),  p.  8.  Nous  sommes  loin  «  du  scélérat  V.,  »  et  ses  id'es 
se  sont  singulièrement  transformées,  on  en  conviendra,  depuis  lors. 
1.  Lettre  inédite  de  Baculard  d'Arnaud  à  Voltaire,  en  lui  envoyant 
son  Poënie  ù  la  Nation  ;  le  29  mars  1762. 


LA  MUSE  TRAGIQUE  AU   COUVENT.  475 

avec  sa  facilité  ordinaire.  Il  venait  de  publier,  après 
de  Belloy,  sa  Gabrielle  de  Vergy,  une  tragédie  en 
cinq  actes  et  en  vers,  où,  comme  on  le  pense  bien, 
il  n'y  avait  point  le  mot  pour  rire.  «  C'est,  nous  dit 
Grimm,  le  même  sujet  traité  par  deux  grands  hommes 
également  pauvres  de  génie,  également  impuissants, 
dont  l'un  se  laisse  aller  à  sa  langueur,  l'autre  se  dé- 
mène comme  un  diable  pour  vous  la  dérober.  Ce  pauvre 
d'Arnaud  croit  que  la  frénésie  de  la  passion  est  la 
même  que  celle  qui  résulte  d'un  dérangement  d'or- 
ganes ;  il  ne  se  doute  pas  de  la  liaison  secrète  qui 
existe  entre  les  écarts  de  la  passion,  il  croit  qu'on  n'a 
qu'à  passer  du  blanc  au  noir  et  du  noir  au  blanc  pour 
avoir  l'air  d'un  homme  agité  et  ballotté  par  une  pas- 
sion violente.  Son  Fayel  est  un  fou  furieux  qu'il  fau- 
drait enchaîner  aux  Petites-Maisons  '.  »  Mais  c'était  là 
le  genre  de  chefs-d'œuvre  auquel  applaudissait  cette 
société  blasée  et  affadie,  qui  prenait  en  si  grande 
pitié  les  chevaux  attelés  au  cadavre  de  Damiens  et  ne 
g 'attendrissait  qu'à  bon  escient,  en  dépit  de  cette  fac- 
tice sensibilité  qu'elle  affichait  depuis  la  Nouvelle 
Eéloîsê  et  Y  Emile.  Et  d'Arnaud  avait,  au  degré  le 
plus  éminent,  le  talent  faux  et  affecté  qui  convenait  à 
ses  lecteurs  et  à  ses  lectrices,  à  ses  lectrices  surtout, 
dont  ses  romans,  ses  héroïdes  et  ses  pièces  encom- 
braient les  toilettes. 

Quoi  qu'il  en  soit,  Voltaire,  à  qui  il  avait  adressé  sa 
Gabrielle,  ne  fit  pas  attendre  son  remercîment.  «  J'ai 

I.  Grimm.  Correspondance  littéraire  (Paris,  Fume,  1829),  t.  VI, 
p.  374.  1er  mars  1770. 


476  OUBLI   DU   PASSÉ. 

l'honneur,  lui  écrivait-il  par  la  main  de  Wagnière, 
d'être  capucin,  et,  en  qualité  de  moine,  je  vous  dirai 
que  votre  moinesse  de  la  Trappe  m'a  infiniment  tou- 
ché. Je  bénis  Dieu  que  le  théâtre  se  soutienne  par 
'Église...  On  dit  que  la  Comédie  française  est  absolu- 
ment tombée.  La  muse  tragique  se  retire  dans  les  cou- 
vents comme  madame  de  La  Vallière  se  retira  aux 
Carmélites  '.  »  Des  compliments,  du  persiflage,  une 
épigramme  à  l'endroit  de  la  Comédie  française ,  et 
aussi ,  sans  que  Baculard  le  soupçonne  le  moins  du 
monde,  à  l'endroit  des  faiseurs  de  tragédies  ;  c'est  là  le 
Voltaire  des  bons  jours,  et  il  n'y  a  qu'à  sourire  à  cette 
malice  bénigne  qui  ne  va  pas  jusqu'à  érailler  la  peau. 
En  somme,  ce  qui  importait,  c'était  de  savoir  si 
l'auteur  de  Zaïre  s'était  laissé  désarmer  par  une  dé- 
marche digne,  honorable,  méritoire,  et  qui  témoignait 
d'un  cœur  affectueux  et  reconnaissant.  Mais  il  eût  été 
bien  étrange  que  Voltaire,  si  clément,  si  miséricor- 
dieux envers  tant  d'autres,  ne  se  fût  montré  impi- 
toyable que  pour  le  seul  Baculard;  et  nous  n'avions 
pas  besoin  de  la  découverte  de  cette  lettre  inédite  pour 
croire  à  un  rapprochement  qui  nous  semblait  dès  lors 
inévitable. 


1.  Charavay  aîné,  Catalogue  d'autographes,  du  lundi  3  février  1808 
(du  docteur  Michelin  de  Provins),  p.  19,  r.°  198.  Leltre  de  Vollaire 
à  d' Arnaud  ;  16  mars  17  7  0. 


FIX   DE   VOLTAIRE   A   LA    COUR. 


TABLE 


—  Madame  d'Étiolés.  —  Le  Temple  de  la  Gloire.  —  Rameal 
et  Rousseau.  —  Les  Fêtes  de  Ramire.  —  Semonce  amicale.  — 
Nouvelle  passion  du  roi.  —  Mademoiselle  Poisson.  —  Une  mère 
a\isée.  —  Prédiction  accomplie.  —  Brillante  éducation.  —  En- 
thousiasme de  madame  de  Mailly.  —  Salon  de  madame  d'Étiolés. 

—  Madame  deChuleauroux.  —  Le  pied  de  la  duchesse  de  Che\reu?e. 

—  Mort  de  la  favorite.  —  Reprise  des  courses  dans  la  forêt  de  Sé- 
nart.  —  Rendez-vous  dans  Paris.  —  La  rue  Croix-des-Petils- 
Champs.  —  Naïveté  du  président  Hénaull.  —  Le  cousin  Binet.  — 
La  jeunesse  d'Antoinette.  —  Désespoir  de  Le  Normand.  —  Vol- 
taire à  Etioles.  —  Premier  madrigal.  —  Bernis.  —  Ses  assiduités 
auprès  de  la  maîtresse  du  roi.  —  Don  d'un  logement  aux  Tuileries. 

—  Le  roi  pave  les  clous.  — Mission  délicate.  —  Le  brevet  de  mar- 
quise. —  Idée  fixe  de  Voltaire.  —  Déloyauté  des  Etats  généraux. 

—  D'Argenson  charge  le  poêle  de  rédiger  une  protestation  du  gou- 
vernement français.  —  Voyage  de  Fontainebleau.  —  Madame  du 
Chàtelet  et  les  carrosses  de  la  reine.  —  Elle  se  fait,  sans  s'en  dou- 
ter, une  grosse  affaire.  —  Un  marchand  de  Londres.  —  M.  Fal- 
kener.  —  Ambassadeur  à  Constantinople.  —  Un  homonyme.  — 
Démarche  de  Voltaire.  —  Offre  d'aller  en  Flandre.  —  Indifférence 
simulée.  —  Retour  du  roi.  —  Le  Temple  de  la  Gloire.  —  Le  grand 
couvert.  —  Louis  XV  ne  dit  mot  à  Voltaire.  —  Trajan  est-il  con- 
tent ?  —  Anecdote  douteuse.  —  Manque  de  politesse  du  roi.  — 
Madame  de  Pompadour  et  Agnès  Sorel.  —  Maupertuis  part  pour 
la  Prusse.  —  Les  Ennui*  de  Thalir.  —  Curieuse  lettre  de  Crébil- 
lon.  —  Transformalion  de  la  Princesse  de  Saiarre.  —  La  Ména- 
gerie. —  La  Popelinière.  —  Collaborateur  de  Rameau.  —  0  ma 
tendre  muselle!  —  Rousseau  introduit  chez  le  tinancier  par  Gauffe- 
court  —  Représentation  des  Muses  rivales.  —  Brutalité  de  Rameau. 


4/8  TABLE. 

—  Seconde  audition  fiiez  l'intendant  des  Menas.  —  Malveillance 
de  madame  de  I.a  Popelinière.  —  M.  de  Richelieu  bienveillant  pour 
Rousseau.  —  Premiers  rapports  de  Jean-Jacques  et  de  Voltaire.  — 
Echange  de  politesses.  —  Nouveaux  dégoûts.  —  Rousseau  tombe 
malade.  —  N'assiste  pas  à  la  représentation  des  Fêtes  de  Ra- 
mire Page  1 

II.   VOLTAIRE    A    L'ACADÉMIE.     —     DISCOURS    DE    RÉCEPTION.   —    Le 

poète  Roi.  —  Les  Travenol.  —  Mort  du  président  [Souhier.  — 
Un  fauteuil  vacant.  —  Agrément  de  Louis  XIV.  —  Activité  de  Vol- 
taire. —  Mol  de  Montesquieu.  —  Déchaînement  des  ennemis.  — 
Pluie  de  libelles  et  de  pamphlets.  —  Discours  prononcé  à  la  porte 
de  l'Académie  par  le  directeur  à  M***.  —  Le  Triomphe  poétique. 

—  Le  poète  Roi.  —  Conseiller  au  Chàtelet.  —  Arrêté  et  transféré 
à  la  Bastille.  —  Manie  habilement  l'épigramme.  —  L'un  des  faiseurs 
de  calotines,  avec  Camusat  et  Piron.  —  S'attaque  à  tout.  —  Mon- 
crif  le  bàtonne.  —  Voltaire  glisse  son  nom  dans  VEpitre  sur  la 
Calomnie.  —  Roi  décoré  du  cordon  de  Saint-Michel.  —  Il  rime 
une  satire  intitulée  le  Coche  contre  l'Académie.  —  Enfermé  à  Saint- 
Lazare.  —  Le  Poëme  de  la  Félicité  et  la  Princesse  de  iïavarre.  — 
Aversion  profonde  de  Roi  contre  Voltaire.  —  Il  est  protégé  par  la 
reine.  —  Sa  lettre  au  lieutenant  de  police.  —  Ses  mœurs  peu  ho- 
norables. —  Sa  femme  et  le  financier  Le  Riche.  —  Voltaire  est 
élu.  —  Exaspération  de  ses  ennemis.  —  Baillet   de  Saint-Julien. 

—  La  police  mise  sur  pied.  —  Descente  chez  Mairault.  —  Saisie 
de  ses  papiers.  —  Le  colporteur  Phélizot  fait  des  aveux.  —  Per- 
quisition chez  les  libraires.  —  Nombreuses  arrestations.  —  Dis- 
cours de  réception  de  Voltaire.  —  Universalité  de  la  Langue  fran- 
çaise. —  Critique  plaisante.  —  Visite  chez  les  Travenol.  —  Haine 
du  violon  contre  l'auteur  de  Zaïre.  —  Arrestation  du  maître  de 
danse.  —  Mauvais  effet  de  celte  mesure  de  rigueur.  —  Le  père 
Travenol  chez  Voltaire.  —  Attendrissement  passager.  —  L'abbé 
d'Olivet  chargé  d'apaiser  le  poëte.  —  Sa  lettre  à  son  frère.  — 
Abus  de  confiance  de  Voltaire.  ■ —  Il  rend  plainte  contre  Louis  Tra- 
venol. —  Mémoires  du  père  et  du  fils.  —  L'avocat  Mannory.  — 
Un  apologiste  d'Œdipe.  —  Demande  de  secours.  —  Médiocre  assis- 
lance.  —  Historique  peu  tendre  de  leurs  relations.  —  L'abbé  Pré- 
vost. —  Générosité  de  Voltaire  en  faveur  de  Rameau.  —  Sentence 
du  Chàtelet.  — M.  Moreau  avocat  du  roi.  —  Démarches  du  poêle 
auprès  du  magistrat  pour  obtenir  une  rétractation  de  Rigoley.  — 
Elles  n'aboutissent  point.  —  Évocation  au  grand  conseil.  —  Ren- 
voi à  la  Tournelle  criminelle.  —  Vers  d'Armide  parodiés  par  Tra- 
vcnol.  —  Portrait  de  celui-ci.  —  Nouveaux  mémoires.  —  Faclum 


TABLE.  479 

de  Mannorv.  —  Confirmation  du  premier  arrêt.  —  Les  fournis- 
seurs de  Travenol.  —  Esprit  inquiet  et  querelleur.  —  S'allaque  à 
Jean-Jacques  Rousseau.  —  Se»  démêlés  avec  ses  camarades.  —  Sa 
sortie  de  l'Opéra.  —  Circonstances  atténuantes  en  faveur  de  Vol- 
taire      Page  45 

III.  —  Vauvenargues  et  Marmontel.  —  Voltaire  gentilhomme 
ordinaire.  —  Séjour  a  Anet.  —  Nature  affectueuse  de  Voltaire. 

—  Vauvenargues.  —  Se  trouvait  au  siège  de  Prague.  —  Sa  santé 
délicate.  —  Enthousiasme  de  Voltaire  à  son  égard.  —  Ses  efforts 
pour  le  servir  auprès  du  ministre.  —  Leurs  entretiens.  —  Douce 
influence  de  Vauvenargues.  —  Regrets  que  sa  mort  laisse  dans  le 
cœur  de  Voltaire.  —  Marmontel.  —  Envoi  de  l'ode  sur  l'Invention 
de  la  poudre  à  canon.  —  L'auteur  de  la  Henrinde  y  répond  par  des 
encouragements  et  des  louanges.  —  Ivresse  de  l'élève  de  philoso- 
phie de  Sainte-Catherine.  —  Départ  pour  Paris.  —  Première  dé- 
ception. —  Le  contrôleur  général  remercié.  —  Marmontel  ne  se 
décourage  pas.  —  Bontés  de  Voltaire  pour  lui.  —  La  duchesse  du 
Maine  et  son  âne.  —  Ouvertures  faites  au  poëte.  —  Le  château  de 
Sorel.  —  L'abbé  Le  Blanc  et  les  souliers  de  l'abbé  Sallier.  —  Mot 
de  Voisenon  sur  La  Chaussée.  —  Les  domestiques  de  madame  du 
Chàtelet.  —  Ils  prennent  la  clef  des  champs.  —  Longchamp  entre 
à  son  service.  —  Impudeur  des  femmes  au  XVIIIe  siècle.  —  Le 
bain  de  la  marquise.  —  Le  cabaret  de  la  Maison  Rouge,  de  Chaillot. 

—  Longchamp  attaché  à  la  personne  du  poëte.  — Voyage  de  Fon- 
tainebleau. —  Entrée  en  fonctions.  —  Voltaire  à  sa  toilette.  — 
Reçoit  son  brevet  de  gentilhomme  ordinaire  du  roi.  —  Mauvais 
effet  de  cette  faveur  en  Poitou.  —  Le  chevalier  de  L'Huillière.  — 
Un  bon  citoyen.  —  Epitre  de  Voltaire  sur  la  victoire  de  Lawteld. 

—  Voltaire  et  madame  du  Chàtelet  à  Anet.  —  Plaisant  récit.  — 
Exigeances  d  Emilie.  —  Ridicules  qu'on  lui  prête.  —  Sans-gène 
des  deux  amis.  —  Boursovjjle.  —  Madame  du  Chàtelet  parfaite 
dans  le  rôle  de  mademoiselle  de  la  Cochonnière.  —  Départ  de  l'il- 
lustre couple.  —  Fontainebleau  de  17  47.  —  Le  jeu  de  la  reine. 

—  Perte  énorme  de  madame  du  Chàtelet.  —  Mot  imprudent  de 
Voltaire.  —  Une  société  gangrenée.  —  Les  fripons  de  qualité.  — 
Le  secrétaire  de  la  comtesse  de  Beuvron.  —  M.  de  Thiars  et  la  prin- 
cesse de  Monaco.  —  Panique  de  Voltaire  et  de  la  marquise.  — 
Fuite  précipitée.  —  Le  charron  d'Essonne Page  97 

IV.  —  Flite  a  Sceaux.  —  Les  petits  Cabinets.  —  Premier  voyage 
a  Lunfville.  — Voltaire  trouve  un  refuge  à  Sceaux. —  La  ruelle 
de  la  duchesse  du  Maine.  —  Incognito  rigoureux.  —  Le  petit  Sa- 
vovard.  —  Une  bourse  dans  un  soulier.  —  Désolation  d'Antoine. 


480  TABLE. 

—  La  paix  faite.  —  Arrivée  de  madame  du  Cliàlelet.  —  Voltaire 
délivré. — Représentation  de  la  Prude.  — Talents  divers  d'Emilie. 

—  Billets  d'entrée.  —  Mécontentement  de  la  duchesse.  —  Bruits 
ridicules.  —  Zadig.  —  Prault  et  Machuel.  —  Stratagème  de  Vol- 
taire. —  Dépit  des  libraires.  —  Le  poëte  les  apaise  en  leur  aban- 
donnant l'édition.  —  La  troupe  des  Cabinets.  —  L'Enfant  pro- 
digue. —  Madame  de  Pompadour  joue  le  rôle  de  Lise.  —  Le  duc 
de  Chartres,  MM.  de  Nivernais  et  de  Gontaut.  — La  Comédie  fran- 
çaise vient  prendre  des  leçons  des  Cabinets.  —  Entrées  accordées 
aux  auteurs.  —  Madame  de  Pompadour  en  informe  Voltaire  par 
un  billet  charmant.  —  Madrigal.  —  Voltaire  chez  Tournehem.  — 
Le  dîner  de  M.  de  Voltaire.  —  Laujon  y  assiste.  —  Coteries  de 
la  reine.  —  Mesdames  de  Luynes  et  de  Tallard.  —  Indignation 
que  soulèvent  les  vers  adressés  à  la  marquise,  —  Affection  du  roi 
pour  Mesdames.  —  Petites  intrigues  de  celles-ci.  —  Prétendus 
vers  à  la  Dauphine.  —  Bruits  d'exil.  —  Peu  de  sûreté  des  chro- 
niqueurs. —  A  qui  étaient  adressés  ces  vers.  —  Départ  pour  la 
Champagne.  —  Carrosse  brisé.  —  M.  de  Voltaire  et  madame  du 
Chàtelet  contemplant  les  astres.  —  L'on  reprend  sa  route.  —  Halle 
à  la  Chapelle.  —  Arrivée  à  Cirey.  —  Toute  la  société  des  environs 
accourt.  —  Lunéville.  —  Noble  ambition  de  Stanislas.  —  Son 
portrait.  —  Comparé  à  Henri  IV.  —  Ses  châteaux.  —  Ne  veut 
même  pas  qu'on  lui  fasse  la  révérence.  —  Le  nain  du  roi  de  Po- 
logne. —  Bébé  dans  une  boîte  de  tric-trae.  —  Exiguïté  de  son 
cerveau.  —  Ne  sait  pas  son  catéchisme.  —  But  du  voyage  en  Lor- 
raine. —  Le  père  Menoux.  —  Projets  que  lui  attribue  Voltaire.  — 
La  marquise  de  Boufllers.  —  Repartie  de  M.  de  la  Galaizière.  — 
La  dame  de  Volupté.  —  Accueil  empressé.  —  Emploi  des  jour- 
nées. —  Le  marquis  de  Saint-Lambert.  —  Le  roi  ne  l'aime  point. 

—  Voyage  avorté Page  137 

V.  —  Madame  du  Chàtelet  et  Saint-Lambert.  —  La  cour  de  Lor- 
raine. —  Lunéville  et  Commercv.  —  Un  amant  transi.  —  Nature 
ardente  de  la  marquise.  —  Longue  résignation.  —  Les  lettres  que 
lui  écrivait  Voltaire.  —  Épreuves  de  l'abbé  de  Voisenon.  —  Pre- 
mière rencontre.  —  Point  de  départ  des  amours  de  madame  du 
Chàtelet  et  de  Saint-Lambert.  —  Une  harpe  servant  de  boîte  aux 
lettres.  —  Dom  Calmet.  —  Voltaire  lui  annonce  sa  visite.  —  Il 
donne  son  programme.  — Le  carême  suspend  les  plaisirs.  —  Anec- 
dole  ridicule  que  rapporte  d'Argenson.  —  L'aumônier  de  Sta- 
nislas. —  Ne  sait  pas  son  Bencdicite.  —  Départ  de  madame  du 
Chàtelet.  —  Lettre  incohérente.  —  Arrivée  à  Versailles.  —  La 
question  des  commandements.  —  Inquiétudes  de  la  marquise.  — 


TABLE.  is| 

M.  de  Bercheny.  —  Heureuse  solution.  —  M.  du  Chftidel  obtient 
la  charge  de  grand  maréchal  des  logis.  —  Les  Visilandines  de 
Beaune.  —  La  Uort  de  César  au  couvent  de  Saint-Martin.  —  Re- 
quête à  Voltaire.  —  L'abbé  de  Chauvelin.  l'un  desappuisdu  poHe. 
à  la  Comédie  française.  —  Les  deur.  amis  quittent  Paris.  —  Halte 
à  Chàlons.  —  L'hôtesse  de  la  Cloche.  —  Un  bouillon  bien  pavé. 

—  La  cour  de  Lorraine  à  Commercy.  —  Invitation  faite  aux  anges. 

—  Plaisirs  et  fêtes.  —  Voltaire  se  multiplie.  —  Il  vole  le  fini  hir 
au  père  Lemoine.  —  Une  éclipse  de  soleil.  —  Le  roi  de  Pologne 
à  Trianon.  —  Rivalité  de  Voltaire  et  de  CréLillon.  —  Admiration 
peu  sincère  du  premier  pour  le  second.  —  Démarches  auprès  'lu 
lieulenant  de  police.  —  Impartialité  de  la  favorite.  —  Louis  XV 
donne  cinq  mille  francs  pour  la  décoration  de  Sémiramii.  —  En- 
combrement ridicule  de  la  scène.  —  Ce  qu'en  dit  Voltaire.  —  Le 
marquis  de  Sablé  et  YOpéra  au  village.  —  Le  tombeau  de  Ninus. 

—  Messieurs,  place  à  l'ombre!  —  Désespoir  de  Voltaire.  —  Inter- 
vention bienveillante  du  magistrat.  —  Générosité  du  comte  de 
Lauraguais.  —  Représentation  de  Sémiramis.  —  Le  chevalier  de 
la  Morlière.  —  Son  portrait.  —  Terreur  qu'il  inspirait.  —  Succès 
disputé.  —  Voltaire  et  le  prince  de  Wurtemberg.  —  Le  café  Pro- 
cope.  —  La  défroque  de  l'abbé  de  Villevieille.  —  Invraisemblable 
longanimité  de  Voltaire.  —  Crébillon  à  Choisy.  —  Ingratitude 
des  comédiens.  —  Vers  supprimés  par  le  censeur.  —  Voltaire  ob- 
tient qu'on  les  restitue Page  17  7 

VI.  —  Sémiramis.  —  Les  soldats  de  Corbllon.  —  Voltaire  a 
Chàlons.  —  Lettre  a  la  reine.  —  Voltaire  quitte  Paris  contre 
l'avis  de  ses  amis.  —  Tombe  malade  à  Chàlons.  —  L'évèquc  et 
l'intendant  viennent  le  voir.  —  Le  souper  de  Longchamp.  —  Vol- 
taire se  laisse  tenter.  —  Arrivée  à  Lunéville.  —  Prompt  rétablis- 
sement. —  Mesdames  du  Chàtelet  et  de  Boufflers  à  Plombières.  — 
Incommodités  du  lieu.  —  Rapports  quelquefois  aigres  des  deux 
amants.  —  Menaces  de  rupture.  —  L'arme  favorite  de  Saint-Lam- 
bert. —  Une  épitre  de  madame  d'Houdetot.  —  Les  Italiens  pré- 
parent une  parodie  de  Sémiramis.  —  Emoi  de  Voltaire.  —  Lettre 
à  la  reine.  —  Défaite  de  Marie  Lerzinska.  —  Son  attitude  dif- 
férente à  l'égard  de  Hariannie. —  Démarches  sur  démarches.  —  Il  se 
retourne  vers  M.  Berner.  —  Rouerie  innocente.  —  Sémiramis  à 
Fontainebleau.  —  ttoileau  et  la  Satyre  des  Satyres.  —  La  parodie 
écartée  à  Fontainebleau.  —  Projet  de  la  donner  à  Paris.  —  Nou- 
velles démarches  du  poète.  —  Réplique  sèche  de  M.  de  Maurepas. 
—  Quitte  pour  la  peur.  —  Petits  nuages.  —  Une  visite  inoppor- 
tune. —  Voltaire  découvre  qu'il    est    trahi.  —  Accable   d'injures 


482  TABLE. 

l'infidèle.  — Saint-Lambcrl  se  met  à  sa  disposition. —  Préparatifs 
de  départ.  —  Explication  entre  la  marquise  et  Voltaire.  —  Logique 
étrange.  —  Voltaire  désarmé.  —  Il  pardonne.  —  Réconciliation 
des  deux  rivaux.  —  Légèreté  du  poëte.  —  Épitreà  Saint-Lambert. 

—  Voltaire  gagne  un  ami.  —  Distique  de  Gilbert.  —  Histoire  de 
la  guerre  de  174t.  —  Lecture  qu'en  fait  Voltaire  à  Lunéville.  — 
Épisode  des  Stuarts.  —  Arrestation  du  prétendant.  —  Indignation 
de  l'écrivain.  —  Assertion  erronée  de  Longchamp.  —  Mai.-on  de 
plaisance  de  M.  de  Cliàlons.  —  L'on  se  met  au  jeu.  —  Impatience 
des  postillons.  —  Obstination  de  madame  du  Chàtelet.  —  Une 
partie  de  comète  prolongée  jusqu'au  soir.  —  Terrible  révélation. 

—  Grossesse  de  la  marquise.  —  Conciliabule  —  Comédie  peu 
édifiante.  —  Enchantement  de  M.  du  Chàtelet.  —  Voltaire  et 
Emilie  à  Paris.  —  Le  poëte  entre,  deux  rois.  —  Le  Philosophe  chré- 
tien. —  Stanislas  consulte  sa  fille.  —  Le  Panégyrique  de  Louis  XV. 

—  L'Académie  à  Versailles.  —  Brouille  de  Voltaire  et  de  M.  de  Riche- 
lieu. —  Ils  se  raccommodent.  —  Libéralité  de  l'éloge.     Page  217 

VII.  —  Catilina.  —  Newton  et  Saint-Lambert.  —  Nanine.  —  Un- 
sermon  de  Voltaire. —  Catilina. —  Importance  que  l'on  atlachait 
à  la  cour  à  son  succès.  —  Madame  de  Pompadour  y  assiste.  — 
Louis  XV  s'informe  avec  empressement  du  sort  de  la  pièce.  —  Sup- 
pression réclamée  par  la  marquise.  —  Les  admirateurs  de  Crébil- 
lon.  —  Ce  que  Montesquieu  pense  de  Catilina.  —  Profonde  ran- 
cune de  Vollaire.  —  L'Âristomêne ,  de  Marmonlel.  —  Etrange 
méprise.  —  Un  madrigal  en  prose.  —  Ce  que  raconte  Duclos  à  ce 
sujet.  —  Illusion  de  la  favorite.  —  Une  dernière  grâce.  —  Voltaire 
se  défait  de  sa  charge  de  gentilhomme  ordinaire.  —  Le  roi  lui  en 
conserve  le  titre.  —  Vie  mondaine  d'Emilie.  —  Agitations  de  son 
àme.  —  Fait  part  de  son  état  à  madame  de  Boufflers.  —  Stanislas 
à  Trianon.  —  Madame  du  Chàtelet  l'y  suit.  —  Se  fait  envoyer  sa 
garde-robe.  — Mécontentement  de  Saint-Lambert.  — Verte  réplique 
de  la  marquise.  —  Bontés  de  Stanislas  pour  elle.  —  Départ  du  roi 
de  Pologne.  —  Retour  d'Emilie  à  Paris.  —  Un  devoir  d'hon- 
neur.—  Complète  séquestration.  —  Mère  coupable.  —  M.  du  Chà- 
telet dans  le  tête-à-tête.  —  Emploi  des  heures.  —  Clairaut  vient 
en  aide  à  la  marquise.  —  Une  partie  des  journées  consacrées  à 
vérifier  les  calculs.  —  Voltaire  en  appétit.  —  Le  quart  d'heure  de 
grâce.  —  Il  s'impatiente.  —  Une  scène  de  Voltaire.  —  Souper 
silencieux.  —  Gêne  de  chacun.  —  La  tasse  cassée.  —  Fureur 
d'Emilie.  —  Réconciliation  coûteuse.  —  Le  poëte  chez  madame 
d'Argental.  —  Sa  facilité  à  s'apaiser.  —  Dévouement  sincère  de 
d'Argenlal.  —  11  vit  de  Voltaire.  —  Ce  que  dit  de  lui  Marmonlel.  — 


TABLE.  48:{ 

Indépendance  des  amis  de  Voltaire.  —  Le  triumvirat.  —  Nanine. 

—  Un  mauvais  voisin.  —  Sollicitations  du  roi  de  Prusse.  —  Fins 
de  non-recevoir  de  Voltaire.  —  L'abbé  d'Arty.  —  Le  Panégyrique 
de  saint  Louis.  —  Démarche  près  de  Voltaire.  —  Voltaire  fabrica- 
teur  de  sermons.  —  Rousseau,  Diderot  et  Mercier.  —  Rapide 
séjour  à  Cirey.  —  Un  fantôme  de  souverain.  —  Ce  que  fut  M.  de 
la  Galaizière Page  257 

VIII.  —  L'abbé  Porquet.  —  Voltaire  pris  par  famine.  —  Couches 
de  LA  marquise.  —  Sa  mort.  —  Embellissements  de  Lunéville.  — 
Stanislas  aime  à  bâtir.  —  Sa  sobriété.  —  Société  intime  du  roi 
de  Pologne.  —  L'abbé  Porquet.  —  Sa  petite  personne.  —  Hui- 
tain  de  madame  de  Boufflers.  —  Saint-Lambert  et  l'abbé  de  Bernis 
attelés  au  même  poème.  —  Les  rigoristes  et  les  mondains.  —  Géné- 
rosités dont  le  père  Menoux  est  l'objet.  —  Saillie  de  M.  de  Tressan. 

—  Vengeance  du  père.  —  Petit-train.  —  M.  Alliot.  —  Éloges  que 
fait  de  lui  Y  Année  littéraire.  —  Madame  Alliot  met  Voltaire  à 
la  porte.  —  Ce  que  lui  dit  le  poëte.  —  Dépense  de  Stanislas.  — 
Administration  un  peu  étroite  du  conseiller  aulique.  —  Voltaire 
ne  s'arrange  pas  du  régime.  —  Il  flaire  la  malveillance.  —  Sa  réso- 
lution d'en  finir  avec  ces  tracasseries.  —  Petits  billets  aigres.  — 
Sont  sans  réponse.  —  Il  s'adresse  à  Stanislas.  —  Réplique  d'Alliot. 

—  En  quoi  Virgile  et  M.  de  Voltaire  diffèrent.  —  De  quel  côté 
sont  les  torts.  —  Tout  s'arrange.  —  Dénoùment  prochain.  — 
Défaillances  de  madame  du  Châtelet.  —  Pressentiments  sinistres. 

—  Attitude  de  Saint-Lambert.  —  Dernière  lettre  d'Emilie.  —  Ses 
couches.  —  Transports  de  Voltaire.  —  Annonce  à  tous  leurs  amis 
cet  heureux  résultat.  —  La  fièvre  de  lait.  —  Le  verre  d'orgeat  à 
la  glace.  —  Effet  désastreux  de  celte  boisson.  —  Regnault,  Sal- 
mon  et  Bavard  sont  appelés.  —  Mort  de  madame  du  Châtelet.  — 
Consternation  générale.  —  Désespoir  de  Voltaire.  —  Légende  de 
la  bague.  —  La  cassette  de  la  marquise.  —  Emiliana.  —  Curio- 
sité de  M.  du  Châtelet  punie.  —  Auto-da-fé  de  ces  papiers.  — 
Longchamp  trouve  moyen  d'en  dérober  quelques-uns  aux  flammes. 

—  La  correspondance  de  Voltaire  avec  Emilie.  —  Qui  accuser  de 
sa  destruction  ?  —  Explications  de  Longchamp.  —  Ne  sont  pas  con- 
cluantes.—  Saint-Lambert  avait  seul  intérêt  à  la  faire  disparaître. 
— Les  lettres  de  Jean-Jacques  à  madame  d'Houdetot.  — Aveu  de  l'au- 
teur des  Saisons.  —  Plus  de  quolibets  que  d'épilhalames.  —  Epi- 
taphe.  —  Justice  rendue  à  la  marquise  par  Maupertuis.  —  Son  éloge 
par  Voltaire.  —  Peu  de  penchant  de  madame  du  Châtelet  pour  l'his- 
toire. —  Son  influence  sur  les  travaux  de  son  ami.  —  Aptitude  de 
Voltaire  pour  les  sciences.  —  Heureuse  période  de  Cirey.  —  Bénéfices 


484  TABLE. 

de  cette  existence  en  commun.  —  Honneurs  rendus  à  la  marquise.! 
Incertitudes  de  Voltaire.  —  Départ  pour  Cirey.  —  Un  problér! 
insoluble Page  2^ 

IX.  —  Retour  a  Paris.  —  Oreste.  —  L'hôtel  de  Clermont.  — 
Kain.  —  Déménagement  laborieux.  —    Kmballage  de  la  bibliJ 
thèque,  des  statues  et  des  instruments  de  physique  de  Voltaire. 

Q  Sa  générosité  envers  M.  du  Châtelet.  —  Départ  de  Cirey.  —  S '•  j o  1 
à  Reims  chez  M.  de  Pouilli.  —  Un  copiste  bel  esprit.  —  Madrig 
sur  Cutilina.  —  M.  Tinois.  —  La  maison  de  la  rue  Traversière.  - 
Voltaire  la  prend  à  son  compte.  —  Voltaire  se  console.  —  Long 
champ  s'en  attribue  le  mérite.  — Cause  plus  vraisemblable.  —  L 
Calilina  de  Voltaire.  —  Achevé  en  huit  jours.  —  Impatience  Ce 
vreuse  du  poëte.  —  Difficultés  présumables  de  la  lutte.  —  Il  réclan 
de  la  part  de  la  favorite  une  neutralité  bienveillante.  —  Une  leclui 
chez  d'Argental.  —  Oreste  substitué  à  Calilina.  —  Le  mot  t 
l'énigme.  —  Le  visa  de  Crébillon.  —  Dangers  que  couraient  du 
lui  les  manuscrits.  —  La  mégère  de  Villeneuve.  —  Les  dix  cha 
et  les  vingt-deux  chiens  du  vieux  tragique.  —  Démarche  de  Vo 
taire.  —  Fière  réponse  de  Crébillon.  —  Les  billets  de  parterre.  - 
Un  vers  d'Horace.  —  Plaisanterie  renouvelée  de  la  Pelopée  < 
l'abbé  Pellegrin.  —  Première  représentation  d'Oreste.  —  Médioc 
succès. —  Voltaire  interpelle  le  public.  —  Corrections  jugées  néce 
saires.  —  Lettres  à  mademoiselle  Clairon.  —  Les  princesses  ( 
théâtre.  —  Le  public  plus  favorable.  —  Griefs  peu  fondés  de  Vo 
taire  contre  Jean- Jacques.  —  Le  petit  Rousseau.  —  Scène  que  1 
fait  Voltaire.  —  Intervention  de  madame  Le  Bas.  —  Parodies 
facéties  sur  Oreste.  —  Madame  Denis  installée  rue  Traversière.  ■ 
Auteur  dramatique.  —  Craintes  de  son  onch.  —  L'amour  < 
théâtre.  —  A  existé  de  tout  temps  en  France.  —  Les  hôtels 
Soyecourt.  de  Jabach  et  de  Clermont.  —  Comédie  bourgeoise.  • 
Jalousie  des  comédiens  français.  —  L'abbé  Chauvelin.  —  Comp 
sition  de  la  troupe  d'amateurs.  —  Le  Mauvais  liiche.  —  Le  fut 
Rosclus.  —  Chaleureuse  réception.  —  Prétentions  de  Longcham 
—  Voltaire  et  mademoiselle  Bâton.  —  Le  vestiaire  de  la  Cornée 
française.  —  Borne  sauvée.  —  Chambrée  complète.  —  Betentis 
ment  de  ces  représentations.  —  Comédiens  de  qualité.  —  Alz 
aux  Cabinets.  —  Étrange  tournure  d'esprit  du  roi.  —  Un  ii 
promptu Page  3 

X.  —  Fréron.  —  Un  pensionnaire  de  Frédéric.  —  Bome  sauvée. 
Échange  de  madrigaux.  —  Le  successeur  de  Desfontaines. 
Fréron.  —  Ses  débuts  avec  Voltaire.  —  Maligne  exhibition. 


TABLE.  485 

Fréron  s'atlaque  à  l'abbé  de  Bernis.  —  Suppression  de  ses  feuilles, 

—  Le  journaliste  à  Vincenncs. —  Les  Métamorphoses  et  les  Miracles 
de  saint  Ovide. —  Le  président  Claris.  —  Lettres  sur  quelques  écrits 
de  ce  temps.  —  Nouvelles  attaques.  —  Exaspération  de  Voltaire. 

—  Fréron  proposé  à  Frédéric  comme  correspondait.  —  Sa  biogra- 
phie par  Voltaire.  —  L'abbé  Raynal  sur  les  rangs.  —  Évidentes 
exagérations.  —  Thiériot.  —  En  instances  pour  être  payé.  —  S'a- 
dresse à  Voltaire.  —  Dumolard  réduit  au  même  régime.  —  Requête 
en  vers.  —  Tliiériot  remercié.  —  N'obtient  aucun  salaire.  — 
Louis  XV  piqué  au  vif.  —  D'Alembert  pensionné  par  le  roi  de 
Prusse.  —  Ce  que  Louis  XV  a  fait  pour  Voltaire.  —  Louis  XIV  et 
les  gens  de  lettres.  —  Pierre  Morand  succède  à  Baculard.  —  Le 
théâtre  de  la  rue  Traversière.  —  Regrets  tardifs  des  comédiens.  — 
Sont  admis  aux  représentations,  —  Hésitation  de  madame  du 
Maine.  —  Obstacles  écartés.  —  Jeu  pathétique  de  Voltaire.  — 
Lenlulus  Sura.  —  La  Chaussée  méchant  et  envieux.  — ■  Cénie.  — 
Madame  de  Gratîgny  réconciliée  avec  Voltaire.  —  Rapprochement 
entre  le  poète  et  les  comédiens.  —  Départ  de  Baculard  pour  Ber 
lin.  —  Ses  relations.  —  Échange  de  flatteries.  —  Modestie  de 
Baeolard.  —  Marmontel  et  Thiériot  chez  Voltaire.  —  Un  nouvel- 
liste officieux.  —  Piquant  dialogue  entre  Voltaire  oX  Thiériot.  — 
Le  couchant  de  Voltaire  et  ['aurore  de  Baculard.  —  La  question 
d'argent.  —  Conditions  du  voyage.  —  Acceptées  de  bonne  grâce 
par  Frédéric.  —  Une  Danaë  édentée.  —  Causes  déterminantes.  — 
Esprit  envahissant  de  Voltaire.  —  Il  voudrait  régenter  les  Cabinets. 

—  La  caille  de  madame  de  Pompadour.  —  Grassouillette.  —  Le 
poêle  à  Compiègne.  —  Réponse  du  plus  grand  roi  du  Midi.  — 
Avances  de  la  favorite  près  du  roi  de  Prusse.  —  Étrangement 
accueillies Page  381 

XI.  —  Voltaire  a  Postdam.  —  Carrousel.  —  D'Arnaud  chassé. — 
Départ  de  Compiègne.  —  Séjour  forcé  à  Clèves.  —  Arrivée  en 
Prusse.  —  Postdam.  —  N'est  pas  une  ville  de  plaisirs.  —  Enthou- 
siasme des  premiers  jours.  —  Imprévoyance  de  l'avenir.  —  Mutuel 
optimisme.  —  Carrousel.  —  Fêtes  splendides.  —  Voltaire  cham- 
bellan du  roi  de  Prusse.  —  lmprobation  de  d'Argental.  —  Froi- 
deur de  madame  Denis.  —  L'église  Sainl-Barthélemy  et  l'opéra  de 
Rerlin.  —  Frédéric  battu  en  brèche.  —  Lettre  qu'il  écrit  à  Vol- 
taire. —  Séductions  de  Paris.  —  Le  musicien  Grill.  —  Madame 
Denis  et  le  noble  Génois.  —  Un  créancier  mal  élevé.  —  Infidélité 
de  Longchamp.  —  Elle  ôte  de  l'autorité  à  ses  récits.  —  Démarche 
du  roi  de  Prusse  auprès  du  roi  de  France.  —  L'historiographie 
donnée.  —  Dépit  qu'en  ressent  Voltaire.  —  Mécontentement  du 

m.  28 


486  TABLE. 

roi  et  de  madame  de  Pompadour.  —  Jugement  du  public.  —  Plus 
de  Bastille  pour  le  poète.  —  Blâme  des  politiques.  —  Le  fameux 
Prussien.  —  Châteaux  en  Espagne.  —  Chie-en-pot-la-perritque.  — 
Entraînement  légitime.  —  Baculard  d'Arnaud. —  Ecrit  comme  un 
chat.  —  Affection  que  lui  témoigne  Voltaire.  —  Grands  airs  qu'il 
se  donne.  —  Une  sentence  digne  de  Plutarque.  —  Baculard  repré- 
sente un  garde  dans  Mariamne.  —  Il  n'y  a  pas  de  petits  rôles.  — 
Mauvais  procédés.  — Préface  désavouée.  —  Opinion  de  Formey.  — 
Lettre  de  d'Argenlal.  —  Dialogue  entre  l'abbé  Desfontaines  et 
d'Arnaud.  —  Voltaire  exige  le  départ  de  Baculard.  —  Le  roi 
cède.  —  Baculard  chassé.  —  Triomphe  peu  convenable  de  Voltaire. 
—  Une  prophétie  de  Collé.  —  D'Arnaud  se  retire  à  Dresde.  —  Y 
est  bien  accueilli.  —  Nommé  conseiller  de  légation  à  la  cour  de 
Saxe.  —  Poëme  à  la  Nation.  —  Éloges  exagérés  de  Piron.  —  Ran- 
cune implacable  de  ce  dernier  à  l'égard  de  l'auteur  de  Zaïre.  — 
Une  tentative  honorable.  —  Gabrielle  de  Vergy.  —  La  muse  tra- 
gique au  couvent. —  Oubli  du  passé Page  429 


FIN    DE   LA    TABLE. 


ERRATUM 

l\  295,  ligne  M  ,  —  au  lieu  de  :  «  Stralsund  »  lisez  :   •  Frederickshall.  • 


Paris.  —  Irap.  de  P. -A.  Bourdier,  Capiomont  fils  et  Ce,  rue  des  Poitevins,  6. 


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desnoiresterr;s,  Gustave. 

Voltaire  à  la  Cour. 


2099 


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